Master TDPP

Mémoires du master

« Théories et démarches du projet de paysage »

 

Mémoires soutenus en 2016 :

Tiphaine Deheul : Les paysages sous-marins
Marie Hérault : Les guides touristiques Murray, Bӕdeker et Joanne
Juliana Rojas-Navarro : Mise en scène du paysage industriel
Sophie Spisser : La notion de paysage au théâtre

 

Mémoires soutenus en 2015 :

Alix Bourboulon : Le paysage de la gentrification parisienne
Clémence Bardaine : Cultiver avec les arbres
Anne Chaussard : Le paysagiste et l’artiste en France
Stéphane Delorme : « Tu en as fait une ville »
Roberta Pistoni : L’approche du métabolisme urbain dans l’aménagement de la ville

Éduardo Zambrano : Le projet avant le projet.


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Tiphaine Deheul, septembre 2016
Les paysages sous-marins. Les derniers «nouveaux paysages»

La Convention européenne du paysage adoptée le 20 octobre 2000 à Florence et entrée en vigueur le 1er juillet 2006 en France offre un cadre de réflexions et de débats permettant de promouvoir la protection, la gestion et l’aménagement des paysages européens, dans toutes ses dimensions. Il importe, aux termes de la Convention, d’identifier et de qualifier les paysages. 
En mer, la définition du paysage telle que retenue par la Convention européenne1 pose problème car la perception immédiate est difficile et réservée à un public d’initiés (plongeurs, océanographes, experts de la frange sous-marine). La lecture des paysages sous-marins dépend de la position de l’observateur et de la profondeur de champ dont il bénéficie. Cet observateur se déplace au sein d’une masse d’eau ou à sa surface, avec des conditions aléatoires de visibilité et de lisibilité pouvant être modifiées par la topographie. Territoire encore méconnu, la frange littorale sous-marine se structure toutefois socialement et économiquement autour d’images et de représentations où se mêlent esthétisme, émotions et sensibilités. Cette notion, malgré un usage extrêmement restreint par la communauté scientifique, représente un objet d’étude croissant comme le démontre la littérature scientifique : les publications se multiplient depuis dix ans sur le sujet, abordant aussi bien la question des niveaux scalaires, l’écologie marine, et l’immense champ des représentations paysagères. La notion, pour peu qu’on veuille bien en tenir compte, permet de croiser des champs disciplinaires différents, d’interpeller des concepts admis (écosystème, biocénose, habitat…), et de creuser des pistes de réflexion en lien avec de nouveaux courants de pensée et objets de recherche et de travail (observatoires photographiques, plans et projets de paysage en mer…). Elle pointe aussi la nécessité d’aller au-delà des disciplines et de replacer l’homme au cœur d’un processus de connaissance transdisciplinaire (culture scientifique versus culture populaire).
À l’Agence des aires marines protégées, un colloque international sur les paysages sous-marins a été organisé en 2011. Les débats ont débouché sur la publication d’un ouvrage de synthèse, aux éditions Springer2. Des réflexions ont été avancées sous des angles méthodologiques en proposant notamment d’utiliser le paysage comme un outil permettant d’avoir une vision et une gestion globale de l’espace marin. 
Le mémoire3 de Tiphaine DEHEUL s’inscrit dans ce contexte fécond et la demande de connaissances nouvelles est forte d’autant plus que les approches paysagères nécessaires pour légitimer l’action publique font défaut. À partir d’un corpus documentaire et d’enquêtes, Tiphaine DEHEUL pose les jalons d’une recherche exploratoire visant à croiser les regards techniques, scientifiques et critiques sur le paysage sous-marin. Le paysage est envisagé ici sous le prisme de la perception et de la représentation des acteurs (usagers, gestionnaires) et renvoie à un processus de territorialisation et d’individuation de la frange sous-marine du littoral. Il est donc considéré comme une composante et une notion constitutive du territoire sous-marin. La recherche rompt avec les approches traditionnelles et ouvre un vaste chantier, à la fois sur le plan méthodologique (utilisation des outils existants ˗ atlas de paysage, observatoire photographique de paysage ˗ pour identifier et qualifier des paysages sous-marins) et opérationnel (nécessité d’une démarche participative pour co-produire des données et requestionner les politiques publiques du paysage).

