L’enseignement de la botanique à l’ENSH et à l’ENSP

Chapitre 12Retour

Chapitre 13

L’enseignement de la botanique à l’ENSH et à l’ENSP de Versailles

permanences et changements de l’origine à nos jours

(1874-2000)

Enseigné et enseignant dans ce domaine au Potager du roi, Pierre Donadieu propose un premier éclairage synthétique sur ce sujet méconnu et parfois controversé.

Introduction

La compétence en connaissances botaniques1 a distingué pendant plus d’un siècle les diplômés de l’École d’horticulture de Versailles de ceux des grandes écoles d’agriculture et d’agronomie, et même des universités. Quelles étaient ces connaissances ? Qui les transmettait ? Comment ont-elles changé avec l’évolution des formations, depuis le jardinier, jusqu’à l’ingénieur horticole et au paysagiste concepteur ?

À partir de sa création en 1873, l’école n’a cessé de modifier sa formation2. Dès les années 1910, les diplômés de l’ENH ont commencé à se partager entre deux sensibilités. D’un côté les jardiniers puis les ingénieurs horticoles qui vont conserver, approfondir et diversifier la connaissance horticole et botanique (jusqu’en 1974). On les retrouve aujourd’hui formés, avec une dominante scientifique à Angers (les ingénieurs paysagistes d’Agrocampus ouest) et dans les cursus techniques d’aménagements paysagers (BTS, licence). Dans le domaine du paysagisme, on peut les considérer comme des héritiers lointains des horticulteurs et des paysagistes formés dans les services horticoles de la ville de Paris sous la direction d’ Adolphe Alphand, de Jean-Pierre Barillet-Deschamps, d’Edouard et René-Edouard André, puis de Robert Joffet.

Et de l’autre les (ingénieurs) architectes paysagistes versaillais, et les architectes formés à l’École des Beaux-Arts, et parfois urbanistes. Ces praticiens vont faire valoir, à partir de la première guerre mondiale, leurs compétences de concepteurs de jardins et de jardinistes dans les marchés publics et privés de l’urbanisme et de l’architecture de jardins.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, héritiers des « architectes paysagistes » d’avant 1940, les paysagistes DPLG3 versaillais abandonneront la référence exclusive à l’horticulture et aux disciplines scientifiques. Ils se rapprocheront des urbanistes et des architectes en faisant valoir leurs compétences propres de paysagistes libéraux, concepteurs de projets de paysage et de jardin à échelles multiples d’espace et de temps. Ceux d’aujourd’hui (environ 30004) sont les héritiers de Jacques Sgard, Michel Corajoud et Jacques Simon, et souvent ils considèrent André Le Nôtre, et en particulier sa démarche de projet, comme l’une de leurs principales sources d’inspiration. Mais leur compétence de concepteurs de jardins privés sera en pratique marginalisée au profit de la commande publique de qualités du paysage et du cadre de vie urbain et péri urbain.

L’enseignement de la botanique et des disciplines dérivées n’a pas été le même aux jardiniers, aux ingénieurs horticoles et aux paysagistes concepteurs. Et pourtant, une permanence s’imposera : savoir nommer les plantes en latin ou en français. Une survivance désuète ? Non, un trait majeur de l’identité des diplômés versaillais et qui se poursuit autant au Potager du Roi que dans la cité angevine avec Végépolys et Agrocampus ouest.

On peut faire commencer l’histoire botanique et pédagogique du Potager du Roi quelques années après la Révolution5. Car en 1795, « un institut national chargé de recueillir les découvertes et de perfectionner les arts et les sciences » est prévu par la Constitution du 22 août, avec une « école centrale » dans chaque département. Dans cette perspective, en 1798, le botaniste Antoine Richard transfert au Potager les collections botaniques du Trianon mises en place par son père Claude. Une pépinière nationale est créée dans le Clos aux asperges (actuel carré Duhamel du Monceau) ; ainsi qu’une collection de plantes officinales dans le Grand Carré et dans le secteur des serres. Mais ce projet avorte avec l’avènement de l’Empire. Comme celui d’un Institut agronomique ouvert à Versailles en 1849, mais supprimé trois ans après avec la proclamation du second Empire6.

En fait tout commence vraiment en 1873 quand le député dijonnais Pierre Joigneaux fait voter la loi qui crée au Potager du Roi de Versailles une formation de jardiniers « quatre (ou cinq) branches » (Arboriculture fruitière, arboriculture d’ornement, floriculture, cultures légumières, et jardinage d’agrément) à l’ENH7.

Le texte qui suit présentera d’abord les enseignants de botanique générale et appliquée, puis la transformation du Potager en école de Botanique, et enfin la pratique de l’enseignement de la botanique hérité de Jacques Montégut (de 1965 à 20008). À ce stade de la recherche, il ne s’agit que d’une esquisse qui appelle d’autres travaux.

1- Les enseignants de botanique

De 1874 à 1939

Dès la rentrée de 1874, le directeur Auguste Hardy9 confie l’enseignement de la botanique générale à Émile Mussat, lequel, officiant à l’École d’agriculture voisine de Grignon, relève de la même tutelle ministérielle que l’ENH. Après sa mort en 1902, lui succède Raoul Combes, professeur à la Sorbonne, qui est attesté en 1930 dans les annuaires de l’association des anciens élèves de l’ENH. Cet enseignement général de biologie végétale est complété par des formations pratiques. Elles concernent les innombrables taxons (espèces, variétés, cultivars) utilisées par les pépiniéristes, les arboriculteurs, les floriculteurs et les maraîchers, et par ceux qui vont s’auto-désigner plus tard comme, « architectes paysagistes ». Au début c’est A. Hardy qui enseigne les techniques de l’arboriculture fruitière et des cultures légumières jusqu’à sa mort en 1891 ; et B. Verlot, déjà chef de l’école de botanique du Muséum d’histoire naturelle, la floriculture de plein air et sous serres. Dans les deux cas, la nomenclature botanique est essentielle. C’est A. Choisy, ingénieur des Ponts et Chaussées et professeur d’architecture des jardins et des serres de 1878 à 1892 qui poursuit l’enseignement « paysagiste » de Jean Darcel, mais en insistant plus sur l’histoire de l’architecture et des jardins. À chacun sa compétence, c’est l’élève-jardinier qui doit faire la synthèse …

À partir de 1892, les enseignants changent et le directeur également. L’ingénieur agronome, et ancien conducteur de travaux à la Ville de Paris, Jules Nanot, succède à A. Hardy comme directeur et professeur d’arboriculture fruitière et de pomologie. Edouard André, architecte-paysagiste, fin botaniste et grand voyageur, devient professeur d’architecture des jardins et des serres jusqu’en 1900, puis son fils René-Edouard lui succède jusqu’en 1934. Il cède la place au charismatique architecte de jardins Ferdinand Duprat, déjà collaborateur du paysagiste Achille Duchêne, jusqu’en 1951. L’enseignement de la botanique appliquée est pris en main par des ingénieurs horticoles (Joseph Pinelle – par ailleurs directeur- en arboriculture d’ornement et multiplication des végétaux à partir de 1910 et son successeur Pierre Cuisance; Alfred Nomblot puis Maurice Coutanceau en arboriculture fruitière ; Maurice Marcel en cultures légumières avant Albert Bry, puis Claude Foury).

La guerre arrive en 1939 et fige toute tentative de changement de l’enseignement botanique.

Le programme de connaissance et d’utilisation des végétaux ainsi que les modes de transmission ont-ils changé en 65 ans, par rapport au programme de référence de 1890 ? L’enseignement de dessin introduit en 1930 par Henri Hissard maître de dessin de la plante au Muséum crée-t-il un rapport plus sensible que scientifique au végétal ? Il ne semble pas comme nous le verrons plus loin. L’école doit rattraper son retard scientifique sur les autres écoles d’agriculture et l’Institut national agronomique de Paris. L’heure est à la recherche en laboratoire. Les blouses blanches commencent à remplacer les tabliers bleus des jardiniers.

Dessin d’une pomme de la variété Reinette du Canada. Extrait du cahier de “pomologie” (cours de Lécotier) de l’élève Jean Thoumazeau (1931). Source: Fonds ENSP, Archives départementales des Yvelines.

De 1948 à 2000

À l’École nationale d’horticulture

Bien que les archives d’enseignement soient très rares, il semble, en 1948, que le dispositif d’enseignement de la connaissance des végétaux n’ait pas été modifié depuis 1890. La structure globale de la formation est conservée, mais les figures changent. Comme si le cadre pédagogique du Potager du roi imposait une permanence du modèle du potager comme école de botanique. Et bien que les innovations scientifiques et techniques en horticulture modifient la formation dans d’autres domaines de savoirs avec l’introduction de la génétique (J.G. Bustarret, puis F. Laudansky), de la climatologie, des sciences du sol (R. Chaminade, puis A. Anstett), de la phytopharmacie (M. Viel), du Génie rural et horticole (M. Pioger, puis J.-M. Lemoyne de Forges et P. Bordes), et de l’économie (M. Rouleau, puis M. Mattei et J. Carrel).

Pierre Limasset, ingénieur agronome, directeur de la station centrale de pathologie végétale de l’INRA de Versailles, et M. Grente, ingénieur agronome, chef de travaux à la station centrale de pathologie végétale enseignent la botanique jusqu’en 1956. Ils n’appartiennent pas au sérail horticole contrairement en floriculture à Eugène Laumonier (IH10 1894), à Pierre Cuisance (IH 1920) en arboriculture d’ornement, en arboriculture fruitière à Maurice Coutanceau (IH 1928) et à Maurice Marcel professeur de cultures légumières (IH 1905).

Qu’enseignait Ferdinand Duprat en architecture des jardins dans le domaine végétal jusqu’en 1951 ? Probablement la même chose que les André ses prédécesseurs, avec un nombre de leçons très réduit, mais peut être plus l’histoire de l’art des jardins que le choix des végétaux en fonction des compositions végétales des projets11.

Quelques enseignements de la formation d’ingénieurs horticoles deviendront communs pour les futurs candidats inscrits en préparation au concours de la Section du paysage et de l’art des jardins ouvert en 1946. Ils concernaient notamment les cours de P. Cuisance, P. Laumonnier, P. Limasset et M. Grente.

Dans la section du paysage et de l’art des jardins (qui se déroula en un an puis deux, de 1946 à 1974), les enseignements relatifs aux végétaux sont faits par des enseignants vacataires ou titulaires. Ceux de nature scientifique et technique sont dispensés dans la formation d’ingénieur, ou dans la préparation au concours d’entrée dans la section. Les premiers comme les seconds ont laissé peu de traces12.

On sait néanmoins que les architectes et paysagistes André Riousse, puis Théodore Leveau enseignèrent la théorie de l’art des jardins et la composition, que Henri Thébaud (IH 1916), de 1946 à 1960, transmettait les techniques d’utilisation des végétaux, tâche qui fut ensuite confiée à Lucien Sabourin, ingénieur divisionnaire de la ville de Paris de 1960 à 1973. Peu d’indices laissent entendre que leurs conceptions de l’enseignement aient été différentes de celles qui prévalaient depuis les André. H. Thébaud avait été élève de René-Edouard André, et L. Sabourin avait été formé au sein des services des espaces verts de la ville de Paris, dans la tradition des pratiques jardinières mises en place par A. Alphand à la fin du XIXe siècle.

S’y ajoutaient en 1958 des cours d’art floral par M. Vautrin, ingénieur divisionnaire des services paysagers de la ville de Paris et M. Blanc, chef d’atelier du fleuriste municipal de la ville de Paris13.

Le renouveau se manifesta avec l’arrivée en 1958 de Jacques Montégut (1925-2007), ingénieur agricole diplômé de l’École d’agriculture de Grignon. Comme professeur de botanique et de physiologie végétale, il succédait à Pierre Limasset et M. Binet, assistant en physiologie végétale à La Sorbonne. Son cours, dans le grand amphithéâtre de l’école, s’adressait autant aux élèves ingénieurs horticoles de première et deuxième années, aux élèves de la préparation au concours de la Section qu’aux élèves paysagistes parmi lesquels les ingénieurs se raréfiaient14. Il était assisté par M. Ridé, assistant à l’INRA, puis par Claude Bigot, ingénieur agronome, qui organisait les travaux pratiques de botanique (salle des Suisses).

Il introduisit une nouvelle façon de connaitre les plantes spontanées en observant leur répartition dans l’espace grâce aux méthodes des phytosociologues et des phytogéographes. Trois parmi ses élèves devinrent enseignants à l’ENSP, Pierre Donadieu (en écologie végétale et phytogéographie) et Gilles Clément (IH 1965) en utilisation des végétaux dans les projets, puis en projets d’ateliers, et Marc Rumelhart (IH 1972) qui lui succéda en 1975, avec le paysagiste Gabriel Chauvel en 1986.

De ces périodes anciennes et récentes d’enseignement de la botanique et de l’écologie, il reste dans les archives de nombreux témoignages15.

2 – Le Potager du roi : une école de botanique

L’enseignement de la botanique à l’ENSH comme à l’ENSP n’est pas dissociable du site du Potager du Roi qui est devenu à partir de la création de l’ENH une vaste école de botanique. Il n’avait pas été conçu de 1679 à 1683 pour cet usage pédagogique par Jean-Baptiste de la Quintinie qui en avait fait un haut lieu d’approvisionnement de la Cour royale. Quatre ans après la création de l’école « Il était jardin de production, écrit M. Michelin de la SNHF en 1877, il doit devenir un « jardin école »16.

Devenu un établissement d’enseignement, il fut transformé, en partie sur le modèle des jardins du Muséum d’histoire naturelle de Paris, en un lieu de formation à la botanique que décrit en détail Édouard André (op. cit.) en 1890 avant d’y entrer comme professeur.

L’arboretum

La collection de végétaux ligneux et la pépinière, issue de la relocalisation de celles du Trianon par les jardiniers Claude et Antoine Richard, mais en partie arrachée puis détruite par les grands froids de l’année 1879-80 comportait encore selon E. André environ 950 espèces. Elle devait être localisée à l’angle sud du Potager près de l’actuelle rue du maréchal Joffre (n° 25 sur le plan ci-dessous) et de l’école de botanique.

L’École de botanique (sensu stricto)

« Comme il est essentiel que les élèves sachent avant toute autre chose distinguer les espèces afin d’y rattacher les nombreuses variétés arbustives, légumières ou florales qu’ils rencontreront et seront destinés à traiter, une École de Botanique, comprenant près de 1900 espèces a été installée dès le commencement » (E. André, ibid., p. 32). Ce jardin botanique était situé au sud dans l’actuel carré Duhamel du Monceau près du mur du parc de la comtesse de Balbi. Ses parcelles réunissaient des espèces spontanées et des variétés horticoles. Elle a disparu après la deuxième guerre mondiale (?).

Le fruticetum

À côté de l’école de botanique, avait été mise en place une collection de végétaux d’ornement de plein air, connue au siècle suivant comme l’arboretum ou le fruticetum. Sous ce dernier nom elle fut recréée en 1954 par René Bossard professeur de cultures ornementales à l’ENH, à côté de l’arboretum détruit plus tard par la tempête de 1999. Pour des générations d’ingénieurs horticoles, c’est dans cette collection de 175 espèces arbustives (en 2019), jalonnée d’étiquettes portant des noms latins, que l’apprentissage de la nomenclature des espèces ornementales fut possible. Mais E. André ne parle pas de sa première installation, bien qu’elle fût indiquée sur le plan joint (n° 25).

Le jardin d’hiver

Les élèves devaient également connaitre les espèces de serres, par exemple les Palmiers, les Cycadacées, les Fougères, rassemblées dans la Grande serre du Jardin d’hiver17. « Quoi de plus charmant que de pouvoir contempler à son aise la luxuriante, l’immuable verdure de ces palmiers gigantesques ou gracieux dont la mode s’est si vite répandue » écrit E. André (p. 26). 25 espèces d’Areca, d’Astrocaryum, Caryota, Cocos, Kentia, Latania, Jubea, Phoenix, Sabal, y étaient regroupées ; sans oublier huit espèces de fougères, arborescentes ou non, et 35 espèces herbacées à feuillage ornemental (Musa, Canna, Dracena, Pandanus, Strelitzia…). Une aubaine pour les apprentis botanistes.

« Vue pittoresque du grand rocher dans le Jardin d’hiver », E. André, op. cit., 1890, p. 27. Archives ENSH/ENSP, Fonds ancien.

Les serres de culture

Dans les serres chauffées (n°11) -à l’emplacement de l’actuelle serre des élèves- commençaient à être cultivées des collections d’orchidées exotiques (28 espèces) et de broméliacées (8 espèces). Sans compter les serres de forçage (adossées sur le mur de la terrasse nord, n° 8 et 9) où était cultivée une collection de variétés de vignes et de pêchers (11).

La grande serre des vignes forcées, en collection, E. André, op. cit, 1890, archives ENSH/ENSP, Fonds ancien

Les cultures fruitières

Édouard André insiste sur « l’intelligente direction de l’ENH qui n’a pas craint des sacrifier des cultures productives au point de vue du développement rapide et pratique de l’instruction arboricole et pomologique » (p. 21). En 1890 le Potager ne réunissait pas moins de 1200 variétés fruitières dont 558 variétés de poiriers et 340 de pommiers. Sans compter une collection de formes fruitières, usuelles et de fantaisie, sur lesquelles l’architecte paysagiste et journaliste n’insiste pas beaucoup. L’apprenti jardinier ne pouvait pourtant se mettre en mémoire tous ces noms malgré les étiquettes qui pouvaient l’aider. Ils approchaient les arbres surtout au moment des tailles saisonnières, des fumures, du désherbage et du travail du sol. Était-ce suffisant pour les identifier avec précision ?

Travaux de taille et binage des élèves ingénieurs de l’ENH. En arrière-plan, la serre du Jardin d’hiver, années 1930, Archives ENSP, Fonds ancien.

Les cultures potagères

En revanche, dans le carré central, la pratique des applications techniques (préparation du sol, semis, repiquage, démariage, arrosage, désherbage, traitement phytosanitaire, récolte…) permettait plus facilement de retenir les noms des légumes cultivées (environ 80 espèces et beaucoup plus de variétés).

Les collections

Sans la possibilité d’une mémorisation visuelle, les finalités pédagogiques n’auraient pu aboutir, sauf facultés intellectuelles exceptionnelles. C’est pourquoi, un « musée d’histoire naturelle » avait été installé dans des armoires ou des cadres situés le long des murs de la salle d’étude et de démonstration de l’ancienne orangerie de la Quintinye ( ?). 800 fruits moulés de 10 espèces, soigneusement étiquetés y étaient exposés et classés « selon leur qualité et époque de maturité ».

Fruits moulés en plâtre, coll. SNHF, https://www.snhf.org/tag/histoire-de-la-snhf/, 2019

S’y ajoutaient plusieurs herbiers, les uns, botaniques, dont celui de « Jacques » donné par le père de A. Hardy ; les autres, entomologiques, montraient les dégâts d’insectes et de champignons pathogènes sur des feuilles et rameaux séchés. En outre, le long du couloir qui desservait les salles de la Figuerie, des vitrines exposaient, dans des bocaux, des graines de plantes horticoles et industrielles, d’arbres et d’arbustes. S’y ajoutait une collection d’écorces et de bois coupés et vernis.

L’école au début des années 1890. Le bâtiment de la Figuerie (sans étage) et la salle de cours avec les expositions sur les murs. Le directeur Jules Nanot et l’architecte paysagiste Édouard André y ont commencé leurs activités en 1892.
« De toutes les sources de la vie, la plus féconde est l’agriculture », inscription sur le mur.
Archives ENSH/ENSP, Fonds ancien.

La salle de dessin

Dans cette salle, les élèves apprenaient sous la direction d’Émile Mangeant, artiste peintre et élève des Beaux-Arts, le dessin des divers organes des plantes en première année, des figures géométriques et d’architecture en deuxième année, et le lavis des plans de jardins et de parcs en dernière année.

Seize ans après sa création, l’école avait transformé le Potager du roi en un vaste dispositif d’apprentissage botanique et horticole. Beaucoup d’initiatives avaient été prises pour fonder la connaissance des végétaux sur ses quatre piliers : la théorie et la pratique, l’art du dessin et les sciences. Elle formait certes au début des jardiniers chevronnés, mais promis très vite (40 ans après sa création) aux plus hautes responsabilités d’entrepreneur horticole, de chef de cultures, de jardinier principal, de directeur de jardins botaniques et de jardins publics, d’enseignant ou d’architecte-paysagiste18. Rappelons que l’emploi de jardinier principal de la ville de Paris « supposait des connaissances de mathématiques et la capacité de réaliser un plan de jardin comportant un plan coté, un dessin teinté, un état de plantation et un avant-métré »19. Après la première guerre mondiale, le diplômé de l’ENH disposait des compétences de l’ingénieur horticole, titre qu’il obtiendra du ministère de l’Agriculture en 1927.

Plan de l’École nationale d’horticulture au Potager du roi à Versailles, E. André, op. cit., 1890. Archives ENSH/ENSP, Fonds ancien.

Entre 1900 et 1965, les archives d’enseignement de la botanique sont quasi inexistantes (ou inconnues)20. Il faut repartir de la formation donnée par J. Montégut dans les années 1960 pour se faire une idée de la mutation pédagogique qui aboutira à de nouvelles formes d’enseignement de la botanique appliquée au Potager du roi.

3-L’héritage de Jacques Montégut à l’ENSP (1965-2000)

À partir de 1976, l’ENSP organise l’enseignement en différents départements, dont celui du « milieu » qui deviendra « d’écologie appliquée au projet de paysage ». M. Rumelhart et P. Donadieu sont chargés d’environ 350 heures d’enseignement sur trois ans. Il faut distinguer deux périodes avant et après le départ de l’école d’horticulture à Angers en 1995.

Avant cette date historique, la botanique générale, à caractère biologique et scientifique, disparait progressivement à l’ENSP surtout avec le départ en 1983 des derniers enseignants de l’ENSH (P. Pasquier, P. Lemattre, C. Preneux, N. Dorion, J.-M. Lemoyne de Forges, P. Bordes …), avec celui également de G. Clément en « utilisation des végétaux » en 1982, qui sera remplacé par G . Chauvel, et le départ (momentané) de P. Donadieu en 1987.

L’enseignement se recentre autour de pratiques pédagogiques concrètes : les travaux pratiques (TP) dans la salle homonyme de l’ancien foyer des élèves (ex chambres des élèves ingénieurs horticoles avant 1974), les expositions-reconnaissance de végétaux (dans la même salle de TP), les excursions écologiques dans la région parisienne, les voyages (presque toujours dans le sud de la France …), la confection des herbiers, l’analyse des structures végétales des parcs et jardins, et le jardinage au Potager (notamment l’initiative pédagogique Chaubrides), le tout appuyé sur une impressionnante collection de polycopiés hérités de J. Montégut, et reprise par M. Rumelhart, P. Donadieu et R. Vidal.

Dès 1993 les enseignants de l’ENSH sont « invités », par le ministère de l’Agriculture, à se regrouper à Angers avec ceux de l’ENITHP dans l’Institut national d’horticulture et de paysage, qui deviendra Agrocampus ouest centre d’Angers. L’école mère rejoint « sa fille » en reconduisant le modèle originel d’intégration de l’art du paysage et des jardins à l’enseignement scientifique de l’horticulture.

Au Potager du Roi, les ombres tutélaires d’Auguste Hardy et d’Edouard André planent sur les carrés. Le vaste lieu d’apprentissage de la connaissance de l’utilisation et de la culture des végétaux horticoles, devenu tardivement terrain d’expérimentation des laboratoires de recherche de l’ENSH, est vide de projets autres que conservatoires. Il attend d’être réinvesti par les paysagistes qui vont inventer de nouveaux liens avec les savoirs de l’horticulture et du jardinage.

Depuis le début du XXe siècle, le Potager a en fait plus changé qu’on ne pourrait le penser. La surface de vitrages de serres et de bâches vitrées a considérablement régressé. Le long de la rue Hardy, le foyer coopératif des élèves a été construit en 1927 à la place des bâches de forçage ; deux bâtiments d’enseignement (amphithéâtres, laboratoires, bibliothèque, bureaux) se sont appuyés au mur nord à la fin des années 1950 à la place des serres adossées ; la grande serre du jardin d’hiver a été abattue après 1945 ; une rocaille botanique a été installée dans le carré Duhamel du Monceau, de nouvelles serres ont été bâties à la place des anciennes au début des années 1990. Les anciens outils pédagogiques de la botanique : le fruticetum et l’arboretum, la rocaille, et les collections de variétés et de formes fruitières ont traversé héroïquement un siècle tourmenté. Avec cet héritage, les enseignants du département d’écologie de l’ENSP vont construire une nouvelle façon de transmettre la connaissance botanique et écologique.

Dans l’école

Les cours

Essentiels avec les travaux pratiques dans la formation scientifique des ingénieurs jusqu’en 1995, les cours magistraux vont devenir beaucoup plus rares à l’ENSP. Ils introduisent des exercices, des expositions, des excursions ou des voyages. Ils ont de moins en moins la charge de transmettre des connaissances abstraites à mémoriser. L’enseignement est centré sur la pratique de l’étudiant, et non sur le savoir de l’enseignant qui indique ce que l’élève doit connaitre. L’élève réalise un exercice, puis le montre et en parle à son encadrant qui lui indique les points positifs, ses erreurs et les voies de l’amélioration.

Le temps est loin (année 1960) où le quadragénaire J. Montégut exposait avec brio dans l’amphithéâtre du premier étage de la Figuerie les principes de la physiologie végétale et du cycle de Krebbs, la classification des végétaux et les méthodes de la phytosociologie et de la phytogéographie. Encore plus loin également celui où le professeur Emile Mussat en 1889 décrivait au tableau noir l’anatomie des appareils végétatifs, des fleurs et des fruits, les fonctions de respiration, de nutrition et de photosynthèse, et les principes de la taxonomie linéenne. Grâce aux classes préparatoires des lycées, les élèves ingénieurs détenaient à partir de 1960 un bagage scientifique, notamment biologique et physicochimique, considérable quoique livresque. Ce qui ne fut pas le cas de ceux qui entreront à la Section du paysage après les années 196021, et encore plus à l’ENSP avec un concours fondé surtout sur les compétences artistiques, les ouvertures culturelles et les potentialités personnelles.

Pour ces raisons, les méthodes pédagogiques qui semblent convenir à l’élève ingénieur vont disparaitre au profit d’innovations didactiques adaptées à la formation professionnelle supérieure de paysagistes DPLG. La phytosociologie est abandonnée, mais les listes de plantes regroupées par affinités écologiques (par exemple, les espèces xéro, méso et hygrophiles) font toujours partie des savoirs transmis. Elles firent la célébrité des excursions de J. Montégut qui réunissaient les élèves ingénieurs et les paysagistes de la Section jusqu’en 1974.

Les expositions

Empruntées à l’histoire de l’école dès sa création, les expositions de rameaux de feuillus ou de conifères, de rameaux secs en hiver, d’inflorescences de graminées, de graines, de fruits, et de plantes de serre permettent de contourner l’étape astreignante de l’usage des flores (celles de l’abbé Fournier, de Gaston Bonnier ou de l’abbé Coste par exemple). Il s’agit de donner à l’étudiant la possibilité de mettre un nom sur les végétaux quelle que soit la saison, que les plantes soient spontanées ou ornementales, quelles qu’en soient les formes visibles sur le terrain. Ce qui n’a plus rien à voir avec l’érudition ancienne du botaniste encyclopédiste. Base de la taxonomie, la sexualité des plantes passe au second plan, place à la morphologie et aux formes visibles qui donnent leur identité au premier coup d’œil. Le paysagiste Jacques Simon avait tracé la voie avec son ouvrage pionnier sur les silhouettes des arbres (Les arbres, années 1960, réédité en 2008).

M. Rumelhart et R. Vidal, 1991, éditions Larousse, ouvrage didactique réalisé avec la collaboration d’étudiants paysagistes et de paysagistes de l’ENSP (en ligne ici)

R. Vidal, Fougères, écologie et reconnaissance des espèces spontanées en France.
Documents réalisés avec Jacques Montégut et Marc Rumelhart, en 1981 (en ligne ici).

À l’école, les expositions étaient organisées régulièrement par les enseignants dans les laboratoires et les salles d’exposition. L’étudiant y venait le plus souvent possible pour mémoriser la relation entre le nom lu sur l’étiquette, et la plante (ou un fragment de celle-ci : la feuille et le fruit notamment). La motivation pour l’élève, c’était l’examen où les mêmes échantillons, devenus anonymes, devaient être identifiés correctement. Au début, avant la première guerre mondiale, les notes d’examen étaient décisives. Beaucoup d’élèves, de niveau faible, plus de 10 par an parfois, étaient éliminés. Puis, avec la sélection plus sévère du concours, cette élimination a cessé, mais les examens de botanique sont restés, même s’ils avaient perdu leur utilité de sélection. Qui, dans son futur métier d’ingénieur horticole ou de paysagiste, avait besoin de connaitre des centaines de taxons végétaux ? Quelques enseignants de botanique, et responsables de jardins botaniques, certainement. Mais les autres, beaucoup moins.

L’érudition botanique persiste encore au début du XXIe siècle à l’école, avec la rocaille du carré Duhamel-du-Monceau soigneusement entretenue par une association et ses nombreuses étiquettes qui renseignent le visiteur curieux, mais le fruticetum semble aujourd’hui déserté.

L’analyse des structures végétales

Cet exercice fut inventé par Pierre Donadieu au début des années 198022. Le but était, pour les élèves, de savoir analyser l’état d’un site, non en termes phytosociologiques (trop rébarbatifs), fonctionnalistes (c’était le métier des ingénieurs en écologie, « VRD » et hydraulique), historiques ou plastiques (d’autres enseignants s’en occupaient), mais à partir de la perception et du dessin descriptif (ou de la photo) des formes végétales présentes. La pensée structuraliste et la Gestalttheorie suggéraient que les humains percevaient des ensembles plus que des parties, et que l’ensemble était différent de l’addition des parties.

Le vocabulaire végétal pouvait alors être commun aux pratiques d’ateliers et aux disciplines du « milieu ». Par exemple, l’exercice du Bosquet de la Reine (dans le parc du Château) permettait de nommer les structures arborées (mail, quinconce, bosquet, isolé …), buissonnantes (massifs à feuillage persistant, fleuris ou non, haies libres ou taillées), herbacées (pelouses, plate- bandes …) et minérales (chemins, statuaire, bassins ….). Dans les ateliers de projet, il était possible de reprendre ces termes pour désigner des organisations végétales et minérales de l’espace imaginé ; de les dessiner avec une idée des réalités évoquées (les effets qu’elles apportaient, la gestion et l’entretien des formes végétales : taille, élagage, arrosage, désherbage, renouvellement, plantation …). Nulle idée de biodiversité ou de résilience à l’époque, mais la mise en œuvre d’une méthode pour aboutir à un plan de plantation, document incontournable depuis A. Alphand et E. André dans les projets de parcs et de jardins.

Mais le monde du paysage changeait à l’ENSP. Les chefs d’ateliers étaient moins familiers du végétal et de l’horticulture ornementale que leurs prédécesseurs, et n’étaient pas tous convaincus par les idées émergentes de l’écologie scientifique ou politique des années 1970. Etait prioritaire pour eux la séparation d’avec les compétences praticiennes concurrentes : l’ingénierie horticole, paysagiste et écologique, les géomètres et l’architecture.

L’école du paysage était d’abord une école qui formait des paysagistes avec le concours, en priorité, des paysagistes enseignants. C’était (et c’est toujours) une école professionnelle sans concession aux disciplines universitaires, dites « théoriques ». Les chefs d’ateliers attendaient des départements qu’ils « nourrissent » le projet : qu’ils apprennent les techniques de représentation, les principes techniques d’éclairage, de terrassement, d’usage des matériaux (les végétaux et les minéraux), de l’eau ou des milieux écobiologiques. Les sciences sociales et humaines (économie, droit, anthropologie…) ne pénétraient pas ou peu les ateliers, sauf parfois en histoire. La plupart des chefs d’ateliers de projet, notamment M. Corajoud, faisaient valoir, non sans arguments, qu’elles entravaient la création dans les projets.

De plus, l’influence du structuralisme et de la psychologie de la forme, domaine des sciences sociales et humaines, engendrait perplexité sinon méfiance, voire hostilité. Il eut fallu échanger, parler de la possibilité d’une « interface » entre l’apprentissage de la conception et les sciences, montrer l’intérêt mutuel, se rencontrer et se faire confiance. Ce fut assez rare, l’exercice des structures était prématuré, mais les élèves l’acceptèrent pendant plus de quinze ans.

Les inter/post faces avec le projet

À partir de 1987, Gabriel Chauvel et Marc Rumelhart firent équipe pour inventer une pédagogie du végétal dans la pratique du projet. À quel moment penser l’espace végétal ? Trop tôt, il n’avait pas encore sa place pour être désigné autrement que par des formes provisoires, trop tard, il était surimposé, et au pire décoratif …

L’interface entre savoirs (et non sciences) du végétal et pratiques du projet intéressait modérément la majorité des paysagistes. Leur pensée de l’espace relevait soit d’un urbanisme territorial de projet (à petite échelle géographique)23, soit d’un design de formes adaptées à des échelles géographiques plus grandes (le jardin), et de la cohérence entre ces deux dimensions de perception des milieux de vie. L’ambition pédagogique semblait exorbitante. Mais la longue pratique de certains paysagistes, comme J. Sgard et ses élèves, M. Viollet et P. Dauvergne, montrait qu’il était possible de maitriser, de manière convaincante, différentes échelles d’espace et de temps.

D’ailleurs les enseignants d’écologie, avec les talents de dessinateur et de naturaliste du paysagiste A. Freytet dans les excursions et les voyages, vont mettre au point, d’abord la pédagogie d’interface, puis celle plus réaliste de postface. Car travailler avec les élèves, sur le thème spécifique du végétal, dans le temps du projet d’atelier était, pour les enseignants, trop frustrant, et voué à l’échec. Ce problème sera résolu beaucoup plus tard24.

