16 – Retour à l’école

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Chapitre 16

Retour à l’école (1977-1981)  

 

Pierre Donadieu revient sur le début de sa carrière d’enseignant-chercheur à l’ENSP.

Une insertion délicate

Mon retour à Versailles, un lundi matin de septembre 1977, est gravée dans ma mémoire comme une image de vieux film.  Neuf ans après avoir quitté l’école, je pousse la lourde porte vitrée du 6 bis rue Hardy. Dans le vaste hall désert, l’élégante volée d’escaliers en béton couvert de marbre et sa rampe en fer forgé qui donne accès aux deux étages est toujours aussi majestueuse. C’est dans ce bâtiment terminé en 1928 et aménagé en internat que nous vivions pendant le temps scolaire, que nous mangions, buvions (beaucoup), dormions (peu), dansions (les soirs de week-end dans le sous-sol) et travaillions les examens (pas énormément…). 

Après les cours et les travaux pratiques qui se déroulaient dans d’autres bâtiments du Potager du roi, chacun regagnait sa chambre ou le réfectoire (situé dans l’actuelle documentation de l’ENSP). En 1965, en première année, je partageais cette chambre (cette « piaule » disait-on) avec Christian Duvivier qui deviendra paysagiste DPLG et directeur des jardins de la ville de Caen, Michel Meliava qui fera une carrière de banquier et Lucien Pons de conseiller dans une chambre d’agriculture. En seconde année, nous étions deux, avec Bernard Silliaud, dans une chambre du second étage, privilège dû à nos responsabilités de trésorier et de président du comité des fêtes. Et en troisième année, je partageais une chambre de six là où aujourd’hui est situé un atelier de projet.

Une chambre d’élèves (4) dans les années 1930. Archives ENSH/ENSP

Je monte au premier étage en espérant y trouver quelques habitants. Les murs sont sales. Le long couloir qui traverse le bâtiment est désert et sombre, inquiétant, comme traversé des fantômes des centaines d’élèves ingénieurs qui y sont passées depuis un siècle. En me penchant au-dessus du garde-corps, je revois les torrents d’eau qu’un jour nous avions déversés avec des poubelles depuis l’étage pour accueillir le directeur Etienne le Guélinel au rez-de-chaussée. Un crime de lèse-majesté qui rencontra beaucoup d’indulgence.

Dans ce bâtiment, la majorité d’entre nous vivait en cercle fermé, assez indifférent aux évènements extérieurs, à la ville de Versailles et plus loin à la vie parisienne. Au moment des vacances le foyer des élèves – ancienne « Coopérative »- c’était son nom, se vidait complétement, laissant le potager à ses seuls jardiniers, et sur le pignon de l’édifice à un petit commissariat de quartier très sensible à nos débordements nocturnes.

Le long des couloirs, les chambres étaient vides, comme au rez-de-chaussée, les cuisines, le réfectoire, la bibliothèque et la salle de sports. Aucun étudiant n’habitait ici, alors que la nouvelle école du paysage et celle d’horticulture allaient faire leur troisième rentrée. Les derniers étudiants de l’école d’Horticulture (ancienne formule en trois ans) et de la Section du paysage et de l’art des jardins l’avaient quittée trois ans auparavant, en juillet 1974. Et personne n’avait réoccupé les locaux vétustes et lugubres.

Je traverse le Potager du roi, aussi foisonnant de légumes, de fleurs et de fruits qu’à l’époque où je l’avais quitté, aussi paisible à traverser qu’autrefois, aussi lourd d’histoire que le laissent penser les antiques contre-espaliers de poiriers en partie décrépis. 

J’ai rendez-vous dans le bâtiment des Suisses avec Jacques Montégut, mon ancien professeur de botanique et d’écologie végétale à l’ENSH. Grâce à lui, non seulement j’avais aimé l’écologie et la botanique et j’étais devenu enseignant-chercheur dans ce domaine à Dijon, Alger et Rabat, mais il avait conseillé au directeur Raymond Chaux de me recruter comme enseignant. Ce qu’il avait fait pour Marc Rumelhart l’année précédente. Affectation qui était en principe facile puisque j’étais fonctionnaire du ministère de l’Agriculture. Il m’en avait parlé lors de missions que j’avais organisées avec lui au Maroc, à la recherche dans la plaine du Gharb et sur les plateaux d’Azrou, de ses chères adventices, en 1975 et 1976.

Je le retrouve, toujours aussi jovial et passionné, dans son bureau où il travaille avec ses assistants depuis 1956. Il m’explique les enseignements d’écologie végétale et de botanique qu’il dispensait à la Section et qu’il n’a plus le temps de faire (il travaille pour l’entreprise Monsanto sur les plantules des mauvaises herbes…). Enseignement que nous aurons à perpétuer avec Marc Rumelhart, de retour de coopération à Djelfa en Algérie et assistant à l’Agro avec un détachement à l’ENSH.

Il me désigne mon petit bureau qui ouvre sur un jeune verger de pommiers (disparu en 2018). Je ne suis pas dépaysé dans un monde de blouses blanches et de laboratoires de recherches. C’était mon univers à l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II de Rabat où j’étais chargé, comme coopérant civil, des enseignements de bioclimatologie, botanique, écologie, agrostologie et malherbologie. Où j’avais également participé à une opération originale et passionnante de développement agricole dans le Haut Atlas de Marrakech. Plus que l’agronomie, mon domaine c’était la botanique méditerranéenne et la phytogéographie nord-africaine où d’illustres prédécesseurs, René Maire puis Pierre Quézel, m’avaient montré le chemin botanique de la science des pâturages. Ce n’était pas celui qui menait aux sciences du paysage. Je l’apprendrai bien plus tard.

Deux jours plus tard, je rencontre Raymond Chaux dans son impressionnant bureau directorial du rez-de-chaussée de la maison historique de Jean-Baptiste de La Quintinie, fondateur du Potager du roi. Successeur de E. Le Guélinel, il est arrivé depuis trois ans avec la double mission de mettre en place deux écoles, renouvelée : l’ENSH, et nouvelle : l’ENSP. Inséparable de ses cigarillos, il m’explique ce que sera l’école du paysage où je suis affecté : une école de paysagistes, des praticiens à la fois architectes et ingénieurs, artistes et techniciens, maitres d’œuvre et planificateurs. J’ai enseigné la bioclimatologie ! Très bien, le cours que laissait le chercheur de l’INRA Sané de Parcevaux en première année m’est confié sur le champ. Tandis que l’enseignement de J. Montégut sera assuré par M Rumelhart. Je suis un peu déçu car il me faudra inventer ce cours pour l’adapter aux élèves paysagistes dont j’ignore les besoins.

R. Chaux était un fonctionnaire d’autorité autant qu’un diplomate pragmatique. Il ne me raconta pas tous les contacts qu’il avait déjà pris pour construire l’enseignement à l’école, ni l’histoire de la commission Harvois et l’échec du premier Institut du paysage (1969-1972) qu’il connaissait. Il savait distribuer les rôles et séparer les informations pour exercer son pouvoir. Sa mission était cependant délicate, car il devait mettre en place une nouvelle école en utilisant les moyens de l’ancienne (l’ENSH), tout en répondant à la demande nouvelle de l’Etat : des paysagistes pour l’aménagement du territoire, des « paysagistes d’aménagement », et non des architectes de jardin.

N’ayant rencontré ni paysagiste de la Section, ni enseignant de l’ENSH, encore moins ceux du CNERP, je n’avais pas conscience de ces enjeux. Mon seul capital était les sciences phytogéographiques et écologiques, une formation assez technique d’ingénieur horticole avec une spécialisation en protection des végétaux (et un mémoire sur les maladies des peupliers), un diplôme d’études approfondies d’écologie végétale à l’Université de Montpellier et un poste stable d’ingénieur d’agronomie titulaire détaché à l’ENSP. Regroupé plus tard avec le corps des ingénieurs du Génie rural et des Eaux et Forêts, et celui des Ponts-et-Chaussées, le corps des ingénieurs d’Agronomie sera fondu dans le corps unique des Ponts et des Forêts. 

Je me rendis assez vite compte que cette carte de visite n’allait pas faciliter mon insertion dans l’équipe enseignante en construction. Je n’étais pas paysagiste et a priori pas légitime pour former des professionnels, hors de mon domaine scientifique qui était également celui de M. Rumelhart. Je m’aperçus cependant que d’autres enseignants comme Michel Corajoud ou Bernard Lassus ne l’étaient pas plus que moi, mais étaient déjà engagés dans le métier ou la formation des paysagistes de la Section depuis longtemps. Depuis 1963 pour B. Lassus et 1972 pour M. Corajoud.

Devais-je devenir paysagiste pour compenser ce handicap, ou bien me contenter d’un poste administratif d’adjoint au directeur comme mon collègue ingénieur d’agronomie Alain Durnerin à l’école d’Horticulture ?

Je ne ferai ni l’un ni l’autre en traçant un autre chemin, celui d’enseignant-chercheur. C’était ma vocation initiale puisque, en 1970, j’étais devenu par concours chef de travaux en écologie végétale à l’Ecole nationale des ingénieurs des travaux agricoles (ENITA) de Dijon. Mais j’avais démissionné de ce poste d’enseignant-chercheur à mon retour du Maroc pour me consacrer à la jeune ENSP.

Premiers contacts

Mes premiers enseignements ont lieu dans l’amphithéâtre de l’ENSH et dans des préfabriqués installés dans la cour de l’école. Le foyer des élèves n’est pas encore aménagé, si bien que le secrétaire général Roger Bellec et sa secrétaire Lydie Hureau sont hébergés dans des locaux très provisoires en attendant mieux. Les ateliers de projet sont restés ceux de la Section en face des serres vieillissantes, réparées tant bien que mal par les agents de l’école. L’ENSH règne comme une maison mère sur sa fille. Elle détient les pouvoirs administratifs et financiers, occupe la quasi-totalité des bâtiments et impose l’héritage séculaire des valeurs de l’ horticulture et de l‘art des jardins.

Les premiers contacts avec les enseignants paysagistes ou plasticiens me déconcertent. Le tutoiement est de rigueur, l’absence de cravate également et je comprends que ma blouse blanche de chercheurs en laboratoire est contre indiquée. Je l’abandonne très vite. 