Yves Petit-Berghem, 23 décembre 2016
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1 : « Partie de territoire tel que perçu par les populations et dont le caractère résulte de la combinaison de facteurs naturels et/ou humains et de leurs interrelations » (art.1a). Cette définition proposée par la Convention européenne du paysage sert aujourd’hui de référence pour l’action publique.
2 : MUSARD O., LE DÛ-BLAYO L ., FRANCTOUR P., BEURIER J-P, FEUTEUN E., TALASSINOS L. (Editors), 2014, Underwater Seascapes, from geographical to ecological perspectives, Ed. Springer, 291 p.

3 : Ce mémoire a bénéficié de l’appui technique et méthodologique de l’Agence des aires marines protégées qui œuvre plus spécifiquement à la reconnaissance et à la valorisation des paysages marins et sous-marins.


 

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Sophie Spisser, septembre 2016 :
La notion de paysage au théâtre, d’après l’analyse de La Symphonie du Hanneton, de James Thiérrée

Le travail de Sophie Spisser aborde un sujet encore peu exploré dans le monde de la recherche : celui de la place du paysage dans le monde du théâtre.
Le mémoire relate pourtant d’une façon pertinente la longue histoire qui a relié étroitement ces deux termes depuis la Grèce antique jusqu’au théâtre contemporain, en passant par l’époque médiévale et la Renaissance. S’appuyant sur les travaux de Joseph Danan et sur la thèse de Maria Clara Guimaraes Ferrer Carrilho1, elle propose d’analyser ce qu’il en est dans le théâtre d’aujourd’hui, en distinguant le « paysage extérieur », celui dans lequel se mettait en scène le théâtre antique, du « paysage intérieur », recomposé dans une salle close, qu’elle analyse à partir de La Symphonie du Hanneton de James Thiérrée.
Le sujet aurait pu être abordé par le biais de l’approche phénoménologique que mènent depuis quelques années certains chercheurs en paysage mais, en l’état, le travail réalisé présente surtout l’intérêt d’avoir défriché un sujet potentiellement porteur. Sophie Spisser démontre en effet, et avec une certaine pertinence, que la démarche d’un metteur en scène comme James Thiérrée a bien quelques points communs avec celle d’un paysagiste concepteur.

1 : Maria Clara Guimaraes Ferrer Carrilho : Devenir-paysage de la scène contemporaine. Le dépaysement du drame. Thèse de doctorat en études théâtrales, soutenue à l’Université Paris 3 9 décembre 2014, sous la direction de Joseph Danan. Consultable ici

Roland Vidal, 14 décembre 2016
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marie

Marie Hérault, septembre 2016 :
Les guides touristiques Murray, Bӕdeker et Joanne, trois grandes collections européennes révélatrices de l’imaginaire paysager à Nice au XIXe siècle