Il s’agissait donc d’imaginer les formes et fonctionnalités végétales déduites d’un projet en cours, et validées par les chefs d’atelier. L’enseignement d’écologie y trouva son compte en transmettant par exemple des notions dynamiques sur les lisières boisées (ourlet, manteau …). On n’alla pas jusqu’à un plan de plantation rangé désormais dans les pièces techniques (CCTP) du projet. On ne voulut pas non plus s’inscrire dans la pensée scientifique de la biodiversité et de l’écologie du paysage. Mais s’aperçut-on du moment où les références à la flore exotique et de pépinières ornementales furent bannies ? Les conifères bleutés, les genévriers rampants, les couvre sols de millepertuis ou de Lonicera, les frênes, les sophoras et les saules pleureurs, les peupliers d’Italie, les Prunus, les Thuyas, les Cyprès de Leyland … disparurent des projets, balayés par la préférence pour la flore spontanée, indigène ou naturalisée (sycomore, frêne, chêne, noisetier, cornouiller, robinier …).

L’usage du terme de palette végétale se raréfia. C’était une notion héritée des temps lointains du « pittoresque jardinier » vulgarisé par les André et plus tard, après la guerre, par les services d’espaces verts parisiens de Robert Joffet. C’est la notion même de jardinage qui se renouvela puisque l’on ne cherchait plus explicitement à orner, à décorer, à enjoliver, et sans doute à plaire selon les canons jugés désuets d’une esthétique datée … La mixed border disparut des projets après les années 1970 et W. Robinson et G. Jekyll furent mis au musée de l’art anglais des jardins.

Le jardinage

Comment, à partir des années 1980, initier à un nouveau jardinage les étudiants néophytes en la matière (au moins la moitié de chaque promotion25) ? Comment leur transmettre une pensée du jardin qui n’ait rien de commun avec celle des plates-bandes fleuries de l’orangerie du parc du château de Versailles (avant leur restauration à la façon le nôtrienne de 1700).

On y pensa vraiment qu’au départ de l’ENSH pour Angers en 1995. Le département d’écologie attribua, avec l’accord de Manuel Pluvinage, directeur du Potager du roi, de très petites parcelles aux étudiants sur les terrasses, dans le Grand Carré et dans celui de Duhamel du Monceau. Ils étaient chargés d’en conduire la culture pendant trois ans. Des idées de micro-jardins émergèrent sans référence à des modèles connus. Peut-être plus proches parfois de la spontanéité des jardins familiaux (mais avec moins d’assiduité des jardiniers amateurs). Ils rafistolèrent des cabanes et introduisirent une basse-cour et des moutons sous le regard courroucé du voisinage versaillais que le directeur J.-B. Cuisinier (1996-2001) eut du mal à rassurer. Une esthétique de la spontanéité végétale, parfois alimentaire, et de la création libertaire fut diffusée dans le Potager26. Elle affirmait après le départ de l’ENSH la volonté de réappropriation du site en rupture avec les règles canoniques d’ordre, de propreté, de sécurité et d’embellissement : les quatre vertus cardinales de gestion alphandienne des parcs et des jardins de la troisième République.

Est-ce que les étudiants ont appris les arcanes du jardinage et de l’horticulture ? Sans doute pas à la manière des ingénieurs, mais leur verve créatrice a été accompagnée avec succès par les enseignants de Chaubrides (G. Chauvel, J.-L.Brisson, Hélène Despagne). Plasticiens et paysagistes, avec M. Rumelhart et G. Clément, eux-mêmes formés au Potager, disposaient ainsi d’un terrain d’expérimentations incomparable pour des concours de jardinage. La botanique est entrée dans la formation des élèves par cette voie-là.

Hors de l’école

Les excursions écologiques

L’excursion avait ses codes. Ce n’était pas une partie de plaisir. Les élèves suivaient l’enseignant (J. Montégut, puis M. Rumelhart) non par dévotion, mais parce qu’il fallait les voir et les entendre décrire leurs découvertes botaniques en détaillant les bonnes raisons anatomiques et écologiques de leur attribuer un nom scientifique en latin. Au printemps, on parlait surtout de la flore spontanée et naturalisée, sur les collines boisées de Satory à Versailles, sur les pelouses à orchidées des coteaux crayeux du Val de Gally, sous les ombrages et dans les clairières de la forêt de Beynes, de Rambouillet ou de Fontainebleau. Et plus loin encore, dans les dunes du Marquenterre ou le massif de la Sainte-Baume au nord de Marseille, là où les plages proches séduisaient beaucoup plus que les attraits de l’érudition botanique.

Les herbiers

En 1901, la réalisation d’un herbier était un art que les savants botanistes maitrisaient parfaitement (à l’université de Lyon par exemple en récoltant, séchant, conditionnant (avec de la créosote insecticide) et en collant la plante sèche sur un papier adéquat). Voir l’illustration ci-dessous. Il s’agissait surtout de nommer de nouveaux taxons découverts en décrivant l’échantillon qui allait servir de référence.

Une espèce d’Anémone de la flore des Alpes Maritimes, Université de Lyon (1901). Source Wikipedia.

À l’EN(S)H, puis à l’ENSP, l’herbier était un outil de l’apprentissage de la botanique, non une finalité scientifique en soi. Il naissait au cours des excursions botaniques. Récolter une plante que l’enseignant avait nommée, la placer dans un sachet en plastique pour éviter un dessèchement trop rapide, le soir la faire sécher dans les pages d’un annuaire téléphonique ou avec une presse, puis, beaucoup plus tard, l’étaler et la coller sur une feuille de papier ad hoc et enfin lui adjoindre une étiquette indiquant son identité latine et française, la date et le lieu de récolte, et ses caractères écologiques. Toutes ses étapes, des dizaines de fois répétées, représentaient un véritable cérémonial pédagogique. À force d’attention et de soin, les plantes, ligneuses ou herbacées, imprimaient leur nom dans la mémoire des élèves et leurs souvenirs ne se dissipaient qu’avec l’âge. Rares étaient ceux qui consultaient ensuite leur herbier pour combler un trou de mémoire. Si bien que toutes ces collections, souvent inabouties et maladroites, finissaient en poussière ou dans le tube digestif des lépismes (« poissons d’argent ») qui s’en nourrissaient avec délectation.

Les plus appliqués des élèves, les plus patients, les plus scrupuleux sans doute, consultaient les clefs de détermination des flores en cas de doute, faisant preuve ainsi d’un esprit scientifique recherché.

Les voyages d’études

Depuis les origines de l’EN(S)H, le voyage d’étude fait partie de la boite à outils pédagogiques. Hier, les enseignants organisaient des visites d’entreprises horticoles : de vergers, de pépinières (chez Jacques Derly, un ingénieur horticole promoteur des cultures ornementales en conteneurs en 1970 par exemple), de serres maraîchères et de floriculture. Il était également utile d’entendre les gestionnaires des services urbains d’espaces verts, et d’analyser les chantiers de création de parcs et de jardins avec les concepteurs et les entrepreneurs. En France comme à l’étranger.

Aujourd’hui (années 2000) la visite de chantiers et de pépinières fait toujours partie des exercices organisés par les départements des techniques et d’écologie de l’ENSP. S’y ajoutent beaucoup d’autres motifs de déplacements : notamment dans les musées, les expositions et les parcs en cours d’aménagement. En revanche les voyages d’étude à l’initiative du département d’écologie sont restés singuliers. Là aussi J. Montégut en fut l’inspirateur.

Ces voyages illustrent la prise de conscience que le CNERP (centre national d’étude et de recherche du paysage de Trappes) avait initiée de 1972 à 1979 : ne pas se limiter aux espaces verts urbains et à l’art des jardins, étendre la préoccupation de la qualité des milieux de vie à l’ensemble des territoires, et de ce fait s’éloigner de la seule tradition horticole en exploitant les ressources de la botanique, de la phytosociologie et de la phytogéographie.

Dans les années 1990 et 2000, les élèves de deuxième année partaient en longues excursions dans le midi de la France, d’auberges de jeunesse en gites d’étapes. Menées à pied et en minicars par A. Freytet et M. Rumelhart, ils franchissaient cols et chaines de montagnes et traversaient les rivières. Les élèves admiraient les paysages d’alpages et de campagnes provençales, les architectures rurales et les sites célèbres. Chacun herborisait, s’arrêtait pour dessiner, photographiait ou écrivait. Autant de références pour des projets de paysage, patiemment accumulées, qui plus tard leur seraient utiles. Les futurs paysagistes apprenaient à lire les paysages, à les comprendre, non en savants géographes, géologues, agronomes ou historiens, ni en esthètes exigeants, mais en futurs concepteurs de paysage sensibles aux évolutions visibles qu’ils pourraient conseiller d’infléchir.

Pour un observateur non initié et les services financiers de l’école, ces voyages semblaient surtout touristiques, et donc discutables. En fait, ils construisaient une conscience collective des patrimoines paysagers régionaux menacés par les évolutions de l’économie agricole et industrielle ou par l’urbanisation non maitrisée. Mais sans formations économique, juridique, sociologique et environnementale suffisantes, quelles argumentations convaincantes d’une politique de paysage pouvaient faire le poids face aux forces puissantes de la mondialisation des échanges marchands et des priorités politiques de l’emploi ? Il y eut pourtant de nombreux résultats tangibles, et, selon les paysagistes, les situations et les échelles de travail, la connaissance botanique et écologique des professionnels joua un rôle plus ou moins important dans les projets.

En conclusion

Depuis la fin du XIXe siècle, le Potager du Roi a été le creuset de deux formes principales d’enseignement de la botanique générale et appliquée. Jusqu’au départ de l’école d’horticulture à Angers en 1995, la formation des jardiniers puis des ingénieurs horticoles a demandé deux types de connaissances, les unes biologiques (taxonomie, floristique, anatomie, physiologie, génétique, biogéographie …), les autres liées aux pratiques de la pépinière, de la floriculture, du maraichage, de la viticulture, de l’arboriculture fruitière et ornementale. Les premières se sont progressivement imposées aux secondes. Les blouses blanches des chercheurs ont remplacé les tabliers bleus des jardiniers.

Parallèlement, et depuis la création de la chaire d’architecture des jardins et des serres à l‘ENH, une connaissance de la vie, des formes et des couleurs végétales, fondant l’art de l’utilisation des végétaux dans les projets de jardins et de paysage a été codifiée par les enseignants et transmise aux étudiants. Depuis la création du département d’écologie (appliquée au projet de paysage) en 1978 à l’ENSP, ce champ de formation des paysagistes a été développé en reprenant les outils pédagogiques mis au point par J. Montégut à l’ENSH dès les années 1960. Il a été refondé aujourd’hui sur les relations entre ethnosciences et conception des projets de paysage, avec une pédagogie toujours plus centrée sur les expériences des élèves que sur les cours des enseignants. Les démarches heuristiques ont largement pris la place des anciennes pédagogies magistrales.

Le Potager du roi perpétue ainsi son rôle d’école de botanique au XXIe siècle. Au milieu des collections historiques fruitières et légumières, les observations botaniques des élèves paysagistes interrogent le monde du jardin avec les questions posées par les grandes transitions environnementales des paysages du XXIe siècle : biodiversité, alimentation, conservation, agroécologie et urbanisme notamment.

P. Donadieu avec la collaboration de C. Santini.

6 septembre 2019


Bibliographie

Site Topia (Histoire et mémoire de l’ENSP)


Notes

1 On distinguera la botanique générale : discipline de la connaissance théorique des végétaux et de leur distribution géographique (sans finalités d’action) et la botanique appliquée : discipline de la connaissance pratique finalisée par une action de production pour l’alimentation, l’industrie, la médecine, l’urbanisme ou l’ornementation, ou bien poiétique pour la mise en place d’une création ou d’une œuvre (catégories épistémiques d’Aristote).

2 Lire à ce sujet le chapitre 15 (à paraître).

3 Diplômés Par Le Gouvernement, titre attribué de 1961 à 2018, y compris à titre rétroactif.

4 En juin 2019, 1350 ont été habilités officiellement comme « paysagiste concepteur » par le ministère de la Transition écologique.

5 La formation des jardiniers se faisait auparavant, non dans une école, mais « sur le tas » par apprentissage des plus jeunes auprès des plus expérimentés dans les agences ou les entreprises ; pédagogie empirique qui n’ a pas disparu aujourd’hui.

6 A. Durnerin, « Le Potager de Versailles de la Révolution française à nos jours », in Le Potager du Roy (1678-1793), R. de Bellaigue, ENSH, 1982, pp. 77-104.

7 Soit, pour utiliser le langage des jardiniers sous le règne d’Henri IV qui les a créés en 1599, les « treillageurs (des fruitiers) avec les préoliers (pépiniéristes), les floresses (cultures florales), les maraîchers, et les courtiliers (jardiniers d’agrément )».

8 La première date est celle de l’arrivée de l’auteur à l’ENSH comme élève, et la seconde la borne historique de cette étude.

9 Sur les raisons qui ont amené A. Hardy à choisir E. Mussat, voir sa correspondance conservée dans le Fonds ENSP aux Archives départementales des Yvelines.

10 IH : ingénieur horticole. La date est celle de l’entrée dans l’école.

11 Voir chapitre 14 (à paraitre).

12 Quelques archives sont disponibles, notamment celles de l’auteur de ces lignes qui a reçu l’enseignement de l’ENSH de 1965 à 1968. L’enseignement de botanique et d’écologie était commun à la classe préparatoire au concours d’entrée à la Section du paysage et de l’art des jardins, et à la formation des ingénieurs horticoles.

13 Annuaire de l’association amicale des ingénieurs horticoles et anciens élèves de l’ENH, 1958, p. 17.

14 Cette raréfaction permit l’ouverture du concours à des non ingénieurs, et une modification de l’enseignement sur le modèle de celui de l’École des Beaux-Arts.

15 Notamment dans les archives du département d’écologie de l’ENSP et de M. Rumelhart.

16 M. Michelin, « Visite à l’École nationale d’horticulture de Versailles », Journal de la Société centrale d’horticulture de France, 2ème série, t. XI, 1877, pp. 174-198. Depuis sa création, le Potager du Roi était de fait une école d’horticulture et de botanique pour les jardiniers qui y travaillaient.

17 Elle fut construite par Charles-Auguste Questel (1807-1888), architecte du château de Versailles à la fin des années 1880 et détruite après la seconde guerre mondiale.

18 Bulletin de l’association des anciens élèves, Assemblée Générale du 15 mai 1913.

19 Bulletin …de 1924, op. cit.

20 Les recherches restent à faire avec les archives de l’ENSH déposées aux Archives départementales des Yvelines. Ils restent les archives du conseil des enseignants et du conseil de perfectionnement ainsi que quelques rares outils d’enseignement.

21 La plupart n’était pas ingénieur horticole.

22 À cette époque (1977- 1987) fonctionnait un département d’écologie avec M. Rumelhart, Pierre Donadieu et Roland Vidal (1980-90). Leur documentation pédagogique et leurs publications constituent une partie importante des archives de ce département d’enseignement.

23 J’adopte ici le langage géographique. La petite échelle cartographique des géographes est la « grande échelle » des paysagistes, celle du « paysage d’aménagement » identifiée aujourd’hui comme gouvernance paysagère des territoires.

24 En 2018, un atelier de projet de deuxième année est encadré totalement par des paysagistes enseignants dans le département d’écologie appliquée au projet de paysage.

25 Environ la moitié des élèves recrutés avait (et ont encore) une formation horticole (BTS d’aménagements paysagers).

26 La rupture de l’expérimentation agroécologique actuelle (avec les techniques anciennes) n’est probablement pas perçue par le public.

Transmettre le métier de paysagiste

Chapitre 15

(version provisoire)

 

Transmettre le métier de paysagiste concepteur (1874-2019)

 

Comment le métier de paysagiste a-t-il été transmis dans les écoles de Versailles (ENSH et ENSP) depuis leur origine ? Des paysagistes, jeunes et moins jeunes, en parlent.

 Sous sa forme illustrée, ce texte sera publié dans la rubrique « Histoire et mémoire » du site Topia https://topia.fr/2018/03/27/histoire-de-lensp-2/

 1-Trois paysagistes se souviennent

4 mai 2019 dans l’amphithéâtre de l’école. Les élèves écoutent Jacques Coulon, Jean-Pierre Clarac et Alexandre Chemetoff parler de leur métier de paysagiste. Ces trois praticiens confirmés ont un point commun. Ils ont suivi la même formation de la Section du paysage et de l’art des jardins de l’ENSH. Les deux premiers sont entrés à l’Ecole en 1969 et le troisième l’année suivante. Ils ont été les élèves de Michel Corajoud et de Jacques Simon à la fin de la formation dispensée dans la Section du paysage et de l’Art des jardins de l’ENSH (1946-1974).

Cinquante ans après leur formation, que disent-ils de l’enseignement et de leur métier qu’ils ont exercé de manière très différente ?[1]

Né en 1947 à Paris, Jacques Coulon est issu, avant la Section, d’une formation à l’École des Arts décoratifs et à celle des Beaux-Arts. M. Rumelhart qui lui a consacré un long article en 2002 dans Créateurs de jardins et de paysage le décrit comme un créateur empirique de formes, un homme de projet, soucieux d’inventer des chemins parallèles et originaux. Il écrit en le citant : « Le projet, qui « permet de continuer à apprendre sur le tas », est « plus largement compris comme un humus à partir duquel peut se construire une partie de la réflexion sur le paysage » (p. 310). J. Coulon s’intéresse à la forme « surtout dans la mesure où elle parle du temps ou le met en scène» (p. 311).

Né en 1948 à Pamiers (Ariège), Jean-Pierre Clarac, est issu d’une famille de maraichers et de pépiniéristes installée au pied des Pyrénées ariégeoises depuis cinq générations. Après sa formation au paysagisme d’aménagement au CNERP en 1973-74, il fonde son agence libérale (avec notamment des réalisations d’espaces publics commanditées par l’EPAREB) et devient, comme Jacques Coulon, enseignant (à partir de 1988) à l’ENSP et paysagiste conseil de l’État à partir de 2007.

Né en 1950, Alexandre Chemetoff est paysagiste DPLG, architecte et urbaniste.Il est le fils de l’architecte Paul Chemetoff. « Il réalise aujourd’hui des études et des opérations de maîtrise d’œuvre qui illustrent son approche pluridisciplinaire associant parfois dans une même réalisation architecture, construction, urbanisme, espaces publics et paysage dans un souci de compréhension globale des phénomènes de transformation du territoire : du détail à la grande échelle.(…). « Il conçoit la pratique de son métier comme un engagement dans le monde. Le programme est une question posée, le site un lieu de ressources et le projet une façon de changer les règles du jeu » (…).  Wikipédia.

Ces trois paysagistes sont des concepteurs maîtres d’œuvre s’inscrivant dans la tradition professionnelle des « architectes paysagistes » aujourd’hui des « paysagistes concepteurs ». Jean-Pierre Clarac se distingue par le savoir conseiller les maîtres d’ouvrages (les élus) à l’échelle territoriale. J. Coulon revendique le design des formes paysagères et A. Chemetoff s’est inscrit dans les trois chemins de l’architecture, de l‘urbanisme et du paysage.

 

Avant d’entrer à l’ENSH, leurs chemins personnels sont très différents, mais tous ont connu les soubresauts des mouvements étudiants de mai 1968.

Coulon est un Parisien, élève du sculpteur Etienne Martin à l’École des Beaux-Arts. Il passe deux années dans la Section sans s’intéresser vraiment aux enseignements techniques de l’ENSH. J’étais, dit-il, dans le monde de la forme et non de la matière, et pour moi le projet (de paysage) reliait la forme et la matière. « On travaillait sur tout, sans réflexions fondamentales (…) C’est en faisant qu’on voyait ce qu’on avait à faire. L’idée de faire beau, de décorer, d’embellir ne se posait pas. On n’en parlait pas ». La rupture avec le modèle historique du jardin paysager s’imposait à lui, moins comme un refus radical qu’en tant qu’évidence de la recherche d’une alternative à inventer par l’expérience. Sans doute était-il convaincu que les savoirs savants pouvaient être remplacés par des observations de bon sens, que l’écoulement de l’eau sur une pente pouvait se passer des équations de Bernouilli enseignées par l’ingénieur J.-M. Lemoyne de Forges. Ou bien que pour distinguer les poiriers des pommiers en hiver, il suffisait de regarder les fruits sur le sol au lieu d’ausculter l’anatomie des bourgeons enseignée par le botaniste M. Rumelhart.

De son côté, Alexandre Chemetoff se souvient : « On avait des cours communs avec les élèves ingénieurs, d’hydraulique, de botanique, de floriculture, de nivellement ou de pépinières, mais pas d’écologie (au sens d’aujourd’hui). Cette connaissance botanique, des espèces, des variétés, des cultivars, transmise par les professeurs de l’École d’Horticulture : R. Bossard, P. Cuisance et C. Chaux nous paraissait illimitée, infinie. »

 

Après 1970, des enseignants nouveaux, étrangers ou non au berceau horticole, sont arrivés dans la Section : M. Corajoud et J. Simon. « Ils ont ouvert la formation sur le monde.  Ils disaient : le projet c’est ce que vous vendez avec les végétaux (…). Mais les projets étaient limités aux parcs et aux jardins, c’était très conservateur, et même réactionnaire ».

La Section finissante avait été ébranlée par les révoltes étudiantes de mai 1968. Ses élèves comme ses enseignants étaient en grève quasi permanente. J. Sgard avait démissionné et cofondé le Centre national d’étude et de recherche du paysage (CNERP). Un premier projet d’institut du paysage échouait en 1972. L’ENSH fut de fait le théâtre d’un « choc culturel » entre le savoir scientifique et technique horticole, et la réflexion critique des jeunes enseignants de projet. Ces derniers, qui étaient issus de l’Atelier d’architecture et d’urbanisme de Paris (AUA) succédaient aux anciens enseignants de projet (T. Leveau, J. Sgard, J.-C. Saint-Maurice, G. Samel, A. Audias notamment).

Comme ses deux collègues, J.-P. Clarac est un concepteur maître d’œuvre. Il s’en distingue par deux traits : il est familier, par atavisme, du monde horticole et, par sa formation au CNERP, du « Grand Paysage ». D’ailleurs, au cours de leur formation à l’ENSH, il a fait bénéficier J. Coulon de sa compétence botanique, lequel le lui a bien rendu en l’aidant en dessin. Il rappelle le rôle qu’a joué le professeur de botanique et d’écologie de l’ENSH Jacques Montégut : « Il nous a appris le sens des plantes, de l’écologie et de la nature ; il nous montrait l’histoire séculaire des sites grâce au pouvoir indicateur des plantes ». J. Montégut enseignait également la biogéographie au CNERP. J.-P. Clarac en avait retenu les notions de saltus(l’espace pastoral commun des campagnes méditerranéennes distincte de l’ageret de la silva) pour penser l’aménagement des 3000 hectares du site de Sophia-Antipolis. Et aujourd’hui, le « penser les usages en commun » et la préservation des ressources naturelles sont devenus pour lui les fondements des projets de paysage.

Dans les trois cas, la pensée du projet est une « pensée de l’action » qui reformule les questions relatives au devenir du site de projet, quelle qu’en soit l’échelle spatiale. Les discours des trois praticiens ne s’appuient pas sur des connaissances scientifiques  (biologiques, biotechniques ou sociologiques). Parfois ils évoquent des analyses philosophiques et éthiques globalisantes, de la même façon que les architectes qui cherchent à théoriser leurs pratiques. J.-P. Clarac approuve par exemple le suburbanisme du philosophe Sébastien Marot qui met en évidence la nécessité du soin des sites et le rôle des paysagistes. Tout autant que, selon les situations, « sont écoutés les points de vue de l’archéologue ou du chasseur, et reconnues les forces de la nature (qui gagnent toujours) ».

Sont-ils d’accord pour admettre comme J. Coulon que le paysage et le jardinage « ce sont d’abord des évènements à regarder » ? Une inondation, dit-il, est autant un événement visuel qu’une catastrophe car « même la vie de tous les jours est un évènement qui mérite d’être regardé ». Le paysagiste, conviennent-ils, se donne la mission d’assembler de manière cohérente les formes à voir qui vont marquer le territoire commun à ses usagers : « Nous, on peut faire avancer les choses, en fabriquant la qualité des choses (des espaces) pour répondre, a minima, aux besoins fondamentaux de la société : de nourriture, d’air et d’eau ».  Tous récusent fermement la compétence du paysagiste décorateur que la société et les pouvoirs politiques leur avait assignée au moment de leur formation. Et qu’ils ont su remettre en question et redéfinir tout au long de leur carrière.

2-L’expérience de Jacques Sgard

             Né en 1929, formé dans la Section du paysage et de l’art des jardins de l’EN(S)H, puis enseignant (ENSH et ENSP) jusqu’à aujourd’hui, Jacques Sgard est le plus ancien et le plus expérimenté des paysagistes urbanistes français.

          La Section du paysage et de l’art des jardins de l’Ecole nationale d’horticulture (ENH) de Versailles a recruté ses premiers élèves en 1946 : six ingénieurs horticoles diplômés de l’ENH qui feront leurs études en un an. La Section leur était destinée : la demande avait été formulée auprès du ministère de l’Agriculture par plusieurs canaux : au début des années 1930 par le comité d’art des jardins de la SNHF et par la société française d’art des jardins (Achille Duchêne), puis par Ferdinand Duprat (professeur d’architecture des jardins et d’urbanisme à l’ENH de Versailles), et Robert Joffet, conservateur en chef des jardins et espaces verts de Paris.

À la rentrée de l’année scolaire 1947-48, six autres élèves sont admis dont trois ingénieurs horticoles. Parmi les non ingénieurs, « un bachelier avec de réelles aptitudes au dessin, mais sans connaissances botaniques et horticoles » est sélectionné avec un traitement de faveur. Il s’agit de Jacques Sgard qui avait alors 18 ans. Le directeur Jean Lenfant lui propose une année comme auditeur libre pour acquérir les connaissances horticoles nécessaires après sa sortie de la Section. Faveur (non reproductible décide le conseil des enseignants du 12 juillet 1948) qu’il mettra à profit comme « cuscute[2] » après sa formation en un an.

Il bénéficia, en deux ans, des enseignements d’ateliers de l’architecte de jardins et urbaniste André Riousse, de l’architecte et urbaniste Roger Puget, de l’expérience de l’ingénieur horticole (élève de Ferdinand Duprat) Albert Audias, de l’érudition botanique de  Henri Thébaud en connaissance et utilisation des végétaux, des cours de l’historienne des jardins Marguerite Charageat, de la formation technique de Robert Brice et Jean-Paul Bernard, ainsi que des cours de dessin de René Enard.

Autant de disciplines (12), qui complétaient la formation de l’ingénieur horticole auquel avait été déjà enseigné les matières scientifiques (botanique, physique, chimie, mathématiques), biotechniques (arboriculture, floriculture, pépinières, maraichage), et économiques. En développant l’histoire des jardins qui était dispensée par le professeur d’architecture des jardins et le dessin artistique. En conservant quelques matières techniques (nivellement, levée de plans, utilisation des végétaux dans les projets). Et surtout en créant des ateliers de projets et des cours d’urbanisme, la nouvelle formation de paysagiste était fondée.

À la fin de l’année scolaire, les élèves sortant (dont J. Sgard et J.-B. Perrin) obtiennent brillamment le certificat d’études de la Section. Les travaux remis donnent entière satisfaction à M. Charageat : « Ils ont valeur d’une thèse ».

Néanmoins, « on n’apprenait pas grand-chose, c’était un peu léger » juge-t-il, soixante-dix ans après[3]. Cette formation nouvelle n’avait que deux années d’expériences …

À la fin de l’année 1949, il n’avait pas trouvé le stage qui était nécessaire, avec ensuite le concours en loge, pour obtenir le titre de paysagiste diplômé par le ministère de l’Agriculture. En novembre 1950, il est néanmoins autorisé à s’inscrire aux épreuves de ce concours en loge. Il comprenait une partie éliminatoire (un projet de composition à présenter sous forme d’esquisses), un projet technique et un projet de plantation. Il obtient le titre en 1953 (ou 1952).

Puis, après des cours par correspondance auprès de l’Institut d’urbanisme de Paris, et ayant obtenu une bourse universitaire d’étude, il part en vélo aux Pays-Bas en 1954.

Sous la conduite du paysagiste Jan This Peter Bijouhwer (1898-1974), il découvre les projets néerlandais, notamment ceux de la reconstruction, des plans de paysage et de développement rural, et des polders comme celui de l’Isselmeer. En 1958, il soutient sous la direction de l’urbaniste Jean Royer, une thèse de fin d’étude, intitulée Récréation et espace vert aux Pays-Bas[4].

Puis il poursuit sa carrière avec les jeunes paysagistes Pierre Roulet et Jean-Claude Saint-Maurice, carrière qu’il avait déjà commencée seul avec le plan de paysage de la station thermale de Lamalou-les-Bains (Hérault) en 1955.

C’est en 1963 qu’il revient dans la Section comme enseignant d’atelier, appelé avec J.-C. Saint Maurice par le directeur de l’ENSH Etienne Le Guélinel, puis les années suivantes avec P. Roulet, G. Samel, B. Lassus et P. Dauvergne. Il démissionne de ses fonctions d’enseignant en 1968 au moment des grèves étudiantes et enseignantes qui affectent la Section. Mais surtout en raison du manque flagrant de moyens financiers et d’autonomie de la Section qui, de plus, ne dispose pas d’enseignants titulaires.

De 1969 à 1974, le schisme naissant du « paysagisme d’aménagement » au sein de la Section se traduit par la création du GERP (groupe d’étude et de recherches sur le paysage) puis du CNERP (centre national d’étude et de recherche du paysage) en 1972 où il se réinvestit comme enseignant jusqu’à sa fermeture en 1979. Il contribue ainsi à former l’agronome Y. Luginbühl, les paysagistes A. Levavasseur, J.P. Saurin, H. Lambert et J.-P. Clarac, et l’ingénieur du Génie rural, des eaux et des forêts B. Fischesser, entre autres[5].

En 1976, l’ENSP est créée après la disparition de la Section en 1974. J. Sgard revient alors enseigner dans la quatrième et dernière année de formation à partir de 1983. Presque chaque année pendant trente ans, il encadrera un atelier pédagogique régional (une étude paysagère en situation de commande publique réelle) et un ou deux mémoires de fin d’étude.

3-Transmettre l’art du projet : une démarche heuristique méconnue

             L’architecture de paysage (landscape architecture en anglais), dite parfois paysagisme en français, ou plus simplement pour les paysagistes concepteurs, « le paysage », est à l’origine un métier (dessinateur de jardin) qui s’est professionnalisé à la fin du siècle dernier.  À partir de 2016, il est devenu une profession réglementée par l’État, comme les architectes, les médecins ou les notaires.

Comment leurs multiples compétences ont-elles été et sont-elles aujourd’hui transmises ? Nous n’en avons qu’une idée assez vague, même si l’histoire de l’école de Versailles, la plus ancienne des cinq écoles actuelles de paysagistes concepteurs, commence à être connue[6]. Que dit un paysagiste enseignant de son enseignement d’atelier ? Nous ne le savons que par les intitulés des programmes pédagogiques des ateliers, les textes introductifs, les projets produits par les ateliers, les notes attribuées aux élèves, quelques textes fondateurs comme ceux de M. Corajoud (Lettre aux étudiants, 2000[7]) et les souvenirs des étudiants et des enseignants. Ce qui est largement insuffisant pour rendre compte de la pratique réelle de transmission des savoirs.

Pour commencer à en parler, j’ai choisi d’imaginer un entretien fictif entre un enseignant paysagiste imaginaire (EPI), inspiré en partie par les figures de Jacques Sgard et de Pierre Dauvergne, et un journaliste curieux (JC).

 JC : Vous êtes l’un des plus expérimentés parmi les paysagistes enseignants d’ateliers en France. Dans l’école de Versailles où vous avez été élève, vous avez enseigné depuis 1963. Comment enseignait-on dans les ateliers de projet avant cette date ?

 EPI : Avant la création de l’École d’horticulture de Versailles en 1873, le métier d’architecte paysagiste ou plutôt de maître jardinier s’apprenait « sur le tas », c’est-à-dire en situation professionnelle réelle. C’était un apprentissage auprès de praticiens confirmés. Souvent cela se passait dans le milieu familial. Le père d’André Le Nôtre était jardinier ordinaire du roi Louis XIII chargé de l’entretien du jardin des Tuileries. Il portait le titre de dessinateur des plans et jardins. Son fils apprit le dessin pendant six ans dans l’atelier du peintre Simon Vouet, puis la perspective et l’architecture auprès de François Mansart, (Jules-Hardouin était son petit neveu).

Au XIXe siècle, le paysagiste Jean-Pierre Barillet-Deschamps était fils de jardinier. Grâce à son beau-père, il développa à Bordeaux une entreprise horticole où il multiplia de nombreuses espèces exotiques. Appelé par l’ingénieur A. Alphand, il devint le premier jardinier en chef du service des promenades et plantations de la ville de Paris.

Comment apprenait-on à dessiner un jardin à cette époque ?

Je n’y étais pas… Mais j’imagine que l’on imitait beaucoup des plans existants. On les recopiait en les adaptant aux situations. À l’époque de Le Nôtre, les traités de Claude Mollet et de Jacques Boyceau de la Baraudière étaient bien connus. C’était un peu des catalogues où chacun puisait son inspiration.  La vogue européenne des jardins à la française au XVIIIe siècle a été facilitée par la circulation des plans, parfois même sans que le site à aménager soit connu de l’auteur.  Il en a été de même pour les jardins irréguliers (anglo-chinois, paysagers ou à l’anglaise) à partir du début du XIXe siècle.

Dessiner était l’apanage des jardiniers dessinateurs, mais comment apprenaient-ils à réaliser le projet ?