B. Lassus, issu d’une planète inconnue pour moi : l’architecture et les arts plastiques, parle un langage ésotérique où il est question de poésie, d’imaginaire, de « démesurable » et de jeux des points rouges. Le mot recherche y est codé par un contenu mystérieux. Il me semble parfaitement familier des lieux et des autres enseignants. Pourtant personne n’évoque la Section du paysage et de l’art des jardins déjà rangée dans les tiroirs de l’histoire, et encore moins le CNERP de Trappes. Cette fameuse Section dont je n’ai pas voulu suivre la formation en 1967-68 tant elle me paraissait chaotique, alors que j’avais choisi l’ENSH (au lieu de l’École d’agronomie de Grignon) pour devenir paysagiste, une vocation précoce mais inexplicable. Sauf peut-être en remontant très loin : mon arrière-grand-père n’était-il pas jardinier grainetier. Mais c’était un métier d’horticulteur et non de paysagiste.

M. Corajoud, comme B. Lassus, est un ancien enseignant de la Section, plus jeune que celui qui allait devenir son rival. J’apprends qu’il compte déjà des réalisations paysagistes remarquées contrairement à B. Lassus, mais qu’il n’est pas paysagiste DPLG. D’ailleurs dans nos réunions de conseils des enseignants, évoquant le désastre de la tabula rasa des architectes du mouvement moderne, il parle avec insistance du projet de paysage comme d’un outil précieux, alors que cette notion restait énigmatique à mes yeux. J’eus, de même, beaucoup de mal à situer Pierre Dauvergne dans la constellation paysagiste car j’ignorais à peu près tout du CNERP de Trappes, et de son rôle dans les dernières années de la Section. R. Chaux ne m’en avait parlé qu’en tant qu’organisation en voie de disparition.

Dans ce théâtre d’ombres, j’ai eu du mal à deviner les non-dits, les enjeux politiques et les rivalités naissantes ou anciennes. Je n’ai pas repéré les figures entrantes et sortantes. La réserve sceptique, voire goguenarde, des enseignants de l’ENSH m’intrigua longtemps. Je n’oubliais pas que, autrefois, dans le langage des élèves ingénieurs, les élèves en classe préparatoire à la Section étaient désignés sous le nom de « cuscute », un parasite végétal bien connu de la luzerne…

Jusqu’en 1980, je ne fus qu’un spectateur, peu initié et maladroit, du déroulement d’une intrigue dont je n’avais pas les clés. Je n’étais pas vraiment pressé de les trouver, car je consacrais une grande partie de mon temps à des missions de consultant en pastoralisme en Afrique et au Moyen-Orient. À ce moment-là, mon métier d’expertise c’était le pastoralisme et la science des pâturages, et les consultants internationaux étaient rares sur ce marché.

Enseigner l’écologie

M. Rumelhart et moi, nous avons perpétué une jeune tradition pédagogique. Transmettre aux paysagistes les connaissances botaniques et phytoécologiques particulièrement sophistiquées que J. Montégut avait créées pour les ingénieurs horticoles, grâce à des travaux pratiques, des excursions et d’innombrables polycopiés. Comme je l’avais fait avec les ingénieurs agronomes français, puis algériens et marocains, en suivant avec le pastoraliste Henri-Noël Le Houérou, l’héritage montpelliérain du Centre d’études phyto-socio-écologiques et écologiques (CEPE-CNRS) de Louis Emberger et de Charles Sauvage. Et comme M. Rumelhart l’a fait jusqu’à sa retraite et le feront sans doute ses successeurs.

Cet enseignement était-il celui qui convenait à des paysagistes concepteurs ? Je n’en suis pas certain aujourd’hui, car dans les écrits et les discours de nos anciens élèves, ce savoir botanique et écologique a en partie disparu comme il s’est effacé des savoirs universitaires. Il n’est plus revendiqué, mais a évolué au contact des démarches ethno-scientifiques. Pas plus et pas moins que, sauf projets particuliers de restauration, l’histoire des jardins ne transparait explicitement dans les pratiques paysagistes (à l’exception de la figure fondatrice de Le Nôtre). 

Ces savoirs, religieusement transmis à l’école, appartiennent à la culture générale paysagiste, ce qui les distingue des architectes et des ingénieurs. Ce ne sont, peut-être aujourd’hui, plus vraiment des compétences mais des souvenirs d’un passé horticole où l’histoire de l’art et des jardins et la science botanique avaient été maintenues ; puis l’écologie végétale avait été introduite par un enseignant visionnaire J. Montégut dans les années 1960. Ces savoirs anciens, d’ailleurs, ne sont plus vraiment transmis aujourd’hui dans les formations de paysagistes mais ont été réinventés par les jeunes enseignants en ethnobotanique. Il fallut toute l’inventivité et la persévérance de M. Rumelhart avec ses collaborateurs (notamment Gabriel Chauvel et Alain Freytet) pour expérimenter, avec succès, l’écologie appliquée au projet de paysage.

À la fin des années 1970, avec le rapport Meadows The Limits to growth (1972) émergeait une écologie politique soucieuse de qualité de l’environnement, d’urbanisme écologique et d’équité sociale. De quelle écologie avait besoin les paysagistes ? Pour le savoir, j’ai écouté les enseignants de l’école sur ce sujet. Allain Provost me disait : « Nous paysagistes, on est des libéraux, indépendants, l’écologie c’est politique, c’est une mode, tu verras, dans quelques années, on en parlera plus… Il faut seulement que les élèves sachent quoi planter et où ». 

Tous ne partageaient pas ce point de vue et certains étaient sensibles aux questions environnementales. J’ai alors mis au point un enseignement d’écologie urbaine qui montrait les relations entre la qualité de la végétation urbaine et le milieu urbain, ainsi que son rôle pour climatiser la ville et créer un milieu plus favorable à la santé humaine. L’analyse des « structures végétales » par les étudiants en était l’outil principal.

C’était à l’époque héroïque des transparents, des rétroprojecteurs et des projections de diapositives. Ce cours remplaça rapidement celui de climatologie beaucoup trop théorique. Il eut fallu le convertir en enseignement de micro-climatologie urbaine, mais les recherches scientifiques, insuffisantes sur ce sujet, restaient hors de portée.

Quand se posa le problème, qui deviendra récurrent, de l’articulation entre les enseignements du département d’écologie et les ateliers, je me rendis compte que, pour un praticien qui forme un apprenti paysagiste, la connaissance pertinente doit être à portée de main, immédiatement disponible : dans une bibliothèque à cette époque, sur internet aujourd’hui. L’enseignant spécialiste devait donc à la fois susciter des questions et y répondre dans le contexte de chaque projet au sein de l’atelier. C’est pour cette raison que certains ateliers de M. Corajoud étaient associés aux enseignements du département de techniques d’Allain Provost, paysagiste DPLG et ingénieur horticole ; tous les deux, étant paysagistes, s’accordaient sur cette organisation. Et que plus tard G. Chauvel, paysagiste DPLG, accompagna M. Rumelhart, ingénieur horticole et phytosociologue, dans l’enseignement de l’utilisation des végétaux dans les projets.

Les praticiens paysagistes avaient (et ont toujours à juste titre) une vision strictement utilitaire et sélective de l’écologie végétale et de l’horticulture dans le projet. Alors que M. Rumelhart et moi, formés à l’écologie générale, à la phytogéographie et à la phytosociologie défendions une vision plutôt écocentrée de l’environnement humain. Ils avaient besoin d’experts attitrés dans les ateliers. Je défendais une autonomie de pensée socio-écologiste pour en transmettre les principes aux étudiants. Alors que M. Corajoud voyait, tactiquement, dans les sciences sociales et l’écologisme naissant, des obstacles majeurs à la liberté de créer. Ce clivage connut son acmé au moment où nous fumes invités à participer aux concours du parc du Sausset et de la Corderie Royale à Rochefort à la fin des années 1970.

L’expérience du Sausset

En 1978, le concours du parc du Sausset au nord de Paris est organisé par le département du Val d’Oise. M. Corajoud nous demande (à Marc Rumelhart et moi) un travail d’analyse du site : un vaste espace agricole de 200 hectares qu’il s’agit de remplacer par un fragment de la ceinture verte parisienne en continuité du parc de la Courneuve. Nous saisissons l’occasion d’expérimenter un travail commun avec une agence de paysagistes, et de comprendre ce que chacun attendait de l’autre.

Très vite l’idée s’imposa à toute l’équipe qu’il fallait avoir recours à plusieurs modes d’occupation du sol : la forêt, la campagne, l’eau et le jardin. Comment émergèrent les idées du bocage et du marais ? Je ne m’en souviens plus exactement. Toujours est-il que je m’attachais à celle du bocage, qui me rappelait mes origines agricoles, tandis que M. Rumelhart approfondissait celle du marais. Au stade du concours, l’important était de trouver la forme graphique de projet qui les évoquait, et beaucoup moins d’en préciser la matérialité et les usages sociaux. Qu’ai-je pu dire du bocage qui ne soit déjà connu : des haies et des talus, une structure et des fonctions écologiques ? Je n’ai pas participé à la finalisation du projet réalisé par l’agence.

Ce dont je me souviens, c’est de la présentation en 1980 du projet lauréat de M. et C. Corajoud et de J. Coulon dans le grand amphithéâtre de l’école. J’avais regretté, sans doute un peu naïvement que les apports des membres de l’équipe n’aient pas été précisés et valorisés : une règle du jeu que j’ignorais et que j’apprenais à mes dépens. Dans les projets, les compétences des uns et des autres disparaissaient au profit du chef de projet, une pratique qui ne me convenait pas vraiment.

Ce bocage, je l’imaginais comme un témoignage symbolique d’une agriculture paysanne qui disparaissait, d’un paysage rural qui s’éclaircissait un peu partout, et d’une résistance à l’extension de la forêt ou des parcs urbains aux dépens des sols agricoles. J’aurais aimé y installer une véritable ferme agro-écologique. Plus tard, d’ailleurs, des activités agricoles y seront organisées, notamment avec des fêtes des moissons.

L’expérience du jardin des Retours de La Corderie Royale

En 1981 est organisé le concours d’aménagement du parc de la Corderie Royale à Rochefort. Bernard Lassus rassemble une équipe autour de lui : des anciens élèves de la Section et du CNERP, et des élèves de l’ENSP   : Pascal Aubry, Alain Mazas, Dominique Anglésio, Alain Levavasseur notamment, et m’invite à en faire partie.

Au cours de ce travail, je me familiarise avec les concepts culturalistes de B. Lassus, celui de paysage mille-feuille m’est immédiatement compréhensible, comme ceux de substrat et de paysage en tant qu’imaginaire mental structuré par des schèmes culturels. Avec Les habitants-paysagistes, publiés en 1977, puis Mort du paysage édité par les philosophes François Dagognet et Odile Marcel en 1982, je me rends compte que la planète paysage m’est inconnue, ou plus exactement que ce n’est pas la même que la mienne, celle d’un naturaliste : botaniste, phytogéographe et pastoraliste.