Les guides touristiques historiques, des grandes collections du XIXe siècle, offrent un matériau de choix pour l’étude des représentations sociales du paysage, cadrée par d’abondants travaux historiques et sémiologiques. Le mémoire de Marie Hérault est le résultat de l’exploitation de cette matière touffue, souvent ingrate dans l’abondance de détails ou de thématiques différentes. L’attention s’est portée sur les guides décrivant la région de la Riviera, en train de devenir sur sa partie française la Côte d’Azur, et de la ville de Nice : les guides Joanne pour l’édition française, Bӕdeker pour celle allemande et Murray pour l’édition anglaise, ont été dépouillés, avec trois éditions dans chaque collection afin d’explorer la période chronologique de 1839 à 1907. La collection des Murray a en particulier l’intérêt de l’antériorité, mais aussi évidemment de permettre d’investiguer le rôle culturel particulier des anglais quant à la « découverte » touristique de Nice. Le travail parvient très bien à dégager de grandes lignes, des résultats réels par rapport aux questions initiales. On retiendra en particulier, dans le cas de Nice, l’importance d’une présentation des vertus médicales, déclinées même entre les différents quartiers, et qui a pu influencer, privilégier, la localisation de l’urbanisation. Quant aux différences de regards culturellement portés sur la ville entre les trois nationalités, elles se dégagent en réalité de façon assez faible : l’influence réciproque entre les guides l’emporte, une vision « main stream » se construit manifestement, qui concerne avant tout la construction d’un imaginaire collectif touristique. Le travail de recherche de Marie Hérault est aussi intéressant pour les méthodes d’exploitation de ce corpus : des traductions cartographiques des itinéraires et des lieux mentionnés ont été réalisées, qui pourraient être reprises ultérieurement pour être interprétées avec d’autres hypothèses. Une grille de lecture des textes est aussi proposée, tout en restant dans une lecture thématique qualitative qui rend très bien compte de la complexité de ces différentes éditions et de l’évolution diachronique.

Sophie Bonin, 2 décembre 2016
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juliana

Juliana Rojas-Navarro, juillet 2016 :
Mise en scène du paysage industriel : un regard révolutionnaire des artistes ? Le cas de l’Angleterre (1750 – 1850).

Le mémoire de Juliana Rojas Navarro a été réalisé dans le cadre d’un stage de la Chaire Energie Paysage de l’ENSP, comme une contribution à la définition des paysages énergétiques. Adoptant une démarche de mise en perspective des représentations de l’énergie, le travail a été délimité à une période clef et particulièrement emblématique du développement industriel moderne, l’Angleterre entre 1750 et 1850. L’analyse s’est aussi concentrée sur un échantillon de représentations picturales de ces nouveaux environnements industriels. Partant de l’hypothèse que les artistes à travers leurs peintures des transformations modernes des paysages, portaient un regard social critique (dont témoigne la littérature de cette époque), Juliana a mis en place une grille de lecture qualitative des images, utilisant notamment les courants esthétiques théorisés à cette époque, du pittoresque et du sublime. Les résultats montrent que ces tableaux mêlent en réalité les codes du pittoresque et du sublime. La critique sociale est peu présente au premier abord : les artistes mettent surtout en valeur les contrastes entre cette modernité et les usages et paysages traditionnels, ruraux. Ils témoignent d’une fascination surtout, qui est le sentiment qui domine cette période et les tableaux choisis. Leur message, s’il y en a un à trouver, est plus proche de celui des récits de voyage qui fleurissent aussi à cette époque des débuts du tourisme : intérêt pour les nouveaux modes de déplacement, pour la lumière artificielle qui prend place dans les paysages, et aussi pour la peinture d’une ruralité en pleine transformation. Parfois, ils donnent aux motifs industriels les mêmes qualités, la même place que la « grande nature ». Si le temps court du mémoire n’a pas permis une contextualisation et une argumentation complètes, il met en lien de façon remarquable l’histoire des techniques, l’histoire des paysages avec les œuvres et leurs significations. Le mémoire offre donc une mise en perspective très intéressante pour les réflexions sur les paysages de l’énergie, et peut nourrir de façon originale les discussions actuelles sur la place du paysage dans les transitions énergétiques (cf. productions du collectif des Paysages de l’après pétrole).