             Là encore je n’y étais pas. Mais, comme aujourd’hui, il s’associait, j’imagine, à d’autres compétences. À l’époque de Le Nôtre, les fontainiers, géomètres et topographes savaient maitriser l’écoulement des eaux, les drainages et les terrassements. Les travaux étaient souvent herculéens. Ils se faisaient à bras d’hommes avec des brouettes et des charrettes. Les machines étaient rares. Il leur fallait beaucoup de contremaitres pour encadrer des centaines d’ouvriers et contrôler la conformité des travaux aux projets.

C’est vrai, il n’y avait pas d’école, c’était l’expérience des jardiniers dessinateurs et maitres d’œuvre, leurs succès et leurs échecs, qui leur apprenaient leur métier d’architecte de jardins avec les géomètres et les fontainiers.

En 1874, l’École d’horticulture de Versailles est créée au Potager du roi. Une chaire d’architecture des jardins et des serres est mise en place. Qu’est ce qui change dans la formation de ceux qui s’appelleront ensuite architecte paysagiste ? N’avaient-ils pas un diplôme d’ingénieur en horticulture ?

             Les historiens pourraient répondre mieux que moi. Ce que je sais c’est que les premiers enseignants de cette chaire étaient, je crois, tous des ingénieurs des ponts et chaussées, ou des arts et manufactures, sauf Edouard André. Mais ils avaient une formation artistique, historique, technique et pratique acquise autant à l’école que dans les services des promenades de Paris.

À l’école de Versailles, les étudiants ont bénéficié très tôt, je pense, de toutes les connaissances de l’époque nécessaires à un projet d’architecture de jardin et à sa réalisation. Ils apprenaient la botanique, la comptabilité, les techniques horticoles, le dessin, les levées de plans, le nivellement et l’histoire de l’art et de l’art des jardins. Ils visitaient des expositions, des musées, des chantiers et des pépinières et voyageaient un peu à travers la France et l’Europe. C’était le rôle des professeurs d’architecture des jardins de les accompagner dans le dessin de projets qui se terminaient toujours par un plan de plantation et une évaluation des coûts des travaux. Le traité d’Edouard André de 1879 est resté la référence essentielle des étudiants de l’école pendant environ un siècle. Il donnait des règles d’organisation de l’espace de projet que les élèves ingénieurs devaient respecter, mais toujours adapter au site à aménager.

Ce qui a changé avec l’école, à mon avis, c’est de réunir dans un même lieu, tous les savoirs et savoir-faire nécessaires aux élèves paysagistes. L’atelier de projet, ou ce qui en tenait lieu, n’était pas cependant un lieu central pour les élèves ingénieurs horticoles. Le nombre d’heures de cours d’architecture de jardin était très réduit (25 leçons) et en fin de formation. Le modèle d’enseignement qui s’est imposé ensuite, surtout après la deuxième guerre mondiale, était très lié à la culture scientifique des ingénieurs, puis à la recherche académique. Les paysagistes ingénieurs ont été alors beaucoup moins bien formés à la conception des projets, mais beaucoup mieux à la gestion des parcs et des jardins.

Vous suivez pendant deux ans la formation de la Section du paysage et de l’art des jardins de l’ENH. Vous souvenez vous de l’apprentissage des projets en ateliers ?

             Un peu, mais c’est très lointain. On était six, installés dans l’actuelle salle du Potager du bâtiment de la Figuerie. Cette formation courte était faite pour les ingénieurs horticoles qui avaient suivi l’enseignement d’architecture des jardins de Ferdinand Duprat, avant et pendant la guerre. Ils étaient trois, dont l’un d’entre eux venait des services de Robert Joffet à Paris.

Ceux qui enseignaient le projet, c’était des architectes qui avait pratiqué la conception et la réalisation de jardins ou l’urbanisme. André Riousse, élève de Forestier, nous apprenait à composer l’espace du projet à la lumière des modèles de l’art et de l’art des jardins qu’évoquait l’historienne Marguerite Charageat. Robert Puget apportait l’échelle du projet urbain et les principes de l’urbanisme réglementaire. Les apports techniques venaient des ingénieurs horticoles comme Albert Audias, un collaborateur de Ferdinand Duprat, et de Robert Brice.

C’était les bases élémentaires du métier. L’essentiel je l’ai appris après, par la pratique, « sur le tas », au début c’était très formel avec ensuite, après l’école, le concours en loge pour porter le titre de paysagiste.

 

Au début des années 1960, le directeur de l’ENSH vous appelle pour enseigner dans la Section. Quel a été votre rôle d’enseignant ?

             J’ai appris ensuite que j’avais été pressenti dès 1961, mais que le conseil des enseignants m’avait trouvé trop jeune pour enseigner. La Section était en mauvaise posture depuis le milieu des années 1950. Les ingénieurs n’étaient plus candidats et le marché des paysagistes décollait à peine. Mais il décollait. Je venais d’obtenir mes premiers chantiers comme l’aménagement des espaces extérieurs d’une ZUP à La Courneuve.

La formation durait deux ans. Ils étaient une dizaine par année, puis en quelques années, l’effectif a doublé sans moyens supplémentaires.  On faisait faire des projets liés surtout à la construction de logements. On essayait de faire mieux que les espaces verts habituels, de tenir compte du site, de son relief, des points de vue. Car une autre commande publique apparaissait de plus en plus : le grand paysage, c’est ainsi qu’on l’appelait. Je me souviens de Pierre Dauvergne qui était à mon arrivée passionné par ce sujet. Il n’était pas le seul : Francis Teste, Pierre Pillet, Paul Clerc, P. Treyve, A. Levavasseur, se sont ensuite investis dans ce domaine. Certains sont passés par le CNERP. J’utilisais des types de projets que je mettais en œuvre en même temps :  les carrières ou les bases de loisirs. J’accompagnais les travaux d’élèves en leur montrant les possibilités d’un site, et en leur demandant dans le temps de l’atelier d’approfondir un parti prometteur de projet original. Je leur montrais avec des photos des exemples pris en France et en Europe du Nord. Pour les noter, j’évaluais leur progrès au cours de l’atelier, pas nécessairement leurs compétences techniques.

Mais en 1968, j’ai arrêté. On commençait pourtant à avoir des assistants (P. Dauvergne, M. Viollet). Mais cela ne suffisait pas. Les moyens de la Section étaient trop dérisoires et l’ambiance générale devait beaucoup à la contestation étudiante.

Quelles relations aviez-vous avec les autres enseignants de la Section ?

             On se voyait peu, sinon dans le conseil des enseignants. Chacun était dans son atelier, le temps d’un encadrement à la table à dessin ou d’un rendu collectif, puis on rejoignait nos agences. Je me souviens un peu de Leveau, il était très distant. Mais beaucoup plus de l’écologue J. Montégut qui nous a rejoint ensuite au CNERP et dans l’étude de la base de loisirs de Saint-Quentin en Yvelines (1973-75). Je passais peu de temps à l’école.

En 1972, est créée l’association Paysage dont J. Sgard est le président ? Elle préfigure le CNERP. Vos élèves sont des diplômés : paysagiste, agronome, forestier, écologue, géographe ou architecte. Quel a été votre rôle d’enseignant du CNERP à Paris puis à Trappes ?

            Nous avions effectivement affaire à des stagiaires déjà diplômés. On les recrutait après un entretien. Nous avions formé un groupe d’orientation scientifique et stratégique avec Lassus, Pérelman, Rossetti, Challet et Dauvergne, entre autres. On animait des séminaires réguliers. On échangeait sur des sujets nouveaux : le paysage polysensoriel, le paysage sonore, la planification écologique venue des pays anglo-saxons et reprise par les chercheurs du CNRS à Montpellier, ou l’interaction des échelles géographiques et de temps. On allait visiter les rives de l’étang de Berre où naissaient les raffineries pétrolières. Les stagiaires participaient aux études de paysage dans le jeune parc naturel régional d’Armorique (le Faou) ou à Sophia-Antipolis dans les Alpes-Maritimes. On était libéré de l’héritage horticole et jardinier.

Le CNERP fonctionnait avec des fonds publics comme une vaste agence qui était payée pour répondre à des commandes publiques. On n’était pas dépaysé. Le transfert de nos expériences d’agence vers le CNERP était naturel. Le travail était collectif chacun apportant ce qu’il savait, et apprenant des autres ce qu’il ne savait pas.

C’était au final la même idée qu’avant l’école : apprendre en marchant, capitaliser l’expérience collective, tenir compte du regard de l’autre, et s’adapter aux nouvelles situations et questions.

Comment se faisait la synthèse de ces études paysagères ? Etait-ce un projet ?

           Oui, le savoir de l’étude paysagère, et donc du projet d’action, était construit comme une intention collective. Chacun devait y retrouver ses idées d’action. Ce qui nous réunissait, c’était l’idée que le site, son écologie, son histoire, ses habitants, ses formes, inspiraient les stratégies d’action. Ce n’était évident pour personne. L’architecte du mouvement moderne montrait de son côté tout l’intérêt de la tabula rasa. Le plan d’occupation du sol devait donc intégrer ces nouvelles règles de construction de paysages. Bref, les territoires devaient offrir des paysages acceptables par tous. Ce qui nous désignait des adversaires, à commencer parfois par les élus ou le monde agricole en pleine modernisation.

Y avait-il des désaccords entre vous ?

Oui bien sûr. Au début des années 1970, les écologues pensaient que l’analyse minutieuse des ressources et contraintes des sites devait fonder les projets. Les géographes de Toulouse découpaient la question paysagère en géosystème, territoire et paysage. Le paysage était alors réduit à une approche sensible, subjective. Certains architectes avaient inventé la sitologie pour conformer l’architecture aux formes du relief. C’était trop simpliste. Ceux qui étaient trop radicaux ou trop idéologues était souvent mis en minorité. Les conflits n’étaient pas rares.

C’était une pensée pragmatique ? Est-elle toujours d’actualité ?

             Je le pense. La formation professionnelle se fait à l’occasion de pensées de l’action à imiter ou à inventer. Celle qui est retenue par les commanditaires l’est d’abord en tant que projet. Mais rien ne dit que ce projet sera mis en œuvre. Il faut rester très humble.

C’est pour cela que l’atelier est toujours resté le centre de la formation des paysagistes ; un centre d’apprentissage inclusif, sélectif des autres savoirs et non exclusif. Ce qui dépend beaucoup des chefs d’ateliers. Souvent la porosité des pratiques d’ateliers a été très limitée, ce qui est regrettable.

 Au début des années 1980, l’ENSP met en place la formation de quatrième année. Elle créé les ateliers pédagogiques régionaux et vous sollicite comme encadrant de projets. Votre pédagogie a-t-elle changé dans ces ateliers ?

             Au CNERP, j’avais à faire à des diplômés de nature très diverses. À l’ENSP, c’était le contraire dans l’année professionnalisante de préparation au diplôme, en deux temps, l’atelier pédagogique régional puis le travail personnel de fin d’étude. C’était complémentaire. Dans l’atelier, l’étudiant répondait à une vraie commande publique en général, et le plus souvent à des échelles variables de territoires, sans perspectives de maitrise d’œuvre immédiate. Puis avec le diplôme et avec plus de liberté, il devait faire la preuve qu’il savait articuler grande et petite échelle d’actions en répondant aux questions qu’il posait. L’un des critères des « bons projets », c’était leur cohérence, mais aussi leur justesse par rapport à la dynamique du site.

Leur formation générale au projet au bout de trois ans était en général suffisante pour élaborer les documents graphiques capables de communiquer des intentions d’action à un client. Et avec plus d’indépendance dans le cas du mémoire (sans client en général)

Dans les deux cas, il suffisait de les accompagner comme, dans une agence, un jeune chef de projet. Certains avaient déjà acquis des réflexes professionnels, d’autres étaient plus hésitants, moins imaginatifs, plus lents. Il fallait les aider, les stimuler, les orienter. La plupart avait des potentialités incroyables. C’était à l’enseignant de projet de les faire s’exprimer.

 L’essentiel de la formation des paysagistes aujourd’hui resterait-elle « sur le tas » ?

           Oui, d’une certaine façon, mais de manière très différente d’autrefois avant la création de l’école. On apprend vraiment un métier qu’en étant confronté à une situation réelle de travail. Ce que font les ateliers. Mais il faut des bases, des réflexes de pensée de projets, appris à l’école. Il faut surtout d’autres enseignants qui apportent des savoirs non paysagistes que nous n’avons pas.

De mon point de vue, aujourd’hui, avec les grandes transitions du XXIe siècle en cours, il ne peut plus y avoir de règles et de modèles tout faits de projets de paysage. Ni à la façon du traité d’Edouard André, ni à celle trop rigide des planificateurs anglo-saxons des années 1970, et encore moins en cherchant la seule synthèse des disciplines scientifiques concernées d’aujourd’hui. Je crois beaucoup à l’invention permanente des méthodes de projet en restant à l’écoute de ce que nous disent les chercheurs universitaires que nous ne sommes pas.

Nous devons aussi entendre les parties prenantes des projets qui en sont les premiers destinataires.

Il n’est pas exclu non plus de s’inspirer, en matière d’urbanisme paysagiste, des pionniers : F.L. Olmsted et J.-C. N. Forestier par exemple

Je me suis plu, pendant toute ma carrière, à répondre à des questions souvent mal posées et à des programmes surchargés ou imprécis qu’il fallait reformuler. C’est l’aptitude à ces réponses localisées et singulières qui est le savoir le plus précieux de notre métier.

C’est cela que nous transmettons.

Depuis que l’école existe, les paysagistes ne sont plus des autodidactes. A Versailles, depuis 1976, on a créé des départements d’enseignement autres que les ateliers. Quelles relations aviez-vous avec les enseignants non paysagistes ?

 Dans les ateliers, on n’enseigne pas à dessiner, à cartographier, à réaliser des coupes ou des axonométries. On n’apprend pas l’expression graphique. C’est un métier d’enseignant en soi qui est nécessaire à la formation. On n’apprend ni la botanique et l’écologie végétale, ni le jardinage, les techniques de terrassement ou d’éclairage, et encore moins l’histoire des jardins, le droit ou la géographie, voire la philosophie.

A l’ENSH, puis à l’ENSP, nous nous connaissions, parfois très bien, on se rencontrait dans les conseils d’enseignants, mais nous avons rarement enseigné ensemble.

Est-ce que ces enseignements convenaient à ce qu’en attendaient les responsables d’ateliers ?

 Je ne savais pas précisément ce qui était enseigné en dehors des ateliers. Je ne pouvais donc pas le mobiliser dans les ateliers. D’ailleurs ce n’était pas le but des projets. Je constatais seulement les niveaux de compétences des élèves en dessin, en savoirs techniques, historiques, écologiques ou géographiques. Pour moi, ce qui était important, c’était ce qui était utile au projet qu’il travaillait. Je me suis rendu compte qu’ils avaient appris, surtout aujourd’hui avec internet, à aller chercher ces connaissances là où il le fallait. Je leur faisais confiance.

Selon les situations de commande, en France ou à l’étranger, nous sommes des architectes de jardin, des planificateurs ou des producteurs de réseaux verts et aquatiques. Dans tous les cas c’est la forme prise par l’espace qui nous est confiée. Le reste, nous savons le sous-traiter à d’autres.

Je pense aujourd’hui que ces savoirs et savoir-faire relèvent plutôt d’une vaste culture générale adaptée à la profession de paysagiste. Certains sont plus utiles que d’autres. Ils sont sans doute nécessaires sinon nos compétences seraient trop liées à l’atelier, sans capacités à s’inscrire dans un contexte de connaissances et un cadre public très variable. En cela, les élèves ne sont pas seulement des apprentis qui apprennent leur métier avec des professionnels. Ce sont des citoyens responsables concernés par la chose publique, sinon politique.

La formation en agence ou bureau d’étude n’est plus celle du XIXe ou du début du XXe siècle. Elle bénéficie aujourd’hui des savoirs existants et de leur transmission dans l’école. Ils sont sans commune mesure avec ceux d’hier. Ce qui oblige les ateliers à se concentrer sur leurs propres compétences : transmettre l’aptitude à projeter avec le maximum d’imagination et de pertinence.

4-Ce que disent les élèves aujourd’hui de leurs ateliers de projets

 Depuis au moins l’année scolaire 2014-2015[8], neufs ateliers se succèdent, avec la même progression pédagogique au cours de trois premières années d’étude. L’autre partie de la formation (quatre départements), un peu plus de la moitié des heures, complète en parallèle l’enseignement : en enseignements artistiques, en techniques associées au projet, en sciences humaines et sociales, en écologie appliquée au projet de paysage. La cohérence et la progression de l’ensemble sont indiquées dans le programme pédagogique de l’établissement (diplôme d’État de paysagiste)[9].

Que disent huit étudiants[10]de ces ateliers à la fin de l’année scolaire 2018-19 ?

Première année

L’atelier 1 Relief

 «Au début de la première année, l’objectif de cet atelier (en 2014-15) est de donner à l’ensemble d’une promotion les mêmes bases techniques et les outils de travail du relief : topographie, nivellement, terrassement (…) l’approche de la capacité à la création de paysages passe par la transformation du relief »[11].

Quatre ans après, la finalité est la même. L’atelier est encadré par Bruno Tanant et Alix Faucheux.

« Chacun, on devait faire un volume en maquette de carton, en montrant les courbes de niveaux. On était libre, mais un peu désemparé … On regarde ce que fait le voisin, on est aidé, guidé. On travaille ensuite par groupes … on inscrit une trame dans la maquette, on relève les cotes altimétriques, et on se demande comment inscrire une végétation sur ce relief. On réfléchit à un accompagnement sonore, à des photos. On écoute les commentaires des enseignants. Ça nous rassure, mais c’est très conceptuel … ».

L’initiation à l’espace en volume déstabilise les idées toutes faites des étudiants, elle donne une culture commune de la représentation de l’espace en 3D, déjà familière pour les uns, nouvelle pour les autres.

L’atelier 2 Composition

 « S’emparer d’un lieu pour le transformer : en 2014-15, l’élève choisit de manière argumentée un lieu dans un périmètre d’étude défini et doit présenter un projet de transformation convaincante. Il expérimente ainsi le processus de projet, les allers et retours entre le site et le projet. D’abord il exprime le lieu choisi, ses qualités et ses hypothèses de transformation, puis il le développe et le communique »[12].

En 2018-19, l’atelier 2 Compositionest dirigé par S. Salles et M. H. Loze.

«  D’abord on a fait, seuls,  une visite de Versailles, on est en trois groupes avec une carte … on marche en se demandant ce que l’on va capter, garder de la promenade. On fait des photos, des croquis. Qu’est ce qui nous attend ? On ne le sait pas. Puis par groupes, on réalise des cartes sensibles, on nous a expliqué ce que c’était et comment les faire. Elles sont exposées, commentées, discutées. Toujours par groupe, on se met d’accord sur une idée à approfondir, par exemple la théâtralité à Versailles, et sur sa pertinence. Puis chacun émet une idée d’action, avec une esquisse, des mots, une maquette, une coupe. Il n’y a pas de consigne. Chacun puise dans ses possibilités, son savoir (info ou photo)graphique ; certains s’essouflent … »

Dans cette phase, l’étudiant s’auto-initie à la mise en espace d’une intention concrète, selon sa motivation et ses capacités à formuler une organisation d’espace et à communiquer. Les enseignants accompagnent chaque idée et la font progresser.

Atelier 3 Conduire le vivant, le droit à l’erreur

 « L’atelier 2014-2015 s’appuie sur les ressources vivantes d’un lieu : plantes, animaux, riverains, usagers. Il s’agit de mettre en relation les différentes compétences nécessaires pour transformer le site, notamment par le jardinage. L’atelier accorde une grande place à l’essai pratique et donne le droit à l’erreur dans le cadre d’un chantier collectif »[13]

En 2019 l’atelier, avec le même intitulé, est dirigé par F. Roumet. Il a lieu à Marseille pendant trois semaines dans la région du canal et des Calanques.

« Il a commencé par un atelier d’arts plastiques (F. Watelier). On a travaillé par groupe de 9, réalisé des cartes sensibles des paysages traversés. On a rendu compte de l’état des lieux, avec des coupes, des croquis, des plans masse, des photos. L’important c’était de poser des questions et de proposer des réponses pratiques de transformation des lieux utilisés par le public. Alors on a coupé, planté, on s’est initié au plessage, on a inventé des mobiliers, cartographié des usages. Et toutes ces idées, un peu expérimentées, on les a exposées à des acteurs locaux qui les ont commentées. Et parfois critiquées si on ne respectait pas la propriété privée. Quand on est remonté à Versailles pour le stage jardinage obligatoire, on a repris individuellement les projets pour les préciser et les formaliser ».

L’initiation empirique à la transformation du milieu vivant, notamment végétal ou social, commence par des expérimentations pratiques dont la pertinence, les intentions et les effets sont discutés avec les enseignants de l’atelier.

Atelier 4 Le jardin manifeste du XXIe siècle

 « En 2015, l’atelier Espaces publicsa proposé une étude de projets pour le quartier Masséna à Paris, une promenade suspendue reliant les deux rives de la Seine, dans un contexte de risques liés au dérèglement climatique » N. Gilsoul, responsable.

En 2019, le sujet de l’atelier, toujours dirigé par N. Gilsoul, a changé. Il concernait Le jardin manifeste du XXIe siècle,sur le site du jardin tropical dans le bois de Vincennes.

« On a parcouru le site, réalisé des croquis, des cartes, des coupes, des photos. On a donné notre définition du jardin, de ce qu’il devait être. En fait on a surtout parlé de nous pour dire les idées qu’il devait exprimer. Le manifeste s’appuyait sur les missions d’une ONG, la maison de Sagesse qui s’intéresse aux personnes oubliées et notamment aux enfants, et à la manière de les réintégrer dans la société. Les projets de chacun exprimaient des idées de jardin-manifeste, et disaient comment avec différents matériaux, comme les végétaux, la terre, l’eau, on pouvait exprimer publiquement nos idées en forme de manifeste commun ».

Deuxième année

Atelier 5 Urbanisme paysagiste (initiation)

En 2014, l’atelier 5 portait sur le thème Penser la ville par le paysage[14]« Il s’agissait de créer un quartier à Verneuil sur Seine, en anticipant l’arrivée d’un nouveau quartier d’habitation, en concevant une armature paysagère et donnant un statut aux espaces publics et semi privés, et en proposant des solutions souples de gestion à long terme ».

En 2019, Deux groupes ont travaillé.

1 Le Potager du roi

En raison de l’organisation au Potager du roi, d’une partie de la biennale Architecture et Paysage d’Ile-de-France à Versailles de mai à juillet 2019, un atelier portant sur le devenir du Potager du Roi a été organisé par M. Audouy, F. Roumet et C. Santini. Les projets ont été exposés pendant deux mois.

Les trois carrés (ouest) du Potager du Roi, projet de deuxième année, 2019

« On voulait comprendre comment la vie dans le potager se déroulait. En deux groupes on a enquêté auprès des jardiniers et d’A. Jacobsohn. Ils nous ont raconté et montré les aspects techniques, économiques, sanitaires, les collections de formes fruitières et les changements de gestion du patrimoine en cours. Deux axes thématiques ont été choisis, l’un à l’ouest sur les formes fruitières le long de la rue du maréchal Joffre, l’autre sur l’espace du pavillon des Suisses au jardin le Nôtre pour l’adapter aux événements de la Biennale. On travaillait à la table le lundi et le mardi puis on a fait des rendus, intermédiaires et finaux de projet pour dire ce qui devait être conservé et ce qui pouvait changer. Antoine J. nous a beaucoup aidé ».

2 Penser la ville par le paysage

 Sur le site du village olympique de l’ile Saint-Denis, deux groupes ont été constitués, l’un anglophone avec Hélène Stocke et Carole Wimgren, l’autre francophone avec Alice Brauns.

« Le premier était plus collectif, le second plus centré sur les projets individuels. Il s’agissait, sur une ile déjà construite et avec des friches industrielles, de proposer une aire de parc urbain incluant le village olympique et imaginant sa destinée après 2024. On a arpenté le site, réalisé croquis et photos selon des exercices courts, puis on a formulé des intentions de projet en zoomant et dé-zoomant. Il fallait articuler avec l’urbanisation voisine (Saint-Ouen) et penser les structures pérennes du parc. Les uns voulaient ne pas trop changer l’existant, mais c’était difficile à argumenter, les autres projeter un nouvel écoquartier ».

Atelier 6 Paysage et habitat

En 2015, le thème Paysage et habitat, la ville négociéeavait été choisie. Les étudiants étaient invités « à manipuler les conditions préalables (demandes sociales, contraintes techniques …) à la création d’un nouveau quartier pour pouvoir les intégrer, les dépasser et s’en servir pour argumenter un projet de paysage. Sur un site inondable à Neuilly sur Marne, comment définir un programme d’aménagement et, par groupes, élaborer un projet global sur le site à travers plusieurs scénarios pour fédérer plusieurs attentes, puis préciser les qualités apportées à un quartier d’habitat ? »[15].

 

En 2019, le problème de la ville résilienteaux risques climatiques est envisagé en deux groupes à San Francisco et à Barcelone. (Direction N. Gilsoul, Alexis Faucheux,)

« Pour nous c’était des projets utopiques. On n’allait pas dans ces deux villes. Ça nous dépassait. On s’est mis d’abord en immersion via internet. On a essayé de penser catalan et américain. Quels étaient les enjeux urbains à venir ? Puis on a fait des atlas pour regrouper des thèmes, des images, des cartes de risques, et des collages pour chaque ville. Des axes de projet sont apparus en fonction de scénarios (sur l’augmentation de la pluie et des sécheresses, des tempêtes, de la chaleur). On est passé aux plans à partir des collages avec des pré-rendus et maquettes à échelles libres, et des zooms. Puis on a fait des axonométries en imaginant les réadaptations des villes et de leur littoral : des alternatives cultivées et inondables aux quais du port de San Francisco, des dunes artificielles, des zones tampons …

Avec N. Gilsoul, c’était plutôt une prise de conscience collective, on a fait une BD sur format A0, on voulait dépoldériser le littoral urbanisé … »

Atelier 7 Mutations de la campagne

 En 2015 le groupe 1 avec B. Tanant, « posait la question de la périphérie de l’urbain, et de la limite entre la ville, et la campagne, les champs, la forêt. Quelles transitions entre le parc du Sausset, et les forêts de Bondy et de Sevran ? » Le groupe 2 avec Françoise Crémel recherchait « les formes des paysages dans une campagne dénaturée sur le pourtour du parc des Lilas dans le Val de Marne »[16].

Cinq ans après les mêmes thèmes, avec des variantes, sont repris sur des sites différents.

Groupe 1 B. Tanant : Un territoire sous influence métropolitaine : Grenoble et le sud du massif de la Chartreuse

« Pour nous c’est une continuité avec l’atelier 5. On voulait à la fois imaginer un plan de paysage et faire un zoom sur un espace singulier. Pour la phase d’analyse, on est en petits groupes d’abord, en toute liberté ; on n’a pas de consigne, c’est « à vous de voir ». Des rencontres sont organisées avec les acteurs locaux : des agriculteurs, des forestiers de l’ONF, des élus communaux, des agents des deux parcs naturels régionaux (Vercors et Grand-Chartreuse). Ils nous éclairent sur leurs problèmes, on met en commun, on rassemble tout le soir.  Devant des habitants du parc, on présente notre diagnostic et on débat sur les questions de pression urbaine sur la campagne, sur l’étalement urbain en cours, les effets du réchauffement climatique, la mobilité … Puis à Versailles, on précise sur des maquettes et des cartes (du 25 000e au 5 000e)  le parti pris des projets de chacun et on les argumente à la fin de l’atelier au moment du rendu ».

 Groupe 2 F. Crémel : Un Parc dans la ville

« On est allé sur le site. D’abord il fallait traduire notre ressenti, un vrai parcours d’obstacles. Puis on a imaginé un « plateau TV » par groupe de 5 ou 6 avec des journalistes. Quelles catastrophes allaient se produire en lien avec l’organisation du territoire ? Pouvait-on les prévoir ? On a été logiques, mais sans beaucoup tenir compte des conflits potentiels. Un rendu classique a été fait puis on a eu une semaine pour produire des vidéos individuelles. Certains messages finaux semblaient désabusés, peut-être de l’inquiétude due à la difficulté de prévoir les risques locaux »

Les deux groupes ont travaillé différemment. Le groupe 1 était plus préoccupé par l’inscription formelle du projet (des lignes, des axes, des diagonales …), la définition d’un dispositif spatial et la cohérence entre les échelles dans les territoires périurbains. Le groupe 2 se fondait plus sur les émotions suscitées par le site et le débat public pour produire un projet et surtout le communiquer.

Troisième année

 En 2015, deux ateliers étaient organisés. Pour introduire l’atelier 9 « Grand Urbain », G. Vexlard[17]écrivait: « L’atelier 9 pose la question du renouvellement de la pensée métropolitaine par le paysage, présente de nouvelles formes métropolitaines, dessine les lieux d’accueil pour une urbanisation maitrisée. La prospective spatiale est formelle, dimensionnée et constructive, maitrisée, convaincante …

 L’atelier « Grand Rural » était encadré par le paysagiste S. Tischer. « Cet atelier vise à répondre aux grandes questions posées à la fois sur le site en tant que territoire géographique, biologique et humain, et à développer une programmation pertinente. La dimension utopique est souhaitée, quitte à réajuster avec les réalités économiques et sociales. Une attitude de projet d’organisation de l’espace est attendue de l’échelle du 1/20 000e au 1/200e. Le territoire de Melun dans un rayon de 20 km a été choisi. »[18]

En 2019, en raison de l’application (tardive, 20 ans après la directive européenne) de la réforme LMD, l’atelier « Grand rural » a été supprimé. Si bien que le temps de l’année scolaire  est réparti entre trois activités. De septembre à janvier, un atelier « Grand territoire urbain »dirigé par Marion Talagrand qui participait à l’encadrement de l’atelier de 2015 ; la préparation du mémoire de troisième et dernière annéede septembre à juin, et de février à juillet le projet de travail personnel de fin d’étude, vestige du lointain concours en loge abandonné en 1985.

Trois étudiantes[19]témoignent de leur année scolaire en juin 2019.

« Le territoire de l’atelier c’était la vallée de l’Orge entre Orly et Arpajon. On était organisé en quatre groupes à géométrie variable. D’abord un collectif d’analyse à deux pour choisir un thème parmi un éventail possible de cartographies et d’informations. On a pris l’alimentation (Marine), les transports collectifs dans le tissu urbain (Clémence) ou les conséquences du Grand Paris sur le territoire jusqu’au plateau de Saclay (emplois, mobilité, urbanisation …) pour Meyris.

Puis dans un deuxième temps à quatre on a spatialisé et problématisé sur des plans et maquettes : la trame verte, le bord de l’eau pour Marine, les tracés et permanences forestières, aquatiques, agricoles, historiques et routières (Clémence), les modes d’urbanisation le long de l’Orge (Meyris).

Dans un troisième temps, on a développé un thème territorial avec des plans et maquettes : les grands axes forestiers (Marine), les lieux et tracés historiques singuliers (moulins…) le long de la RN20 et les flux qui les traversent (Clémence) ou le rôle du parc naturel régional de Chevreuse pour la qualité de l’habitat (Meyris).

Et pour finir on a fait individuellement un zoom sur un secteur particulier : greffer les villages et les zones activités sur la trame boisée et agricole en limitant l’étalement urbain (Marine), réorganiser l’urbain sur des thématiques transversales à la RN20 (Clémence) et un cheminement de Orly à Longjumeau (Meyris) ».

 

Parallèlement les étudiantes se sont consacrées à leur mémoire, organisé avec un rendu intermédiaire en février et un rendu final en juin, et guidé par les encadrants. Avec au choix un parcours artistique (« 9 mois pour une BD » situé dans les paysages du Mont d’Arrée pour Marine, ou plus classique : une cabane dans les délaissé urbains  et un sentier dans l’Ardèche rurale pour les deux autres.

Les TPFE (travaux personnels de fin d’études)étaient organisés selon trois thématiques : l’urbain (avec M. Talagrand), la nature en ville (S. Salles), la déshérence et le risque (B. Tanant). Etaient en cours de finalisation trois sujets de TPFE pour les trois étudiantes, « les inondations dans le Grand Morlaix », « un belvédère sur les paysages des sources de l’Allier », et un projet pour une prairie communautaire.

Alors que la fin de leurs études s’approchait, les trois étudiantes reconnaissaient l’acquis de trois apprentissages essentiels dans leur parcours de formation : la complexité des processus spatiaux et les choix nécessaires pour agir dans des contextes incertains, la maîtrise (relative) du passage entre les échelles spatiales et diachroniques du projet de paysage, et la compétence projectuelle qu’offrent le dessin et la maquette.

En bref

145 ans après sa création, le mode de formation des paysagistes comme concepteurs de projets a-t-il changé dans le site du Potager du roi ?

Depuis 1873, la formation à l’ENH durait trois ans après un recrutement à l’âge de 16-18 ans. Le domaine de l’architecture des jardins était une partie de l’enseignement graphique, technique, puis scientifique qui était donnée à tous les jardiniers devenus ensuite ingénieurs horticoles. Mais, très réduite et peu heuristique, cette formation aux métiers de l’horticulture exigeait, comme pour les autres spécialités, un complément d’expérience professionnelle sanctionnée par le concours en loge qui attribuait ensuite le titre de paysagiste. Le modèle dominant de l’ingénieur a, de fait, éloigné la formation versaillaise de celle de l’architecte à l’école des Beaux-Arts. Si bien que, pour pallier ce déficit, l’enseignement d’atelier de projet a été introduit en 1946 dans la section du paysage et de l’art des jardins de l’ENH. Elle a permis de fonder l’ENSP en 1976 en privilégiant l’aptitude à la conception des projets de paysage.