C’est pourtant ainsi qu’une pensée paysagiste originale, inventée par un artiste plasticien, m’est devenue progressivement familière. Plus facilement que les pratiques paysagistes usuelles qui s’emparaient de la morphologie d’un site pour en projeter l’organisation spatiale avec les outils de la géométrie (la perspective, les grilles modulaires, la trame foncière par exemple). J’en comprenais la logique en constatant cependant avec regret que, en dehors de la topographie et de l’hydrographie, les processus naturels et économiques fonctionnels (les climats, les sols, les végétations, les activités humaines) n’y avaient pas de place, sinon a posteriori.

Dans l’approche culturaliste de B. Lassus non plus, aucune place n’était réservée aux déterminismes naturels. Cependant il me semblait que l’élaboration du projet visait une construction rationnelle de l’imaginaire du site. Rationalité que je ne percevais, dans les autres catégories de projet, qu’à travers l’outil de la géométrie qui renvoyait à la culture de l’architecte.

Or j’avais compris en lisant les écrits du marquis de Girardin et de l’historien anglo-américain John-Dixon Hunt, et en consultant les travaux du philosophe Alain Roger, que le paysagiste, en tant qu’architecte de jardin, devait se tenir à distance de l’architecte autant que de l’ingénieur tout en étant proche du peintre. Et en tant qu’héritier de la culture horticole, je ne pouvais imaginer d’autres outils majeurs du concepteur que les éléments de nature : le végétal, l’eau ou le rocher par exemple. Pour cette raison, je regrettais un peu de pas être allé jusqu’au bout de mon projet de devenir paysagiste.  Mais j’avais adhéré aux valeurs éthiques de l’écologie politique, et scientifiques de l’écologie académique, lesquelles ne me menaient pourtant à rien en matière d’esthétique, même en ayant recours aux enseignements de la Gestalttheorie (le tout est plus que la somme des parties …).

À Rochefort, ma compétence écologique et horticole a été peu utile. En revanche j’ai écouté et beaucoup appris de mes coéquipiers. Comment le bâtiment industriel de la Corderie historique allait-il être relié à la ville ? Comment l’histoire du site (un ancien port militaire) pouvait-elle fonder l’identité du parc ? Comment la Charente devait-elle devenir le fil directeur du processus d’aménagement de la région urbaine, et les bégonias un outil de la renaissance économique de cette ville endormie dans son histoire thermale et militaire ?

Au bout de quelques années de travail avec l’agence de B. Lassus, je crois avoir compris ce qu’était un projet de paysage cohérent, inscrit dans plusieurs échelles d’espace et de temps, et support d’un imaginaire nouveau capable de faire renaitre une ville assoupie. J’ai été, je pense, à bonne école.

En 1981, les travaux d’aménagement de l’ancien foyer des élèves sont terminés. Les secrétariats prennent possession de leurs nouveaux bureaux (là où ils sont actuellement). Je m’installe dans mon ancienne chambre d’étudiant de première année à l’ENSH. J’apprécie la continuité… En face, de l’autre côté du couloir, M. Rumelhart occupe plusieurs anciennes chambres qui deviendront, après 1997, après leur utilisation par le laboratoire de physiologie végétale de Claude Bigot et Noëlle Dorion, les locaux du département d’écologie. Une salle de réunion est créée sur le pignon est du bâtiment. Le réfectoire devient l’atelier de première année, et le second étage l’atelier de deuxième année.  Pendant quinze années, l’ENSP, le laboratoire de physiologie végétale de l’ENSH, et la formation continue ENSH/ENSP vont se partager le bâtiment Saint-Louis actuel. La coexistence fut pacifique.

À l’ENSP, un nouveau chantier s’annonce, parmi beaucoup d’autres : la mise en place d’un programme de recherches financé par la nouvelle Mission du paysage du ministère de l’Environnement et du Cadre de vie. Créée en 1979, elle est dirigée par Alain Riquois, ingénieur du Génie rural et des eaux et forêts, qui deviendra directeur de l’ENSP en 1990 (voir les chapitres 6-7-8 de l’histoire de l’ENSP).

Pierre Donadieu

Versailles 3 octobre 2019


Bibliographie

M. Rumelhart, « Eco-logiques pour les projets de paysage, autobiographie d’un héritage », Les Carnets du paysage n° 20, 2011.  

P. Donadieu, Histoire et mémoire de l’ENSP (Chap. 1 à 15)

15 – La séparation ENSH / ENSP

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Chapitre 15

La séparation

de l’ENSH et de l’ENSP de Versailles

(1989-1994)

Pierre Donadieu raconte le divorce de l’ENSH et de l’ENSP à la suite du projet d’Institut des sciences et technologies du vivant (ISTV).

Que dit le rapport Poly ? (1989) L’année des négociations (1990) Un pôle Environnement et Paysage (1990)Où localiser le futur ISTV ? (1990) – L’école doctorale des Grandes Écoles du Vivant (1991-93) Délocalisation manquée de l’ENSP à Blois (1992-1993)La séparation (1993-94).

5 avril 1989, Le ministre de l’Agriculture et de la Forêt Henri Nallet1 annonce au conseil national de l’enseignement agricole son intention de « rapprocher » l’Institut national agronomique de Paris-Grignon (INA PG), l’École nationale supérieure des industries agricoles et alimentaires de Massy (ENSIA), l’École nationale du Génie rural et des Eaux et Forêts (ENGREF), l’École nationale supérieure d’horticulture de Versailles (ENSH) avec son établissement rattaché l’École nationale supérieure de paysage de Versailles (ENSP) et l’École nationale vétérinaire d’Alfort (ENVA)2.

Avec un établissement unique, il souhaite créer « un pôle d’enseignement supérieur et de recherche, formant des cadres de très haut niveau, adaptés aux besoins futurs de l’économie agricole et agroindustrielle, et aux exigences de la gestion et de l’aménagement de l’espace rural »3.

À cette fin, il confie à Jacques Poly, président de l’INRA, la rédaction d’un rapport « pour étudier la faisabilité de cette entreprise ».

En octobre, le rapport « sur les possibilités de rapprochement, en région parisienne, des établissements d’enseignement supérieur, dépendant de l’agriculture et de la forêt »4 est remis au ministre.

En 1989, l’ENSP cohabite avec l’ENSH avec laquelle les relations pédagogiques ont cessé depuis 1983. Le conseil d’administration, commun aux deux établissements, est présidé par l’agronome Bernard le Buanec avant de céder la place au paysagiste Pierre Dauvergne. R. Chaux dirige les deux écoles depuis 1975.

Une réforme de la pédagogie de l’ENSP menée, à partir de 1986, avec le recrutement de deux maîtres de conférences, M. Corajoud et M. Rumelhart, a été mise en œuvre pour mieux articuler ateliers de projets et enseignements des quatre départements. Une quatrième année autonome a été mise en place avec la création des ateliers régionaux en 1988.

De son côté, en 1989, le plasticien B. Lassus, avec le géographe A. Berque (EHESS) a fondé une formation doctorale le DEA « Jardins, paysages, territoires » à l’École nationale d’architecture de Paris-la-Villette où il est professeur titulaire.

L’annonce du rapport Poly vient raviver à l’ENSP le souvenir de deux projets avortés d’Institut du paysage en 1972 et 1985.

Que dit le rapport Poly ? (1989) ^

J. Poly est un visionnaire. Il constate que le modèle agricole seulement productiviste est dépassé, et que, désormais, il faudra « produire pour vendre, en achetant moins, en produisant mieux et proprement, et en restant compétitif » (p. 6). Il souligne le potentiel des biotechnologies, de l’électronique, de la biologie moléculaire et des sciences de l’information pour « anticiper les évolutions prévisibles de la Société ».

Le président de l’INRA expose les avantages du rapprochement : créer l’image de marque d’un nouveau centre avec 2000 étudiants aujourd’hui éparpillés dans la région Ile-de-France, disposer d’une force de négociation politique, multiplier les itinéraires de formation en faisant tomber les barrières injustifiées, déployer une recherche de bon niveau, des services communs efficaces. En bref faire des économies d’échelle et ouvrir, voire hybrider, les formations existantes.

Le nouvel établissement développera donc des formations de deuxième et troisième cycle : des généralistes « sur lesquels on pourra éventuellement greffer des enseignements optionnels, voire de spécialisation » (p. 16). Une formation par la recherche scientifique, non encyclopédique, évolutive, partageable à l’échelle nationale et internationale.

Concernant l’ENSP, il écrit, p. 30 : « Elle répond certainement à des besoins sociaux réels et probablement croissants. Mais son développement dépend de plusieurs ministères. Il y aurait certainement intérêt à la localiser dans le technopôle prévu. Elle pourrait bénéficier de certains enseignements professionnels du domaine de l’horticulture et de la sylviculture. Ses étudiants côtoieraient sur le campus des ingénieurs spécialisés dans la création et l’entretien des espaces verts (…), des élèves de l’ENGREF et (bénéficieraient) de tous les services sociaux et sportifs du nouvel ensemble. En contrepartie, la présence de l’ENSP pourrait jouer un rôle de sensibilisation utile des biologistes et des ingénieurs en formation à l’esthétique du paysage et aux problèmes du design ».

Un énorme travail sera nécessaire, conclut-il, si ce projet est accepté.

Le 27 décembre, avertis du projet, R. Chaux et B. Le Buanec demandent une audience à Maurice Barbezant, conseiller d’Henri Nallet. Reçus (avec M. Rumelhart, P. Donadieu, P. Dauvergne et A. Chemetoff) le 24 janvier 1990, ils demandent des décisions rapides sur « la place faite aux formations au paysage, les liens avec les autres ministères et la localisation de la nouvelle structure ». Ils soulignent le risque d’apparition « d’un ghetto artistique » à Versailles.

1990, l’année des négociations ^

Dans le compte-rendu du 25 janvier 1990 que R. Chaux fait de sa réunion au ministère, il apparait que « l’implantation sur le plateau de Saclay est probable, mais ne sera pas officielle avant octobre ». Nouvelle inquiétante pour les écoles versaillaises, et notamment l’ENSP, qui ne souhaitent pas quitter le Potager du roi. D’autant plus que le mot paysage n’apparait dans la nomenclature des futurs départements de l’ISTV que sous la rubrique « Gestion de l’espace et de l’environnement : bioclimatologie, écologie, hydrologie, paysage… Le spectre de la délocalisation forcée (à Blois) n’apparaitra cependant qu’après novembre 19915.

