Transition agroécologique

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Un oublié de la transition agroécologique : l’habitant des territoires ruraux et urbains

 

Expérience de pensée

Imaginons une expérience de pensée à la façon des philosophes. Imaginons que quelque part, le gouvernement d’un pays ait mis en œuvre toutes les incitations fiscales et financières (subventions) favorables aux pratiques de l’agroécologie ; que les chercheurs aient montré qu’il existait plusieurs modèles d’agroécologie, et que chaque agriculteur ait trouvé une réponse pour être vertueux en y trouvant un intérêt financier ou éthique : moins de GES, moins ou peu de pesticides … plus de carbone dans le sol, moins d’érosion des sols, plus de diversité des cultures, plus de liens entre productions végétales et animales dans les exploitations, plus de main d’œuvre ou de robots selon les situations, plus de prévention des risques climatiques (sécheresse), et que les consommateurs, de proximité (circuits courts) et lointains (exportation) aient approuvé ces nouvelles pratiques en achetant les produits. La transition agrocologique en serait-elle pour autant aboutie ? Les territoires où cette agriculture alternative aura émergé en seront-ils plus habitables ? L’environnement territorial des habitants (eau, air, sol, biodiversité, patrimoine, paysage …) aura t-il acquis les qualités qu’ils souhaitent ? Si ce ne n’est pas le cas, c’est que la mutation des entreprises agricoles se sera faite sans eux !

Produire les services écosystémiques dans et hors du marché

Comment les agriculteurs peuvent-ils produire tout ou partie des services écosystémiques que précisent les rapports du Millennium ecosystem assessment publiés par l’ONU en 2005 ? Comment peuvent-ils intégrer l’idée rationnelle que la bonne santé des agrosystèmes peut être gérée à la fois au service de leurs intérêts (leur marge bénéficiaire, la qualité de leurs sols) et des intérêts collectifs (la santé et la sécurité publique) ? Comment leur est-il possible de développer à la fois des systèmes de production intensifs (agroalimentaires, énergétiques …) pour les marchés, et de produire des services territorialisés de régulation environnementale, sociaux, sociétaux et culturels, avec et hors du marché ?

Imaginons une deuxième expérience de pensée qui prolonge la précédente. Imaginons que les pouvoirs publics locaux (une intercommunalité en France par exemple) aient mis au vote par référendum la question suivante : « L’état lamentable de l’environnement de nos communes (pollution des eaux et disparition de la faune sauvage en raison de monocultures) ne peut être restauré qu’en payant les agriculteurs pour améliorer la situation (avec mise en place d’un observatoire indépendant de l’environnement). Acceptez vous, pour des raisons de santé publique et de qualité de l’environnement local, de voir augmenter votre taxe d’habitation de 10 % pour que la commune achète ces services aux agriculteurs ? Sachant que l’Etat, la Région et le département ne peuvent faire plus que ce qu’ils font et qui ne suffit pas.»

Chaque habitant fait face à un dilemme. Soit il pense que la liberté d’entreprendre ne doit pas nuire à autrui, et qu’il incombe aux pouvoirs publics, responsables de la sécurité des habitants, d’interdire les pratiques jugées dangereuses (en dépit des normes respectées !). Dans ce cas il vote non au référendum en sachant qu’il a de bonnes raisons de douter d’une régulation suffisante des pratiques agricoles conventionnelles. Et qu’il participe ainsi à transmettre à ses enfants un patrimoine immobilier dans un territoire peu habitable pour la vie humaine et non humaine.

Soit cette dernière éventualité lui paraît éthiquement inacceptable, pour lui, ses enfants et ceux des autres habitants. Alors il vote oui au référendum en se demandant quel sera le contrat entre la collectivité, les propriétaires fonciers et les agriculteurs. Et le profit individuel et collectif qu’il en tirera effectivement.

Selon la majorité sortant des urnes, seront ainsi distinguées des communes où le statut quo agricole sera conservé, et d’autres où une agroécologisation des exploitations agricoles peut être amorcée sous le regard des habitants citoyens et d’observatoires de l’environnement et des paysages. A la liberté d’entreprendre des uns sera opposée celle des autres de ne pas subir (ou de faire subir) les conséquences d’un modèle de développement agroéconomique dépassé.

Cette expérience indique qu’il n’est possible de sortir des modèles conventionnels d’agriculture qu’en territorialisant les enjeux nationaux (filières territoriales d’approvisionnement) et en ayant recours au débat public démocratique. Les exemples de certains cantons suisses (Genève) et des communes d’Ungersheim (« village en transition » en Alsace) et de Mouans-Sartoux (Alpes Maritimes) en témoignent. Il est possible pour les agriculteurs, avec les pouvoirs publics locaux, de produire et vendre des biens agricoles, et de fournir des biens et des services écologiques communs en étant explicitement, et de manière contractuelle, lié à une demande habitante locale, alimentaire, environnementale et paysagère.