Sophie Bonin,  16 novembre 2016
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robertaRoberta Pistoni, juillet 2015 :
L’approche du métabolisme urbain dans l’aménagement de la ville : de nouveaux paysages ? Etude de cas aux Pays-Bas

Le mémoire de Roberta Pistoni se présente comme un travail de défrichement d’un champ de recherche en pleine émergence, et qui est d’ailleurs encore mal circonscrit du point de vue des disciplines universitaires et mal reconnu par les disciplines de la conception et du projet en France. Il se situe sur des frontières entre des objets et des approches qui ne se côtoient pas si souvent, la question énergétique étant particulièrement floue car elle peut tout embrasser. Mais en parallèle, l’approche paysagère des questions d’énergie apparaît comme une solution possible pour relier les principes théoriques et quantitatifs des modèles énergétiques avec les projets concrets et à l’échelle des habitants. L’interrogation principale du mémoire porte sur les nouvelles formes urbaines et au-delà les nouveaux paysages, donc aussi les changements de pratiques professionnelles, que peuvent engendrer les mutations environnementales de nos sociétés. Il s’intéresse en particulier des politiques volontaristes de réduction des consommations énergétiques et des alternatives aux énergies fossiles, à deux échelles, celle de la métropole et celle du quartier. Une collaboration avec le Landscape Architecture Group (LAR), de l’université de Wageningen a enrichi, si ce n’est permis, ce travail : le projet urbain est abordé aux Pays-Bas sous l’angle du métabolisme urbain et des questions énergétiques depuis plusieurs années.
Roberta Pistoni se livre à une véritable enquête sur la spatialité des projets nourris par les modèles du métabolisme urbain, à partir des écrits théoriques (la littérature scientifique sur le métabolisme urbain donne-t-elle une place à la question spatiale ou paysagère?), des modélisations réalisées dans deux métropoles des Pays-Bas, Amsterdam et Rotterdam, et à partir d’un travail de terrain sur deux quartiers récents, à Amsterdam, où les projets se sont référés de façon importante à ces modèles et à cette visée d’installer une meilleure circularité des ressources dans la construction de logements.
Les résultats rendent compte de la complexité du sujet : les deux cas d’étude témoignent d’une très grande diversité de situation quant à cette question de la fabrique de nouveaux paysages. Ils montrent aussi un grand écart entre le recours à des modèles techniques complexes et la promotion de la participation citoyenne, qui entre pourtant dans le même paradigme de la ville durable. Le travail met aussi en exergue un certain découplage entre les aspects techniques et esthétiques, notamment dans le cas d’étude qui est le plus original en matière de mobilisation citoyenne et de projet fortement intégrateur du point de vue écologique (quartier De Ceuvel). Enfin, le dernier point abordé dans cette enquête est la conscience des professionnels concernés, des concepteurs notamment, des changements que peut apporter une démarche centrée sur le métabolisme : Roberta Pistoni montre que si elle est bien présente dans l’approche à l’échelle de la métropole, dans la vision globale du système urbain, elle disparaît dans le projet des deux quartiers, même s’ils sont bien différents. L’enjeu principal est bien de comprendre comment, dans les pratiques du projet, l’approche du métabolisme, attachée à des modèles métropolitains voire régionaux et planétaires, peut percoler à l’échelle de l’aménagement des territoires.

Sophie Bonin, 16 novembre 2016
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AlixAlix Bourboulon, juillet 2015 :
Le paysage de la gentrification parisienne. 
Populaires, branchés, bourgeois, les nouveaux visages du Xarrondissement.