Les commissions inter-écoles commencent à travailler. Les écoles se connaissent peu, voire s’ignorent. L’ENSP y affirme que « l’objectif pour la filière paysagiste n’est pas de former des ingénieurs, mais des paysagistes DPLG, tendant vers l’architecte paysagiste avec 6 années de formation (après le bac) »6. Et l’on rassure en affirmant qu’« il y a volonté à l’ENSP de faire naitre une école doctorale pour des postes de recherche et d’enseignement ». Le projet pédagogique de 1986, proposé par M. Corajoud7, reste la référence intangible des représentants de l’ENSP : 40% des heures doivent être consacrés aux ateliers de projet pendant trois ans.

De son côté, l’ENSH qui s’est s’engagée depuis 1980 sur des débouchés dans « les espaces verts et l’ingénierie d’aménagement paysager », annoncent 20 % des emplois des diplômés8.

Le 31 janvier 1990, le Conseil des ministres « approuve le projet de création d’un pôle d’enseignement supérieur et de recherche agronomique, à la mesure de notre secteur agroalimentaire ».9 Il prendra le nom d’Institut scientifique et technologique du vivant (ISTV).

En mars, une première synthèse des commissions inter-écoles est rédigée par C. Bigot (ENSH). Beaucoup de points restent imprécis, écrit-il en conclusion : le lieu d’implantation, le statut juridique, le statut des enseignants chercheurs, les diplômes, les équipes doctorales et l’habilitation de l’ISTV à délivrer le doctorat10, sans compter la conception architecturale et les coûts.

Un pôle Environnement et Paysage (1990) ^

Au même moment, Pierre Donadieu précise les positions de l’ENSP dans un document de 14 pages11. Il y affirme la nécessité d’une filière de formation d’architecte paysagiste consacrée à « la gestion et à l’aménagement de l’espace en trois cycles, dont le troisième à finalités professionnelles et de recherches ». Les écoles du Potager du roi pourraient, à terme, former 100 DPLG/an à l’ENSP et 20 à 30 ingénieurs paysagistes / an à l’ENSH.

Cette idée reste cependant isolée car la conception paysagiste de l’ENSP n’est pas ou peu comprise et partagée. Consultée sur le projet en mars, l’Académie d’Agriculture de France ignore les paysagistes et ne retient que les formations d’ingénieur et de vétérinaire … Elle inclut le terme paysage dans une sous-spécialisation des formations d’ingénieur : « Milieu et équipements » au sein de « Milieux naturels et production »12.

En mai, P. Donadieu esquisse le projet d’un pôle de formation et de recherche à l’ISTV « Gestion environnementale et paysagère de l’espace »13.

Ces préoccupations ne sont pas étrangères au contexte médiatique. R. Cans (Le Monde du 16 juin) évoque « un plan vert pour la France de l’an 2000 et la création d’un institut français d’environnement ». Il s’inquiète d’«une gestion des territoires de plus en plus a-spatial ». En se rapprochant de l’ENGREF, une formation d’ingénieurs agronomes en gestion environnementale et paysagère de l’espace (GEPE) est proposée14 grâce (hors ENGREF) à 22 à 26 enseignants-chercheurs de l’INAPG et des écoles versaillaises. En fait elle existe déjà à l’ENGREF avec les enseignements des paysagistes du CEMAGREF de Grenoble et de Nogent sur Vernisson.

R. Chaux nomme dans la commission « Productions végétales » J.-L. Regnard et P. Lemattre, et dans celle de « Gestion de l’espace », P. Donadieu. Vigilant, il rappelle le 14 mai que ce dernier n’a pas été invité par André Berkaloff15 à la commission inter-écoles « Gestion de l’espace ». Un oubli, sans doute, s’amuse-t-il. Il faudra ensuite un groupe « Environnement et paysage » animé par P. Donadieu pour savoir qui fait quoi, qui veut faire quoi dans les écoles concernées par ce domaine et avec quels objectifs.

Jusqu’à l’été 1990, les réunions des commissions se succèdent. Les positions atypiques de l’ENSP sont parfois mal interprétées. Si bien que Marc Rumelhart propose à la direction et à P. Donadieu « d’organiser un séminaire promotionnel pour présenter de vive voix le cadre des ateliers et la participation des professionnels à la formation »16.

Le 24 août, R. Chaux diffuse « le rapport du groupe de prospective sur les besoins de formation auxquels l’ISTV devra répondre ». Tandis que sont diffusés les statuts de l’association pour l’établissement des sciences et techniques du vivant (AESTV)17.

Fin septembre, avec l’ENGREF (Y. Deperroy), l’INAPG (M.-C. et C. Girard, B. Peyre), l’ENSP (M. Rumelhart) et l’ENSH (P. Bordes), P. Donadieu expose deux formations structurant le pôle environnement et paysage18. D’une part à l’ENSP une filière d’architecte paysagiste en quatre ans plus une classe préparatoire en deux ans, d’autre part une formation (ou deux) d’ingénierie paysagiste, et de gestion environnementale de l’espace en trois ans entre l’ENSH, l’ENGREF et l’INAPG. Deux départements d’enseignement et de recherche, distincts, mais interactifs seraient ainsi créés au sein de l’ISTV.

Le 1er octobre 1990, Alain Riquois19 remplace R. Chaux qui part en retraite, mais est rapidement coopté par l’Académie d’Agriculture de France. L’on ne sait toujours pas où sera construit l’ISTV, incertitude qui entrave beaucoup de discussions et freine les engagements des écoles.

Où localiser le futur ISTV ? (1990) ^

Chacun a en tête l’idée de réunir les écoles dans un lieu unique, sur le plateau de Saclay notamment, car l’INAPG y dispose de terrains d’expérimentation dont ceux de la ferme du Moulon. Les représentants des écoles y sont d’ailleurs conviés au cours d’une visite spectaculaire en hélicoptère…

Pourtant les débats orientent les choix vers d’autres horizons. Les candidatures pour accueillir le futur campus commencent à arriver. Les Université de Compiègne et de Reims, puis celles de Tours et de Caen, ainsi que les départements de l’Essonne et des Yvelines. L’on évoque également Strasbourg et Lyon. Des visites somptueuses sont organisées sur les sites promis pour apprécier leurs qualités et leurs défauts. L’ENSP et l’ENSH qui ne souhaitent pas quitter le Potager du roi y participent de manière variable.

Néanmoins, la direction et les représentants des deux écoles versaillaises approfondissent les perspectives tracées. Dans un texte remis au conseil d’administration le 2 octobre20, il est confirmé la demande d’une formation en trois cycles, dont quatre ans de formation du paysagiste DPLG. Il est proposé également la création d’un « doctorat professionnel de recherche » en distinguant la recherche professionnelle de haut niveau (par le projet), et la recherche scientifique (mono ou pluridisciplinaire). Et réaffirmé de laisser le noyau dur de l’ENSP (le premier et le deuxième cycle) à Versailles.

Sans laboratoire de recherches, sans formation doctorale et doctorant (contrairement à l’ENSH), sans enseignant-chercheur ayant soutenu un doctorat, l’ENSP et les enseignants d’ateliers semblent peu concernés par la perspective d’un troisième cycle qui ne serait pas « professionnel ».

Ce que confirme une enquête d’octobre 1990 « Perceptions des jeunes diplômés des écoles de l’ISTV de la relation enseignement-métier ». Les ateliers de projet et les enseignements d’écologie appliquée au projet de paysage sont majoritairement approuvés (70 et 64 %). Mais les élèves21 restent insatisfaits de la pédagogie : « manque de cours magistraux, de contrôle de connaissances, d’enseignement de l’informatique et des langues ; les niveaux de salaire (à la sortie) restent insuffisants ».

Le 3 décembre 1990 est publié et diffusé par l’association AESTV « Le projet d’organisation du schéma pédagogique de l’ISTV », un document de 22 pages. Il reconnait l’existence de trois métiers : ingénieur, médecin vétérinaire et paysagiste. Et admet « le paysage : théories et pratiques, comme discipline de recherche à dominante culturelle, sensible et esthétique ». Le rapport insiste : « les enseignants (de l’ENSP) doivent se joindre à l’ISTV ». Comme modèle, il met en avant l’Université de Wageningen aux Pays-Bas, qui réunit les trois formations.

Riche de concertations inter-écoles, l’année 1990 aura permis la reconnaissance officielle de la formation professionnelle spécifique des paysagistes à l’ENSP.

Mais l’on ne sait toujours pas où le campus sera créé.

L’école doctorale des grandes écoles du Vivant (1991-93) ^

Fin janvier 1991, le projet d’ISTV semble évoluer vers une implantation multi-sites et une conception fédérative du regroupement des écoles. Le 21 janvier, un document circule à l’ENSH/ENSP, qui prévoit « l’installation sur le plateau de Saclay-Villaroy » avec des sites complémentaires à Grignon (INAPG) et Versailles (ENSH/ENSP).22

L’ISTV devient alors les Grandes Écoles du Vivant qui auront en commun une seule école doctorale. Ce qui ne résout en rien le problème des deux établissements versaillais qui ne peuvent se développer sur un seul site.

Mais, en même temps, pendant plus d’un an l’ENSP doit affronter une nouvelle péripétie, le projet de délocalisation à Blois (voir prochain chapitre).

À la rentrée 1992, alors que les écoles du Potager du roi dépensent leur énergie pour s’opposer aux délocalisations autoritaires à Blois (ENSP) et à Bergerac (ENSH), Paul Vialle propose à Hervé Bichat (nouveau directeur général de l’enseignement et de la recherche), et aux directeurs des écoles, « une charte de création d’une école doctorale commune à l’INA PG, l’ENSSIAA, l’ENGREF, l’ENSH et l’ENSP, dans le cadre de la Fédération des Grandes écoles du vivant »23.

L’ENSP ne disposant pas de compétences humaines et de moyens matériels pour participer à ce projet, Alain Riquois se tourne vers P. Donadieu qui participe depuis 1989 à la formation doctorale « Jardins, paysages, territoires » de l’École nationale d’architecture de Paris-la Villette, et prépare une thèse de doctorat. Il demande dans une lettre à P. Vialle que P. Donadieu soit associé au groupe fondateur de l’école doctorale24.