En 2019, la formation des paysagistes concepteurs à l’ENSP de Versailles dure toujours trois ans mais après un recrutement à l’âge de 20 à 21 ans (Bac + 2 ans). Elle est répartie de manière à peu près égale entre des pédagogies d’ateliers de projets et des enseignements artistiques, techniques et scientifiques. Le modèle dominant est celui de la formation donnée dans les écoles d’architecture, mais avec des finalités professionnelles distinctes : l’aptitude à la conception du projet de paysage et à sa mise en œuvre. Les paysagistes concepteurs ont ainsi conquis des parts du marché des projets urbains et de territoire, mais se sont éloignés considérablement des compétences gestionnaires de parcs et de jardins de l’ingénieur paysagiste, comme de celles des jardins privés.

Individuelle et collective, la démarche de formation à la conception des projets, devenue heuristique, n’a pas fondamentalement changé dans son principe depuis cinquante ans, même si elle a été considérablement développée à 4 puis 3 ans. Cependant, les finalités du métier ne sont plus les mêmes : le parc et le jardin public ou privé il y a cent ans, l’espace vert urbain il y a 60 ans, l’espace public urbain et l’organisation spatiale des territoires aujourd’hui.

Cette fresque est certes superficielle. Il faudrait approfondir de nombreux autres aspects de la formation. Par exemple regarder de près l’enseignement des différentes disciplines et leurs relations à l’atelier, et se demander comment le rôle de l’enseignant -en atelier ou non- a considérablement évolué en un siècle.

Pierre Donadieu

Version du 5 septembre 2019

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1]Les propos cités sont extraits de la conférence organisée à l’ENSP de Versailles le 4 mai 2019 par A. Chemetoff à l’occasion de la première Biennale d’architecture et de paysage de l’Ile-de-France à Versailles.

[2]Cuscute : petite plante parasite de la luzerne… surnom utilisé à l’ENH pour désigner les élèves en cours préparatoire au concours d’entrée à la Section.

[3]Entretien avec Y. Luginbühl et P. Donadieu le 9 mai 2019.

[4]A. Vigny, Jacques Sgard, paysagiste et urbaniste, Liège, Mardaga, 1995, p. 11.

[5]Voir Y. Luginbühl et P. Dauvergne, « Vers une histoire du CNERP », in Histoire et Mémoire, Topia, 2019

[6]Voir Chapitre 11,Les paysagistes et l’ENH de Versailles, in Histoire et mémoire, Topia, 2019

[7]https://issuu.com/bozines/docs/corajoud__lettre_aux_e_tudiants_485273588ec6ab

 

[8]Les projets des ateliers 2014-2015 https://issuu.com/enspdepartementduprojet/docs/projets_2014_2015_light_relecture2

servent de référence à une comparaison avec ceux de 2018-19 qui ont été évoqués par les étudiants en 2019 (entretiens du 21 mai 2019 avec 5 élèves de 1ère et deuxième années, et du 15 juin de la même année avec trois étudiantes de 3ème année.

[9]http://www.ecole-paysage.fr/media/formation_paysagiste/UPL2046595388436342347_programme_pe__dagogique_DEP_sans_ente__te_et_pied_de_page_2.pdf

 

[10]En première année : Anouchka Pissot, Philomène Muir, Laly Pagliero ; en seconde année Léo-Paul Cosson, Thibault Trameson.

[11]Enseignants : G. Vexlard, MH Loze, C. Bigot, P. Buisson

[12]Enseignants . MH Loze, S. Keravel, T. Boucher, Laurence Krémel, A. Quenardel, avec les interventions de O. Marty et A. Pernet.

[13]Enseignants : François Roumet, P. Frileux, R. Bocquet, C. Denis, O. Gonin …

[14]Enseignants : K. Helms, A. Brauns, C. Alliod, Sabrina Hiridjee …

[15]Enseignants : Alice Brauns, N. Gilsoul, T. de Metz, A. Faucheux,  et divers intervenants hydrologue, géologue, paysagiste, programmiste

[16]Enseignants : B. Tanant, L. Pinon, C. Traband, T. Francoual, etc. / F. Crémel, A Demerlé-Got, D. Antony, J.-P. Teyssier …

[17]Enseignants : G. Vexlard, C. Bigot, Y. Salliot, C. Dard…

[18]Enseignants : S. Tischer, M. Talagrand, S. Keravel, R. Turquin, G. Georgi, A. Calyx, C. Nancey …

[19]Myris Coubert, Clémence Dubois, et Marine Guicheteau.

Vérité

Vérité

« Qu’est-ce qu’une vérité « vraie » ? Y-a-t-il des vérités plus vraies que d’autres ? Que peut-on croire ? »

Pourquoi se poser ces questions auxquelles seuls, semblerait-il, les philosophes peuvent répondre ?

Parce que nos actes, là où nous habitons ou travaillons, dans la commune de Louzy[1]ou ailleurs, en dépendent. Nous n’engageons pas des actes sur des doutes et des affirmations que nous pensons être faux ou peu fiables. Alors comment décider et agir si nous cessons d’être sceptiques ?

Prenons un exemple louzéen : faut-il abattre la peupleraie de la prairie communale du bourg ? Les arbres semblent vieux et dangereux pour le public. Mais les avis sont partagés et la décision de les abattre n’est pas prise. D’autant plus que nul ne sait comment les remplacer.

L’énoncé : « les peupliers sont vieux et dangereux » est-il vrai ?

Pour le philosophe autrichien Karl Popper (1902-1994), un énoncé est vrai s’il est réfutable, mais non réfutée. Une vérité sera donc d’autant plus vraie, qu’il n’a pas été possible de la réfuter (la Terre tourne autour du Soleil par exemple). Ceux qui affirment que les peupliers sont dangereux (ils sont hauts et vieux, perdent leurs branches et penchent de manière impressionnante), sont aussi crédibles que ceux qui affirment le contraire (ils n’ont que quarante ans, peuvent vivre beaucoup plus vieux et ont résisté à la funeste tempête de 1999 contrairement à une plantation voisine). Les premiers constatent que le public ne vient plus pique-niquer sous leur ombrage et les seconds précisent que leur ombrage sur la prairie voisine est très apprécié par les usagers.

Réfutable et réfutée, l’énoncé n’est pas une vérité, mais une opinion controversée.

Pour le philosophe existentialiste Jean-Paul Sartre (1905-1980), l’on affirme son existence grâce à l’opinion d’autrui qui reconnait vos qualités et vos défauts. Plus l’on vous dit que vous êtes intelligent, plus vous prenez ce jugement pour une vérité, celle de vos juges.  Si une majorité d’opinions se dégage pour affirmer que les peupliers sont susceptibles de provoquer des accidents, cette vérité subjective s’imposera à la municipalité, et d’autant plus qu’en cas de blessures, celle-ci en portera la responsabilité civile. En revanche si se manifeste une majorité d’opinions tout aussi subjectives que les précédentes, plaidant la sécurité et la beauté du site en l’état, la mairie ne devrait pas décider la suppression de la peupleraie. D’autant plus que cette décision pourrait porter préjudice au maire sortant candidat à sa réélection.

Est-ce le nombre qui fait la règle ? N’accroît-il pas le risque d’une erreur collective ?

Dans un régime politique démocratique, aucune vérité ne tombe du ciel ou d’une coutume profane ou religieuse indiscutable. L’opinion qui s’impose à tous est celle de la majorité produite par le débat public et attestée par le vote. Un débat public honnête et ouvert à tous, centré sur l’intérêt général ; un débat et un vote où l’abstention dégrade cependant la validité des « vérités » révélées.

La vérité universelle ayant fait son temps, et la vérité démocratique restant très relative et fragile, faut-il avoir recours à la vérité scientifique, objective, celle des experts ? Convoqués, et après mesures et enquêtes, les spécialistes des peupliers diront sans doute que la peupleraie communale est âgée exactement de 41 ans, est en bonne santé relative, se débarrasse normalement de ses branches mortes, et peut vivre encore plusieurs années avec des risques accrus de chutes d’arbres, surtout en cas de tempêtes exceptionnelles. Cependant sa valeur sur pied risque fort de décroitre avec le temps. Ces vérités techniques et rationnelles sont réfutables et seront peut-être en partie réfutées si une contre-expertise est demandée (sous-évaluation des risques de chute et de la valeur économique notamment).

Dans le doute sur la bonne décision municipale à prendre (abattage ou non), faut-il s’appuyer sur les émotions de chacun ? Car la prairie communale est un lieu public qui ne laisse pas indifférent. Les habitants s’y retrouvent régulièrement au 14 juillet, pour des concours de boules et de pêche, des vides greniers ou l’été pour des pique-niques. Son ombrage protège certes du soleil, mais la chute possible des branches dissuade les plus craintifs. Pendant six mois, elle reste déserte, marécageuse et parfois inondée. Pour les uns le lieu est rébarbatif, peu engageant, infréquentable. Et pour les amateurs de patrimoine religieux, la suppression des peupliers permettrait d’admirer, depuis la prairie, l’antique église Saint-Pierre construite au XIIe siècle. Une autre image de la commune serait possible.

Mais pour les autres, pêcheurs, boulistes ou promeneurs habitués aux charmes de ce coin de verdure et d’eau, pour les associations concernées (le Comité des fêtes, le Goujon Louzéen par exemple), quelles réactions suscitera l’abattage des peupliers, suppression qu’ils n’auront peut-être pas souhaitée ? La colère, l’indignation ou le désarroi si un tort leur a été infligé ? La surprise, s’il pensait la peupleraie immortelle et sa destruction impossible ? Le soulagement pour les ennemis des peupliers ? L’indifférence, degré zéro de l’émotion ?

La réponse à la question posée au début est moins celle de la vérité de l’énoncé (la peupleraie est-elle dangereuse ?) que de l’objectivité des opinions existantes. Plus ces subjectivités sont nombreuses à exprimer un monde commun (les qualités et défauts de la prairie communale), plus elles parlent d’une réalité objective (une subjectivité partagée) que vit la communauté habitante. Constat qui renvoie à la pratique du débat public et de la démocratie locale dans la commune de Louzy.

Pierre Donadieu 3/09/2019

D’après, en partie, C. Pépin, Philosophie magazine, n°132, 2019, p. 8.

 

 

 

[1]La commune rurale de Louzy, située dans le nord des Deux-Sèvres, réunit 1350 habitants. Ce texte fait partie des Chroniques louzéennespubliées sur le site de la commune de Louzy.

Le paysage, les paysagistes et le CEMAGREF de Grenoble

Chapitre 11 – RetourChapitre 13

Chapitre 12

Le paysage, les paysagistes et le CEMAGREF de Grenoble (1974- 2003)

Pierre Donadieu et Bernard Fischesser racontent l’histoire du paysagisme d’aménagement au Centre d’études du machinisme agricole, du génie rural et des eaux et forêts de Grenoble.

Version du 18 mai 2019

Après le schisme du paysagisme d’aménagement à l’ENSH de Versailles (Section du paysage et de l’art des jardins) en 1968, et l’étape pionnière du Centre national d’étude et de recherche du paysage (CNERP, 1972-1979), les travaux du CEMAGREF de Grenoble ont poursuivi pendant 30 ans les recherches sur les nouvelles pratiques paysagères d’aménagement rural. Bien qu’oubliés aujourd’hui, les nombreux travaux publiés ont marqué les praticiens de cette époque. Une partie du savoir-faire paysagiste contemporain leur est pourtant due.

Le paysage : un problème nouveau pour le ministère de l’Agriculture

Au début des années 1970, la question du bouleversement des paysages français fut posée au ministère de l’Agriculture et de la Forêt comme au jeune ministère de l’Environnement. Le premier y répondit de trois façons. D’abord en sollicitant l’INRA SEI (service d’expérimentation et d’information) de Versailles et Dijon, et l’ENSSAA de Dijon, avec notamment un groupe de chercheurs animé par le géoagronome Jean-Pierre Deffontaines, travaux qui aboutiront à la publication en 1977 du célèbre ouvrage collectif Pays, paysans paysages dans les Vosges du Sud1, toujours réédité plus de quarante après.

La montagne et la forêt apparaissant comme les régions les plus concernées, le ministère sollicita également deux départements du Centre d’étude du machinisme agricole, du génie rural, des eaux et des forêts (CTEGREF puis CEMAGREF) l’un à Nogent-sur-Vernisson près de Montargis, l’autre à Grenoble.

Deux équipes d’ingénieurs chercheurs furent mises en place. À Nogent la question des paysages forestiers fut analysée par l’ingénieur paysagiste d’origine hollandaise, Peter Breman dans le cadre de la cellule Paysage de la Division Chasse à la demande de l’Office national des forêts et de la direction de l’Espace rural et de la forêt du ministère. À Grenoble c’est la division Aménagement et Protection du milieu naturel qui fut sollicitée pour aborder la question de la forêt de montagne et du paysage forestier, notamment dans le cas des parcs nationaux.

Deux ingénieurs furent affectés à ce nouveau programme d’études : Bernard Fischesser et Hugues Lambert.

Né en 1938, Bernard Fischesser, élève de l’Institut national agronomique de Paris, diplômé de l’École des Eaux et Forêts de Nancy, a débuté sa carrière dans les Alpes du sud (service de Restauration des Terrains en Montagne (RTM) puis il a été attaché à la Direction des Forêts à Paris et a rejoint, en 1968, le groupement du CEMAGREF2 de Grenoble, dans l’ancien corps des ingénieurs du Génie Rural et des Eaux-et-Forêts, aujourd’hui corps des Ponts-et-des-Forêts. De 1965 à 1972, il est associé à la mise en œuvre d’une politique française de l’Environnement, notamment auprès du Conseil de l’Europe. Il a été membre du comité scientifique national « Écologie et Gestion du patrimoine naturel », et des comités scientifiques du Parc national des Écrins et du parc naturel régional du Queyras. Puis, après une formation au CNERP (1973) de Trappes, il prend en charge, avec l’ingénieur paysagiste Hugues Lambert, les études paysagères du CEMAGREF de Grenoble et les poursuivra jusqu’en 2003. Il se consacre parallèlement à l’édition d’une douzaine d’ouvrages de vulgarisation consacrée à l’écologie, aux forêts, aux rivières et aux paysages montagnards.

Né en 1946, Hugues Lambert a obtenu le diplôme d’ingénieur horticole de l’ENSH de Versailles en 1969, puis de paysagiste DPLG de la section du paysage et de l’art des jardins de cette même école. Ayant suivi, lui aussi, la formation du CNERP au milieu des années 1970, il est recruté, après une expérience africaine, par l’équipe de B. Fischesser jusqu’en 1986. Les rejoindra, en 1972, Marie-France Dupuis-Tate, écologue spécialiste des milieux humides et ingénieure de recherches attachée à la Division environnement naturel et pay¬sage du CEMAGREF.

Ont également participé à ces travaux, Jean Mounier, ingénieur diplômé de l’Ecole nationale des ingénieurs des travaux horticoles et du paysage d’Angers, Philippe Charreton (IGREF), ainsi que les paysagistes Marie-Pierre Bazan, Anne-Lyse Comparet et Bruno Gadrat, tous issus de l’ENSH/ENSP de Versailles.

Pendant les premières années, de 1972 à 1977, cette équipe va repenser l’héritage de la pensée du CNERP pour en faire une doctrine d’action à usage des ingénieurs du ministère de l’Agriculture. Leur approche n’est pas celle, scientifique, ethnologique et socio-agronomique, des chercheurs du « groupe dijonnais ». Elle se présente comme une pensée de l’action, voire comme un contre-pouvoir. B. Fischesser écrira en 1987, après quinze ans de pratiques : «Nos expertises paysagères sont sans cesse confrontées et affrontées à des décisions qu’elles contrarient ou essaient de modifier. Non seulement nous ne sommes pas porte-parole de l’État ou des pouvoirs locaux, mais souvent nous les gênons et tentons de modifier leurs comportements (POS puis PLU, loi cadre montagne, remembrement, assainissements, permis de construire)3.

L’expertise paysagère du CEMAGREF en 1977

Outre le ministère de l’Agriculture, les études paysagères qui sont entreprises sont financées de deux façons, par une subvention annuelle du ministère de l’Environnement , pendant quelques années, et par des commandes des collectivités publiques. Ce qui permettra de pérenniser les études de cas exemplaires et les publications pendant plus de trente ans.

En 1977, l’ouvrage fondateur de la pensée du groupe, Le Paysage de montagne4, est publié. Sa préparation est accompagnée depuis 1975 par des études paysagères, par exemple sur les cas des vallées de Cervières (Hautes Alpes), et du Gaschney (Vosges), l’insertion paysagère des refuges du parc national des Ecrins5, l’avenir du massif du Puigmal dans les Pyrénées-Orientales et celui de la vallée de Haute-Luce (Haute-Savoie), ou encore les réflexions sur la conduite des forêts d’Ardennes avec le CNERP de Trappes et la collaboration de l’ingénieur du Génie rural et des eaux et forêts Hébert Suffrin (un document audiovisuel de 1977). Il faut également citer les études paysagères des contrats de rivière Rhins –Trambouze (Rhône, Loire) et de l’opération Ardèche Claire (Ardèche) qui sont à l’origine des contrats de rivières en France. Ainsi que l’étude de la Haute vallée de la Loue (Doubs) qui déclencha un très important financement de la part de la Communauté Européenne pour aider les communes dans leur nouvelle politique de gestion de l’espace (cf un audio visuel de 1993).

Dans un article paru en 1987 dans la revue Paysage et Aménagement, B. Fischesser résume l’expérience de son équipe. Il fait du paysagisme (d’aménagement) une démarche pragmatique de planification et d’aménagement qualitatif de l’espace rural.

Le mot paysage réunit dans son esprit plusieurs finalités héritées en partie de la mouvance d’idées du CNERP, des expériences du paysagiste urbaniste J. Sgard, du plasticien B. Lassus, et de l’écologue J. Montégut.

Dans le domaine forestier, notamment là où le tourisme hivernal se développe et où la ville s’étend, il faudra « conjuguer les impératifs économiques et écologiques avec des préoccupations paysagères » (p. 18). Ne serait-ce qu’en raison des implantations touristiques que le CEMAGREF étudie à la demande de la Direction des forêts. Dans le cas des reboisements de résineux, « durcissant et assombrissant le paysage, (et qui) choquaient l’opinion », et dans celui du passage des lignes à haute tension sur les reliefs et dans les forêts qui était ressenti comme « agressif ou banalisant», il recommande au forestier de montagne : « de diversifier les lisières, d’intégrer les pistes de ski et de préférer un sentier à la forme ondulée plutôt que rigide ». À cette préoccupation esthétique, il ajoute des recommandations écologiques qui s’appuient sur les méthodes des forestiers britanniques. « Mélanger feuillus et résineux selon l’altitude … en allant dans le sens du naturel » (p. 19) ; s’appuyer sur les règles de l’écologie (p. 29), préférer l’enrésinement par plages plutôt qu’en bandes … » (p. 20).

Bernard Fischesser réalisa deux documents audio-visuels avec Yves Luginbühl lors de leur séjour au CNERP, l’un sur les paysages de montagne et l’autre sur les paysages forestiers.

Extrait de B. Fichesser et M.-F. Dupuis, « Les valeurs du paysage », Forêt Méditerranéenne, t. XV, n° 3, 1994.

Cette démarche de naturalisation écologique et paysagère fut étendue à tout l’espace rural montagnard. Pour préserver l’attractivité des paysages, en évitant leur « défiguration, leur dénaturation et leur banalisation » (ibid.), B. Fischesser construit une doctrine en même temps qu’une méthodologie. Car l’empirisme des premières études du CNERP ou de l’API, tenait plus de « l’étude d’impact avant l’heure que de l’expertise paysagère ». Ces travaux montraient cependant l’importance de la représentation graphique synthétique des blocs diagrammes de paysage et des scénarii d’évolution et de leurs rôles possibles comme outils de concertation (p. 21). In fine, l’idée de « conduire à une stratégie de site matérialisée par un plan de paysage » – une pratique que J. Sgard et P. Dauvergne avaient enseignée au CNERP – s’imposa au groupe grenoblois.

Mais, écrit B. Fischesser, il fallait s’appuyer sur des données objectives pour « dialoguer avec les décideurs et les aménageurs épris de réalisme et de sciences exactes » (23). Il fallait une assise scientifique pour ne pas se fonder seulement sur l’intuition et les appréciations personnelles des « experts ». C’est pourquoi dans les tomes 1 et 4 des publications de 1977, il va organiser son expertise paysagère selon trois temps.

1. Celui du repérage objectif des structures paysagères et des principales logiques d’organisation, de fonctionnement et d’évolution d’un paysage. Démarche pluridisciplinaire interpellant le géologue, le géographe, l’historien (dont la toponymie), l’agronome, le forestier, l’écologue, le sociologue, l’économiste (économétrie) …. Pour en dégager des implications au niveau de l’étude paysagère.

2. Celui du repérage et de la hiérarchisation progressive de critères d’ambiance (organisation spatiale, lignes de force, limites visuelles , couleurs et textures, axes visuels et points d’appel visuels, rythmes, lisibilité, identité, typicité, équilibre visuel, vulnérabilité …etc…. conférant son identité sensorielle au paysage et permettant de mieux la mettre en valeur. Cette approche, multi-sensorielle, s’appuie sur des travaux scientifiques essentiellement anglo-saxons (oculométrie…). Elle s’effectue selon 3 échelles : petite échelle , par survol en hélicoptère permettant de repérer l’enchainement d’unités d’ambiance paysagère ; moyenne échelle, selon des séquences de parcours motorisés ; grande échelle, par le crayon et la photo.

3. Celui d’une médiation sociale engagée avec les acteurs locaux selon une méthodologie ajustée dans les années 1980-90.

Ainsi leur fut-il possible de proposer un ensemble de règles pour infléchir la production des paysages de montagne dans les procédures administratives (plan d’occupation des sols, zonage agriculture-forêt, remembrements, schémas de cohérence territoriale (SCOT …). Ils interprétaient ainsi la demande du CEMAGREF : prévoir les évolutions, améliorer la lisibilité des paysages transformés, diversifier les formes perçues, intégrer de nouveaux équipements aux paysages existants, et créer des outils de médiation en cas de conflits entre aménageurs, visiteurs et habitants.

« Valorisé, le nouvel équipement générera un nouvel état d’équilibre visuel du paysage, soit son insertion dans ce paysage de sorte qu’il n’en modifie pas l’ambiance dominante » (p. 28). Il insiste sur « l’estimation de la capacité d’absorption de ce paysage, notion qui associe préoccupations écologiques, socioéconomiques et esthétiques ».

Extrait de B. Fichesser et M.-F. Dupuis, Les valeurs du paysage, Forêt Méditerranéenne, t. XV, n° 3, 1994.

Cette doctrine synthétique et transversale inspira les études faites au CEMAGREF et le monde de l’ingénierie écologique, paysagiste et forestière pendant des décennies, et l’inspire encore. Dans celui des paysagistes concepteurs et de leurs agences libérales, l’accueil fut plus réservé. Sans doute en raison de l’investissement en temps et en déplacements que la méthode impose.

Un accueil mitigé des paysagistes

Normatives, ces pratiques de paysagisme furent observées avec perplexité sinon avec méfiance par le milieu des paysagistes maitres d’œuvre issus de la Section du paysage et de l’art des jardins de l’ENSH. B. Fischesser le savait en 1977 au moment où s’ouvrait à Versailles la nouvelle École nationale supérieure du paysage. Il écrit : « La liberté de création du paysagiste est, en milieu rural, beaucoup plus réduite qu’en milieu urbain. Pour ces valorisations paysagères d’aménagements touristiques ou de grands sites, il sera de plus en plus fait appel aux techniques de génie écologique ou d’ingénierie écologique6. L’aménagement touristique dans le sens du naturel, d’étangs communaux ou de golfs d’altitude, connait actuellement une vogue croissante » (p. 29). Il disait ainsi que la sensibilité écologique des usagers des paysages allait sans doute largement inspirer les pratiques des aménageurs. Et que la créativité revendiquée par les paysagistes versaillais n’était pas nécessairement adaptée à la fragilité et à la singularité du milieu montagnard.

B. Fischesser intervint peu à l’ENSP de Versailles, mais plus régulièrement dans les enseignements des écoles d’Angers, de Blois et de Saint-Ismier (Isère). Mais, au moment de la grève des étudiants de l’école au printemps 1985, et de l’échec du projet d’Institut français du paysage, le ministère de l’Agriculture se souvint de son expertise et lui commanda un rapport sur la formation donnée par l’établissement encore dépendant de l’ENSH7. Il soutint fermement la singularité de la formation de l’ENSP, atypique au ministère. Il contribua probablement, entre autres raisons, à la décision ministérielle de relocaliser l’ENSH à Angers en 1993.

Pourtant la distance entre le paysagiste DPLG et le paysagiste d’aménagement n’était pas aussi grande que l’on pourrait le penser à cette époque. N’oublions pas que la culture de la plupart des formateurs du CNERP était celle du projet (de jardin, de paysage, d’architecture, de ville). Cette sensibilité réapparut en 1994 dans un texte de B. Fischesser et M.-F. Dupuis-Tate8.

Extrait de B. Fichesser et M.-F. Dupuis, Les valeurs du paysage, Forêt Méditerranéenne, t. XV, n° 3, 1994.

Ils écrivaient : « Pour notre équipe, seule l’existence d’un projet sur l’espace et une volonté collective justifient l’engagement d’études et de recherches de paysagis¬me d’aménagement ». Leur pensée avait évolué depuis le début des années 1970. Cinq principes directeurs étaient énoncés « pour étayer des propositions de gestion minimale des paysages : respecter l’échelle du paysage, exalter les critères de dominance, encourager une diversité maitrisée, affirmer la cohérence des ambiances et valoriser l’esprit du lieu ».

Ces principes étaient proches de ceux des démarches des paysagistes DPLG. D’autant plus que le CEMAGREF distinguait son approche du paysage par une entrée « milieu » de celle d’autres équipes (le groupe de Dijon et les géographes) ayant travaillé par une entrée “acteurs-utili¬sateurs de l’espace”.

Extrait de B. Fichesser et M.-F. Dupuis, Les valeurs du paysage, Forêt Méditerranéenne, t. XV, n° 3, 1994.

Dans le même temps, la démarche devenait plus scientifique et s’appuyait sur l’oculométrie (étude des mouvements de l’œil). Elle ne parlait plus d’esthétique : « Il n’est plus ici question de beauté ou de laideur mais de confort et d’inconfort visuels ».

Partagée entre des approches sensibles et subjectives, des explications scientifiques et des postures de projet, la pensée de B. Fischesser et de son groupe accompagna la nouvelle politique du paysage qui était lancée par Ségolène Royale ministre de l’Environnement en 1993. En 2003, B. Fischesser prend sa retraite, le relais sera passé à une nouvelle équipe de chercheurs dans le centre CEMAGREF de Bordeaux (dirigée par l’ingénieur du Génie rural et des eaux et forêts Daniel Terrasson) en relation avec une nouvelle commande de recherches du Ministère de l’Environnement au CNRS (Georges Bertrand et Yves Luginbühl). Ce programme sera lancé par le séminaire d’Albi en 2000 et aboutira à l’ouvrage L’évaluation du paysage, une utopie nécessaire, à la recherche d’indicateurs/marqueurs pluridisciplinaires (sous la direction de Daniel Puech et Anne-Rivière Honegger) en 2004.

Qu’en ont retenu les paysagistes d’aujourd’hui ?

Yves Luginbühl concluait l’ouvrage de 2004 en insistant sur le changement de paradigme de la recherche sur les questions de paysage : « Il ressort de la démarche de recherche d’indicateurs/marqueurs pluridisciplinaires une posture de chercheurs-experts plutôt orientée vers une “coconstruction des représentations spatiales“ que vers l’emploi de méthodes clés en mains.

Qu’ont retenu, de leur côté, les paysagistes des travaux du CEMAGREF de Grenoble ? Il faudrait le demander à Jacques Sgard qui a fondé, avec d’autres (les paysagistes M. Viollet, P. Dauvergne en particulier), le domaine professionnel du « Grand Paysage et du Paysagisme d’aménagement ». Et surtout l’a enseigné au CNERP de Trappes puis à l’ENSP de Versailles en encadrant de nombreux ateliers pédagogiques régionaux de quatrième année pendant trente ans. Car ces ateliers répondaient à des commandes de collectivités publiques qui relevaient surtout du conseil de la maîtrise d’ouvrage, et donc de la pensée du paysagisme d’aménagement.

Ce qui est certain est que les paysagistes libéraux n’en ont pas retenu « une méthode clés en main ». Chacun a souhaité s’emparer de la commande publique pour y répondre librement en fonction de sa sensibilité et de ses compétences.

Retenons les points communs qui font aujourd’hui partie du capital culturel des paysagistes maîtres d’œuvre et conseillers de la maîtrise d’ouvrage : les notions de « projet sur l’espace », d’ « esprit (ou de génie) des lieux », de conservation ou de création d’ « ambiances », de réunion des données objectives et subjectives, de diversification des structures des paysages, de visualisation des données, d’analyse des dynamiques paysagères, de lisibilité et de cohérence des paysages perçus, de potentialités des paysages, et surtout de médiation des conflits sociaux … Les deux démarches, issues du CNERP et de l’ENSP d’une part, du CEMAGREF d’autre part semblent très proches.

Pourtant, les paysagistes concepteurs (surtout à Versailles, et beaucoup moins à Angers ou Blois) n’ont pas ou peu retenu la démarche du CEMAGREF. Elle concernait la qualification des perceptions par l’organisation spatiale : le nombre de plans, les visions longues et courtes, les rapports d’échelle ; par les indices visuels (lignes de force, effets de cadrage, couleurs et textures) ; par les critères de dominance (points d’appels, axes visuels, rythmes, contrastes et transitions) ; par les composantes d’ambiance (lisibilité, identité, vulnérabilité…). La démarche développait également les méthodes d’intégration visuelle des équipements ou l’idée de « capacité d’absorption » d’un paysage.

Ou plus exactement les paysagistes n’ont pas formulé leurs projets avec ce vocabulaire explicite des études visuelles. Le langage de l’écologie est apparu beaucoup plus tardivement (et très timidement), notamment avec les injonctions réglementaires sur la biodiversité et les risques environnementaux incluses dans la commande publique à partir des années 1990, et surtout des lois issues du « Grenelle de l’environnement » de 2008 et 2010.

L’influence des démarches du paysagisme d’aménagement apparait aujourd’hui dans les règles ministérielles d’attribution du titre de paysagiste concepteur depuis 20179. Elles ne se limitent plus à l’exercice de la conception de projets d’aménagements paysagers et de la maîtrise d’œuvre. Elles demandent de « savoir concevoir le paysage par une démarche de projet de paysage (…) d’ être capable d’interpréter spatialement une problématique d’aménagement et de territoire en questionnant et en hiérarchisant les éléments d’un diagnostic ; et d’être capable de concevoir le maintien, l’amélioration, l’évolution, l’adaptation ou la transformation des paysages ».

S’y ajoutent « la capacité de faire preuve de capacités projectuelles à toutes les échelles (…), de mobiliser et d’articuler des connaissances générales liées au paysage et à leurs caractéristiques historiques et actuelles (agriculture, parcs et jardins, arts plastiques, architecture, art urbain, urbanisme, planification) ainsi que des connaissances scientifiques et techniques en lien avec les paysages (géomorphologie, hydrographie -avec le concept fondamental de « bassin versant » qui implique une appréhension globale-, agronomie, horticulture, écologie, géographie naturelle et humaine…) et certains principes de l’ingénierie intéressant le paysage (assainissement pluvial, traitement des sols, soutènements, terrassements, plantations) (…), d’ anticiper l’évolution d’un paysage, (…) et d’assumer plusieurs situations professionnelles ».

Une grande partie de la pensée du paysagisme d’aménagement (une demande du ministère de l’Environnement à l’origine) se retrouve sous forme normative dans les pratiques d’une profession désormais réglementée, comme celle d’architecte ou de médecin. Les méthodes expérimentées par le CEMAGREF de Grenoble dans plus de 120 situations différentes pendant trente ans10 ont inspiré la boite à outils des praticiens. Les uns comme le plan de paysage font désormais partie des documents réglementaires d’urbanisme, les autres (l’atlas de paysage, la charte de paysage, l’observatoire photographique de paysage) restent d’usage facultatif, à disposition des projets territoriaux des élus et des aménageurs.

La compétence paysagiste, élargie à l’échelle territoriale, a été de fait transférée en quarante ans des services de l’État (au départ avec la Mission du paysage, l’INRA et le CEMAGREF) aux collectivités publiques (Agence d’urbanisme, CAUE, parcs naturels régionaux et nationaux …), aux agences libérales et aux bureaux d’études privées. Ce qui a permis à l’État11de disposer d’experts pour proposer et mettre en œuvre des solutions locales aux problèmes paysagers d’hier (déprise agricole, mise en place d’infrastructures routières, protection des sites, urbanisation non maitrisée …) ; mais aussi d’aujourd’hui (infrastructures énergétiques, qualification de l’espace public, étalement urbain, biodiversification, risques climatiques, agricultures urbaines…).

Pierre Donadieu avec l’aimable concours de Bernard Fischesser et Y. Luginbühl.

Version du 18 mai 2019


Bibliographie

B. Fischesser. « Le paysagisme d’aménagement au service de la gestion des cours d’eau, l’exemple de l’opération Ardèche Claire », 1985, Aménagement et Nature, p.18-22.

B. Fischesser, « L’expérience du Cemagref en matière de paysagisme d’aménagement », juin 1987, Paysage et Aménagement p.18-30.

B. Fischesser, « Le plaisir du paysage » sept 1987, Revue d’urbanisme n°221 p.115-126 .Introduction à un colloque national tenu à Paris sous la présidence de Mme Simone Weil.

B. Fischesser, 1991-1993.Dans la revue « Pour la Montagne » on trouvera une rubrique « Etude paysagère » dans les n° 22 à 29 rédigée et illustrée présentant différentes études paysagères du Cemagref en milieu montagnard (Ubaye, Haut Beaujolais, Gresse-en Vercors.

B. Fischesser, « Le paysagisme d’aménagement au service d’une valorisation de la montagne », Pour la Montagne, n°22, janvier, 1991.

P. Charreton, Marie-France Dupuis et Bernard Fischesser, « L’analyse paysagère dans la gestion des territoires », Ingénierie-EAT, n° 1, 15, pp. 31-40.