Le travail d’Alix Bourboulon apporte à la sociologie de la gentrification une dimension nouvelle, celle de son impact sur le paysage urbain. En ce sens, il a le mérite, non seulement de compléter utilement les recherches sur le sujet, mais aussi d’explorer des outils méthodologiques originaux adaptés à cette dimension paysagère.
Après un état de l’art très minutieux et une nécessaire définition des termes employés, le corps même de l’étude est construit autour du récit. Ces récits de promenades urbaines, inspirés des travaux de Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon, relatent avec sensibilité cette multitude de détails qui caractérisent l’évolution de l’ambiance des rues en cours de gentrification. L’art du récit est ici mis au service de la description paysagère avec un réel talent.Les conclusions de l’auteure, même si elles laissent de nombreuses interrogations, n’en sont pas moins rigoureuses et invitent à de nouveaux questionnements de recherche. La gentrification n’est pas un état mais un processus en constante évolution. Et ce processus aboutit à d’intéressants paradoxes : si le gentrifieur est d’abord attiré par un désir de mixité sociale et culturelle, il tend par son installation dans le quartier qu’il a choisi à détruire progressivement cette mixité. De même, la recherche d’une certaine idée d’authenticité, qui se lit par exemple dans l’installation de ces cafés d’inspiration parisienne (« Chez Jeannette », « Chez Prune »), finit par être noyée dans une mouvance générale qui tend à reproduire systématiquement des images et des pratiques venues de New-York. Cette mondialisation de la gentrification se traduit d’ailleurs par l’adoption du vocabulaire qui y est associé : on n’est plus « tendance », on est « trendy », on ne roule plus en « vélo », on roule en « fixy ».
Consciente du fait que la description sensible de ces paysages urbains qu’elle connaît bien la met en situation difficile pour objectiver ses résultats, l’auteure complète son étude par une « petite enquête » visant à croiser ses propres observations avec les points de vue de quelques-uns des habitants et usagers du quartier. Cette enquête mériterait d’être reprise et approfondie, mais elle permet déjà de soulever quelques questions-clés : la gentrification est-elle perçue comme un bienfait pour la ville ou comme une menace ? Verra-t-on un jour sur les murs de Paris apparaître des protestations comme on le voit déjà aux États-Unis (« Gentrification is class war ! Fight back ! ») ?
Il est temps, en tout cas, de se poser la question, et le mémoire d’Alix Bourboulon a le mérite d’en avoir clairement esquissé les contours.

Roland Vidal, 15 juillet 2015
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ClemenceClémence Bardaine, septembre 2015 :
Cultiver avec les arbres.
Étude de la mise en œuvre des savoir-faire agroforestiers par les agriculteurs en Île-de-France

L’évolution qu’a connue l’agriculture européenne depuis quelques décennies conduit la plupart des agronomes à constater que les techniques utilisées aujourd’hui, si elles ont rendu bien des services au sortir de la Seconde Guerre mondiale, ne sont désormais plus durables. Une meilleure prise en compte des questions environnementales et une réduction de la dépendance envers les ressources fossiles s’imposent.
Dans cette nécessaire évolution vers ce qu’on appelle l’agroécologie, la combinaison entre productions agricole et forestière apparaît comme une solution porteuse de bien des promesses. Loin d’un retour en arrière nourri d’une certaine nostalgie du bocage, c’est d’une agroforesterie moderne que nos systèmes agraires ont besoin. Pourtant, si cette agroforesterie a fait ses preuves dans le Sud-Ouest de la France, elle peine à convaincre les agriculteurs des grandes plaines céréalières comme celle du Bassin parisien.
L’hypothèse que défend ici Clémence Bardaine est que, sur le terrain francilien qu’elle étudie, le peu d’enthousiasme des agriculteurs s’explique par un certain nombre de « verrouillages technologiques ». Ces freins que rencontre le développement de l’agroforesterie en Île-de-France sont étudiés à travers des enquêtes approfondies menées auprès des quelques agriculteurs de la région qui font exception. Une douzaine d’entre eux se sont en effet lancés dans des expériences agroforestières aussi diversifiées dans les motivations qui les ont portées que singulières dans leurs formes. Sur la base de quelles convictions, de quelles « croyances », ces agriculteurs là se sont-ils appuyés ? En quoi les expériences qu’ils engagent maintenant pourront-elles servir de modèles dans les années qui viennent ?
L’agroforesterie, en effet, exige une réflexion qui se déroule sur un pas de temps qui n’est pas celui de l’agriculture ordinaire. Il faut plusieurs décennies pour que la production de bois trouve son entière efficacité. Encore plus pour que nos systèmes agraires intègrent cette nouvelle production dans nos plaines céréalières : installations de chaufferies valorisant à courte distance le bois-énergie ou de scieries valorisant la production de bois d’œuvre encore peu utilisé dans la construction. Il faudra aussi que l’agroforesterie atteigne une certaine échelle pour que les services éco-agro-systémiques que l’on peut en attendre soient effectifs.
Les quelques agriculteurs auxquels Clémence s’est intéressée pourraient donc bien être les pionniers dont l’agroécologie du futur aura besoin lorsqu’il s’agira de démontrer aux autres que l’agroforesterie est une solution économiquement et écologiquement durable, à condition de l’évaluer sur l’échelle de temps qui est la sienne.
Là où le travail de l’auteure est lui aussi pionnier, c’est qu’il aborde en profondeur les motivations de ces agriculteurs à travers des enquêtes accompagnées d’une façon originale par un usage du dessin révélant d’une façon très complète la large gamme des sensibilités qui ont guidé ces expérimentateurs de l’agroforesterie. Tout en s’appuyant sur de solides bases techniques et scientifiques et tout en restant soucieux de la productivité de leur exploitation, ces agriculteurs mettent aussi en œuvre une manière différente de concevoir leur relation à la terre, à l’arbre, aux plantes cultivées et aux animaux.
C’est ce que révèle l’approche de Clémence, et c’est ce qui en fait un travail fondateur sur lequel il sera utile de revenir dans quelques années.