Un an après, le 18 mai 1993 est lancée l’école doctorale des Grandes Écoles du Vivant. Ces dernières deviendront en 2007 AgroParistech en réunissant l’INAPG, l’ENSSIA et l’ENGREF. L’école doctorale ABIES (Alimentation, Agronomie, Biologie, Environnement, Santé) rassemble 21 DEA, 400 doctorants et 37 laboratoires25

Une semaine avant, le 11 mai à l’ENGREF, P. Donadieu, qui vient de soutenir sa thèse de doctorat, présente un projet de création d’un laboratoire de recherches sur le projet de paysage à l’ENSP. Ce projet associe les ateliers de projet de quatrième année (APR et diplômes) à des ateliers de recherches conduits par des enseignants chercheurs. L’exemple de la mise en place d’une politique de paysage dans le parc naturel régional du Vexin français montre comment peut être analysé le processus de mise en paysage d’un territoire (de la commande à des éléments de charte intercommunale de paysage). Voir schéma ci-dessous.

Dans cette intervention, il distingue le paysage (notion culturelle) de l’environnement (notion écologique et scientifique) à la suite d’un article de B. Lassus et A. Berque en 1986, et trois pôles de recherche sur le projet (sciences humaines, ingénierie écologique et paysagiste, et techniques de communication et de représentation). À partir de mémoires d’ateliers pédagogiques régionaux, il présente des projets d’urbanisme paysager (l’ile Seguin en région parisienne) et de restauration de carrières (Arjuzanx dans les Landes). Pour lui « le paysage est un système de relations culturelles à l’espace et à la nature (à révéler, à conserver et à inventer).

Archives ENSP/Donadieu

À l’école, le projet de création du laboratoire de recherches reçoit cependant un accueil réservé voire sceptique de la part du conseil des enseignants. Peut-être, les praticiens auraient-ils préféré qu’un des leurs fonde et dirige ce laboratoire ? Certains se doutaient, avec raison, que l’accès aux postes d’enseignants-chercheurs serait désormais subordonné à l’obtention d’un doctorat académique, éloigné de la pratique professionnelle.

Une autre solution aurait été de s’associer avec les laboratoires de recherche de l’ENSH qui accueillaient quelques doctorants, en physiologie végétale (C. Bigot et N. Dorion), en sciences et techniques des productions légumières et d’agronomie (A. Fleury) et en génétique, amélioration des plantes et cultures ornementales (M. Mitteau et P. Lemattre). Ce qui ne fut possible qu’avec A. Fleury qui fonda à l’ENSP avec P. Donadieu les recherches en agriculture urbaine l’année suivante.

C’est donc un « laboratoire de paysage potentiel » dirigé par M. Corajoud, maitre de conférences en théories et pratiques du projet de paysage qui apparait dans les textes fondant l’école doctorale et dont Christian Férault est le directeur scientifique26.

Délocalisation manquée de l’ENSP à Blois (1992-1993) ^

Suite à la décision du gouvernement d’Edith Cresson de procéder à la délocalisation massive des emplois publics de la région parisienne vers la province à la fin de 1991, la DGER informe le 29 janvier suivant Alain Riquois de la proposition du CIAT27 de transférer l’ENSP à Blois et l’ENSH à Bergerac. Mais les écoles n’ont pas été consultées.

Les réactions d’indignation sont immédiates.

Le 2 février, les élèves de l’ENSP manifestent à Paris dans le square du Vert Galant (Le Figaro du 7/2). Sur les murs de l’école sont accrochées des banderolles : « Mise à mort, non à la délocalisation aveugle » (NR du Centre Ouest, 15.02. 1992), « Un ministre médiatique et gourmand, une situation bloquée » (NRCO, 27/02). Chacun se doute que Jack Lang, ministre de l’Éducation nationale et de la Culture, maire de Blois, souhaite sa part du gâteau de la délocalisation.

Le collectif des étudiants interroge J. Lang : « S’agit-il de promouvoir l’ENSP ou de créer une autre école ? ». Cette idée va faire lentement son chemin.

Le 13 février, le Conseil général extraordinaire des écoles « choqué par la brutalité des décisions, indigné par les localisations proposées » se prononce fermement « pour un refus de la localisation à Bergerac, et pour le rapprochement avec l’INAPG ; pour le maintien de l’ENSP à Versailles, même si, après étude, une délocalisation partielle (à Blois) est possible »28.

Les professionnels se mobilisent également. L’UNEP le 3 mars, la FFP le 25 mars, puis la SNHF, l’IFLA et bien d’autres …. L’euphémisme est de rigueur : « Nous sommes plus que réservés quant à un déménagement pur et simple de l’ENSP à Blois »29. Sans compter les politiques qui interpellent les ministres concernés : Etienne Pinte député des Yvelines, Gérard Larcher sénateur et maire de Rambouillet30. M. Corajoud déclare le 30 avril au Moniteur : « Nous nous opposons à l’insolence avec laquelle notre ministère de tutelle l’Agriculture et celui de la Culture nous imposent sans concertation cette décision ».

La délocalisation complète des écoles du Potager du roi semblant compromise, la DGER propose au Conseil général des écoles « une antenne de l’ENSP à Blois », en fait un premier cycle préparatoire (un BTS paysage), sur le modèle du cursus de l’école de paysage qui vient d’être créée au sein de l’École d’architecture de Bordeaux. Le 9 mars, le conseil à nouveau « s’oppose formellement à la création à Blois de ce département ». Celui-ci devrait ouvrir dès la rentrée 1993.

Le 17 avril, Jacques Berthomeau, conseiller du ministre, demande néanmoins à A. Riquois, « un programme de de délocalisation à Blois, avec un calendrier de mise en œuvre et d’occupation progressive du site ».

Le CIAT du 30 juillet 1992 confirme le processus de délocalisation en cours de 3500 emplois. L’ENSP y contribue pour 32 emplois et l’ENSH pour 45 emplois ! Avant les vacances d’été, H. Bichat tente d’expliquer le projet au conseil des enseignants de l’ENSP mais se fait rabrouer vertement par M. Corajoud et ses collègues. De son côté l’ENSH ne croit pas à une délocalisation à Bergerac. Les élèves et les enseignants se mobilisent peu. Le projet de l’école est de se rapprocher de l’INAPG. Les positions des deux établissements et des enseignants (M. Corajoud à l’ENSP, A. Anstett et C. Bigot à l’ENSH) divergent profondément.

Au début de 1993, le projet blésois semble persister : « une École de paysage sera installée à côté du lycée agricole de Grands-Champs » (Nouvelle du Centre du 30 janvier 1993). Mais le 21 juillet de la même année, on apprend que : « L’École du paysage reste à Versailles » (Toutes les Nouvelles de Versailles). Entre temps, Jean-Pierre Soisson est devenu ministre de l’Agriculture à la place de Louis Mermaz. Mais surtout la proposition de créer une antenne rattachée à l’ENSH, « en tant que département de l’ENSP » est vigoureusement refusée par le conseil général des écoles le 9 mars.31 Statut quo ou nouvelle idée ? Que va faire la DGER face à une situation enlisée ?

À la rentrée scolaire 1993-1994, la DGER demande un rapport sur le devenir des écoles versaillaises à Jean Marrou, directeur de recherche INRA pour l’ENSH et à Jean-Claude Guérin, IGREF, pour l’ENSP, à l’échéance de la fin de l’année 1993.

Le 2 décembre 1993, lors du Conseil général présidé par P. Dauvergne, J.-C. Guerin demande de « clore la perspective de délocalisation à Blois, (d’admettre que) le moment est venu de séparer horticulture et paysage dans l’enseignement supérieur agricole. Il dit fort justement : « le concepteur est d’abord un artisan plasticien (loin de l’ingénierie), il travaille avec le vivant (contrairement à l’architecte) ».

Le projet blésois est abandonné par J. Lang dès le début de l’année 1993. Un décret signé le 29 mars32 1993 prévoyait la création dans le cadre universitaire (Université de Tours) de l’Ecole nationale supérieure de la nature et du paysage de Blois, et la première rentrée scolaire la même année.

La séparation (1993-94) ^

Le 31 janvier 1993, H. Bichat annonçait au Conseil général ENSH/ENSP présidé par P. Dauvergne l’arrêt du recrutement de l’ENSH à Versailles en 1994 et sa reprise à Angers en 1995, ainsi que la « montée en charge » de la filière ENSP dès la rentrée 1994. Les réactions de l’ENSH ne se firent pas attendre : « une situation de décomposition pour les enseignants de l’ENSH » le 20 janvier, et deux motions de grande inquiétude des élèves et des personnels ATOS réunis en assemblée générale extraordinaire le 25 janvier.

Le contexte politique de la fin de l’année 1993 est en effet favorable au paysage comme cause nationale, beaucoup moins à l’horticulture, surtout francilienne. Le 22 novembre, le sénateur Ambroise Dupont, vice-président de la commission des affaires culturelles traitant de la politique du paysage en France, écrit :

« Il n’y aura pas de paysages si les paysagistes ne se répandent pas dans les villes et les administrations (…) les formations sont quantitativement insuffisantes par rapport à l’Allemagne et à la Grande-Bretagne (…) il conviendrait de ne pas accentuer la pratique déjà répandue de formations accélérées d’ingénieurs et d’architectes qui manqueraient sur le terrain du savoir nécessaire à la confection de projets paysagers authentiques. Il serait donc essentiel de renforcer les structures d’enseignement du paysage et d’augmenter le nombre de paysagistes formés chaque année »33.

La mission confiée fin 1993 à Jean-Claude Guérin et Jean Marrou proposait un choix pour les établissements versaillais : soit de localiser les ingénieurs à Angers, et deux DPLG à Versailles « (l’un plus scientifique, l’autre plus artistique »), soit de fermer l’ENITHP d’Angers et la filière Aménagements Paysagers à l’ENSH, en recréant une formation d’ingénieurs paysagistes à l’ENSP34. Au même moment, le sénateur Laffitte était chargé de son côté d’une mission sur les scénarios de devenir des écoles du pool parisien. Le départ de l’ENSH à Angers y sera indirectement confirmé au nom d’une meilleure visibilité internationale des établissements de formation.

Le 12 mars 1994, H. Bichat vient donc exposer sa politique au conseil d’administration de l’association des anciens élèves de l’ENSH/ENSP. Les participants savent que la délocalisation de l’ENSH à Angers est décidée après la tentative échouée de Bergerac35. Faut-il constituer un seul établissement et s’intégrer à AGRENA36 ? L’association semble favorable à ce scénario contrairement à l’association des élèves « Vivre l’Horti » qui veulent maintenir le concours d’entrée en 1994 et s’inquiète du départ de la chaire d’arboriculture à l’ENSA de Montpellier approuvé voire décidé par le DGER37.