L’alternative pour les sociétés locales est de rester prisonnier du piège de Lewis (la révolution verte et ses conséquences environnementales et sociales analysées par Arthur Lewis, prix Nobel en économie du développement en 1979). Cette impasse ne concerne qu’un tiers de l’humanité, ce qui veut dire que deux tiers, avec des agricultures traditionnelles, sont encore inscrits dans un chemin qui est proche de celui des principes de l’agroécologie … mais qui n’est pas nécessairement satisfaisant pour les agriculteurs ou les pouvoirs publics. Situations qu’il est nécessaire de reconnaître.

Reconnaître les situations et les choix agroécologiques

Imaginons une dernière expérience de pensée en s’inspirant à la fois des principes philosophiques de la reconnaissance développés par Paul Ricœur (1913-2005), de ceux du pragmatisme de l’Américain John Dewey (1859-1952) et des travaux sur les biens communs d’Elinor Ostrom (1933-2012).

Imaginons un agriculteur, quinquagénaire, exploitant 250 ha de céréales et d’oléoprotéagineux, qu’il loue pour l’essentiel. Il n’est pas indifférent à la critique adressée à l’agriculture industrielle intensive qu’il pratique et souhaite transmettre à son fils une exploitation viable avec des sols fertiles. Il se demande comment il pourrait prendre les chemins agroécologiques en conservant ou en améliorant ses revenus.

Doit-il passer à l’agriculture biologique en bénéficiant des aides publiques et vendre ses céréales pour la boulangerie locale ? Doit-il créer, avec une sole fourragère, un atelier d’élevage pour recycler les lisiers, à moins de les apporter à l’usine de méthane qui vient de s’installer à quelques kilomètres ? Doit-il planter des haies là où elles ont été détruites par les remembrements, pour limiter l’érosion des sols et restaurer la biodiversité locale ? A moins de planter des chênes truffiers sur les coteaux en friche ou d’ ouvrir à la circulation du public ses parcelles le long de la rivière, sur la partie enherbée, ce que le maire lui demande.

Comme il ne sait pas choisir et que son libre arbitre lui déconseille le risque de l’aventure, il attend de nouvelles incitations financières gouvernementales et européennes, ainsi que les expérimentations de ses voisins qui lui semblent aussi attentistes que lui. S’il hésite, c’est qu’il ne dispose que de la référence de son intérêt et de son expérience propre pour reconnaître la validité d’un nouveau choix. Mais avait-il le choix d’ éviter le piège de Lewis ?

Supposons qu’il prenne connaissance des attentes des habitants de sa commune, via une ONG ou la municipalité. Les uns vont lui suggérer de créer un atelier de maraichage bio pour alimenter les cantines scolaires ; d’éviter des épandages de pesticides à côté des écoles (pourquoi ne pas y localiser les cultures de luzerne ?) ; de mettre à disposition des habitants des surfaces pour des jardins communautaires ; de participer à l’exploitation des terres agricoles que voudrait acheter un groupe d’habitants privilégiant la production bio ; de se lancer dans l’agroforesterie ; de vendre à la ferme des produits transformés végétaux et animaux ; d’avoir recours à des semences d’espèces végétales et à des races locales … Les autres vont lui parler du patrimoine agricole local oublié, de la beauté des arbres que l’on ne regarde pas, de la raréfaction des oiseaux et des insectes, de la disparition des marais, de la tristesse et de la monotonie des paysages agricoles…

S’il doit choisir une voie et s’y engager, c’est, probablement, en recherchant autant la satisfaction du regard d’autrui que la viabilité de son exploitation. Cette reconnaissance – une mutualisation des services rendus entre personnes (Ricœur) – ancre l’action dans une construction du vivre ensemble entre mondes agricoles et mondes urbain et villageois. Elle s’appuie sur la mobilisation d’un public et des experts du domaine concerné pour éclairer la décision agricole privée, indissociable aujourd’hui de celle des pouvoirs publics (Dewey, Ostrom).

Nb : je dois l’idée du « Piège de Lewis » à  l’économiste Bruno Dorin (CIRAD), conférence au groupe agroécologie de l’Académie d’Agriculture de France (16 mars 2017)

Pierre Donadieu

17 mars 2017

 

 

 

 

 

 

 

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