B. Fischesser, « Des études au service de la promotion économique des paysages montagnards de qualité, cas de la Vallée de l’Ubaye (Alpes de Haute-Provence) » in Montagnes Méditerranéennes, n°4 , 1996, p.23-32.

B.Fischesser, M.-F. Dupuis-Tate ,Le guide illustré de l’écologie, éditions Delachaux et Niestlé, 2017, Paris

B. Fischesser, La vie de la forêt, Paris, éditions de La Martinière, 2009. On y trouvera un chapitre illustré consacré à la valorisation paysagère de la forêt (p. 190-198).

B. Fischesser et M.-F Dupuis-Tate, Rivières et Paysages, éditions de La Martinière, 2003.
« Un chapitre p. 290 à 324, y est consacré à notre approche sur le terrain. Dans ce même ouvrage un chapitre présente notre analyse imagée de l’évolution d’un paysage de rivière de la préhistoire à aujourd’hui (un travail sans équivalent semble-t-il sur l’évolution d’un paysage français) (p. 42 à 76). Et aux pp.136-141 on trouvera notre conception (originale pour l’époque) en matière de blocs-diagrammes de paysage. Voir aussi les illustrations pp. 99-202 et 219-222 et aussi 212-215. Au fond tout cet ouvrage veut situer notre approche en matière d’aménagement de Grand Paysage qui veut allier sensibilités, sciences et médiation des propositions » (B. Fischesser, avril 2019).

L’essentiel des études paysagères réalisées par l’équipe est stocké à la bibliothèque du Groupement de Grenoble de l’Irstea( 2 ,rue de la papeterie, Campus universitaire de Saint Martin d’Hères (Isère)


Notes

1 Jean-Henri Teissier , Marc Roux , André Brun , Jacques Brossier, Joseph Bonnemaire Pays, paysans paysages dans les Vosges du Sud, les pratiques agricoles et la transformation de l’espace, Paris, INRA-ENSSA, 1977, 172 p.

2 Aujourd’hui Institut de recherche pour l’ingénierie de l’agriculture et de l’environnement (IRSTEA).

3 P. Donadieu, « Quinze ans de paysagisme au service de l’aménagement de la forêt et de la montagne », in P&A n° 11, 1987, p. 15.

4 Le paysage de montagne, recherches fondamentales en quatre fascicules (n° 116, 420 p., 1977) Tome 1 : L’étude paysagère, l’analyse des perceptions, T. 2 la forêt de montagne, T.3 : les autres composantes du milieu montagnard, T. 4 La perception de l’espace montagnard ;

5 Avec la coopérative d’architectes, d’ingénieurs et de paysagistes (API) fondée par le paysagiste M. Viollet

6 B. Fischesser, M.-F. Dupuis-Tate, Le guide illustré de l’écologie, éd. Delachaux et Niestlé, 2017, Paris. Se reporter aux chapitres ‘L’écologie du paysage’ et ‘le génie écologique’ p. 292 à 329.

7 B. Fischesser, L’avenir de l’Ecole Nationale supérieure du Paysage (ENSP), rapport, oct 1985. 92 p.

8 B.Fischesser, M.-F. Dupuis-Tate, « Les valeurs du paysage », Forêt Méditerranéenne, t .XV, n°3, 1994.

10  Notamment le bloc diagramme et les scénarii de paysage.

11 Confortée par la convention européenne de Florence (2000) ratifiée par la France en 2006.

Pierre Dauvergne et le Conseil Général du Val-de-Marne

Retour

Pierre Dauvergne et le Conseil Général du Val-de-Marne (CG 94)

1985-2005

 

Pierre Dauvergne raconte la période de sa carrière consacrée au Conseil Général du Val-de-Marne, après ses fonctions d’enseignant à l’ENSP.

 

Ce texte est un témoignage. Il peut être utilisé en citant les sources (P. Dauvergne, Topia/Histoire et mémoire, 2019)

 

À la fin de 1984, je rencontre Michel GERMA, Président du Conseil Général du Val-de-Marne. C’est pour moi, un évènement majeur ! Je suis délégué général de la Fédération Française du Paysage (FFP) pour l’organisation des premières Assises Nationales du Paysage « …Pour une politique du Paysage » (du 11 au 13 Octobre 1984 à Aix-les-Bains). Mon rôle était de trouver les personnalités des principales formations politiques du moment pour la présidence des quatre carrefours thématiques.

À ces Assises ont participé deux Ministres : Huguette BOUCHARDEAU (Environnement) et Michel ROCARD (Agriculture), deux députés de la Savoie, Michel BARNIER, pour le RPR, Président du CG de la Savoie, et Éric BESSON, pour le PS.

Le Parti communiste français (PCF) a désigné Michel GERMA (CG 94), après les désistements successifs de Georges VALBON CG 93), puis de Jacques RIMBAULT (maire de Bourges), pour présider et animer avec Michel CORAJOUD, professionnel paysagiste, l’un des quatre carrefours thématiques, “les espaces urbains et industriels”.

Il m’a reçu dans son bureau avec, sur l’un des murs en face de lui, une grande mosaïque de photos aériennes de l’IGN couvrant le département. Notre rencontre, fait tout à fait exceptionnel, dura tout un après midi, durant lequel nous avons fait une lecture ensemble du territoire, et tracé des possibilités pour sa valorisation et son aménagement.

Une grande familiarité d’approche s’installa entre nous, d’autant que son père avait travaillé dans les forceries de lilas sur le plateau de Vitry-sur-Seine.

À plusieurs reprises, Michel Germa m’a fait comprendre qu’il cherchait quelqu’un pour la direction du Service des Espaces Verts Départementaux (SEVD), poste alors laissé vacant par Jean Luc BONJOUR, ingénieur horticole, parti à la Direction des Espaces Verts des Hauts de Seine. Je me suis alors engagé à prendre des contacts avec la profession pour lui suggérer des candidats, sans penser à mon éventuelle candidature !

Quelques semaines après, lors des Assises à Aix-les-Bains, je lui ai dit que le poste pouvait m’intéresser. Il m’encouragea à présenter mon dossier à l’administration départementale dirigée alors par Michel-Camy-Perret.

Le jury m’a désigné parmi une dizaine de candidats, j’étais le seul candidat paysagiste, les autres étant des ingénieurs et techniciens horticoles.

Ma décision correspondait à mon souhait, qui, depuis quelque temps, était de m’échapper des services centraux des Ministères successifs de l’Équipement, du Logement, de l’Aménagement ou de l’Environnement. En effet, j’étais saturé par les études générales, dites méthodologiques, les guides techniques, … et surtout sans pouvoir agir véritablement sur le terrain et travailler avec les “locaux”.

Depuis 1982, la décentralisation se mettait en place. C’était le moment de faire un choix, qui me permettrait de régler ma situation précaire de contractuel m’empêchant d’accéder à de véritables responsabilités, et d’intégrer la Fonction Publique Territoriale.

J’interromps alors mes missions en cours, que je juge incompatibles avec la direction quotidienne d’un service comprenant un peu plus de cent agents, dont mes responsabilités d’enseignant à l’ENSP, et de conseiller scientifique “Paysage” au sein de la cellule environnement de la Ville Nouvelle du Vaudreuil.

En 1967, année de création du Département du Val de Marne, existaient 27 hectares d’espaces verts hérités de l’ancienne Seine. À la fin de 1999, ce sont 390 hectares de parcs, jardins et espaces verts départementaux, dont 159 hectares de parcs ouverts au public, au nombre de 14, 80 hectares en attente d’aménagement, 79 hectares d’espaces extérieurs aux collèges, 11 hectares de jardins de crèches, et 23 hectares à usage privatif : la pépinière et le centre de modélisme. Ce sont également 311 hectares de parcs de sports et de loisirs dont, 75 hectares pour le parc interdépartemental de sports et de loisirs du Tremblay à Champigny sur Marne, 64 hectares pour la base de plein air et de loisirs à Créteil, et 182 hectares pour le parc interdépartemental des sports et de loisirs à Choisy le Roi.

Soit 674 hectares supplémentaires qui ont été acquis en 30 ans !

Aux côtés de Michel GERMA

 

20 années au service du Val de Marne :

Depuis 1985, mon parcours dans l’administration départementale :

– 1985 recruté comme Chef du Service de Espaces Verts Départementaux (SEVD)

– 1988 : le SEVD est érigé en Direction. J’en deviens le Directeur (DEVD)

– 1991 : Création de la Direction de l’Aménagement (DAM). J’en deviens le Directeur.

En son sein, la Délégation au Paysage (DAP) est créée.

-1994 : Promu Directeur Général Adjoint, chargé des services techniques, de l’aménagement

et de l’Environnement, dont la DEVD. Celle-ci devient la Direction des espaces verts et du

Paysage (DEVP), après l’intégration de la Délégation au Paysage (DAP).

– Enfin, promu Directeur Général Adjoint, chargé de l’environnement et du cadre de vie

– 2005 : Départ en retraite.


DE 1985 à 1991 : DES ESPACES VERTS AU PAYSAGE ET A L’AMÉNAGEMENT DU TERRITOIRE DU VAL DE MARNE :

Recruté le 1er janvier 1985, en poste jusqu’en décembre 1987, Chef du Service des Espaces Verts Départementaux (SEVD). Puis, en mai 1991, le Service devient une Direction, la Direction des Espaces Verts Départementaux (DEVD). Je suis placé sous la direction du Directeur des Services Techniques d’alors, et de deux ingénieurs des Ponts et Chaussées Jean CHAPELON et Michel MERMET,

Durant les premiers mois, un constat, une stratégie d’actions, et les fondements d’une politique :

Depuis la création du Département, Michel GERMA a souhaité protéger les terrains boisés ou non, pour les aménager et ce, dans les secteurs les plus densément peuplés, et “martyrisés” par une urbanisation non maîtrisée. Après de nombreux contacts et d’échanges avec les agents, la visite de l’ensemble des sites gérés par le service, et ceux en cours d’acquisition, ou en cours de travaux d’aménagement, je fais un constat :

Le SEVD est un bel outil technique, un potentiel… Néanmoins, un certain nombre de questions apparaissent :

– Les parcs réalisés sont impeccables, mais se ressemblent tous, quel que soit leur environnement. Il s’en dégage une certaine monotonie, tristesse, du fait du choix des végétaux très en vogue, en particulier dans les pays anglo-saxons.

Ce constat induit une réflexion critique sur la palette végétale et les végétaux mis en culture à la pépinière départementale à Mandres-les-Roses.

– Les parcs sont bien verts ! sans beaucoup de couleurs et pas de fleurs, si ce n’est celles des arbres et arbustes. A cette époque, je dis que “les espaces verts sont des déserts verts”, un constat assez général à l’époque.

Conséquence immédiate, plantation massive de bulbes : tulipes, narcisses et jonquilles pour le fleurissement au printemps.

– Les parcs sont sans vie, sauf les classiques jeux industrialisés pour les petits, mais rien pour les adolescents, les adultes.

Conséquences : Revoir le « gardiennage » des parcs, en faisant évoluer progressivement le profil des agents, comme par exemple le recrutement de femmes et surtout, changement dans le costume des gardiens, assimilés par les jeunes à des CRS … !

Un concours est organisé avec les étudiants d’une école de Cachan. Le jury comportant enseignants, élus et membres du SEVD retient un projet. Celui-ci est fabriqué à grande échelle, car il est décliné pour d’autres agents techniques départementaux. Le visage des parcs commence à changer !

– La conception des parcs était confiée au Bureau de Dessin, alors composé de deux dessinatrices. Il fallait dimensionner la fonction d’étude à la hauteur de la charge du nouveau plan décennal des espaces verts.

Ainsi, dans un premier temps, les dessinatrices bénéficieront d’une initiation-formation aux techniques de représentations. Ensuite, un Bureau d’Etudes est créé. Plusieurs paysagistes sont recrutés, pour la plupart des anciens élèves de l’ENSP où j’enseignais : Une équipe de maîtrise d’œuvre et de maîtrise d’ouvrage publiques en paysage, se met rapidement en place. Elle sera la principale agence publique de paysage en France.

Ont été ainsi recrutés les paysagistes Véronique LATHIERE, Vincent BENARD, Daniel JARRY, Jacqueline VARIER-GANDOIS, Florence CARRIERE, puis, Marion GILLIOT, Martine RENAN, auxquels se sont joints par la suite des agronomes, forestier, géographe, urbaniste.

L’avantage d’une telle structure, c’est de se donner les moyens de tenir dans la longue durée la cohérence des actions et projets au fil des acquisitions foncières, et donc de nouvelles tranches de travaux. C’est aussi la meilleure façon d’associer autour des projets tous les agents qui auront aux divers stades leur part de responsabilité. C’est la meilleure garantie de tenir dans le temps les objectifs. J’ai donc pu vérifier sur le terrain le bien-fondé de mes positions tenues en tant qu’élu à la Ville Nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines, puis au CNERP avec la recherche sur les espaces extérieurs du germe de la ville nouvelle du Vaudreuil :

Bibliographie : En 1977 – « la conception des espaces extérieurs et la coordination des divers intervenants ». Dans « espaces extérieurs » – Centre de Recherche en Urbanisme (CRU), en 1979 « la gestion des espaces verts », le colloque de Marly « espaces verts et habitat » – CRU, en 1980, les « espaces verts et collectivités locales » dans les conclusions du rapport du groupe de travail de la revue « Espaces verts » n° 66, en 1985, « Le projet de paysage … un processus complexe à gérer, une chaîne d’intervenants à mettre en place » dans la Revue P+A n° 3.

– Michel GERMA était très attaché à la Roseraie Départementale à l’Hay-les-Roses, remarquablement dirigé par son responsable André BRUNEL.

Mais, Michel GERMA regrettait que ce bijou, qui représentait un coût relativement élevé ne soit pas suffisamment connu et ne profite qu’à une population périphérique. Je lui ai alors proposé la création d’une association, afin de faire rayonner la roseraie avec la présence de scientifiques du monde végétal, des rosiéristes-producteurs de nouvelles variétés, amateurs, collectionneurs de roses, …C’est ainsi, qu’est née l’Association des Amis de la Roseraie Départementale à L’Haÿ-les-Roses.

– Il convenait de développer encore plus ce que l’on a appelé l’animation des parcs. Pour ce faire un nouveau service est créé, celui de la “vie des parcs”. Le service gère alors une population non plus de gardiens mais d’agents d’animation, afin d’organiser des manifestations diverses et des fêtes en lien avec les communes d’implantation. Il participe à la conception des parcs pour anticiper sur les pratiques des utilisateurs, notamment il définit la nature des équipements à implanter.

– Une politique de communication se met également en place pour toucher les Val de Marnais et ainsi développer la fréquentation des parcs.

– L’art s’introduit dans les parcs : Le Fonds Départemental d’Art Contemporain est mobilisé et investit les parcs départementaux. Des œuvres, sculptures et installations y sont implantées. La DEVD en prépare l’accueil en lien étroit avec Raoul JEAN-MOULIN, critique d’art, responsable du Fond Départemental d’Art Contemporain (FDAC), qui a préfiguré le Musée d’Art Contemporain du Val de Marne (Le MACVAL), et les artistes, dont Eugène DODEIGNE et Jean CLAREBOUDT au parc du Rancy, Peter STAMPFLI au parc du Petit Leroy, d’autres y sont créées in situ : Jean CLAREBOUDT et Irmgard SIGG au Parc du Plateau à Champigny-sur-Marne, Eva WELLESZ aux Domaine des Marmousets.

De Peter STAMPFLI « empreinte de pneu S 155 » dans la pelouse du Parc Petit Leroy à Chevilly -Larue. 30 mètres par 3, 40. Une fabrication, transport et installation épiques !

De droite à gauche Anne DALSTRÖM, chef du service culturel, Peter et Anna-Maria STÄMPFLI lors du vernissage d’une exposition du FDAC. Cliché CG 94.

– Enfin, la partie noble des missions du SEVD, celle de la gestion, sont structurées en deux divisions territoriales, afin d’être plus en prise au quotidien avec la vie des parcs. La subdivision à l’Ouest de la Seine comprend la roseraie, tandis que celle à l’Est, comprend la pépinière.

Le SEVD étant reconfiguré, enrichi, il pouvait penser et réaliser le nouveau plan décennal des espaces verts.

 

LES RÉALISATIONS ET ACTIONS MARQUANTES :

La conception et la mise en œuvre du plan décennal d’espaces verts 1987 – 1996 :

Le précédent plan décennal 1976 – 1986 concernait principalement les opérations foncières pour les futurs parcs. La relative lenteur entre le moment de réaliser un parc et les délais nécessaires pour en maîtriser le foncier s’explique dans le cas du département par le non recours aux expropriations, mais plutôt à des négociations à l’amiable.

Ces préalables étant suffisamment atteints, pouvaient alors s’ouvrir l’aménagement des premières tranches de travaux, et débuter deux décennies de projets et de réalisations, une période enthousiasmante pour les agents :

° Achèvement du Parc du Plateau à Champigny-sur-Marne avec Chantal POURRAT et Vincent BENARD,

° Poursuite du Parc des Hautes Bruyères à Villejuif avec Vincent BENARD, puis Daniel JARRY, l’Atelier de Renzo PIANO (pour les abris des jardins familiaux), Philippe ANDRIEUX (archéologue départemental),

° Préparation foncière et programmation du Parc des Cormailles à Ivry-sur-Seine avec Daniel JARRY, la conception du parc étant confiée à la SADEV 94, et l’agence paysagiste TER – Grand Prix National du Paysage en 2007.

° Réalisation du parc des sports et de loisirs du Grand Godet à Villeneuve-le-Roi et Orly, avec Daniel JARRY.

° Aménagement du centre de modélisme à La Queue-en-Brie, conçu par l’agence Michel CORAJOUD.

° Réalisation du parc du Champ-Saint-Julien à Valenton et lancement de l’opération du parc de la Saussaie-Pidoux à Villeneuve Saint-Georges avec Florence CARRIERE

° Programmation du Parc du Coteau à Arcueil – Gentilly avec Daniel JARRY et la DSEA, pour l’inscription d’un bassin d’orages en sous-sol.

° Réhabilitation des espaces extérieurs du foyer du Parangon à Saint-Maur-des-Fossés et la requalification du centre-ville de Valenton avec Marion GILLIOT.

Quelques mots sur des projets et réalisations particuliers, voir emblématiques :

° Ouverture du chantier du Parc des Lilas à Vitry-sur-Seine avec Jacqueline VARIER-GANDOIS, puis Martine RENAN, la collaboration de l’agence de Florence MERCIER (pour la réalisation du grand mail) et Véronique LATHIERE (pour la réalisation des premières tranches de jardins familiaux), et les services de la DSEA pour le traitement du sous sol miné.

° Réalisation des “jardins du Val de Bièvre » à l’Haye-les-Roses avec Véronique LATHIERE et les services de la DSEA, pour l’insertion d’un bassin d’orages.

° Une opération majeure conçue et réalisée dans des conditions exceptionnelles :

Le Parc de la Plage Bleue à Valenton, Trophée du Paysage avec l’Agence ILEX en 1993 pour la première tranche.

Remise du Trophée par Michel BARNIER, Ministre de l’Environnement. À gauche Laurent Maillet, Directeur des espaces verts, et à droite, l’équipe de l’agence paysagiste ILEX.

 

Ont été associés, les maires successifs de la ville de Valenton, Roland ROCHE, puis Daniel TOUSSAINT, la Société DIS (Déchets Industriels Spéciaux) et SDVM (Sablières du Val de Marne) d’Armand LOPEZ, exploitants du site, une gravière en eau, et bien sûr, le staff technique de la DEVD, dont les paysagistes Véronique LATHIERE (DEVD), Vincent BENARD et ceux de l’agence ILEX.

Parc de la Plage Bleue à Valenton. Cliché J. M. PETIT – CG 94

Au-delà de la conception du parc, c’est aussi, sous la responsabilité d’Elisabeth THOMAS, responsable du service gestion de la DEVD, avec son équipe technique : Alain NICAISE, Gérard SANDERS, Martial GUINET, Nicolas MATI, et Xavier ANSORENA, les paysagistes Véronique LATHIERE, et ceux de l’Agence ILEX, la conception d’un Projet de gestion pour la 1ère tranche du parc, prototype pour la gestion de l’ensemble des parcs.

En 1986 -1987 la décentralisation de la DDE,

Après de rudes négociations avec les services de l’Etat, principalement au sujet des transferts des moyens financiers, la gestion et l’aménagement des berges de Seine et de Marne sont confiés à la Direction des Services de l’Environnement et de l’assainissement (DSEA), les plantations d’alignement le long des routes départementales, et les îles de la Marne sont confiées à la DEVD et à la DAP, enfin les collèges sont confiés à la Direction des Bâtiments Départementaux.

Est créé alors au sein de la DEVP le service d’arboriculture avec le recrutement de Nicolas MATI, ingénieur forestier. Les jardiniers et paysagistes travaillent avec les ingénieurs, dits les ” routiers” de la DDE. Un programme pluriannuel est arrêté pour reprendre les charpentes des arbres souvent maltraitées par des coupes et tailles abusives, qui mettent en péril leur pérennité (On sortait à peine des campagnes au niveau national, menées entre autres par la Mission Paysage de la Direction de l’Urbanisme et des Paysages). Ces plantations, au moment de la décentralisation de la DDE, représentaient 20 000 arbres environ. Par ailleurs à l’occasion de travaux routiers, la DEVP conçoit les projets aves les ingénieurs. La qualité des réalisations s’en ressent, comme par exemple, celle de l’opération remarquable associant les routiers et la DEVD : la Place Emile-Guenet à Ivry-sur-Seine conçue par Véronique LATHIERE.

En 1992, le département accueille la première semaine internationale de l’arbre « l’arbre, la vie, la ville », dans le parc de la Roseraie départementale. Il est pilote au plan national (Mission du Paysage) pour l’inventaire des arbres d’alignement d’un département urbain, le premier en son genre. Il obtient en 2008 le Prix National de l’Arbre.

Remise du Prix National de l’arbre

Grâce à une opportunité foncière Michel GERMA a demandé à la DEVP d’envisager le doublement de la Pépinière départementale à Mandres-les-Roses. Cette intention correspondait au doublement des surfaces cultivées, afin de répondre aux nouveaux besoins en arbres d’alignement. Elle est alors dénommée la “Pépinière Parc”, car visitable par le public. Michel GERMA y allait souvent y rencontrer Martial GUINET, son responsable, encore un jardinier et une grande figure de la DEVD. Deux cultures particulières y sont développées, celle de rosiers pour renouveler les collections anciennes de la roseraie à l’Haye-les-Roses, et celle de lilas pour la constitution de la trame arbustive du parc des lilas, siège d’anciennes cultures et forceries à Vitry-sur-Seine.

En 1990, Michel GERMA a pris l’initiative de mettre en débat l’avenir du territoire départemental, tout en respectant les prérogatives de chacun, notamment celles des communes. Les discussions sur ce sujet, et sur le qui fait quoi … ? étaient souvent animées avec les communes. Elles portaient sur l’aménagement, l’urbanisme et le développement économique. Michel GERMA, se rappelant des modalités d’organisation des Premières Assises Nationales du Paysage à Aix les Bains, m’a demandé de lui faire des propositions.

Une mission temporaire, dite de l’aménagement, d’une durée de six mois s’est mise en place sous ma responsabilité. Cette mission était chargée de préparer et d’exploiter ces assises. Je propose à deux d’entre nous d’être détachés de notre structure, la DEVD : Jacqueline VARIER-GANDOIS, paysagiste et Anne ROLLIN, attachée administrative

Ces Assises de l’aménagement et de la Qualité de la vie se sont tenues les 15 et 16 Mars 1991. Elles eurent un grand succès : Quatre cents personnes représentant “les forces vives ” du département y ont participé.

Conséquences de ces Assises : le 1er juin 1991, il m’est demandé de créer la Direction de l’Aménagement (DAM), par le rassemblement de services dispersés préexistants : le Bureau d’Etude Départemental, le Service à l’action économique et à la formation professionnelle, le Service du Logement et des Transports, la Direction des espaces verts départementaux, et par la création de deux nouvelles unités : l’Atelier de l’Aménagement, confié à Anne FOURNIAU, et la Délégation aux Paysages, confiée à Jacqueline VARIER-GANDOIS.

Donc, changement d’échelle !

En septembre 1994, je suis nommé Directeur Général Adjoint (DGA 5). La DGA comprend les Directions des Services de l’Environnement et de l’Assainissement, la Direction des Services Techniques : Celles des Bâtiments Départementaux, des Infrastructures Routières Départementales, des Services Informatiques, du Parc Automobile Départemental, et la Direction de l’Aménagement.

En 1995, Christian FAVIER est élu premier Vice-Président chargé de l’Aménagement du Territoire.

À l’école de Michel GERMA, il prend et développe les initiatives déjà prises. Il est très présent auprès des directions et services, qu’il pilote. Une nouvelle dynamique est lancée. La DAM a la charge de l’élaboration de plusieurs documents relatifs à de nouvelles politiques et projets départementaux : en 1995, le programme général d’aménagement des berges de Seine et de Marne ; en 1996, elle prépare et exploite les rencontres pour l’avenir du pôle Orly-Rungis ; en 1999, elle réalise le plan des itinéraires de promenade et des randonnées ; en 2000, elle élabore les propositions départementales pour le XIIème Plan, la politique départementale des circulations douces, l’élaboration du schéma directeur des itinéraires cyclables, et participe au projet de la coulée verte d’interconnexion Est des TGV avec l’Agence des Espaces Verts de la Région Ile de France. Au-delà, d’autres politiques sont engagées, comme le projet de coulée verte Bièvre-Lilas avec la contribution de SADEV 94 et l’Agence paysagiste de Pascale HANNETEL, le projet de l’arc boisé, et le plan vert et bleu.

Un maillage vert territorial est clairement en marche.

Quelques années après, avec le fort développement des investissements départementaux, la DGA5 est divisée en deux DGA : les DGA 5 et 6 (Jean Pierre NOURISSON). La nouvelle DGA 5 rassemble la Direction des Bâtiments Départementaux, principalement les crèches et collèges, la Direction des Services de l’Environnement et de l’Assainissement, la Direction des Espaces Verts Départementaux.

La DEVD devient alors, après intégration de la Délégation au Paysage, la Direction des Espaces Verts et du Paysage (DEVP).

Mes activités de DGA sont lourdes, et de plus en plus loin du terrain et des agents …. Mais, je suis en même temps, acteur et témoin des prises de décisions départementales, lors des réunions hebdomadaires de la Direction Générale (Francis NEHER), des réunions hebdomadaires entre la DG et le Président du Conseil Général, des réunions hebdomadaires de la Commission Permanente, des séances mensuelles de l’Assemblée Départementale, et de nombreuses rencontres avec les communes, collectivités, et institutions diverses …Et tout de même … échanges et pilotages constants des Directions et Services de la DGA (un peu plus de 800 agents se répartissant pour 2/3 d’agents techniques, et 1/3 d’agents administratifs. Un travail passionnant, en particulier pour animer, favoriser les approches interdisciplinaires indispensables pour l’aboutissement de projets de qualité, ce qui ne va jamais de soi !

Fin de mes activités : mars 2005.

En 2006, le Département approuve le “Plan Vert 2006-2016 -Nature et ville : le défi du Val-de-Marne »” élaboré par la DEVP…. Ce document valorise les travaux passés et récents, tout en ouvrant de nouvelles perspectives d’actions et de projets.

Ensuite, la vie continue …

Pierre Dauvergne, avril 2019

 

11 – L’École nationale d’horticulture de Versailles et les paysagistes (1874-1945)

Chapitre 10 – RetourChapitre 12

Chapitre 11

L’École nationale d’horticulture de Versailles et les paysagistes (1874-1945)

Comment les horticulteurs et les paysagistes versaillais se sont-ils séparés ? Pierre Donadieu raconte brièvement le début de cette longue histoire.

Version du 18 mai 2019

Quelles relations se sont établies dans la formation entre les enseignements d’architecture des jardins et ceux d’horticulture ? Pour le savoir, il faut consulter les archives de l’ENH et les travaux de l’historien Alain Durnerin, et, plus récents, des historiennes Stéphanie de Courtois, Luisa Limido, Chiara Santini et Bernadette Blanchon sur ce sujet.

Les trois figures fondatrices : Jean Darcel, Auguste Choisy et Edouard André (1876-1933)

Quand il commence à organiser l’enseignement de l’ENH à partir de 1874, le directeur et fondateur Auguste Hardy ne trouve pas immédiatement les enseignants de la chaire d’ « architecture des jardins et des serres », intitulé qu’il emprunte aux écoles d’horticulture belges de Vilvoorde et de Gand qu’il a visitées. Cependant, il parvient à convaincre l’ingénieur des Ponts-et-Chaussées Jean Darcel. Celui-ci a travaillé comme directeur du service des Promenades et Plantations de la Ville de Paris avec le jardinier-paysagiste Jean-Pierre Barillet-Deschamps ; il a accompagné les premières transformations parisiennes voulues par le préfet Haussmann et l’ingénieur Adolphe Alphand dans les années 18601.

Auguste Hardy, Bulletin de l’association des anciens élèves de l’ENH, 1930, archives ENSH/ENSP, salle Hardy

À partir de sa culture d’ingénieur, à la fois artistique et scientifique, et de son ouvrage Etude sur l’architecture des jardins (1875), J. Darcel (1823-1907) cherche dans son enseignement (de 1876 à 1878) à relier les matériaux employés dans les jardins et les styles réguliers et irréguliers des tracés des projets. Il s’agit pour lui de faire reconnaître « l’architecture des jardins comme une discipline à part entière, indispensable à la formation des architectes paysagistes »2.

C’est son successeur Auguste Choisy (1841-1900) qui mènera à bien cette tâche de 1878 à 1892. Ingénieur des Ponts-et-Chaussées, architecte et historien de l’architecture, l’élève de Jean Darcel s’appuie sur une vision cinétique et paysagère de l’architecture grecque pour en transposer la théorie à la conception des jardins. « Il érige ainsi la conception architecturale de l’Antiquité grecque en modèle, tant pour les architectes que pour les nouveaux paysagistes, un modèle qui va leur servir de référence (…) Ces principes fondamentaux président à la méthode qui leur permettra d’exercer la profession d’architecte paysagiste ».3

Cet enseignement, qui n’aura pas de suite immédiate, se distingue radicalement de ceux des autres professeurs de l’école, notamment d’arboriculture, de cultures maraîchères, de floriculture, de botanique, de dessin, de levée de plan ou de nivellement. L’usage des végétaux dans les projets n’est pas abordé par J. Darcel et par A. Choisy d’un point de vue biologique ou technique mais « sous l‘angle de leur caractère esthétique et formel pour faire comprendre (aux élèves) leur rôle dans la composition du jardin »4. La complémentarité de ces apports différents, fondés en partie sur les travaux dirigés par Adolphe Alphand à Paris garantissait aux yeux d’Auguste Hardy une formation globale des élèves de l’ENH avec l’apport de la spécialité d’architecture des jardins5.

   

Auguste Choisy (à gauche) a précédé Edouard André à droite (source : Wikipedia)

En 1892, c’est le botaniste, horticulteur, architecte de jardins et journaliste Edouard André (1840-1911) qui succède à Auguste Choisy après avoir publié en 1879 son monumental ouvrage L’Art des jardins, traité général de la composition des parcs et des jardins. L’inflexion de la formation paysagiste vers le savoir horticole et botanique et la modélisation des tracés (irrégulier, régulier, puis composite) de jardins vont ensuite marquer l’ENH pendant plusieurs décennies, et en pratique jusqu’à son départ vers sa filiale historique : l’Institut national d’horticulture et de paysage d’Angers en 1995. Cet enseignement s’est largement appuyé sur l’observation des pratiques du service des Promenades et Plantations d’Adolphe Alphand et sur les voyages qu’il a entrepris à l’étranger6. Il s’est poursuivi avec son fils René-Edouard de 1901 jusqu’en 1934, puis avec l’architecte de jardins Ferdinand Duprat jusqu’à la création de la Section du paysage et de l’Art des jardins en 1945.

Ayant tous suivi le même enseignement, les élèves deviennent indifféremment architectes-paysagistes (dessinateurs, concepteurs et réalisateurs de jardins), entrepreneurs de jardins, chefs jardiniers, horticulteurs, arboriculteurs, viticulteurs, maraichers, pépiniéristes, directeurs de jardins de ville, journalistes, commerçants, enseignants … comme l’a montré Alain Durnerin.7

L’école au début des années 1890. Le bâtiment de la Figuerie (sans étage) et la salle de cours. Le directeur Jules Nanot et l’architecte paysagiste Edouard André ont commencé leurs activités en 1892.

Cette longue période d’un peu plus de 120 ans commence à faire l’objet de recherches historiques du point de vue de l’enseignement. Qu’en dit l’association des anciens élèves de l’ENH dont on a conservé les précieux bulletins de liaison depuis sa création8 ?

Un ingénieur horticole polyvalent.

L’association des anciens élèves de l’ENH a été créée en 1882 par un arrêté du préfet de Seine-et-Oise. Elle avait pour objectif de tisser des relations étroites entre les anciens élèves, de venir en aide à ceux qui en avaient besoin et de faire aboutir les vœux des sociétaires. Notamment pour ce qui concerne le statut de l’école qui était classée au niveau des écoles régionales d’agriculture et non des écoles nationales comme celles de Grignon ou Rennes. En était responsable surtout le faible niveau scientifique des candidats qui était très inférieur à celui du baccalauréat9. La demande des professions horticoles n’était pas non plus stimulante. Elle concernait plus des techniciens que des ingénieurs au moins en métropole et non des cadres comme dans les colonies et à l’étranger.

Au cours des années 1920, après des pressions d’au moins dix ans auprès du ministère de l’Agriculture, et des modifications du concours en français et dans les matières scientifiques, l’association obtint pour l’école l’agrément du diplôme d’ingénieur horticole le 13 juillet 1927. Auparavant les élèves sortants étaient « diplômés de l’ENH », dénomination améliorée en 1926 en « diplôme d’enseignement supérieur de l’horticulture ». L’année suivante l’association était reconnue d’utilité publique.