H. Bichat plaide la délocalisation de l’ENSH à Angers en maintenant l’ENITHP avec la création « d’un pôle national horticole » avec deux filières d’ingénieurs : classique (ENSH avec un cycle doctoral) et « à l’allemande », par apprentissage (ENITHP).

Le 19 mai 1994, le projet de décret créant « l’ENSP comme établissement public national à caractère administratif, (…) structuré en département et en services, et administré par un directeur, un conseil d’administration, un conseil de l’enseignement et de la pédagogie, et un conseil scientifique» circule à l’ENSP38. L’ENSP deviendra établissement public autonome le 1er janvier 1995, dix ans après la demande faite dans le cadre du projet de l’Institut français du paysage en 1985.

Le 10 juin, un projet de directive de la DGER pour l’ENITHP, l’ENSH et l’ENSP annonce la création des deux pôles nationaux, horticole à Angers (ENITHP, ENSH, INRA) et du paysage à Versailles (ENSP). Dans ce dernier cas, les effectifs seront doublés, un troisième cycle sera créé (aux normes européennes de la recherche scientifique) et des programmes de recherche avec les professionnels et l’École nationale d’architecture de Versailles seront initiés. « Il conviendra d’y ajouter un centre de documentation d’excellent niveau, un centre de formation professionnelle continue, des services d’appui aux entreprises, et un service de coopération internationale » (p. 3).

Il semble donc que la DGER ait utilisé le projet d’ISTV et celui de délocalisation de l’ENSP à Blois pour résoudre le problème récurrent de la compatibilité de deux écoles au Potager du roi.

La plupart des préconisations reprises par la DGER pour l’ENSP figurait dans le projet d’Institut français du paysage de 1985, lui-même inspiré par les positions du ministère de l’Agriculture favorable dès 1967 au développement de la Section du paysage et de l’art des jardins de l’ENSH (voir la conclusion du chapitre 14 d’Histoire et Mémoire sur Topia).

Il faudra trois ans pour que le transfert d’une partie des personnels et des matériels d’enseignement et de recherches de Versailles à Angers soit réalisé, dans des conditions humaines parfois discutables39.

L’ENSP « hérite » de la gestion du site du Potager du roi, de ses bâtiments et d’une partie des personnels. Alain Riquois cède la direction en 1995 à un administrateur provisoire Jean-Baptiste Cuisinier, IGREF missionné au château de Versailles et à la DGER.

Une nouvelle vie, difficile au début, commence pour l’ENSP au Potager du roi.

Pierre Donadieu

19 novembre 2019

Merci à P. Dauvergne, Noëlle Dorion et Alain Riquois pour leur contribution.


Bibliographie

P. Donadieu, Histoire et mémoire de l’ENSP, chapitre 14 https://topia.fr/2018/03/27/histoire-de-lensp-2/


Sources d’archives

Archives ENSP, Salle 6, boites 2033 et 3097.

Archives départementales des Yvelines, 1W-18-III, dépôts 69, 70, 71, 72, 73, 74, 75, 76, 77, 78.


Quelques acteurs

Jacques Poly (1927-1997), Président de l’INRA en 1989

Raymond Chaux (1925-2017), Ingénieur général d’agronomie, directeur de l’ENSH et de l’ENSP (1974-1990), Archives ENSP

Alain Riquois, IGREF, directeur de l’ENSH et de l’ENSP (1990-1995)

Hervé Bichat (1938-2015), IGREF, directeur général de l’enseignement et de la recherche (1992- 1997)

Pierre Dauvergne, paysagiste DPLG, enseignant ENSP, vice-président puis président du Conseil général de l’ENSH et de l’ENSP (1988-1994)


Notes

1 Ministre chargé de l’Agriculture en 1985-1986 au moment de l’échec de l’Institut français du paysage (après Michel Rocard) puis en 1988-1990 au début du projet d’ISTV avant Louis Mermaz.

2 L’ENSP et l’ENSH sont dirigées par R. Chaux, l’INAPG par P. Vialle (IGREF), l’ENGREF par J.-P. Troy (IGREF).

3 Lettre de H. Nallet à Jacques Poly, président de l’INRA, 1er juillet 1989. Archives ENSP, S6, 2033

4 J. Poly, « Rapport sur les possibilités de rapprochement, en région parisienne, des établissements d’enseignement supérieur, dépendant de l’agriculture et de la forêt », 1989, 59 p. 

5 En novembre 1991, le Premier ministre de l’époque, Edith Cresson, annonçera son ambition de délocaliser 30.000 postes de l’administration parisienne en province d’ici à la fin du siècle.

6 CR de commission du 25/01/90

7 Choisi par vote du conseil des enseignants entre trois projets (Corajoud, Lassus, Donadieu).

8 Depuis 1980, une spécialisation sciences et techniques appliquées aux aménagements paysagers était développée à côté de celles de Défense des cultures et d’Horticulture. Elle était animée principalement par P. Bordes et L. Saccardy.

9 G. Courtois, Le Monde, 2/2/1990.

10 A cette époque, le doctorat ne pouvait être délivré que par les universités. Obtenir sa délivrance était un enjeu important pour l’ISTV qui se rapprochait ainsi d’un statut universitaire.

11 Archives ENSP, S6.

12 CR de l’AAF du 21 mars 1990.

13 Document de travail du 21 mai 1990. Archives ENSP, S6

14 Elle existe déjà avec les interventions des experts du CEMAGREF de Grenoble et de Nogent sur Vernisson (B. Fischesser en particulier).

15 André Berkaloff est professeur à l’Université Paris Sud et cofondateur de l’association ISTV.

16 Lettre manuscrite du 30 juin 1990. Archives ENSP, S6

17 Créée le 30 mai 1990, l’association pour l’établissement des sciences et techniques du vivant (AESTV) est présidée par Guy Salmon-Legagneur, conseiller maitre à la cour des comptes.

18 P. Donadieu, Un pôle environnement et paysage à l’ISTV, groupe de travail ISTV (ENSP, ENSH, INAPG), Septembre 1990, 7 p. M. Rumelhart y récuse l’expression « aménagement du paysage au profit d’ «aménagement de l’espace ». Centrées sur la connaissance, les positions scientifiques (les pédopaysages des pédologues, les unités gé(morpho)logiques de B. Peyre ou de végétation de C. Girard) semblent incompatibles avec celles de l’ENSP orientées par l’action (le projet de paysage comme méthode).

19 IGREF, A. Riquois était responsable de la mission du paysage du ministère de l’Environnement créée en 1978.

20 P. Donadieu, Options de l’ENSP de Versailles dans le cadre de l’ISTV, 21 p.

21 Les élèves enquêtés sont sortis en 1984, 85 et 86, période de crise et de grèves à l’ENSP. Ils ont donc reçu l’enseignement des professeurs de l’ENSH. Ce qui leur fait dire « les heures de chimie, physique et mathématiques suffisent … ».

22 Le protocole d’accord pour la mise en œuvre de l’implantation d’AgroParisTech et de l’INRA sur le campus de Saclay ne sera signé que le 7 juillet 2015 entre AgroParisTech, l’INRA, la Caisse des dépôts et consignations, Campus Agro SAS et les services de l’État.

23 Lettre du 22 septembre 1992. L’ENSP a été ajoutée dans la version finale.

24 Lettre du 3 avril 1992. A cette époque P. Donadieu termine la rédaction de sa thèse de doctorat en géographie qu’il soutiendra à l’université Paris VII l’année suivante.

25 Dossier de presse du 18 mai 1993.

26 Après le concours de professeur ouvert en Sciences humaines à l’ENSP, qui avait désigné D. Bouillon comme lauréat, P. Donadieu prend avec A. Fleury et l’attribution d’un poste de maitre de conférences, puis de professeur, la direction du laboratoire de recherches en 1994. Il soutiendra une habilitation à diriger des recherches en 1997.

27 Comité interministériel à l’aménagement du territoire.

28 Procès-verbal du conseil général du 4 mars 1992, Archives ADY WW-20-III, dépôt 76

29 Lettre au ministre de l’Agriculture L. Mermaz le 25 mars 1992

30 « M. Gérard Larcher appelle l’attention de M. le ministre de l’agriculture et de la forêt sur le projet de délocalisation de l’Ecole nationale supérieure du paysage à Blois et ce, sans concertation préalable auprès des enseignants et personnels administratifs ».

31 PV du Conseil général du 9 mars 1993. Les enseignants y voient un moyen de délocaliser l’ENSP et pensent qu’il s’agit d’une autre école à créer.

32 Il quittera son poste de ministre le jour même …

33 Annexe au procès-verbal de la séance du 22 novembre 1993, Tome III environnement, n° 102, Sénat, p. 69.

34 CR du conseil des enseignants de l’ENSP du 28 octobre 1993.

35 PV de la réunion du 12 mars, p. 2.

36 Ce scénario l’emportera plus tard avec l’intégration de l’Institut national d’horticulture et de paysage au pôle Agrocampus Ouest Rennes-Angers.

37 Lettre du 7 mars de Hervé Bichat à Alain Riquois.

38 Une revendication forte du projet d’institut français du paysage de 1985. Non satisfaite, elle avait déclenché les grèves des élèves.

39 Ce texte a été écrit du point de vue de l’ENSP. Il mériterait d’être écrit également du point de vue de l’ENSH.

14 – L’École nationale d’Horticulture et l’enseignement de l’architecture des jardins

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Chapitre 14

L’École nationale d’Horticulture et l’enseignement de l’architecture des jardins (1930-1960)

Pierre Donadieu raconte une période peu connue de l’histoire de l’ENH, les années 1930-1960. Elle correspond à l’enseignement aux élèves ingénieurs horticoles de l’architecte paysagiste Ferdinand Duprat de 1934 à 1951. Au moment (1946) où se met en place la Section du paysage et de l’Art des jardins.

L’ENH, une école d’ingénieurs

Depuis 1927, l’École nationale d’Horticulture délivre le diplôme d’ingénieur horticole. Le niveau du concours s’est certes amélioré. Mais beaucoup d’élèves, qui n’ont pas le niveau du baccalauréat, ne terminent pas leurs études (10 à 17 sur 40 à 45 dans les années 1920 ; 10 en 1934), en raison de leurs mauvaises notes aux examens. Cette situation s’améliorera progressivement et cet effectif d’exclus restera inférieur à 5 dans les années 1940.