Roland Vidal, 18 septembre 2015
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StephaneStéphane Delorme, septembre 2015 : 
« Tu en as fait une ville ».
Sources et contexte d’une démarche paysagère (La Courrouez, Rennes Métropole).

Urbem fecisti quod prius orbis erat : « Ce qui naguère était le monde, tu en as fait une ville ». Cette formule du poète Rutilius Numatianus donne son titre au mémoire de Stéphane Delorme, conduit à partir d’un long arpentage du quartier de La Courrouze à Rennes. Elle figure dans l’article de l’historien André Corboz, « Le territoire comme palimpseste », pièce centrale d’un vaste arrière-plan théorique qui alimente l’enquête de fond proposée par ce mémoire hors norme. Car les concepteurs de la ZAC de la Courrouze figurent aussi parmi les protagonistes de l’un des débats les plus fertiles de ces dernières décennies, noué autour des liens du projet urbain au substrat à partir duquel il se développe, chaînon essentiel pour le développement d’une pensée de la ville du XXIe siècle.
Ce mémoire rattache la proposition conduite à la Courrouze à une large « bibliothèque » dont l’exploration constitue la première strate de l’enquête. Car c’est au fil d’échanges intellectuels tissés à partir de l’Italie de la revue Casabella, et en particulier des premières prises de position, que l’on pourrait qualifier de « territorialistes », de Vittorio Gregotti et de Bernardo Secchi (associé à Paola Viganò sur le projet rennais), que se déploient, en Suisse ou en France des pensées qui imprègnent fortement l’enseignement dispensé à l’Institut d’architecture de Genève ou la pratique de Michel Corajoud à et que reflèteront les dix premiers numéros de la revue Le Visiteur (à laquelle participe activement le paysagiste Charles Dard, opérateur du projet de paysage de La Courrouze). Sans visée mécaniste réductrice, ce mémoire déploie au contraire un troisième mouvement qui définit autrement l’une des composantes du projet rennais : son substrat politique et institutionnel, qui configure une culture de la commande, du projet et, en fin de compte, de la ville qui se fabrique.
Ce mémoire et ses riches annexes jalonnent donc un débat qui s’écrit tout autant qu’il s’inscrit dans l’espace ; il n’en constitue pas moins un véritable outil de recherche qui sera le support d’investigations futures, invitant à réfléchir sur des coalescences agissantes à partir de l’activité théorique et projectuelle.

Alexis Pernet, 17 novembre 2015
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AnneAnne Chaussard, septembre 2015 :
Le paysagiste et l’artiste en France, quelles collaborations ?