Elle intervenait rarement dans les questions d’enseignement, et se bornait, sauf exceptions, à signaler les changements de professeurs. Si bien qu’il n’est pas plus question, dans les bulletins, de la formation dispensée par la chaire d’architecture des jardins que par celles d’arboriculture fruitière ou d’ornement, de cultures légumières, ou des enseignements de botanique, de dessin, de levées de plans ou de nivellement. En dehors de l’organisation scolaire de chaque année, la pédagogie, à la fois théorique (les leçons) et pratique (les applications) restait une « boite noire » opaque, domaine réservé des enseignants comme aujourd’hui, même dans les comptes rendus des conseils des enseignants de l’ENH.

En revanche, les anciens élèves qui portaient le titre d’architectes paysagistes apparaissaient de trois façons dans les bulletins. Quand ils obtenaient des distinctions nationales ou étrangères : le Nisham-Iftikha à Henri Martinet et la médaille française de l’Instruction publique à Victor Enfer en 1914, le grade de chevalier de la Légion d’honneur à Henri Nivet et Etienne Berthier respectivement en 1924 et 1927. Ou bien, quand des figures de la profession, non diplômées de Versailles, étaient admises comme membre d’honneur de l’association ; ce qui fut le cas de J.-C-N. Forestier, conservateur des Promenades de la Ville de Paris lors de la séance du 25 mai 1913 ou plus tard de Robert Joffet, conservateur en chef des services paysagers de la ville de Paris.

De 1874 à 1930, de nombreux architectes paysagistes, ingénieurs horticoles ou non seront lauréats des concours organisés en France et à l’étranger. A. Durnerin (op. cit.) en cite une dizaine dont les diplômés de l’ENH H. Martinet et H. Nivet, Eugène Deny (1857-1926) paysagiste élève de J.-P. Barillet-Deschamps, et son fils Louis, ainsi que les architectes Edouard Redont (1862-1942) et André Riousse (1895-1952) … Ce dernier deviendra enseignant de « Théorie de l’art des jardins et composition » au début de la Section du paysage et de l’art des jardins de 1946 à 1952 (voir chapitre 1).

Une deuxième façon d’être visible dans ce bulletin consiste pour les ingénieurs, qui deviennent paysagistes, à former un groupe professionnel d’architectes paysagistes ou de paysagistes, mentionné comme tel à partir de 1926 dans les annuaires de l’association : 27 anciens élèves en 1926, 46 en 1931 et 52 en 1932. Malgré la crise économique de 1929 et grâce à leur polyvalence, les diplômés trouvent de plus en plus d’emplois, libéraux ou salariés, dans la nouvelle commande publique ou semi publique liée aux créations de logements et d’infrastructures, mais également dans les jardins privés. Ils ne forment cependant pas un groupe organisé, chacun rejoignant ou non d’autres associations spécialisées comme le comité de l’art des jardins de la SNHF ou la société française de l’art des jardins présidé par Ferdinand Duprat. Ils s’appuient sur leur formation très large pour s’adapter à la demande du marché urbain, comme Henri Martinet à la fois architecte paysagiste (et donc dessinateur de jardins), entrepreneur de travaux et professeur d’horticulture industrielle à l’ENH en 1898, ou Henri Nivet à la fois architecte paysagiste, horticulteur, pépiniériste, entrepreneur et commerçant de fleurs et de graines.

Une troisième façon de rendre visible les activités paysagistes des ingénieurs est d’écrire des articles dans les bulletins de l’association. Ce que font Henri Martinet, élève de Jean Darcel, et par ailleurs journaliste10, et plus tard Henri Thébaud en 1931 avec un texte sur le «jardin moderne transformé par la mécanisation et le goût du sport»11.

La polyvalence des ingénieurs horticoles leur permet d’accéder à plus de vingt métiers différents qui auront tendance à se séparer, en se professionnalisant parfois de manière distincte. C’est le cas de ceux de la gestion des parcs et jardins publics urbains dont rend compte E. Legraverend, président de l’amicale des directeurs et jardiniers chefs des jardins publics en 193112. Il faudra attendre les années 1970 pour que s’autonomisent de la même façon les entrepreneurs de parcs et de jardins, puis les paysagistes concepteurs (DPLG et ingénieurs) avec la création de la Fédération française du paysage (FFP) en 1982.

 Le Potager du roi : années 1930, le jardin Merlet, 4e des Onze (à g.) et le carré central à l’est, au fond l’entrée du jardin d’hiver (à dr.). Photos Gilles, 1937, Archives ENSP, salle Hardy

Après chaque leçon (1h 30), tous les élèves suivaient des applications dans le Potager du Roi (comme la taille des fruitiers sur les photos) ou bien sous formes de visites d’entreprises, de chantiers de jardins ou de voyages.

La chaire d’architecture des jardins et d’urbanisme (1933-1945) 

Le contexte :

Dès le début de l’école, J. Darcel et A. Choisy avaient fait savoir que l’horticulture n’était pas leur domaine. Ce qui ne fut pas le parti d’Edouard et René-Edouard André pendant 41 ans de 1892 à 1933. Ces derniers remirent au goût du jour les lignes régulières des jardins dans des compositions irrégulières, mixtes ou composites en s’appuyant sur une connaissance fine et érudite des végétaux, de la botanique et de leurs conditions de culture et d’acclimatation. Comme Stéphanie de Courtois l’a montré en 2011 à l’occasion du centenaire de la mort d’Edouard André dans son article D’Edouard André à René André, l’horticulture au cœur du métier de paysagiste13.

Mais l’idée de séparer les métiers de la conception de ceux de l’ingénierie et du jardinage, comme entre les architectes et les ingénieurs civils, se répandait activement dans les milieux professionnels. Dès 1913, le congrès international d’horticulture de Gand fit le vœu, par la voix de sa sixième section d’architecture des jardins « que les jardiniers, horticulteurs et pépiniéristes limitent leur rôle à la protection des plantes et n’exercent pas une profession qui n’est pas la leur »14. Chacun devait rester chez soi et l’horticulture demeurer à la bonne distance, complémentaire et pas plus, de l’architecture des jardins.

Qu’allait-il se passer à l’école avec l’arrivée en 1933 du célèbre architecte de jardins Ferdinand Duprat et de la nouvelle discipline de l’urbanisme ajoutée en 1926 par R.-E. André au cours d’architecture des jardins15 ? En fait peu de choses, car l’essentiel se passait ailleurs, chez les architectes et les urbanistes (voir le chapitre X à suivre sur cette période).

ENH : une chambre de quatre élèves en 1930. « La Coopérative » (actuel bâtiment Saint-Louis) vient d’être construite en 1928 (entrée au 6 et 6 bis rue Hardy). L’école accueille environ une centaine d’élèves. Cet aménagement de chambre changera peu jusqu’en 1974, année de la fin de la formation des ingénieurs horticoles. Bulletin des anciens élèves de l’ENH, 1930, archives ENSH/ENSP, salle Hardy


Dès 1906, avec son ouvrage Grandes villes et systèmes de parcs, le jardiniste et ingénieur polytechnicien Jean-Claude Nicolas Forestier (1851-1930) met en place « l’idée fondatrice des espaces libres structurant la ville (…) des équipements et non de simples lieux d’ornement »16. Le système de parcs de Forestier se présente comme « une alternative au système d’Alphand » (ibid.) s’inscrivant dans la transformation du territoire de la capitale.

Cette évolution des idées ne nait pas dans le « fief » horticole qu’est l’ENH de Versailles. Elle prend forme dans la société française des urbanistes fondée en 1911 à Paris et qui réunit les architectes et urbanistes Eugène Hénard (1849-1923), Alfred Agache (1875-1959), J.-M. Auburtin (1872-1926), Léon Jaussely (auteur d’un plan d’extension de Paris en 1919) et Henri Prost (1874-1959) qui allait travailler à la création de la ville européenne de Rabat avec J.-C.-N. Forestier.

Le jardiniste J.-C.-N. Forestier, le paysagiste (autodidacte), concepteur et entrepreneur Edouard Redont (1862-1942), auteur du parc Pommery à Reims17, et René-Edouard André, titulaire de la chaire d’architecture des jardins et des serres à l’ENH de Versailles se joindront également à eux en tant que représentants de la nécessaire compétence jardiniste, horticole et forestière.

Est-ce ainsi que « dans les prémices de la discipline de l’urbanisme » nait la légitimité des architectes en tant qu’architecte-paysagiste (B Blanchon, op. cit.) ? C’est probable. D’autant plus qu’au début de l’entre-deux guerres, l’ « épisode du jardin moderne » est surtout pris en charge par des architectes, notamment par Jean-Charles Moreux (1852-1956), Gabriel Guevrekian avec le jardin manifeste de la villa Noailles, ou Albert Laprade (1900-1970).

Cependant, à la veille de la deuxième guerre mondiale, « {les architectes paysagistes} issus du milieu horticole reviennent en force (B. Blanchon, p. 20) ». Ils ne sont pourtant pas nombreux, à peine une cinquantaine issue de l’ENH, à la fois concepteurs et entrepreneurs, et quelques autres, surtout architectes. Mais les plus connus par leurs réalisations ne sont pas ingénieurs horticoles. E. Redont est autodidacte, Albert Riousse (1895-1952), qui est architecte, obtint le premier prix de l’exposition des arts décoratifs de 1925 à trente ans. Jules Vacherot (1862-1925), ancien élève des Beaux-Arts, a surtout réalisé des jardins d’expositions universelles, des parcs publics et privés en France et à l’étranger, et Ferdinand Duprat (1887-1976), formé en Grande-Bretagne (Kew Gardens) et aux Pays-Bas dispose dans les années 1930 d’une clientèle privée internationale prestigieuse.

Les architectes-paysagistes trouvèrent leurs marchés surtout dans les jardins «sans d’abord chercher à renouveler la pensée sur l’art des jardins » (ibid., p. 20). Puis, en s’opposant à l’architecture « froide » du mouvement moderne, ils mirent l’accent sur « l’importance, pour la qualité du cadre de vie, du caractère évolutif des végétaux horticoles et des effets saisonniers ». Ceux qui ont laissé des œuvres publiques connues sont cependant tous des architectes : Jacques Gréber (1882-1962) au Parc Kellermann à Paris pour l’exposition de 1937, Léon Azéma (1888-1978) au square de la Butte-Rouge ou Jean-Charles Moreux avec le square Croulebarbe à Paris.

Qu’en est-il des ingénieurs horticoles, architectes paysagistes de l’entre-deux-guerres restés dans un quasi anonymat ? Comment leur formation versaillaise était-elle appréciée ? En 1929, l’architecte et paysagiste Pierre Péan, vice-président du comité de l’art des jardins de la SNHF indiquait qu’il était préférable de se former seul (ibid., p 22) en raison de la faiblesse à l’ENH des cultures artistiques et d’ateliers (de projets) à la manière des Beaux-Arts. Le nombre de leçons (d’une heure 30) avait été pourtant porté de 24 à 34 en 1930, soit 51 heures en troisième année (Bull. Ass. Anciens élèves). Mais la durée des applications sous forme d’ateliers de dessin de projet restait très insuffisante aux yeux des architectes.

Par ailleurs, il apparaissait de plus en plus que l’exercice de la profession d’architecte paysagiste était incompatible avec celle d’architecte (un concurrent devenu légitime quand il se formait empiriquement au paysage et au jardin via les compétences complémentaires d’urbaniste et de paysagiste concepteur). Cette pratique était encore plus incompatible avec celle de jardinier (quand celui-ci devenait un concurrent du concepteur de jardin), ajoutait l’architecte Jules Vacherot (ibid., p. 23). Fallait-il séparer ces compétences et ces métiers dès la formation, ou au contraire les réunir comme à l’ENH ?

Années 1930, Le jardins de la Figuerie, avec roseraies et Chamaerops excelsa (à g.), et le 19 juin 1943 l’intérieur de la grande serre (le jardin d’hiver) à l’occasion d’une exposition (à dr.), archives ENSH/ENSP, salle Hardy.

La chaire d’architecture des jardins et d’urbanisme (1930-1945)

En 1933, F. Duprat a quarante-six ans. Il a succédé à R.-E. André qui a fait valoir ses droits à la retraite. Il préside la SNHF depuis trois ans. L’année précédente, il a pris la direction de la revue Jardins d’aujourd’hui. C’est une personnalité reconnue qui succède à une dynastie : Les André. Mais il ne se consacrera vraiment, écrit B. Blanchon, à l’enseignement qu’après avoir fermé son bureau parisien en 1939. Et la guerre arrive. Pendant cette période troublée, il demande, en tant que président de la Société française d’art des jardins, au ministère de l’Agriculture : « l’ouverture d’une section spéciale pour l’enseignement supérieur d’art des jardins, qui durerait une année et où seraient admis des ingénieurs horticoles … » (Ibi. p. 25). Sans succès immédiat.

Cette demande aboutira cependant à la fin de 1945 avec la création de la section du paysage et de l’art des jardins à l’ENH, surtout en raison de la pression de la direction des espaces verts, parcs et jardins de la ville de Paris (Robert Joffet) à la fin de la guerre18. Celui-ci souhaitait, comme il le réaffirmera quelques années plus tard « ne pas séparer l’horticulture ornementale et l’art paysagiste (…) Le paysagiste applique simultanément l’art paysager et la technique horticole »19. Cette conception prévaudra à l’ENSH de Versailles jusqu’à 1995, puis dans la formation angevine de l’Institut national d’horticulture et de paysage jusqu’à aujourd’hui sous la forme d’Agrocampus ouest (centre d’Angers). Elle reconnait la culture scientifique des ingénieurs paysagistes destinés aux métiers de cadres de la gestion des espaces verts urbains, mais beaucoup plus rarement à celui de paysagiste concepteur dans les agences (ex architecte paysagiste).

Cette orientation est confirmée dans l’annuaire de l’association en 1948 : « La section du paysage et de l’art des jardins a pour but de former les cadres supérieurs des services de l’urbanisme, des services horticoles des grandes villes, des entreprises privées de création de parcs et jardins »20, alors que l’ENH a pour but « la formation des cadres supérieurs de l’horticulture pour la Métropole et l’Union française » (p.9). À cette date, l’ENH disposait de 28 enseignants dont deux consacrés à l’architecture des jardins et au dessin géométrique, descriptif et lavis (F. Duprat et M. Leboul). Cet enseignement disparaitra avec le départ de F. Duprat en 195121. Tandis que la jeune Section réunissait dès la première année (1946) 11 nouveaux enseignants, bien décidés à former correctement les paysagistes comme l’indique un panneau d’une exposition des élèves à l’école. (voir chapitre 1)

Exposition d’élèves de la Section en 1948 : on peut lire à droite « le paysage et l’art des jardins exigent des études spéciales, on ne s’improvise pas paysagiste »

De quelles formations bénéficiaient exactement dans les années 1930 les élèves ingénieurs horticoles qui se destinaient à exercer le métier d’architecte paysagiste ? Il faut distinguer deux types d’enseignement au cours des trois ans d’études. Les enseignements généraux visaient la mise à niveau scientifique (mathématiques, chimie, météorologie, botanique horticole, zoologie et entomologie, phytopathologie, langues française et anglaise, comptabilité…). Les enseignants n’étaient pas issus du sérail horticole.

Les enseignements techniques étaient centrés sur la pratique horticole (arboriculture fruitière, d’ornement et d’alignement, floriculture, cultures maraichères, pépinières, viticulture, sylviculture, hydraulique, comptabilité, droit, économie …), mais également paysagiste (dessin, nivellement, levées de plans, architecture des jardins : histoire et théorie de la composition). La plupart était des ingénieurs horticoles formés à Versailles : Pierre Cuisance enseignait l’arboriculture d’ornement, Maurice Coutanceau l’arboriculture fruitière, Eugène Laumonier la floriculture ….

Le temps consacré aux matières utiles pour la conception et la réalisation des jardins était réduit, mais ne se limitait pas à l’enseignement magistral de la chaire d’architecture des jardins (51 heures en troisième année par F. Duprat). Inspirée du cours d’A. Choisy et des André, celui-ci était complété par des applications sous forme de visites de jardins et de chantiers dans la région parisienne et d’exercices pratiques de dessins de projets.

D’autres enseignements dispensés par les autres chaires venaient s’ajouter. En 1937 la pratique de dessin et du lavis de Henri Hissard, maitre du dessin de la plante au Muséum d’histoire naturelle, et en 1953 celle de René Enard à l’ENH comme dans la Section du Paysage permettait aux élèves de représenter les intentions de projet. Et dans la dernière année de la Section, la théorie du nivellement et le calcul des cubatures étaient développés par M. Weibel et les règles d’utilisation des végétaux dans les projets par Théodore Leveau.

Alignée sur celle d’ingénieur, cette formation de l’ENH n’était pas fondée, comme à l’École des Beaux-Arts à Paris, sur des ateliers de projet dirigés par des artistes et des architectes Grands Prix de Rome. Ce mode pédagogique ne fut adopté qu’en 1946 avec la création de la Section. Il était réclamé par les premiers enseignants comme les architectes et paysagistes A. Riousse et T. Leveau.

Avant 1914, faut-il le rappeler, la formation de l’école était à la fois très généraliste (le niveau d’entrée qui était celui du certificat d’études primaires devait être sérieusement améliorée) et très technique (c’était la demande des employeurs). À l’origine, « l’enseignement à l’école a pour but de former des jardiniers capables et instruits possédant toutes les connaissances théoriques et pratiques relatives à l’art horticole »22. Avec le souci de l’obtention du titre d’ingénieur, l’enseignement est devenu entre les deux guerres de plus en plus scientifique et de moins en moins pratique. Il s’est traduit par la création, dès 1893, du premier laboratoire pour les recherches des enseignants au Potager du roi. Il s’agissait alors de former les cadres de l’horticulture française. 

Mais avec l’idée de former de véritables architectes paysagistes, l’école a donné naissance à une nouvelle formation inspirée par celle de l’École des Beaux-Arts à Paris à partir de 1946.

Après 1945

Combien d’ingénieurs horticoles suivirent le cursus complémentaire de la section ? Environ 70 diplômés de l’EN(S)H participèrent à la formation de la section du Paysage de 1946 à 1974, mais tous n’obtinrent pas le titre de paysagiste DPLG, environ une cinquantaine y parvinrent. Parmi eux quelques-uns furent gratifiés, pour leurs talents, de récompenses nationales, notamment le Grand Prix du paysage : Allain Provost avec J. Sgard en 1994 et Gilles Clément en 1998, tous les trois ayant été enseignants à l’ENSP entre 1978 et 2010.

Se sont ajoutés de 1946 à 1951 des paysagistes qui n’avaient pas suivi la Section du Paysage, conformément au texte de loi de 1945 prévoyant l’attribution du titre de paysagiste DPLG « à des personnalités éminentes et reconnues du métier ». Certains étaient ingénieurs horticoles comme Jean Camand et Albert Audias, et d’autres pas comme Ferdinand Duprat, Théodore Leveau ou Robert Joffet. B. Blanchon les évalue à environ cinquante, ce qui est peut-être beaucoup. Sauf si on pense que tous les ingénieurs recensés comme « paysagistes » dans les années 1940 (une quarantaine) par l’association des anciens élèves avaient été concernés. Tous n’étaient pas passés par le concours en loge de la SNHF, qui permettait d’attribuer le titre d’architecte paysagiste.

Sur les 31 paysagistes recensés par l’amicale des ingénieurs horticoles en 1948, seuls trois sont évoqués dans les Créateurs de jardins et de paysage (M. Racine édit., 2002) : Louis Deny (fils d’Eugène), architecte de jardins à Paris, Marcel Zaborsky, architecte paysagiste et chef technique des Promenades et Plantations du Maroc à la Résidence de Rabat et Henri Thébaud, architecte paysagiste à Versailles et enseignant à la Section du Paysage.

Ce constat sans équivoque a-t-il été fait ? C’est probable. Car la « Section de spécialisation » des ingénieurs qui est « annexée » à l’école d’horticulture en 1946 n’a pas seulement pour but d’améliorer la formation versaillaise des paysagistes, en tant que concepteurs et maitre d’œuvre. Elle doit former des cadres gestionnaires de services publics d’espaces verts de ville et des entrepreneurs paysagistes. Cet objectif sera vite abandonné sous la pression du corps enseignant et du fait de la défection rapide des ingénieurs. La section formera des paysagistes DPLG et donnera naissance en 1976 à l’ENSP.

C’est une toute autre histoire qui commence.

Conclusion :

À partir des années 1910, les « architectes paysagistes » ont commencé à se partager entre deux sensibilités. D’un côté, les ingénieurs horticoles qui vont conserver l’ancienne compétence horticole et botanique (jusqu’en 1974) et que l’on retrouve aujourd’hui formés, avec une dominante scientifique, à Angers (les ingénieurs paysagistes d’Agrocampus ouest) et dans les cursus techniques (BTS, licence). On peut les considérer comme les héritiers lointains d’Adolphe Alphand, des André, de Robert Joffet, et plus généralement de l’ingénierie paysagiste métissée par l’art des jardins et du paysage

Et de l’autre les architectes, formés à l’École des Beaux-Arts, souvent urbanistes, qui vont faire valoir à partir de la première guerre mondiale, leur compétence de concepteurs de jardins et de jardinistes autant dans les marchés publics que dans les marchés privés de l’urbanisme et de l’architecture de jardins.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, les paysagistes DPLG versaillais abandonneront la référence exclusive à l’horticulture et aux disciplines scientifiques, pour se rapprocher des urbanistes et des architectes en faisant valoir leurs compétences propres de paysagistes concepteurs de projet de paysage à échelles multiples d’espace et de temps. Ceux d’aujourd’hui (environ 3000) sont les héritiers de J. Sgard, M. Corajoud et J. Simon, et plus loin dans l’histoire, de André le Nôtre. Mais leur compétence de concepteurs de jardins privés sera en pratique marginalisée au profit de la commande publique de qualité du paysage et du cadre de vie urbain et péri urbain.

Ces distinctions entre jardiniers, ingénieurs et concepteurs se firent en trois étapes dans les formations versaillaises : par la formation d’abord des jardiniers (1874-1928), puis des ingénieurs horticoles (1928-1974) comme cadres des services publics et des entreprises d’espaces verts, et enfin des paysagistes concepteurs libéraux (DPLG puis DEP), à partir de 1946, par « détournement » d’une formation de spécialisation initialement conçue pour les ingénieurs23.

P. Donadieu

Version du 18 mai 2019

Suite au chapitre 1 (Les débuts de la Section du Paysage et de l’Art des jardins)

Voir également les nouveaux chapitres publiés après le 15 mai 2019.

Chapitre suivant


Notes

1 Luisa Limido, « La formation des architectes paysagistes depuis Jean-Pierre Barillet-Deschamps », in Le Grand Paris(s) d’Alphand, création et transmission d’un paysage urbain, (M. Audouy, J.-P. Le Dantec, Y. Nussaume, C. Santini, édit.), Paris, éditions de la Villette, 413 p., pp. 75-89.

2 Ibid., p. 84

3Ibid., p. 89.

4 Ibid., p. 80.

5 Le nombre de spécialités des métiers des anciens élèves de l’ENH était de l’ordre d’une vingtaine dans les années 1920. En 1927, 27 anciens élèves étaient inscrits comme « architectes paysagistes », une de ces spécialités. Annuaire de l’association des anciens élèves de l’ENH, 1927. En 1961, ce chiffre s’élevait à 65, auquel s’ajoutait une nouvelle catégorie : urbaniste (3 ingénieurs horticoles). Annuaire de l’association amicale des ingénieurs horticoles et anciens élèves, op. cit., 1961, p. 111.

6 S. De Courtois, « D’Adolphe Alphand à l’école française de paysagisme, l’agence André face aux mutations sociales et urbaines, in Le Grand Paris(s) d’Alphand, création et transmission d’un paysage urbain, (M. Audouy, J.-P. Le Dantec, Y. Nussaume, C. Santini, édit.), Paris, éditions de la Villette, 413 p., pp. 117-130.

7 A. Durnerin, « Architectes-paysagistes, horticulteurs et jardiniers à l’ENH de Versailles de 1874 à 1914 », in Créateurs de jardins et de paysage, (M. Racine édit.) Actes sud/ENSP, Versailles, pp. 92-99.

8 Archives ENSP, Fonds ancien, non classé.

9 En 1914, l’association demande que le diplôme de l’ENH soit équivalent au Baccalauréat… Bulletin de l’association des anciens élèves du 25 mai 1914.

10 A. Durnerin, op. cit.

11 Bulletin de l’association, n° 140, pp. 103-104. Henri Thébaud deviendra enseignant d’utilisation des végétaux et de plans de plantation dans la section du paysage de l’ENH de 1946 à 1960.

12 Bull. de l’association …, 1931, pp. 100-101.

13 S. de Courtois, … in J’ai descendu dans mon jardin, parcs et jardins des Yvelines au XIXe siècle, Conseil Général des Yvelines, 2011.

14 Bulletin de l’association des anciens élèves de l’ENH, février 1914, pp. 119-120.

15 S. de Courtois, 2002, « Edouard André (1840-1911), René-Edouard André (1867-1942) », in Créateurs de jardins et de paysages, (M. Racine) édit.), Actes Sud/ENSP, Tome 2, 2002, pp. 52-56. En 1930, le bulletin de l’association précise que le cours d’architecture des jardins et urbanisme est passé de 24 leçons à 34 leçons (d’une heure 30).

16 B. Blanchon, Pratiques paysagères en France de 1945 à 1975 dans les grands ensembles d’habitation, rapport de recherches du Plan construction et architecture, ENSP Versailles, V. 1, 1998, p. 19.

17 B. Blanchon et Olivier Rigaud, « Edouard Redont (1862-1942) », in Créateurs de jardins et de paysages, M. Racine édit, Actes Sud/ENSP, 2002, pp. 154-157.

18 Il s’agissait de préparer l’ingénieur à se présenter au concours pour le grade d’ingénieur architecte de parcs et de jardins de la ville de Paris. Profil qui supposait une compétence affirmée de concepteurs de projet de jardins.

19 Robert Joffet, Conception, réalisation et entretien des jardins et espaces verts, le point de vue du conservateur des jardins de Paris, revue Urbanisme, n° 3-4, 1952, 18 p.

20 Annuaire de l’association amicale des ingénieurs horticoles, 1948, p. 15. En 1953, la formulation est un peu différente : « La Section du paysage et de l’art des jardins a pour but de former des paysagistes diplômés » (p.6) sans spécifier leur origine, en raison de la défection des ingénieurs horticoles.

21 Pour l’association amicale, son successeur en 1953 est Théodore Leveau, architecte, urbaniste et paysagiste, en tant que titulaire de la chaire d’architecture des jardins de l’ENH et enseignant de « théorie de l’art des jardins et composition » à la Section du paysage et de l’art des jardins. Annuaire, op. cit., 1953, p. 4 et 6.

22 E. André, op. cit., 1890

23 Il en fut de même dans la formation entre 1976 et 1995 des ingénieurs diplômés de l’ENSH devenue école de spécialisation des écoles d’agronomie (ENSA). Elle recruta en pratique des maitres es sciences en biologie de l’université, en raison de la défection des diplômés d’agronomie générale des ENSA. La décision du ministère de l’agriculture et la réalité n’ont pas convergé …

B. Fischesser et le paysagisme d’aménagement (1974-2003)

Le paysagisme d’aménagement (1974-2003)

Une recherche appliquée du CEMAGREF de Grenoble

 

Les travaux de recherche appliquée en matière de paysagisme d’aménagement (ou encore Grand Paysage) conduits de 1973 à 2003 au groupement du Cemagref de Grenoble (devenu IRSTEA) ont été essentiellement le fait de Bernard Fischesser, Marie-France Dupuis-Tate (cf biblio) et Hugues Lambert.

Hugues Lambert (diplômé de l’Ecole de Versailles et qui a suivi les enseignements du CNERP) a travaillé au Cemagref de 1973 à 1985 (ou 1987 ?). Il a, par la suite, conduit l’insertion paysagère de l’autoroute de Maurienne et réalisé des terrains de golf exemplaires ( Corrençon, col Bayard,….)

Ont également participé à ces travaux : Jean Mounier (ingénieur paysagiste), P. Charretton (IGREF), Marie-Pierre Bazan et Anne-Lyse Comparet, B. Gadrat (tous les trois paysagistes DPLG diplômés de Versailles).

Sortant volontairement des bureaux, la recherche, conduite par notre équipe, s’est appuyée sur le traitement de cas concrets exemplairesfaisant office de laboratoires de terrain et de supports d’action de sensibilisation et de médiation grandeur nature. Elle a permis de développer un éventail de méthodologies originales d’analyse des caractéristiques d’ambiances des paysages. Ces méthodologies ont été enseignées dans des pays étrangers ( Grande-Bretagne, Allemagne, Belgique …)

Ce sont plus de 120 exemples qui ont été traités à des échelles diverses et dans des contextes géographiques et sociaux très divers. Et cela va du plan intercommunal de paysage à la charte des parcs naturels régionaux, de la valorisation de sites d’exception à l’amélioration du paysage quotidien, de la prise en compte des valeurs paysagères en gestion forestière à l’aménagement de la montagne et à la réhabilitation des rivières. Ces exemples ont été traités en France comme à l’étranger (Suisse, Belgique,…). Les chercheurs sont revenus sur place une dizaine d’années après pour constater l’évolution du paysage à la suite de leur intervention.

Cette recherche-expérimentation a été mise au service d’une meilleure prise en compte des données qualitatives dans l’aménagement du territoire en souhaitant une gestion volontaire de l’espace-cadre de vie pour en éviter la banalisation et pour promouvoir des paysages de qualité dans une modernité respectueuse de leur identité territoriale.

L’équipe a notamment développé des approches globales associant des données écologiques à des données perceptives. Elle a ajusté une méthodologie de médiationsociale pour l’ajustement de projets collectifs de gestion de l’espace utilisant des simulations visuelles (scénarios d’évolution probable), des estimations économiques de la valeur paysagère (économétrie). Elle travaillé avec des équipes françaises et étrangères sur l’étude  des mécanismes de la perception visuelle (oculométrie,….)…..

Meylan,le 22/04/2019                                               

Bernard Fischesser

L’enseignement d’Yves Luginbühl

Retour

Chronique de mes enseignements du paysage

Yves Luginbühl

Directeur de recherche émérite au CNRS

A priori, je n’avais pas de prédilection pour l’enseignement. C’est un peu forcé par ma situation au retour de mon séjour en Espagne, en 1982, à la Casa de Velázquez que j’ai dû m’y engager, car je suis resté quelques mois au chômage. J’ai finalement trouvé du travail dans un bureau d’étude, la SEGESA, Société d’Etudes Géographiques, Economiques et Sociologiques Appliquées. Ce bureau d’études m’a confié quelques études et recherches, dont une recherche sur les représentations sociales des paysages dans le Boischaut, région de l’Indre, où George Sand a vécu, à Nohant-Vic. J’y ai réalisé 68 entretiens semi-directifs auprès des habitants et surtout des agriculteurs pour saisir leur vision du paysage. C’est dans ce bureau d’études que j’ai rencontré Nicole Mathieu, directrice de recherche au CNRS, qui m’a demandé si je souhaitais enseigner dans un institut privé, l’Institut des Hautes Etudes de Droit Rural et d’Economie Agricole. Comme je n’avais pas de salaire élevé, j’ai accepté et j’ai préparé mes cours sur l’espace rural et sa géographie.

Le premier cours fut une épreuve, parce que je ne savais pas vraiment m’exprimer en public, mais finalement, tout s’est bien passé et j’ai institué, sur le conseil de Nicole Mathieu, un exercice consistant à étudier un canton français pour en faire l’analyse géographique et en montrer les évolutions. Les étudiants y consacraient 6 mois environ, par binôme, et devaient me restituer un mémoire d’une centaine de pages que j’ai dû corriger.

Dans la même période, je fus contacté par un organisme de formation professionnelle, le CREPAUC, qui souhaitait m’embaucher pour former à l’aménagement du territoire des géomètres. Il s’agissait de séquences de formation de 2 à 3 jours avec un exercice d’aménagement sur un territoire réel, mais qui n’était qu’expérimental. Ce fut une expérience enrichissante, même si je n’étais pas toujours à l’aise avec ces géomètres qui avaient déjà une trajectoire professionnelle. Je me débrouillais comme je pouvais, et je n’étais pas seul pendant les séances de formation ; il y avait aussi un urbaniste et l’animatrice qui m’avait recruté.

Après 2 années de travail dans le bureau d’études SEGESA et un autre (GEM), ainsi que ces deux activités d’enseignement, en 1984, je suis recruté au CNRS en tant que chargé de recherche seconde classe, au laboratoire STRATES dirigé par Nicole Mathieu ; c’est d’ailleurs grâce à elle que j’ai été recruté au CNRS, et grâce à d’autres chercheurs, comme Gilles Sauter et Jean Malaurie qui siégeaient au jury. D’une certaine manière, ce fut une chance pour moi, car je ne connaissais que très mal le milieu de la recherche.