L’école n’a plus le handicap de ne pouvoir loger et nourrir ses élèves. La construction de la « Coopérative » des élèves1 s’est achevée à la fin de 1927 à l’angle nord-est du Potager en ouvrant sur la rue (actuelle) Hardy et de Satory (qui deviendra la rue du Maréchal-Joffre). Un peu plus d’une centaine d’élèves (pas de jeune fille) occupe le premier et le second étage. Ils sont quatre par chambre (voir photo ci-dessous) et bénéficient au rez-de-chaussée, d’un réfectoire et de cuisines modernes, d’une salle de sport, d’une bibliothèque, sous l’œil d’un élève « gérant ». Ainsi, et grâce à l’approvisionnement en fruits et légumes du Potager, les frais de pension des élèves restent modestes et à la portée de toutes les bourses.

Une chambre d’élèves dans le foyer des élèves, années 1950, archives ENSP/ENSH.

Le programme d’études durant l’année scolaire 1929-1930 prévoit 626 leçons d’une heure, 100 applications pratiques et 40 examens, soit environ 250 heures d’enseignement encadrées par des enseignants pour chacune des trois années. Le reste du temps devait être consacré aux travaux saisonniers dans le Potager avec les chefs de culture (mais les archives du conseil des enseignants n’en parlent pas).

L’enseignement lui-même est réparti entre 18 disciplines d’importance inégale. Elles reprennent une grande partie du programme de l’école que cite le paysagiste Edouard André en 18902.

Quatre matières dominent les autres par leur importance quantitative, les matières « nobles » en quelque sorte. En premier lieu le dessin (70h) réparti sur les trois années3, l’arboriculture fruitière et la pomologie (52h) sur trois ans, la botanique (50h) sur les deux premières années, les levés de plans et le nivellement (40h). Parmi les autres disciplines, les cultures potagères, le génie rural, les cultures méditerranéennes et coloniales, la pathologie végétale, les mathématiques, la chimie, la comptabilité …L’architecture des jardins occupe une place modeste : 24 heures de cours en troisième année, avec deux applications et 2 examens, pas beaucoup plus que l’horticulture industrielle et commerciale (20h). 4% des leçons, c’est très peu.

René-Edouard André : la fin d’une dynastie

Depuis 1910, Le fils d’Edouard d’André est le titulaire de la chaire d’architecture des jardins. À y regarder de plus près, le nombre des heures d’enseignement qui concourent à la formation de l’ingénieur-architecte paysagiste est beaucoup plus important qu’il n’y parait. Aux cours de R.-E André, on peut ajouter le dessin, le nivellement, le levée de plans, la botanique, le génie rural, soit près d’un tiers des leçons, sans compter les temps (modestes) de travaux pratiques d’architecture des jardins qui font office d’ateliers. Sans compter les visites de jardins et de chantiers, et les conférences que donne par exemple l‘ingénieur horticole Eugène Le Graverend sur « les jardins modernes » ou les « Grandes villes ». Ce qui n’est pas négligeable.

L’importance du dessin est d’ailleurs confortée par l’ajout en 1929 d’épreuves au concours d’entrée : « des figures géométriques, croquis côté d’instruments de culture, et dessins à main levée ».

En outre, au cours de cette même année, la volonté de développer le cours d’architecture des jardins et certains autres cours est affirmée par une lettre du comité de l’art des jardins de la SNHF4 au ministre de l’Agriculture qui l’a transmise au conseil5 :

« Le comité de l’art des jardins souhaite voir s’intensifier le cours d’architecture des jardins à l’ENHV (…). Il souhaite que le cours soit porté de 24 à 34 leçons (…) que celui de dessin passe de 60 à 70 leçons en prenant en compte la composition des projets de jardins en accord avec le professeur du cours d’architecture des jardins. La liaison entre les cours d’architecture des jardins, de dessin, de levé de plans et de nivellement est assurée par le directeur de l’école. Le professeur d’architecture des jardins a l’initiative des visites de parcs et jardins publics et privés en accord avec le directeur de l’école. En outre le comité de l’art des jardins propose que soit portée la mention « architecte paysagiste» sur le diplôme des élèves qui auraient atteint une certaine moyenne dans les trois cours (architecture des jardins, levées de plans, dessin). ».

Le conseil estime que la dernière proposition ne peut être suivie car l’architecture des jardins n’est qu’un des vingt cours de l’école. La lettre révèle deux problèmes qui seront récurrents jusqu’à aujourd’hui : la coordination des enseignements complémentaires qui tendent à l’autonomie aux dépens de leur cohérence par rapport à la transmission d’un métier, et le souhait d’une spécialisation reconnue dès la formation initiale. Car l’attribution du titre d’architecte paysagiste passait par le concours en loge organisé chaque année par la SNHF6.

Le 28 avril 1930, le conseil des professeurs de l’ENH se réunit dans la bibliothèque de la Figuerie. Les enseignants constatent que, en dépit d’un nombre important mais relatif d’heures de cours, les élèves sont vraiment déficients en dessin. Ils s’accordent sur une augmentation des heures pour que « Monsieur Hissard enseigne mieux le croquis coté et la perspective appliquée à l’art des jardins »7. L’année suivante, écrit le secrétaire de séance, des épreuves de géométrie plane et de dessin d’ornement seront introduites dans le concours, car « le ministre lui-même demande des leçons de croquis coté ». Les nouveaux ingénieurs doivent maîtriser à la fois le dessin de type « industriel » et le dessin d’art.

Le marché de l’architecture des jardins publics semble en effet promis à un rapide développement sur le modèle parisien laissé par A. Alphand. Dès la rentrée suivante, sur la proposition de la SNHF et de René-Edouard André, le conseil accepte de porter de 24 à 34 h le nombre de leçons d’architecture des jardins.

Comment les élèves reçoivent-ils ces nouvelles ambitions pédagogiques ? Nous ne le savons pas. En revanche de nombreux signes indiquent un changement dans le comportement des élèves. Ils concernent surtout la discipline. Des injures de quelques élèves de 3e année au personnel (directeur et enseignants) sont punis d’exclusion (Juillet 1930). Bien que les murs du Potager du roi semblent protéger l’école des remous politiques extérieurs, le 25 février 1931, des élèves sont surpris à « faire de la musique en jouant l’Internationale dans leur chambre ». Ces faits scandaleux sont réprimés pour les uns de trois gardes de week-end qui leur interdisent les sorties. Et pour les autres d’exclusion de la Coopérative, ce qui les oblige à trouver un logement ailleurs. L’année suivante, les incivilités s’amplifient : ivresse caractérisée, vols de fruits, malpropreté … Les élèves sont beaucoup moins studieux, souvent malades, arrivent en retard, s’absentent sans motifs. Les comportements indubitables de paresse se multiplient …

En 1933, c’est le professeur Lécolier, il enseigne la pomologie, qui subit injures, chahuts et sifflets pendant son cours. Il exige que 82 fruits minimum soient dessinés sur un cahier spécial, et non laissés à l’initiative des élèves. Les excuses demandées ne viennent pas.

Les prix (en argent liquide) donnés aux meilleurs élèves par l’école sont pourtant toujours une incitation à la discipline. Dans son domaine René André remet 100 francs à l’élève Chopinet qui a obtenu la meilleure note à l’examen d’architecture des jardins.

Pourtant les vols de plantes ou de fruits continuent en 1934 (et plus tard en 1936). L’un des derniers plants d’ananas cultivés dans les serres disparait, et les azalées de serres qui s’étaient envolées on ne sait où sont rapportées par des parents d’élèves consternés. Les exclusions ou les suppressions de vacances se poursuivent. Il semble que l’enseignement technique et pratique qui domine la formation soit de plus en plus contesté par les élèves.

Un outsider, Ferdinand Duprat

Le 28 février 1934, à 65 ans, René André fait valoir ses droits à la retraite après 33 ans d’enseignement. Le conseil décide du futur programme d’enseignement d’architecture des jardins. « Étant donnée l’importance du cours », il propose la reconduction des heures existantes.

« Le cours sera consacré à l’histoire des jardins, aux styles et aux classifications des jardins (…). La pratique abordera l’état des lieux (à aménager), l’étude et l’établissement de plans, les méthodes employées, les devis, l’exécution des travaux, la pratique des terrassements et des plantations (…) les travaux de routes, pièces d’eaux, tennis, etc. (…) l’urbanisme, l’embellissement et l’agrandissement des villes, les espaces libres, les terrains de sports et de jeux, les stades et les cimetières … »8.

On voit ainsi se dessiner le périmètre de compétences de l’ingénieur paysagiste destiné aux services publics urbains, et incluant, tant bien que mal, la compétence de conception autant que celle de gestion. Et dans une durée bien courte si on compare avec aujourd’hui9

Comment allait-on recruter le successeur de la dynastie des André ? À cette époque, entre les deux guerres, la compétence d’architecture des jardins et de paysage relevait essentiellement des architectes, des urbanistes, des élèves de l’École des Beaux-Arts, ou des praticiens autodidactes et beaucoup plus rarement des ingénieurs horticoles10. Du « creuset marocain » émergeait, après l’ingénieur forestier J.-C. Nicolas Forestier décédé en 1930, l’architecte Albert Laprade (1883-1978). Achille Duchêne (1866-1947) était expérimenté comme Edouard Redont (1862-1942) qui s’était illustré à la fois dans la création des parcs et des jardins et dans la reconstruction des villes après la guerre. De même pour Jacques Gréber (1882-1962), élève de l’Ecole des Beaux-Arts, en Amérique du Nord ou les frères Véra (1881-1971 ; 1882-1957). Sans compter les plus jeunes comme Robert Mallet-Stevens (1886-1945), Ferdinand Duprat (1887-1976), les architectes Jean-Charles Moreux (1889-1956) et André Riousse (1895-1952) qui se faisaient connaitre dans les expositions et les salons parisiens. Ou encore comme l’architecte Gabriel Guévrékian (1900-1970) par le jardin cubiste de la villa Noailles à Hyères (1926).

Peu d’élèves des André (environ une dizaine), qui avaient enseigné pendant 41 ans à l’ENH (1892-1934), s’étaient fait connaitre en France comme architectes de jardins. De nombreux postes dans les services publics de parcs et de jardins urbains, en France ou à l’étranger, ou associés à des entreprises privées (pépinières notamment) les avaient attirés.