Le mémoire d’Anne Chaussard éclaire les relations mal connues entre les paysagistes concepteurs et les artistes avec lesquels ils travaillent. À partir d’une esquisse historique et de l’analyse d’entretiens, il montre qu’il existe trois catégories de collaboration professionnelle entre paysagistes et artistes.
La première suppose que les compétences paysagiste et artistique sont complémentaires  : le paysagiste au sein de son projet fait appel à l’artiste dont il a besoin.
La deuxième considère que le paysagiste, selon les situations et les compétences recherchées, peut jouer le rôle de l’artiste  : il est alors tantôt artiste, tantôt paysagiste.
La troisième indique que les deux compétences ne sont pas dissociables : le paysagiste se présente alors comme un artiste-paysagiste ou comme un paysagiste-artiste selon l’identité qui lui convient.
Cette analyse exploratoire est accompagnée en annexes de l’intégralité des retranscriptions des entretiens, ce qui permettra de poursuivre cette recherche sur la différenciation des compétences professionnelles chez les architectes-paysagistes. En particulier pour préciser le statut relatif du travail de l’artiste et du paysagiste et pour analyser la nature des œuvres ainsi réalisées.

Pierre Donadieu, 22 décembre 2015
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EduardoÉduardo Zambrano, juillet 2015 :
Le projet avant le projet. Évaluation des études de programmation dans
les projets d’espace public en Nouvelle Calédonie.

Sous ce titre énigmatique, « le projet avant le projet », Eduardo Zambrano explore cette phase décisive des projets d’aména-gement d’espaces publics que constitue la formalisation de la commande par le maître d’ouvrage, et à cette fin, plus précisément, la définition du programme de l’opération envisagée. Dans la plupart des présentations d’opérations, pilotées après-coup par les maîtres d’œuvres, tout se passe comme si le projet d’aménagement était le fruit spontané (pour ne pas dire génial ou inspiré) de l’intervention du professionnel mandaté (paysagiste, architecte, urbaniste…). En réalité, cette intervention prend place dans un cadre pré-formaté, le programme, dont elle s’affranchit parfois – à des degrés divers – mais qui, en explicitant les attentes du commanditaire, trace dans leurs grandes lignes les perspectives et les marges de manœuvre du concepteur et vient donc préfigurer et contraindre ses propositions.
Activité certainement moins noble et moins glorieuse que la conception qui lui succède (la médiatisation de cette dernière étant qui plus est aidée par ses traductions graphiques, souvent séduisantes), la programmation est généralement laissée dans l’ombre. C’est cette zone d’ombre qu’Eduardo Zambrano nous fait pénétrer, en parcourant les définitions données tant par la réglementation que par les codes de bonnes pratiques. Force est de constater que la notion de programmation, qui n’a fait qu’une apparition tardive dans la réglementation (en 1973), est en définitive peu normée. À défaut de définition précise et univoque, reste à rendre compte des pratiques.
L’auteur s’attache en conséquence à comprendre la consistance et l’effet de ces phases de programmation, en choisissant d’étayer son analyse par des études de cas en Nouvelle-Calédonie. Ce terrain d’enquête appelle l’analyse d’un contexte spécifique, tant sur les plans culturels que juridiques. Ces spécificités calédoniennes sont retracées de manière synthétique, en partant de l’historique de la colonisation et de la formation de la ville de Nouméa jusqu’au système institutionnel et juridique particulier instauré par les accords de Matignon et Nouméa. L’analyse de trois opérations d’aménagement localisées dans l’agglomération de Nouméa (Grand Nouméa) permet de restituer les conditions et modalités de formulation du programme, la place (et donc l’influence) des différents corps de métiers et acteurs décisionnaires et surtout les logiques qui président aux arbitrages effectués.
Surmontant les multiples embûches de son enquête (éloignement géographique et culturel, multiplicité des champs disciplinaires, diversité des situations étudiées), Eduardo Zambrano réussit la gageure d’éclairer des phases méconnues des processus d’élaboration de la commande publique tout en nous faisant découvrir et apprécier un terrain exotique. L’auteur fait œuvre utile en dévoilant ici une part des mécanismes sous-jacents de production de nos espaces publics.

Patrick Moquay, 26 avril 2016
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