C’est à partir de ce moment que je me suis investi davantage dans l’enseignement et notamment à l’Université de Paris1 Panthéon Sorbonne, dans un DEA, “Organisation et Dynamiques des Espaces” où intervenaient des chercheurs du laboratoire STRATES, dont Nicole Mathieu. Ce DEA n’était pas spécialisé sur le paysage, mais j’ai fait plusieurs interventions devant les étudiants et les chercheurs sur diverses recherches que j’avais réalisées et en particulier sur les méthodes d’enquête. Je me souviens avoir fait un exposé sur l’usage des photographies dans les entretiens : l’une de mes recherches dans le Boischaut, dans le département de l’Indre, m’avait permis d’expérimenter cet usage des photos. Il s’agissait de clichés que j’avais pris moi-même sur place, des photos de paysage montrant l’évolution du bocage depuis un bocage dense à un bocage déstructuré par les remembrements. Or, lors des 7 premiers entretiens, les personnes interrogées, habitants et surtout agriculteurs me répondaient que ce paysage n’était pas le leur. Lors du huitième entretien, la personne me demanda si j’avais d’autres photographies à proposer ; j’en avait en effet d’autres et je lui montrai : quelle ne fut pas ma surprise lorsque cette personne désigna une photo d’un paysage qui n’était pas du tout un bocage, mais une apparente forêt : j’avais pris cette photo depuis une colline et l’on ne voyait que les cimes des arbres et pas du tout les parcelles, d’où cette apparence de forêt ; depuis ce jour, je remplaçais une photo par celle-ci et toutes les personnes suivantes choisissaient ce cliché pour me dire que c’était bien chez eux, leur paysage ; alors, pourquoi cette photo ? En fait, celle-ci correspondait à l’idée qu’ils se faisaient du paysage de leur région, qui, pour elles, n’était pas un bocage ; le bocage, c’est en Normandie, en Vendée, mais pas dans le Boischaut ; ici, ce sont des arbres et des bouchures, terme utilisé pour désigner les haies. En outre, ce paysage correspondait à une description du paysage local par George Sand au 19ème siècle ; et les habitants s’y étaient retrouvés ; l’un d’entre eux me raconta que le général Montgomery, arrivant dans la région, s’arrêta sur une éminence d’où il pouvait voir le paysage qu’il décrivit comme une forêt.

Lors des séances du DEA, je fus parfois pris à parti par des collègues qui ne comprenaient pas toujours ma spécialisation sur le paysage : pour eux, le paysage était une notion bourgeoise, conservatrice, sans vision globale et dépassée. Un exposé que je fis sur les Atlas de paysages déchaîna un torrent de critiques, parce qu’à leurs yeux, je pensais avoir trouvé une méthode d’identification des paysage infaillible ; ce qui me conduisit à réfléchir et à modifier la méthode et à l’améliorer. Je pense que ce qui troublait les chercheurs de mon laboratoire, c’est que le paysage était donc une notion un peu ringarde, alors que pour moi-même, le paysage était le cadre de la vie quotidienne. En tout cas, mes interventions furent organisées selon 12 séances de 3 heures, de 1992 à 2003.

Dans la même période, je fus contacté par une collègue de l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles pour y donner un cours que le paysage rural. Ce cours porta sur l’histoire du paysage européen et de ses représentations sociales (30 heures par an pendant presque 20 ans) ; j’y ai introduit un module sur l’analyse de l’évolution du paysage d’un canton français à l’aide des données écologiques et socio-économiques, comme à l’IHEDREA. Cet exercice a recueilli de nombreuses critiques de la part des professeurs du projet de paysage, car il n’était pas dans la ligne sacrée du projet de paysage. Mais j’ai tenu bon et le module a continué pendant 20 ans, malgré les observations défavorables des professeurs de projet. Un peu plus tard, j’ai reçu le soutien d’une sociologue de l’ENSP, Monique Toublanc qui venait d’être recrutée, en provenance de l’INHP, Institut National d’Horticulture et du Paysage d’Angers. Je lui suis très reconnaissant de m’avoir aidé à prolonger cet exercice dans le temps et d’ailleurs, c’est elle qui a repris ce module lorsque j’ai abandonné mon enseignement à l’ENSP alors que je venais de prendre ma retraite.

Titre d’un cours réalisé à l’ENSP

Dans les années 1980, j’ai également assuré un enseignement à l’Ecole d’Architecture de Versailles. Il s’agissait d’un Certificat d’Etudes Approfondies “Paysage” avec 6 heures de cours. Dans la même période, je fus sollicité par l’Ecole Nationale de Formation Agricole de Toulouse avec 2 cycles de formation au paysage des enseignants de géographie.

Cours réalisé à l’ENSP et l’Ecole d’Architecture de Versailles

En 1979 j’ai aussi assuré un cours sur le paysage à l’Ecole d’Architecture de Nanterre dans le cadre de l’obtention du diplôme d’architecte.

Toujours dans la même période, j’ai été sollicité par l’Ecole Nationale d’Ingénieurs de Techniques Horticoles et du Paysage (ENITHP) pour un cours sur l’histoire du paysage et de ses représentations sociales qui a duré quelques mois. Puis par le Conservatoire des jardins, de la nature et des paysages de Chaumont-sur-Loire et l’Université de Tours, au sein du DESS aménagement et paysage, pour un cours magistral de 12 H de 1993 à 2002. En 2002, j’ai assuré deux conférences sur le paysage à l’Ecole d’Arts plastiques Camondo, à Paris.

De 1997 à 2005, ce fut un cours important à l’Université d’Angers : dans le cadre d’un Diplôme universitaire de géographie du paysage, j’ai enseigné un module consistant en des cours théoriques et un exercice thématique comportant l’analyse d’un territoire le plus souvent rural réalisé par de jeunes professeurs de lycées agricoles en formation, en termes d’évolution d’un paysage ; il s’agissait de 12 heures annuelles. J’ai dû évaluer les mémoires des étudiants qui faisaient environ 100 pages et leur rendre un corrigé annoté et une note finale. Ce fut une bonne expérience, car ces futurs professeurs de lycées agricoles étaient sérieux, posaient toujours de bonnes questions pendant les cours.

De 2005 à 2013, j’enseignais à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture et du Paysage de Bordeaux, dans un séminaire de troisième année qui durait 6 heures ; dans cette école, dont je fus le président du Conseil Scientifique, j’ai donné des cours sur les représentations sociales des paysages et sur l’évolution de ces représentations. Je dois dire que les étudiants étaient plutôt assidus, posaient des questions pertinentes ; ce n’était pas comme à l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles où les étudiants arrivaient tardivement au cours, les premiers vers 9h30 alors que le cours commençait à 9h, les derniers vers 10h30, se plaçaient au fond de la salle, et travaillaient sur leur ordinateur ou regardaient leur téléphone mobile. C’était exaspérant, seuls ou plutôt seules 4 ou 5 étudiantes suivaient le cours et posaient parfois posaient quelques questions. Je pense que les étudiants étaient encouragés par certains professeurs du projet de paysage qui estimaient que les connaissances ne servaient à rien et que tout sortait du génial cerveau des concepteurs ; c’était une manière de pouvoir contrôler les étudiants en leur laissant croire qu’ils étaient des génies. Je n’en crois rien, il n’y a qu’à voir comment Picasso a réalisé sa carrière de grand peintre en travaillant ardemment sur les peintres qui l’avaient précédé, comme Velázquez notamment. Il était un bourreau de travail, avalait toutes les connaissances sur la peinture et n’a pas inventé le cubisme avec d’autres peintres uniquement grâce à son cerveau surdimensionné.

Deux cours que j’ai enseignés à l’ENSP de Versailles

De 1996 à 2000, j’ai enseigné dans un DEA cohabilité entre les Universités de Paris 1 Panthéon Sorbonne et de Paris 10 Nanterre : “Sciences sociales, sociétés rurales” ; il s’agissait d’un séminaire sur les problèmes d’environnement qui consista en 8 séances de 3 heures. Ce DEA était associé au laboratoire LADYSS dont j’étais alors membre puis directeur.

Entre 1992 et 1997, je fus contacté par Bernard Lassus, plasticien, que j’avais connu au CNERP et qui avait créé le DEA “Jardins, paysages, territoires”, cohabilité entre l’Ecole d’Architecture de Paris-La Villette et l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), où enseignaient alors Augustin Berque, Alain Roger, Pierre Donadieu, Bernard Kalaora et Lucien Chabason, notamment. Ce DEA avait été créé à la suite d’un colloque au Centre Georges Pompidou, à Beaubourg, qui avait donné lieu à un numéro spécial de la revue « Le Débat », intitulé « Au-delà du paysage moderne. » J’avais d’ailleurs assisté à ce colloque. En fait, la création de ce DEA était la conséquence du départ de Bernard Lassus de l’ENSP de Versailles où il était professeur et était entré en conflit avec Michel Corajoud également professeur. Bernard Lassus souhaitait développer la recherche sur le paysage et c’est pourquoi il pensait qu’il fallait former des étudiants à cette recherche. J’y ai enseigné pour quelques séances au début surtout sur le paysage rural, puis Bernard Lassus m’appela un jour de 1998 pour me rencontrer.

Lors de notre entretien, il m’annonça qu’il devait prendre sa retraite et avait besoin d’un successeur. Il me demanda si je souhaitais prendre sa suite. Je dois dire que j’étais très ennuyé, pour plusieurs raisons : je dirigeais alors le laboratoire LADYSS, Unité Mixte de Recherche (UMR) cohabilitée par le CNRS et les Universités de Paris 10, 8 et 1 qui me donnait un travail extrêmement prenant. Le laboratoire comportait environ 50 chercheurs et enseignants chercheurs et de nombreux doctorants. En outre, je venais d’être nommé au Comité National de la Recherche Scientifique, à la section géographie et architecture, organe qui évalue les chercheurs et les laboratoires équivalents, ce qui représentait une énorme tache. J’exposais ces problèmes à Bernard Lassus qui insista et je me suis donc retrouvé directeur du DEA « Jardins, Paysages, Territoires », de mars 1999 à 2003. Les professeurs étaient presque les mêmes qu’au début, c’est-à-dire Alain Roger, philosophe de l’esthétique, Augustin Berque, Augustin BERQUE, géographe, professeur de géographie à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Pierre Donadieu, agronome et géographe, Pascal Aubry, Paysagiste DPLG, chargé de cours à l’Ecole d’Architecture de Paris La Villette et Arnaud Laffage, Plasticien paysagiste, maître assistant à l’Ecole d’Architecture de Paris La Villette, Jean-Pierre Le Dantec, historien et ingénieur de l’Ecole Centrale de Paris, Professeur des Ecoles d’Architecture.

Des Séminaires optionnels comprenaient : Philippe Güttinger, juriste et Maître de Conférences à l’Université de Paris X, chargé de cours à l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles, Frédéric Pousin, Architecte, Directeur de recherche au CNRS, Philippe Descola, Anthropologue, Directeur d’étude à l’EHESS, Jean-Marc Besse, Philosophe, Chargé de recherche au CNRS, Jacques Leenhardt, Sociologue, Directeur d’étude à l’EHESS.

Deux exemples de cours que j’ai réalisés au DEA « Jardins, Paysages, Territoires »

Ce fut un énorme travail, car il fallait organiser les emplois du temps des professeurs, examiner les candidatures des étudiants (entre 30 et 35 selon les promotions) qui venaient de plusieurs pays, comme la Chine, le Japon, l’Italie notamment, puis auditionner ceux qui avaient été choisis lors de l’examen de leur dossier ; il était nécessaire d’évaluer la connaissance de la langue française pour les étudiants étrangers. Il fallait également organiser deux journées de séminaire commun avec les professeurs, suivre la rédaction de la lettre du DEA et les mémoires des étudiants et bien évidemment faire cours. Il s’agissait de 8 séances de 3 heures pendant une année. Au début, j’exposais aux étudiants les résultats de mes propres recherches sur le paysage, mais je m’aperçus rapidement qu’ils manquaient cruellement de méthode ; j’ai alors mis en place un enseignement davantage centré sur la méthodologie de recherche, la définition de la problématique, des hypothèses, du programme de travail et des méthodes d’enquêtes, de leur exploitation. Dans cet objectif, je mis à contribution mes propres recherches comme des exemples de mise en œuvre. Je pense que ces cours de méthodologie ont porté leurs fruits, peut-être pas pour tous les étudiants, mais en tout cas pour certains d’entre eux.

Je pus m’en apercevoir lors du séminaire annuel pendant lequel les étudiants exposaient leur mémoire de DEA ; ce séminaire avait pour but de faire exposer leur travail aux étudiants et d’évaluer leurs capacités de s’exprimer en public, de maîtriser la langue française et leurs méthodes de recherche. C’est à la suite du séminaire que nous décidions des étudiants qui pourraient réaliser une thèse. J’ai d’ailleurs pu inscrire quelques-uns d’entre eux sous ma direction à l’Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne, en géographie.

J’enseignais également à l’Institut National d’Horticulture d’Angers (Agrocampus Ouest depuis 2008), lors d’un séminaire de seconde année (3 heures) depuis 2005. Et dans la même période à l’Ecole Spéciale d’Art des Jardins de Paris, où je donnais 3 conférences en 2008.

Avec la réforme de l’enseignement supérieur, dite de « Bologne » (à l’échelle européenne), je participais à trois masters, depuis 2003 :

Le Master « Géographie de l’environnement », Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne, cours magistraux sur le paysage (20 heures au début, 4 heures en 2008). Ce master faisait suite au DEA « Jardins, Paysages, Territoires » (JPT) que j’avais réussi à faire cohabiliter par l’Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne ; en effet, à l’origine cohabilité par l’EHESS, j’avais eu un entretien avec la Directrice des Etudes de cette institution qui m’avait convoqué dans son bureau en présence du président. Elle m’avait dit que Bernard Lassus avait l’intention d’instaurer une discipline du paysage ; pour elle, il n’en était pas question, les disciplines existantes, la géographie, la sociologie, l’anthropologie, etc., se suffisaient à elles-mêmes et en conséquence, avec l’accord du président de l’EHESS, elle mit fin à la l’accord passé avec l’Ecole d’Architecture de Paris La Villette ; c’est pourquoi je dus chercher une autre institution universitaire et c’est donc Paris 1 qui a accepté le DEA JPT.

Le Master recherche et professionnel : « Géographie de l’environnement », Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne, avec des séminaires de 3 heures sur le paysage.

Enfin, le Master recherche et professionnel : « Théorie et démarche du Projet de Paysage », à l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles et l’Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne, où je donnais 21 heures de cours lors des séminaires sur le paysage. En fait, ce dernier master était la continuité du précédent.

Tous ces enseignements m’ont accaparé longtemps et je donnais dans la période de 1998 à 2008 environ 120 heures de cours par an, ce qui équivalait au service d’un professeur d’université alors que j’étais directeur de recherche au CNRS.

En outre, j’ai dirigé des thèses à l’Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne au nombre de 13 soutenues, et participé à 36 jurys de thèses. J’ai aussi encadré des mémoires, ceux du DEA JPT, des diplômes de fin d’études de l’Institut des Hautes Etudes de Droit Rural et d’Economie Agraire, des diplômes DPLG de paysagiste à l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles et des maîtrises à l’Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne  (8 maîtrises soutenues), ainsi que des mémoires de DEA à l’Université de Paris 1 (30 mémoires soutenus), et des mémoires de masters (Université de Paris 1 et Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles).

Je dois dire que cette expérience d’enseignement a contribué à structurer ma pensée de la recherche, à aider des étudiants, souvent étrangers en difficulté dans leur pays d’origine, dont une étudiante brésilienne et une vénézuélienne qui parlaient mal le français et que j’ai accompagnées lors de la réalisation de leur thèse dont j’ai dû corriger les fautes d’expression. L’étudiante brésilienne m’en a été reconnaissante puisqu’elle m’a invité deux fois au Brésil, dans l’Etat du Minas Gerais et dans l’Etat d’Espiritu Santo pour des conférences et des colloques. Mais je retiens surtout de ces divers enseignements une qualité essentielle : celle d’être parfaitement à l’aise lors de conférences et de pouvoir m’exprimer facilement devant n’importe quel public. Ainsi en a-t-il été lors des ateliers de la Convention Européenne du Paysage où j’ai souvent prononcé des conférences devant les représentants de 43 pays d’Europe. En même temps, ces enseignements m’ont permis de valoriser mes recherches et de les faire connaître à un public d’étudiants de nombreux pays, ce qui sans doute leur apportait des connaissances et des méthodes de recherche, un apprentissage de la réflexion théorique et pratique. Je souhaite ardemment que mon apport leur a été profitable.

L’enseignement de Pierre Dauvergne

Retour

Pierre Dauvergne, formateur au paysage d’aménagement

 Dauvergne, mars 2019

 

Des formations initiales : à l’ENSH – SPAJ, à l’ENSP, dans les universités, les grandes écoles, des formations professionnelles, le CNERP, des formations continues, de l’information et de la sensibilisation :

De 1967 à 1974, à la Section du Paysage et de l’Art des Jardins (SPAJ) de l’École Nationale Supérieure d’Horticulture (ENSH).

Puis, de 1976 à 1984 à l’École Nationale Supérieure du Paysage (ENSP).


De 1967 à 1974 à l’ENSH-SPAJ

1967 – 1968 : Je suis assistant de Bernard LASSUS – cours d’études visuelles. En 1968, après la démission de l’équipe pédagogique, la grève des élèves, la création et les interventions du Groupe d’Étude et de Recherche du Paysage (GERP), l’immobilisme de la Tutelle, une nouvelle équipe pédagogique se constitue, afin de prendre en charge les promotions présentes à l’école…

De 1969 à 1974, cette équipe rassemble en fait des « militants » pour défendre la SPAJ et les étudiants recrutés. Elle fonctionne sans véritable mandat de l’administration, mais elle est plus ou moins soutenue, car la Direction souhaitait éviter de nouveaux soubresauts des étudiants.

L’équipe constituée par cooptation rassemble Michel VIOLLET, secrétaire général de la SPAJ (jusqu’en 1971), Jacques SIMON, moi-même, et à partir de 1972, Michel CORAJOUD. Par ailleurs, des enseignants de l’ENSH poursuivent leur cours. Interviennent également des conférenciers. Cette équipe travaille quasiment en autonomie, construit et expérimente une nouvelle pédagogie avec les étudiants. Dans ce cadre, je reprends alors, avec l’accord de Bernard LASSUS, son cours d'”études visuelles”, et certains de ses exercices plastiques, tout en conduisant des exercices pédagogiques métissés avec les éléments sous jacents aux apparences, que sont les facteurs écologiques, géographiques, économiques, et sociaux. Au cours de cette période, j’exploite mes activités principales déployées successivement au sein du STCAU (1967 – 1969), du GERP (1967 – 1970), et de l’OREALM (de 1969 à 1974).

En 1969, l’OREALM me détache à la SPAJ, à raison d’une demie journée par semaine.

Parmi les exercices menés, je citerai en premier, celui de 1972 avec les deux promotions réunies. L’objectif était d’élaborer un plan de paysage pour l’avenir de la clairière de la Commune de LOURY, dans le Loiret, afin de déterminer les grandes orientations du futur Plan d’Occupation des Sols (POS).

Ce travail a donné lieu à une présentation en Mairie sous la forme d’une exposition publique des travaux durant 15 jours, et une présentation par les étudiants devant un jury constitué du Conseil Municipal au complet, du curé, de l’architecte-urbaniste du Service Régional de l’Equipement. ! Ce projet était prétexte à la connaissance de la nouvelle planification territoriale : les SDAU, PAR et POS. Voir le compte rendu de l’exposé du 3 juillet 1972 à l’UER Sciences d’Orléans – La Source, de Pierre CHABRIER de la SAULNIERE, Maire de Loury « Recherches sur l’aménagement des communes rurales” dans le cadre du congrès commémorant le centenaire de la Fondation de l’Association Française pour l’Avancement des Sciences (AFAS). Voir aussi en page 20 de « Le Courrier du CNRS » – N° 24 – 1977, l’article de, Pierre CHABRIER – “Réflexions – Pour un aménagement rationnel et humain du territoire rural”.

A Loury : en haut à droite, le Conseil Municipal, en bas à gauche, le curé.
Clichés d’Alain Marguerit, l’un des étudiants.

Autre exercice, la simulation théorique des apparences successives d’un versant forestier, selon la nature du foncier, l’âge et la nature des peuplements, … exercice permettant d’aborder la connaissance de la forêt, de l’économie et des organisations forestières, avec des interventions ponctuelles d’experts, dont Tristan PAULY, Igref, responsable du centre de gestion de l’ONF à Versailles. Cet exercice sera repris plus tard, en 1977, lors d’une session de formation continue de l’ENGREF à Charleville-Mézières dans les Ardennes (voir dans les actions de formation continue.

Autre exercice en 1972 : le réaménagement d’une sablière en fin d’exploitation en forêt domaniale de Saint-Germain-en-Laye. Le projet devait être justifié par l’évaluation de la demande en loisirs du territoire au sens large. Le centre de gestion de l’ONF à Versailles est encore intervenu. Les extraits ci-après de l’un des projets rendu correspondent à l’interprétation de la méthode de Kevin LYNCH (« L’image de la cité » – Edit. Dunod – Coll. Aspects de l’urbanisme – 1969).

 

Extraits d’un travail d’étudiant : carte des zones de perception et légende des symboles graphiques.

Enfin, en 1974 des projets sur des espaces habités se sont déroulés en Ville Nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines sur les communes de Guyancourt, et d’Elancourt. Dans les deux cas, il s’agissait d’inventorier les usages des espaces aménagés, notamment à partir des traces au sol, puis de faire des propositions d’amélioration. A une autre échelle, c’est le développement urbain de la ville de Chevreuse et ses incidences sur la vallée, qui ont été réfléchis.

Le quartier d’Elancourt-Maurepas – Ville Nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines.


De 1976 à 1984, enseignant à l’ENSP. (Création de l’ENSP en 1975) :

Durant le CNERP, j’ai participé aux enseignements de la SPAJ, puis de l’ENSP. Après la fermeture du CNERP, en 1979, je suis mis à disposition de l’ENSP à mi-temps, de 1979 à 1981, puis à temps plein jusqu’à fin 1984 par le Ministère de l’Equipement et du logement (j’étais au Service Central de l’Urbanisme – STU), pour développer un enseignement du paysage envers l’aménagement et l’urbanisme. C’était une contribution du Ministère au fonctionnement de l’école. Evidemment, je participe à de nombreuses réunions pour la coordination des enseignements, en particulier entre les ateliers et les départements, et la définition du projet pédagogique de l’école. J’ai été membre du Conseil d’Administration, Vice-Président, avec un intérim long de la Présidence, puis Président du CA jusqu’à la Présidence d’Éric ORSENA. A partir, du début de 1985, je poursuis ma carrière dans une grande collectivité territoriale, le Conseil Général du Val de Marne.

1978 – Fondation du département des Sciences humaines :

Mon implication dans l’enseignement diffère très sensiblement de celui de la SPAJ. En effet, l’ENSP est structurée autour de trois ateliers de projet (Michel CORAJOUD, Bernard LASSUS, et Allain PROVOST), ramenés à deux par la suite (Atelier Charles-Henry DUFRESNY avec Bernard LASSUS, et l’Atelier LE NÔTRE, avec Michel CORAJOUD,) et cinq Départements, dont celui des Sciences Humaines. Les ateliers disposent de près de la moitié des heures. Ainsi, les Départements, pour assurer l’acquisition des connaissances avaient un temps pédagogique partagé et morcelé. L’articulation des départements avec les Ateliers autour de projets s’est avérée très difficile.

– Création et développement des « Ateliers Régionaux de Paysage ».

Il s’agissait, en particulier de la reproduction d’une pédagogie du CNERP confrontant les étudiants à des territoires concrets. Comme pour le CNERP, c’était également la possibilité de trouver des compléments de financements.,

– Responsable du département des sciences humaines, mais aussi, suivi de diplômes, et pédagogie du projet de paysage (participation à des ateliers avec Michel CORAJOUD)

En 1979, dans la plaquette du cercle des élèves de l’ENSSH -ENSP, je publie un long article « plaidoyer » pour la prise en compte du Paysage dans l’aménagement et l’urbanisme, et les conséquences pour la conduite d’un enseignement, en s’appuyant sur les expériences pédagogiques menées depuis les années 70. (C’est un article, qui conserve toute son actualité, voir à la fin du « chapitre IV. Quel enseignement ? ») :

« L’analyse d’un espace est prétexte à l’acquisition de connaissances théoriques, et dans cette mesure, aide à l’articulation des cours et des travaux d’atelier. L’analyse de l’espace n’est jamais neutre, elle est toujours orientée en fonction d’un contexte. Le choix de terrains réels est essentiel à ce niveau-là.
Le paysagiste, dans sa pratique professionnelle, ne travaille pas seul. Il a des interlocuteurs, qu’il doit connaître, convaincre. Les terrains réels permettent la confrontation avec ces interlocuteurs.
L’étudiant doit alors mener son travail avec méthode pour atteindre ces objectifs et se faire comprendre à la fin de son travail. Il doit pour cela sélectionner les informations et les données pour les interpréter. Les travaux nécessitent alors, et naturellement, l’intervention d’enseignants couvrant des matières théoriques et techniques. Certaines phases du travail peuvent être menées par plusieurs enseignants.
Les terrains réels permettent alors un travail en équipe d’enseignants. De ces projets, s’ils débouchent au prochain cursus pédagogique, des travaux en équipe d’enseignants sur un même terrain seront assurés. Dans cette mesure, on peut penser, que les étudiants seront mieux préparés à affronter les problèmes d’aménagement. L’enseignement doit être attentif à la demande sociale et ne doit pas se contenter de la suivre, mais aussi dans toute la mesure du possible la précéder. »

Dans les années 1980, animation d’un cycle de conférences – débats mobilisant les enseignants principaux de l’école, dont. Michel CORAJOUD, qui invite Henri GAUDIN, architecte : « Orées, ou la topologie des marges », Moi-même, Jean François REVERT, architecte urbaniste : « Paysage et structures décentralisées », et Allain PROVOST John WHALLEY, paysagiste – architecte britannique : « Jardins anglais du XXème siècle ». Pour des raisons matérielles, ce cycle n’a pas été poursuivi.

Membre de la direction de l’école de 1981 à 1984.

1981 – ATELIER “PERCEPTION ET ANALYSE DU PAYSAGE” :

Cet atelier a permis de conduire plusieurs exercices d’études sensorielles de cheminements, ou d’espaces dans le quartier environnant l’école, autant de prétextes à l’acquisition de connaissances sur les mécanismes de la perception. Le cours « Etudes visuelles » de Bernard LASSUS est encore exploité. Voir en particulier deux documents réalisés par des conférenciers : Pierre MARIETAN et Jean-Marie RAPIN, « environnement sonore et aménagement de l’espace », et Madeleine LOUYS, auteur de décors et costumes de théâtre, « Scénographie et espace ».

ATELIER VALLEE DE LA MAULDRE :

Toujours en 1981, cet exercice portait sur une vallée confrontée à une urbanisation diffuse, et à des signes de déprise agricole. Ce terrain a permis de présenter les outils de la planification territoriale en France, le recours à la prospective et à la technique des scénarios, en partant de l’exemple de la Loire Moyenne (OREALM). Voir le document « Prospective et paysage – atelier vallée de la Mauldre ». Il a aussi, fait important, induit la participation d’autres enseignants aux travaux des étudiants (Michel CORAJOUD, pour l’Atelier Le Nôtre, Philippe MAYNIE du département des sciences humaines, et Marc RUMELHART, du département du milieu). Cet exercice a été difficile à conduire dans un temps pédagogique trop court. Cependant, il fut, je crois, le premier travail transversal entre enseignants de l’ENSP … une première !

Cette question a agité nombre de réunions des enseignants, d’abord sur la question de la répartition des heures d’enseignement entre les Ateliers et les Départements, sachant que chacun estimait, que la répartition lui était défaroble, et que pour d’autres, les heures des Départements constituaient un réservoir où piocher ! notamment au moment des rendus des projets d’atelier, les fameuses « charrettes ». Il en était de même pour les Ateliers. Dans ce contexte de frustration, la construction d’équipes pédagogiques pluri disciplinaires était vaine. Plus étonnant, a été l’impossibilité d’articuler et d’organiser les pédagogies des ateliers. L’administration, faible …, a demandé alors aux étudiants de se positionner pour tel ou tel atelier. Un comble ! Il arriva ce qui devait arriver, l’un des ateliers, en l’occurrence l’Atelier Le Nôtre ramassa largement la mise, ce qui n’a rien arrangé dans le climat délétère de cette période. Des étudiants ont refusé de participer à ce marchandage, et ont suivi les deux Ateliers simultanément.

Moi-même, participant aux réunions dites pédagogiques, connaissant trop bien Bernard LASSUS et Michel CORAJOUD, les estimant chacun autant, j’agissais, avec Roger BELLEC, pour que les points de vue se rapprochent, que les deux pédagogies, toute les deux respectables, puissent se valoriser, plutôt que s’opposer.

En prolongement de l’atelier “Vallée de la Mauldre”, une recherche a été menée en 1982 par un groupe de 9 enseignants appartenant à l’un des Ateliers de projet et à plusieurs Départements sur le thème de “la démarche de projet”. C’était une réponse à un programme de recherches lancé par la Direction de l’Urbanisme et du Paysage (DUP). Voir l’article « la démarche de projet – ENSP » parue dans le N° 18-19 spécial « Des paysages » des Annales de la recherche urbaine Edit Dunod. 1983. Ce travail, animé par Philippe MAYNIE, inhabituel au sein des enseignants fut laborieux. Il ouvrait des perspectives possibles.

 

En 1982 – 1983 – Le Département du milieu humain est créée et se met en place.

J’en assure la coordination. La plupart des enseignants et conférenciers poursuivront leur enseignement durant les années suivantes. – voir Doc. « 1982-1983 – Département du milieu humain », dénommé en 1984, Département des Sciences Sociales et de l’l’homme. Il présente les enseignants intervenants sur les quatre années du département, principalement en 3ème année. 292 heures sont réparties entre 13 enseignants et conférenciers, dont deux de l’ENSH, Jean CARREL, juriste, et Philippe MAYNIE, ingénieur agronome, chercheur à l’INRA. Autres intervenants : Robert BALLION, sociologue, chercheur au laboratoire d’économétrie de l’Ecole Polytechnique, Yves BURGEL, géographe, professeur à l’Université Paris X, responsable du laboratoire de géographie urbaine, Marie-Elisabeth CHASSAGNE, chercheuse au CESTA et au laboratoire d’économétrie de l’Ecole Polytechnique, Jacques CLOAREC, sociologue au laboratoire de sociologie rurale de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Simone HOOG, Conservatrice au Château de Versailles, Maurice IMBERT, sociologue au Centre d’Ethnologie Sociale et de Psychosociologie, Jacques JOLY, géographe, professeur à l’ Université de Grenoble et à l’Institut des Sciences Politiques de Paris, Alain SALLEZ, économiste urbain, professeur à l’ENPC et à l’ESSEC, Christiane VAILLANT, géographe-urbaniste, à l’Atelier d’Etudes sur l’Environnement (ATEN), enfin, Yannick YOTTE, sociologue, professeur à l’Université Paris I.

En préambule du document les objectifs pédagogiques du Département sont énoncés comme suit :

« Les objectifs de l’ENSP sont de former des paysagistes capables de répondre à des attentes variées, concernant principalement la maîtrise d’œuvre et les missions de conseil.
Les objectifs du département du milieu humain s’attachent plus particulièrement à préparer le paysagiste à comprendre et à analyser le monde environnant, à lui permettre de se situer par rapport aux phénomènes socio-économiques contemporains, afin qu’ils soient en mesure de traiter les demandes multiples auxquelles il aura à faire face dans sa pratique professionnelle.
En effet, les pratiques s’inscrivent toujours sur un espace concret. Celui-ci à une histoire et est en mouvement. Cette dynamique est à considérer dans l’élaboration de projets.
Par ailleurs, l’un des objectifs sera d’attirer l’attention du paysagiste sur le fait, qu’il n’est pas seul à porter un regard et un jugement sur l’espace.
Les enseignements permettront au paysagiste de l’aider à formuler et à fonder ses hypothèses de travail, de repérer les divers acteurs impliqués et concernés par l’intervention paysagère envisagée, de négocier et d’élaborer avec eux les propositions et le projet. Enfin, réussir une intervention paysagère, c’est aussi prendre en considération les conditions de sa production et de sa gestion, c’est-à-dire les mécanismes et forces qui sous-tendent les apparences des espaces et les logiques des acteurs qui les développent. ….
Par ailleurs, il est envisagé que la formation se développe par articulation avec les ateliers à propos d’exercices décentralisés expérimentaux. ».

Sur ce dernier aspect, un atelier a été notamment mené en ville nouvelle du Vaudreuil, en 2ème année de l’Atelier Le Nôtre, grâce à un « prêt d’heures ».

En 1983, au titre de l’ENSP, et de la FFP, je suis nommé expert à la Commission de Concertation pour le TGV Atlantique, dite “Commission FOUGERE » (du nom de son Président, Conseiller d’Etat). Cette Commission relevait du Premier Ministre, et des Ministères de l’Environnement, et des Transports. Elle était composée de Louis FOUGERE, Conseiller d’Etat, de MM BEAUPETIT, Sénateur, BELORGEY, Député, BOITEL, Préfet hors cadre, Vincent LABEYRIE, Professeur à l’université de Pau, et des Pays de l’Adour, MENET, Président de la commission environnement de la FNSEA. Les travaux de cette commission ont servi de support pédagogique pour aborder la loi sur la protection de la nature et les « dossiers d’impact » appliqués ici aux infrastructures linéaires de transport. Un document a été remis aux étudiants : « 1983 – DAUVERGNE (Pierre) – “Paysage et infrastructures linéaires – Cas du TGV – Note de réflexion”. Cette note reprend les réflexions menées au sein du CNERP à propos des lignes électriques à très haute tension, et pour l’aménagement hydraulique du site du Vaudreuil.

Les étudiants ont pu consulter l’ensemble des rapports de la commission dont, DAUVERGNE (Pierre) « paysage et infrastructures linéaires – cas du TGV – note de réflexion » – ENSP – 1983, DAUVERGNE (Pierre) « Bilan des impacts sur l’environnement du TGV Sud-est – Paysage » – Constitue l’annexe 2 du rapport de la commission Fougère. – ENSP – 1983, « Le TGV Atlantique – notes et rapports de la commission de concertation » – ENSP 1984

1983 – 1985 – En 2ème et 3ème année, deux exercices, sont conduits sur les heures de l’Atelier Le Nôtre en ville nouvelle du Vaudreuil (EPAVNV). Ce terrain pédagogique était riche pour évoquer la politique des Villes nouvelles, et celle-ci tout particulièrement puisque choisie au plan national pour mettre en œuvre une politique environnementale, avec notamment en son sein, un Conseil Scientifique Environnement, moi-même en étant membre pour les questions relevant du paysage.

En 2ème année, le thème choisie était l’espace dit de l’« Ile du Roi », en partie aménagé en jardins familiaux. Alain MIGNARD, paysagiste de la ville nouvelle a présenté sur un plan général la conception de la ville et son inscription dans son site Sont ensuite intervenus des conférenciers pour présenter la politique des jardins familiaux : Françoise DUBOST, sociologue, auteur de l’ouvrage « Coté jardins » (Edit. du Scarabée – 1984), et d’un film pour France 2 sur le thème de la liaison entre politique culturale et politique culturelle, Mr BRION, Délégué général de la Fédération nationale des jardins familiaux, Mr BOUE, Président de l’Association des jardins familiaux du Vaudreuil

C’était aussi pratique pour mobiliser facilement des intervenants cadres de l’EPAVNV, dont Mrs HURE, et LEGAGNEUR, membres de la Direction, LEBEAU, architecte, et Alain MIGNARD paysagiste, des membres du Conseil scientifique environnement : CLEMENT-GRANDCOURT, IMBERT et SALLEZ, ces deux derniers étant par ailleurs enseignants au Département du Milieu Humain. L’encadrement pédagogique était assuré par Isabelle AURICOSTE et moi-même.

Les étudiants ont pu mesurer les grandes différences d’occupation et de cultures des parcelles. Ainsi, les marocains réalisaient des cuvettes pour retenir l’eau, afin de favoriser le développement de la menthe, les turcs avaient des cultures mêlées, dans le plus grand désordre apparent, avec épinards, oignons en dominance, salades et navets, les polonais, comme les français, ont des cultures tracées au cordeau. Les étudiants ont pu également constater comment les hommes et les femmes, selon les divers groupes, se partageaient les tâches. Les étudiants se sont également interrogés sur la présence forte de clôtures compartimentant inutilement l’espace. Il leur a été répondu, que cela était indispensable compte tenu des vols fréquents de légumes ou d’outils. De même, ils ont estimé une présence excessive des abris de jardin plaidant à leur regroupement.

Les étudiants, en deux groupes, ont mené leurs projets sur « le jardin du noyer », un parc urbain, et sur « les jardins familiaux. » les travaux sont restés exposés durant 15 jours.

La direction de la Ville Nouvelle et l’association des jardins familiaux du Vaudreuil ont particulièrement apprécié les propositions, en particulier pour la meilleure insertion des jardins dans la ville, améliorer les jeux pour enfants, désenclaver le jardin du noyer, revoir le tracé d’une route envisagée le long de l’Eure. Au final, ils se sont déclarés favorables pour poursuivre cet échange avec l’ENSP en 1984-85.

Mais, un évènement non attendu a été mon embauche fin 1984 au Conseil Général du Val de Marne … et ma démission concomitante, à la fois de l’ENSP, et du Conseil Scientifique Environnement de la Ville Nouvelle du Vaudreuil.


Autres formations initiales

Nombreuses Unités de Valeur, séminaires, conférences, une activité constante d’« ambassadeur et de militant du paysage d’aménagement ».

Dans les universités

En 1971 et 1972 – Institut d’Écologie Appliquée (IEA – Professeur AGUESSE) – Université Orléans-La-Source – Ce cycle a donné naissance aux « ingénieurs écologues », structurés professionnellement en Association Française des Ingénieurs Écologues ou « AFIE ».

J’y ai développé durant deux années un cycle « Paysage » de 30 heure (3ème cycle). En 1976 et 1977, responsable d’un séminaire ” paysage et aménagement” (3ème cycle) à l’Institut d’urbanisme de Créteil – université Paris-Val de Marne.

En 1978 et 1979, à l’Institut d’urbanisme de Vincennes – Université de Vincennes-Saint-Denis, Paris V111, je suis responsable d’une UV ” paysage et aménagement” (2ème cycle). Elle est très représentative de mes interventions dans les Universités durant la période du CNERP :

U.V. K5 890 : AMENAGEMENT ET PAYSAGE.

Responsable : P. DAUVERGNE + équipe CNERP

1er semestre

Le mot paysage est, sommairement, comparable à l’expression « milieu de vie ». En ce sens le paysage n’est pas seulement le reflet de la vie d’une société, mais aussi le milieu dans lequel se déroulent les activités humaines, qui se modèlent sans cesse. Le paysage n’est donc pas uniquement un tableau, un panorama, qu’un touriste contemple, ou un décor pour certaines activités (loisirs, tourisme, résidence parfois), mais aussi, – et à la fois – le cadre et le produit des activités quotidiennes plus ou moins conflictuelles d’individus, de groupes sociaux et de la société toute entière.

Prétendre alors protéger, aménager ou organiser les paysages, c’est s’intéresser aux agents, qui les modifient, ou les maintiennent, c’est prendre en compte la manière dont ils sont perçus par les divers groupes ou individus concernés et enfin, c’est rechercher leur participation effective pour assurer leur conduite et leur gestion dans le temps, en fonction d’objectifs préalablement définis par toutes les parties.

Étudier et agir sur le paysage amène donc à porter son attention sur les facteurs écologiques, économiques, culturels, visuels et psycho-sociologiques. Il est évident, que selon les contextes, certains facteurs prédomineront, d’autres seront parfois négligeables.

Après une introduction sur le « paysagisme » contemporain (pratiques, besoins, réponses) et les « idéologies paysagères » véhiculées par les divers partenaires de l’aménagement et de l’urbanisme, plusieurs séances seront consacrées, d’une part à l’histoire du paysagisme en Europe, d’autre part à la pratique du paysagisme.

L’objectif majeur de l’U.V. est de donner (et de rechercher) une information concrète et critique sur les pratiques contemporaines. Les interventions de praticiens seront conçues dans ce sens, de même que le travail, qui sera demandé aux étudiants (individuellement ou par groupes de 3 au maximum), pourra, le cas échéant, se concevoir dans le cadre conjoint d’un groupe d’atelier, pour assurer la liaison entre information, enquête de terrain, recherche et pratique.

Par ailleurs, de 1981 à 1982, à l’Institut d’Urbanisme de l’Université de Constantine, dans le cadre d’une coopération avec l’Institut d’Urbanisme de Créteil je suis responsable d’un séminaire “paysage” sur deux ans (3ème cycle).

Enfin, en 1982 et 1983, en 1980 et 1981, coopération pédagogique entre l’Ecole Supérieure d’Horticulture de Chott Mariem (près de Sousse en Tunisie) et l’ENSP, responsable d’un séminaire sur le paysage et les espaces verts, au cycle de formation interdisciplinaire à l’aménagement et à l’urbanisme (FIAU) du Centre de recherche sur l’urbanisme (CRU) (3ème cycle) :

Des formations professionnelles

Pour mémoire, de 1972 à 1976 cycle professionnel au Paysage d’Aménagement de l’Association “Paysage”, puis au CNERP., enseignant au sein des cycles longs interdisciplinaires de formation professionnelle au paysage (post 3ème cycle), avec Bernard LASSUS, Jacques SGARD, Jean CHALLET, Jacques MONTEGUT, Charles ROSSETTI, Michel MACARY, architecte, et moi-même. En 1983 et 1984, membre de l’équipe pédagogique, dirigée par Bertrand WARNIER, de l’Université d’Été de Cergy-Pontoise (fin 3ème cycle),

Des formations continues

Nombreuses sessions de formation continue, comme concepteur, animateur principal, ou simple intervenant. :

En, 1972, de 1975 à 1977 des formations au Département de la Formation continue de l’ENGREF (Dion. MALLAVAl et Jean Pierre CAZEAUX, responsable du département environnement). Nombreuses sessions, dont la création originale de cycles de formation approfondie comprenant trois sessions successives pour les IGREF et ITF (phase 1 : sensibilisation, phase 2 : information, phase 3 : pratique).

La 3ème session correspondant à un exercice pratique in situ, comme en 1977, à Charleville-Mézières. Le groupe de stagiaires est au sommet d’une colline boisée avec vue plongeante sur Charleville-Mézières, et sur le versant boisé occupé par la forêt domaniale de Sedan. On y voit des coupes rases récentes, et des « zébrures » d’enrésinements. Avec Jean Pierre CAZEAUX, et le responsable de l’ONF local, le groupe de stagiaires, fort des connaissances acquises lors des deux précédentes sessions, est alors invité à décrire la situation paysagère, après connaissance des objectifs sylvicoles, mais aussi à proposer des salutations alternatives. L’un des stagiaires fait une maquette. Nous sommes alors dans une période de critiques au plan national de la gestion des arbres : coupes à blanc, monoculture résineuse, paysages forestiers transformés en timbre-poste, ou en zèbre, arbres d’alignement transformés en « totems » sur les routes nationales … C’est la campagne « Halte au massacre et à la dénaturation des paysages ». Dans le même temps il est parlé du « mitage du paysage « par l’habitat individuel ». C’est la période où le CEMAGREF de Grenoble (Bernard FISCHESSER), et surtout de Nogent-sur -Vernisson (Peter BREMAN) œuvrent pour sensibiliser et améliorer les pratiques au sein des forestiers et sylviculteurs. D’autres cycles de ce type se sont déroulés en Val de Loire et en Sologne.

Vue sur Charleville-Mézières et la forêt domaniale de Sedan

Projet d’enrésinements par plages exposé par l’ONF

Maquette d’un « contre-projet » de stagiaire

D’autres sessions se sont déroulées en 1973 et 1975, au Centres interprofessionnelles de formation permanente (CIFP), de 1973 à 1979 – au CNERP, nombreuses sessions de formation continue sous la responsabilité d’Anne KRIEGEL, responsable de la formation continue. En 1975,et de 1977 à 1981 – Nombreuses interventions au Centre de Recherche de l’Urbanisme (CRU), en 1978 – Centre de Perfectionnement pour la Recherche Industrielle et sa Gestion (CEPRIG), de 1979 à 1983 – ENPC – Département de la formation continue dont en 1982 “La prise en compte du paysage dans l’aménagement” – Intervention ” Les méthodes d’approche dans les pratiques paysagères, De 1980 à 1981 : A la DDE de Nancy, de Clermont Ferrand, à la DRAE de Corse et au CETE (Rouen, Aix en Provence), De 1982 à 1985 au Département de la formation continue del ’ENSH-ENSP, et en 1983 ….

 

DES ACTIONS D’INFORMATION ET DE SENSIBILISATION :

 

De 1973 à 1974, au sein du CNERP, je suis responsable de l’appui technique en matière de paysage auprès des nouveaux chefs des ateliers régionaux des sites et des paysages (ARSP), et des délégations régionales de l’environnement (DRE), en 1973 au Centre d’Etudes Supérieures d’aménagement (CESA), à Polytech de Tours, une journée sur les paysages de la Loire Moyenne, En 1979 et 1980 à Tunis, formation au paysage des cadres de la Direction de l’aménagement du territoire, dans le cadre d’une Coopération UNESCO / TUNISIE : 4 missions. Participation au titre du STU – Ministère de l’Environnement et du Cadre de vie pour la conception du futur Parc National Archéologique de Carthage-Sidi Bou Saïd, en 1981, au Centre de Géologie de l’ingénieur à l’Ecole Nationale Supérieure des MinesExposé et travaux pratiques au titre de l’ENSP et de la Cellule Environnement de L’Etablissement Public d’Aménagement de la Ville Nouvelle du Vaudreuil sur les dossiers d’impact, en 2006 – à l’Ecole d’Architecture et de Paysage de Lille : “Les OREAM, laboratoires pour une approche de la grande échelle” en hommage à Jean CHALLET – Cycle de conférences avec Jacques SGARD, Michel VIOLLET, De COURSON, CHARPENET et SENTENAC.

Très nombreux articles dans diverses revues professionnelles dont : Paysage et Aménagement (P+A), Archivert, Pages paysage, Espaces verts, Urbanisme, Architecture d’Aujourd’hui, Métropolis, Technique et Architecture, Casabella, …

Des conseils pour la conception de deux expositions grand public, « Paysages » au CCI du Centre Georges Pompidou en 1981. Voir le catalogue de l’exposition, dont mon article « On a le paysage que l’on mérite !», « La ville en ses jardins » également au CCI du Centre Georges Pompidou en 1982.

Réalisation d’un Film de 16 mm « Paysages des hommes … Hommes du Paysage » conçu par SAMEL (Gilbert), et DAUVERGNE (Pierre) – Société des Paysagistes Français. 1982.

________________________

 

DISTINCTIONS :

Vers 1985 – Membre d’honneur FFP

1993 – Trophée du Paysage pour la première tranche du parc départemental de la Plage Bleue à Valenton : Maîtrise d’ouvrage CG 94-DEVP associée à l’Agence paysagiste ILEX,

1994 – Chevalier dans l’ordre du Mérite agricole

1998 – nominé pour le Prix National du Paysage (Gilles CLEMENT), et en 2000, nominé pour le Grand prix du Paysage. (Isabelle AURICOSTE). Bien que sollicité par le Ministère, successivement pour ces deux prix, la préférence du jury s’est portée, comme précédemment, sur des paysagistes de maîtrise d’œuvre. Une occasion ratée pour valoriser la maîtrise d’ouvrage paysagiste, toujours mal reconnue et pourtant très nécessaire pour développer la maîtrise d’œuvre.

2001 – Membre du Conseil national du paysage.

2007 – Grand prix national du Paysage pour le parc départemental des Cormailles à Ivry-sur-Seine : Maîtrise d’ouvrage CG 94-DEVP associée à SADEV 94 – Agence paysagiste TER.

2008 – Prix national de l’arbre

________________________

 

 

Vers une démocratie sociale et écologique ?

La démocratie sociale et écologique : une alternative à l’impuissance politique actuelle ?

Un autre monde est-il possible ?

 

« Nous nous sentons tous au bord d’un monde inédit, imminent et indéchiffrable »

Mona Ozouf, historienne, Zadig n° 1, 2019.

Il est de plus en plus probable que l’augmentation moyenne de la température de l’atmosphère terrestre, due à la poursuite du réchauffement climatique, atteindra les trois degrés à l’horizon 2050, voire avant. Et que les conséquences connues aujourd’hui sur la biosphère et ses habitants (la montée des eaux marines, les phénomènes climatiques violents par exemple) s’amplifieront de manière dramatique. D’autant plus que beaucoup de ressources naturelles qui permettent encore la vie sur la Terre en 2019 auront atteint leurs limites sans pouvoir être renouvelées et être accessibles à tous.

Un déni inquiétant

 Pourquoi croirait-on cette affirmation probabiliste à laquelle les moins insouciants (les plus jeunes surtout) sont pourtant de plus en plus sensibles ? Pour au moins trois raisons :

1- L’impuissance politique. La plupart des gouvernements nationaux et supra nationaux sont de fait impuissants à prendre les mesures législatives (fiscalité des entreprises et des pratiques polluantes notamment) nécessaires. Car ces mesures, limitant la liberté de penser et d’entreprendre, seront impopulaires et ne leur permettront pas d’être réélues.

2- Le néolibéralisme dominant. Ces mêmes gouvernements, de droite comme de gauche, ne peuvent s’appuyer que sur les forces du marché. Ils sont prisonniers de l’idéologie du productivisme néolibéral, sans pouvoir lui apporter les correctifs sociaux (équitabilité) et environnementaux (limitation des risques) nécessaires. Ce qui est connu depuis au moins trente ans, sans changements sociaux et environnementaux convaincants, sauf (peut-être) dans les régimes sociodémocrates scandinaves.

3-La menace écocratique. Le déni de l’impuissance politique et des catastrophes à venir, tant chez les politiques que dans une majorité des populations, disparaitra très probablement avec l’angoisse collective montante face aux tragédies latentes (migrations climatiques, violences sociales, régression de la biodiversité…) et spectaculaires (incendies, cyclones, sécheresses récurrentes, épidémies …). Il fera alors place à une demande d’autorité politique alternative (écocratie) qui risque de balayer les démocraties malades.

Faut-il dans ces conditions que les populations se résignent à attendre l’impensable, et à espérer qu’il ne se produira pas. Où s’il se produit – ce qui est déjà en cours- à se réfugier dans des pratiques « collapso-sophiques »[1]pour vivre paisiblement l’effondrement annoncé de nos sociétés ?

Quelles alternatives ?

 Pour qu’un pouvoir politique impose des mesures appropriées d’intérêt général (la sécurité des biens et des personnes notamment), il est nécessaire que leur application soit équitable, et que tous en bénéficient directement ou indirectement. En sachant bien qu’une société juste est utopique.

Dans le monde alternatif que les plus lucides appellent de leurs vœux, les règles politiques sont appelées à changer pour mettre fin aux pratiques bureaucratiques et technocratiques, centralisées et souvent inefficaces, des pouvoirs des collectivités.

– la liberté de penser et d’agir de chacun devrait être mise en balance avec la nécessité planétaire autant que local de faire cesser les pratiques destructrices des ressources communes (air, eau, sol, forêt, biodiversité…). Les gouvernements étant peu fiables et peu courageux pour le faire, c’est, dans chaque nation, aux habitants des territoires, conscients de l’urgence des décisions à prendre, de leur imposer par la manifestation publique de masse (non violente si possible). Sachant que la difficulté s’aggrave quand la majorité autant que les élus privilégient les priorités du court terme (l’emploi par exemple).

– Dans une situation de crise aggravée, il s’agira moins de veiller à une répartition équitable des richesses (un souci légitime néanmoins) que de s’assurer que chacun, avec ses moyens propres, puisse s’adapter aux changements du monde où il vit. Ce qui importe dans le contexte des transitions climatiques et environnementales, ce sont moins les valeurs morales que les réponses apportées localement aux questions de chacun. Ce seront souvent des enjeux de survie sociale (emploi) qui justifieront des pratiques préjudiciables à l’environnement.

– Il s’agirait également d’opposer aux populismes de droite comme de gauche, moins des réponses étatiques (le plus souvent néolibérales ou laxistes) que des appels à des concertations démocratiques de proximité (de territoires ou de quartiers). Car les chemins des transitions climatiques et environnementales sont nombreux et beaucoup de solutions techniques sont connues ou en cours d’exprimentation (voitures électriques, agroécologie, services écosystémiques …). Mais la technologie peut créer autant de problèmes environnementaux (destructions des ressources) que de solutions économiques (emplois). Elle a et elle aura surtout tendance à en détruire (robotisation) en engendrant un chômage de masse auquel les gouvernements sont mal préparés.

Comment choisir ?

L’idée de justice de chacun apparait comme le seul critère capable d’engendrer une acceptation sociale de mesures législatives écologiques (anti-réchauffement climatique notamment). Puisque chacun y a intérêt à part les climatosceptiques qui sont minoritaires.

Admettons avec le philosophe Michel Eltchaninoff[2]que notre vision de ce qui est juste et injuste dépend de deux grands critères, d’une part l’importance relative donnée à l’égalité et à la liberté, d’autre part à une seule valeur morale (monisme) ou à plusieurs (pluralisme).  Quatre idéologies schématiques sont alors possibles, que l’on peut confronter à la question des grandes transitions environnementales du XXIe siècle : le libertarisme, l’égalitarisme, le pluralisme et la démocratie sociale.

Eliminons le premier cas qui rejette les interventions de l’Etat et réunit une grande partie des adeptes de l’économie néolibérale de marché. Leur appui à la cause écologique sera rare ou peu convaincante, mais possible. En revanche dans le deuxième cas, l’inégalité des droits et des situations individuelles est considérée comme une injustice qu’il faut combattre par tous les moyens. Aux migrations climatiques, aux mortalités dues aux pollutions de l’air urbain et aux famines, à la fiscalité écologique, aux directives européennes, tous ne sont pas exposés de la même façon et avec les mêmes conséquences. Mais la perspective égalitariste prive trop les individus de liberté pour que cette utopie unique soit acceptable, même comme « dynamique et non comme but ».

Restent deux idéaux pluralistes de justice où la liberté de penser et d’agir est en principe préservée.

Chez les pluralistes « purs », la liberté de penser et d’agir fonde l’idée de justice. Elle permet de faire coexister les adeptes du marché néolibéral, les citoyens conscients de l’urgence climatique et environnementale, les inégalités sociales, les eurocrates, les eurosceptiques, et l’Etat redistributeur des richesses. Ce qui créé des tensions sociales et politiques, mais est acceptable collectivement. À condition de confronter toutes les visions possibles du monde et d’en retirer ce qui est bien pour une majorité (la sécurité climatique autant que le profit des entreprises par exemple). Plus facile à dire qu’à faire collectivement, surtout si les inégalités sociales ne sont pas acceptées.

Une alternative, celle de la démocratie sociale, est de penser pragmatiquement que chaque domaine de la vie en société mérite un traitement singulier avec le concours des pouvoirs publics et des citoyens. Dans ce cadre, l’urgence environnementale et climatique est un problème parmi d’autres que chaque parti-prenante d’une situation à gérer évalue et fait valoir. Il ne faut donc en attendre que des résultats aléatoires, mais souvent probants.

Admettons que le pluralisme soit préférable au monisme ; cette idée de justice ne garantit pas de résultats environnementaux tangibles, sauf en comparant les manières de gouverner. Est-ce qu’un gouvernement autoritaire faisant valoir des valeurs républicaines injonctives, est préférable à une social-démocratie fondée sur le débat et le contrat social ?

Ecocratie ou socio-démocratie écologique ?

 Une écocratie (comprise comme un gouvernement « vert ») n’est pas pluraliste. Mais elle est légitime dans le contexte actuel. Elle peut dériver selon les uns vers une dictature totalitaire, et pour les autres (les tenants de la Terre mère par exemple) être considéré comme un moindre mal, étant donnée l’urgence écologique planétaire.  C’est une fiction peu réaliste, impopulaire, mais qui a le mérite de la cohérence idéologique et inspire parfois les élus depuis des décennies.

Car la question essentielle est de savoir si la puissance publique et ses experts doivent se substituer aux habitants pour imposer des actes d’intérêt général que les particuliers n’effectueront pas ou pas assez, par exemple s’équiper en panneaux solaires, rationner l’usage de l’avion, étendre les champs d’éoliennes et de panneaux photovoltaïques, imposer les véhicules électriques et le covoiturage, arrêter les centrales à charbon, limiter la consommation de viande …).  Pour l’instant le courage politique manque aux gouvernants nationaux et supranationaux.

En revanche la socio-démocratie écologique supposerait le pluralisme de pensée et d’action, et que le débat public local s’empare des questions communes (locales et globales) de manière cohérente (ou pas) avec le débat national (le parlement). Les lois devraient alors être en majorité une coproduction (référendum d’initiative citoyenne) comme les décisions publiques locales. Celles-ci ne pourront être laissées aux seuls élus et experts à placer sous le contrôle effectif des habitants, au-delà des conseils municipaux ou communautaires.

Sans une démocratie participative et délibérative, permettant un encadrement strict des entreprises et pratiques polluantes (entre autres sources), il est peu probable que les inflexions politiques souhaitables se produisent en temps voulu. Surtout si perdurent les préjugés et l’ignorance.  Les biens communs naturels n’étant plus suffisamment protégés par les pouvoirs publics ou de manière très variable selon les situations dans chaque pays, il est probable que l’injustice de l’accès à ces ressources devienne une règle au lieu de rester une exception. La situation sociale deviendra alors explosive et demandera une intervention autoritaire avec un risque de guerre civile que l’on ne peut écarter.

D’autres pensent, surtout chez les néolibéraux, que moins l’Etat est présent et mieux l’individu reste libre de ses actions pour trouver la réponse à ses propres questions (d’adaptation aux transitions environnementales par exemple). Mais c’est à l’Etat de garantir l’ordre civil …

Quelques exemples prometteurs

 De démocratie participative

 L’idée de démocratie écologique a été discutée depuis une dizaine d’années surtout par les philosophes (Dominique Bourg et K. Whiteside en 2009)[1], les journalistes (H. Kempf en 2017)[2]ou parfois les économistes (J. Gadrey). Ils imaginent un autre système politique, critique de l’ « expertocratie » et fondé sur la participation citoyenne effective à la décision politique (notamment via les ONG ou les habitants réunis en instances de discussion, voire de délibération).

En France, dans la commune de Grande Synthe (23 300 habitants), non loin de Calais, la mairie (écologiste) accueille dignement les migrants, parie avec ambition sur les énergies alternatives et sur les services sociaux d’une université populaire qu’elle finance[3].

Dans la petite ville (7000 habitants) de Loss-en-Goelle, près de Lens, la participation de la population fonde les relations de la mairie avec les habitants des quartiers. Le maire, largement réélu en 2014, le précise : « j’ai la légitimité démocratique de penser à l’avenir de la ville. L’élu devient un animateur du débat collectif et se pose comme garant de la qualité du débat. Au final, il arbitre car il y a un besoin d’arbitrage. Tout ne se résout pas dans le consensus. Par exemple, la responsabilité des finances, c’est la mienne. On ne peut pas dissocier la décision de la responsabilité. L’élément le plus nouveau est de se trouver en posture d’animer l’agencement du jeu des acteurs »[4].

En Alsace à Kingersheim(16 000 habitants), toutes les décisions importantes sont soumises au vote des membres d’un conseil participatif, depuis 20 ans. Par exemple pour renouveler les lampadaires trop énergivores. Une « démocratie-construction » revendique le maire qui a fondé le mouvement politique « Place publique » avec le philosophe Raphael Glücksman[5].

Dans la Drome à Saillans (1200 habitants), la commune, sans maire élu depuis 2014, est dirigé par des groupes de citoyens qui préparent les décisions municipales. Trois cent habitants participent directement à la gouvernance des affaires communales.

Dans le Var à Correns (900 habitants), premier village bio de France autoproclamé depuis 1997, un comité de pilotage (agenda 21) accompagne depuis 2008 le travail municipal dans différentes directions (AMAP, patrimoine culinaire, jardins partagés…).

A Lanester (23 000 habitants), près de Lorient, depuis 2014, a été mise en place une charte de la démocratie participative avec des conseils citoyens par quartier.

A Paris, Anne Hidalgo a proposé 450 millions d’euros pour financer des projets citoyens (188 lauréats en 2015). Idem à Nantes et Rennes (54 idées retenues)

Ailleurs. En Norvège, ce pays démocratique et monarchique, riche en pétrole et doté d’un puissant fonds d’investissement, s’est investi dans la transition énergétique de l’après pétrole. A Bergen, toute personne résidant depuis plus de trois ans peut faire examiner son avis par le conseil de la ville, comme dans les conseils de quartier. En Suisse, la population dispose des votations de nouvelles lois initiées par des groupes de citoyens (avec 100 000 signatures)

Au Brésil, à Porto Alegre depuis 1988, la ville dispose d ‘un budget participatif dont les priorités sont fixées par les habitants par quartiers. En Italie, en Toscane comme dans les Pouilles, le mouvement territorialiste de l’urbaniste Alberto Magnaghi depuis 2010, essaie de mettre en œuvre une démocratie du « projet local ».

La démocratie participative, en général sous une forme complémentaire de la démocratie représentative, émerge donc dans les pays de démocratie et parfois depuis plus de vingt ans. Ce n’est pas une idée neuve. Les élus ont le plus souvent intérêt à la favoriser et à la mettre en place. Mais ils le font rarement.

En est-elle pour autant écologique, au sens d’apporter des réponses réalistes aux transitions climatiques et énergétiques, locales et globales, en particulier ? En fait chaque collectivité vertueuse est réaliste à sa façon, dans son contexte local, historique, social et économique. Elle choisit ce qui lui convient en fonction des choix informés des habitants consultés. Ce qui aboutit souvent à des compromis en faveur de solutions écologiques et sociales locales, contribuant en principe aux solutions globales. Les chemins de la socio-démocratie écologique sont plus pragmatiques qu’idéologiques. Ils demandent beaucoup de patience et de constance.

Kingersheim, la maison de la citoyenneté

Des pratiques écologiques en cours

 Les politiques publiques nationales et internationales incitent depuis au moins le sommet de Rio de 1982 et l’apparition du concept de développement durable (1987) à des pratiques vertueuses. Elles se traduisent par des pratiques politiques qui infléchissent le comportement des entreprises et des citoyens.

Pour limiter le réchauffement climatique, les pouvoirs publics cherchent à réduire l’émission des gaz à effet de serre et en priorité les sources les plus importantes de CO2 (le chauffage domestique, et surtout le transport routier, et notamment individuel). À Londres les automobilistes paient une taxe pour circuler en centre ville ; ailleurs les transports urbains en communs sont gratuits, sans compter d’autres incitations à utiliser des moyens de transports non polluants ou à renoncer aux véhicules polluants (covoiturage, vélos, télétravail, véhicules électriques, bonus malus écologique pour les véhicules …).

La deuxième source de gaz à effet de serres (un quart) est le chauffage des bâtiments. Les mesures sont fiscales (crédit d’impôts pour isolation) mais insuffisantes tant le chantier est immense.

S’ajoute le passage d’énergies carbonées (bois, charbon, pétrole) à des énergies renouvelables (éolien, capteurs solaires, méthane, nucléaire). Mais ces énergies ont leurs revers. Les batteries électriques nécessitent des métaux rares (lithium) non renouvelables ; l’énergie nucléaire produit des déchets toxiques non recyclables ; l’éolien à faible ou forte dose  peut déplaire au voisinage comme la production de méthane d’origine agricole.

S’ajoute également toutes les pratiques (notamment réglementaires) qui protègent les forêts de la déforestation, les océans de la pollution et les sols agricoles de l’urbanisation car ils absorbent le CO2 de l’atmosphère.

Enfin, les émissions de CO2 et de méthane de l’agriculture intensive (25% au niveau mondial) doivent être également réduites, notamment quand les sols, faute de matière organique, deviennent inaptes à stocker le CO2. Ce qui suppose le passage à une agroécologie beaucoup plus diversifiée que l’agriculture conventionnelle et consommant peu de pesticides, une alimentation moins carnée (viandes blanches) et la fin du gaspillage alimentaire (40%). Mais la concurrence internationale rend difficile cette transition pour les agriculteurs qui ne sont pas soumis aux mêmes normes sociales et juridiques selon les pays. Et l’alimentation “biologique”, moins productive en général (mais parfois autant sinon plus), demandera plus de surfaces de culture[6].

Dans un contexte de croissance démographique mondiale peu contrôlable, et donc de besoins énergétiques croissants, l’autre monde, à la fois plus juste et plus habitable qu’aujourd’hui que promettent les experts et les politiques, est-il possible ?

Nul ne peut l’affirmer mais beaucoup d’experts et de gouvernants semblent y croire …

Des neutrons sur des films capteurs solaires auto-assemblés !

En résumé

Malgré le déni ou l’indifférence apparente de la majorité des populations de la planète, l’urgence climatique et environnementale a déclenché une transition plus ou moins rapide vers un autre monde politique. Parmi les choix possibles, celui d’une démocratie sociale et écologique semble le plus recevable. Mais les incitations nationales et internationales restent insuffisantes.  Elles ne peuvent être, en l’état, globalement et rapidement efficaces.

Les indicateurs qui montrent l’essoufflement des systèmes actuels de gouvernement sont pourtant nombreux, trop nombreux : perte de confiance des électeurs dans leurs élus, doute envers les expertises scientifiques, dérives populistes autoritaires, montée des ségrégations et des violences sociales, manifestations politiques publiques … Alors que les signes de la dérive climatique et environnementale s’intensifient. Faire le pari que certains pourront y échapper ou s’adapter et en tirer parti (au mépris des autres) est moralement et politiquement inconséquent, et mène peut-être à différentes formes inconscientes de suicide collectif.

En revanche parier, sans naïveté, sur la capacité des milliers de consciences citoyennes, pluralistes et éclairées, à vouloir changer de monde politique, semble beaucoup plus réaliste. Du moins peut-on le croire. Aux sociétés actuelles fondées majoritairement sur l’intérêt corporatiste et individuel, n’est-il pas préférable de substituer des communautés de destin, conscientes de leurs responsabilités face aux générations futures ? Combien de temps faudra-t-il pour changer nos modes de pensée et de vie ?

Versailles le 11 avril 2019

Pierre Donadieu

NB 1 : En France, les quatre idées de justice peuvent être mises en rapport avec quatre pôles politiques : la droite républicaine et l’extrême droite avec le néo-libéralisme, l’extrême gauche avec l’égalitarisme, le pluralisme avec la République en marche, et la social-démocratie avec la gauche traditionnelle et les mouvements écologistes.

Les images (sans référence) sont empruntées à http://anarchrisme.blog.free.fr/index.php?post/2018/04/02/Ecocratie

NB 2 : Du point de vue des politiques publiques transversales de paysage et d’environnement en France, le passage à une démocratie sociale et écologique semble une condition nécessaire à la mise en œuvre, satisfaisante et généralisée, des recommandations de la Convention européenne du paysage signée à Florence en 2000. Sans cette démocratie, les politiques sectorielles privilégiant  d’autres domaines d’intérêt général : le marché, l’emploi, la mobilité, la santé, l’éducation, la sécurité … restent prioritaires d’un point de vue politique.

[1]Rémi BARBIER, « Démocratie écologique », in CASILLO I. avec BARBIER R., BLONDIAUX L., CHATEAURAYNAUDF., FOURNIAU J-M., LEFEBVRE R., NEVEU C. et SALLES D. (dir.), Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation, Paris, GIS Démocratie et Participation, 2013, ISSN : 2268-5863. URL : http://www.dicopart.fr/en/dico/democratie-ecologique.

[2]Hervé Kempf, Tout est prêt pour que tout empire. 12 leçons pour éviter la catastropheéditions du Seuil, Paris, 2017.

[3]Olivier Favier, 2016, https://www.bastamag.net/Conjuguer-accueil-des-migrants-ecologie-et-emancipation-sociale-l-etonnant

[4]Antony Poix, 2016 http://www.institut-gouvernance.org/?q=fr/node/260

[5]Luc Blanchard, 2018, https://www.banquedesterritoires.fr/kingersheim-invente-la-democratie-construction-68

[6]https://e-rse.net/mesures-politiques-lutte-rechauffement-climatique-271020/#gs.50lakt