Plus jeune, ou plus âgé et expérimenté, versaillais ou non ? La loi semblait donner des règles au choix du professeur. « Selon l’article 4 de la loi du 2 aout 1918, il (le professeur) sera choisi parmi les anciens élèves de l’ENH, avec au moins quinze ans de pratiques en architecture des jardins »11. Règle qui limitait considérablement les choix. Pourtant l’éventail des possibilités était large.

Le jury réunissait sous la présidence de M. Gay, inspecteur général du ministère de l’Agriculture et, entre autres, le directeur Fernand Pinelle, les ingénieurs horticoles et architectes paysagistes Henri Nivet (IH 1883) et Léon Cuny (IH 1907), président de l’association des anciens élèves de l’ENH, et Louis Deny (fils d’Eugène élève de Jean-Pierre Barillet-Deschamps).

On ne sait rien des candidatures, ni évidemment rien des débats du jury qui oublia la contrainte de la loi. L’heureux lauréat fut Ferdinand Duprat, figure d’architecte de jardins reconnue en France et en Europe, où il disposait d’une clientèle prestigieuse (les cours royales notamment). Il avait quarante-sept ans et n’était pas ingénieur horticole. Il fut nommé par un arrêté du 5-12-1934 « Professeur d’architecture des jardins et d’urbanisme ».

Il arrivait à l’ENH à une période difficile après la crise économique de 1929. La clientèle privée s’était considérablement réduite, la commande publique d’urbanisme restait balbutiante et le financement de l’école par l’État s’était atrophié. La rémunération des enseignants vacataires avait été divisé par trois. Si bien que, en 1935, les professeurs de dessin (Hissard) et de Botanique (Combes) demandaient la réduction de leurs heures d’enseignement12.

Dans le même temps, le nouveau professeur d’architecture des jardins et d’urbanisme F. Duprat, réclamait que « le cours soit étendu et porte sur deux années (et non seulement sur la dernière) avec pour chacune d’entre elle trente leçons et quatre applications ». F. Pinelle enregistre mais pense que « cela ne sera pas approuvé (par le ministère) pour des raisons financières ». Il suggère de faire plutôt un cours pour deux promotions en même temps comme en arboriculture d’ornement, en botanique et en cultures méridionales et coloniales. Ainsi « les élèves auraient 68 leçons d’architecture des jardins avec le même traitement des professeur ». La proposition est adoptée pour l’année scolaire 1935-36 et consignée dans le procès-verbal rédigé par F. Duprat, secrétaire de séance.

Cependant, au cours du conseil suivant (23 octobre) et après réflexions, F. Duprat déclare au conseil que la solution retenue n’est pas applicable : « les élèves sont trop nombreux (environ 40 à 45 par année) et l’ordre logique des cours sera perturbé ».

Décadence

Pourtant de nouvelles informations alarmantes parviennent jusqu’à l’école « Trois élèves de l’école, candidats au concours de la ville de Paris d’octobre 1935, ont été très médiocres en architecture paysagiste ». F. Duprat insiste : « En Belgique, la durée du cours d’architecture des jardins est de 300 heures13 ». Rien n’y fait.

Comme la formation spécifique à la conception des jardins (au dessin et à l’utilisation des végétaux dans les projets notamment) reste, à ses yeux, indigente, il revient à la charge six mois après. Une proclamation solennelle est publiée dans le procès-verbal.

«Le professeur d’architecture des jardins, Ferdinand Duprat, fait remarquer que les architectes de jardins qui ont laissé en France des œuvres remarquables avaient à la base de leurs talents des connaissances horticoles étendues, tel le Nôtre, fils de jardinier, pour le XVIIe siècle, et Barillet-Deschamps, horticulteur, pour le XIXe siècle, Depuis un demi-siècle, les dessinateurs de jardin n’ont jamais atteint le niveau de leurs grands prédécesseurs. Les horticulteurs ne faisaient pas preuve de connaissance de l’Architecture. Les architectes sont devenus dessinateurs de jardins mais leur manque de connaissance de végétaux réduit leur composition à l’état squelettique au point de vue horticole. Ainsi les collections végétales réunies par l’effort continu des horticulteurs depuis cent ans, restent aujourd’hui méconnues et sans emploi.

Pour remédier à cette décadence, celle de l’art des jardins de notre pays, le conseil des enseignants de l’école nationale d’horticulture de Versailles, unique école nationale où est enseignée l’architecture des jardins, considérant que dans les écoles similaires d’Angleterre, de Belgique (Vilvorde), et de Suisse, l’art des jardins comporte des cours d’une durée de trois à sept fois plus grande que celle de l’école de Versailles, émet le vœu que le cours d’architecture des jardins de l’École, comportant actuellement 34 leçons et deux applications pendant une année (la dernière) soit porté à 60 leçons et huit applications. »14. Demande qui, si elle était satisfaite, ferait de l’architecture des jardins, la matière enseignée la plus importante.

Ce texte qui sera porté à la connaissance du conseil de perfectionnement de l’Ecole et de la tutelle ministérielle jouera un rôle essentiel, avec la demande de Robert Joffet directeur des jardins publics de Paris, dans la création de la Section du paysage et de l’art des jardins en 1945. Il est fondé sur deux constats. L’extraordinaire essor des pépinières françaises depuis la fin du XIXe siècle n’était plus soutenu par la clientèle privée et publique, en l’absence des compétences des architectes de jardins. L’art français des jardins et du paysage, dont la diffusion mondiale était un fait avéré depuis au moins cinquante ans, était en situation de perte d’influence. Ce constat était fait à une période de sursaut nationaliste en Europe, et de grèves ouvrières en France.

En d’autres termes, il fallait donner aux ingénieurs horticoles une compétence de concepteurs identique à celle des élèves de l’École des Beaux-Arts et des architectes. Et surtout, peut-être, rompre un peu avec l’héritage parisien d’Adolphe Alphand et d’Edouard André qui avaient codifié les pratiques de dessin de jardins autour de la seule pratique horticole et de son enseignement.

À l’école, une autre évolution ne peut plus être ignorée si l’établissement veut assumer correctement son rôle de formation d’ingénieurs horticoles. Les enseignements pratiques commencent à reculer du fait de l’inintérêt des élèves pour leur fonctions d’ouvriers au Potager du roi souvent mal encadrés du fait du nombre. L’absentéisme persiste, ainsi que les rapports d’élèves non remis et le rappel trop fréquent au règlement intérieur. Le conseil de perfectionnement constate « la désaffection complète des élèves à l’égard de la pratique. Critiques et rébellion sont fréquentes. Les élèves ne veulent plus être la main d’œuvre des chefs d’ateliers du Potager du roi »15.

Travaux des élèves ingénieurs de l’ENH au Potager du roi, années 1930, archives ENSP/ENSH.

Comme ce sont les coefficients des notes qui décident des notes moyennes et du passage dans l’année supérieure, le conseil des enseignants diminue celui des travaux manuels de 4 à 2. Il confirme ainsi le début du passage à un enseignement de plus en plus scientifique et de moins en moins pratique. Mais également pour les cours les plus contestés (comme la pomologie) à un statut d’application « au verger ».

Ces évolutions s’accompagnent de troubles persistants dans la Coopérative : « des pertes importantes de livres de la bibliothèque sont constatées ». Et les élèves sont en mauvaise santé pour le Docteur Taphanel. Chaque jour 20 à 22 malades (non diplomatiques) sont enregistrés, qui n’iront pas en cours … Si bien que le médecin demande un examen médical à l’entrée de l’école et qu’un cours d’hygiène soit installé …

Dès 1930, le conseil de perfectionnement avait envisagé de faire entrer des jeunes femmes dans la formation, et peut être dans le personnel de l’école. Elles devaient être peu nombreuses et sous contrôle permanent d’une surveillante attitrée… Une spécialiste anglaise de ces pratiques audacieuses, Miss Scot, avait été consultée mais l’inspection générale du ministère avait émis un avis défavorable, pour risque, disait-on, de troubles de l’ordre public. Cinq ans après, l’idée est de retour au conseil des enseignants : « Des auditrices pourraient être admises à des travaux pratiques »16. L’initiative semble révolutionnaire …et troublante. Elles ne seront admises pour la première fois qu’en 1944 à l’ENH (Micheline Demont et Marie-Rose Ledoux) et dans la Section (en 1950 Michèle de Crépy, puis en 1953 Lucienne Tailhade).

À l’automne 1936, le directeur Joseph Pinelle fait valoir ses droits à la retraite. Le 5 avril 1937, il est remplacé par un autre ingénieur horticole (1912), Fernand Fauh, qui a 43 ans. Mais dont les archives départementales des Yvelines ne révèlent rien de la carrière accomplie17.

En octobre 1939, tous les locaux sont occupés par l’autorité militaire et l’école est fermée. Un hôpital est installé dans la Coopérative (le bâtiment Saint-Louis actuel). En novembre l’école ouvre à nouveau ainsi que le concours d’entrée (61 candidats et 25 admis). Les enseignants tentent de se réorganiser en remplaçant les appelés (MM. Cuisance et Chaminade notamment). Le 15 juin 1940, l’école ferme avec un mois d’avance. Malgré les « évènements » à peine évoquée dans les procès-verbaux, deux concours sont organisés en zone occupée (Versailles) et non occupée (Lyon). La vie de l’école se poursuit : les enseignants envisagent trois sections de perfectionnement (enseignement, sciences et arts) et demandent une augmentation des heures de cours en mathématiques, architecture des jardins et urbanisme, et topographie18. Le niveau des élèves reste faible, handicap qui ne disparaitra que vingt ans après avec le concours commun aux écoles d’agronomie.

Après la guerre à l’ENSH

L’histoire de l’école, à partir des procès-verbaux des conseils des professeurs, ne reprend que le 20 novembre 1945 avec l’entrée en fonction du nouveau directeur Jean Lenfant19.

La création de la Section du paysage et de l’art des jardins par le décret du 5 décembre 1945 ne provoqua pas la disparition de l’enseignement de l’architecture des jardins aux élèves ingénieurs de l’ENSH. F. Duprat, qui a en charge la chaire d’architecture des jardins et d’urbanisme, ne réapparait au conseil que le 12 juillet 1947. L’on ne parle pas de la Section qui a obtenu son propre conseil de 12 enseignants et forme essentiellement quelques ingénieurs horticoles à l’architecture des jardins et du paysage. L’enseignement habituel de F. Duprat dans le cadre de l’ENSH en 3ème année (une vingtaine de cours d’une heure trente et des applications (sorties, conférences) est conservé.

Dans cette période le problème essentiel de l’école est son déclassement. Elle est considérée comme « un collège technique » dont les enseignements sont surtout pratiques avec des vacataires peu payés.

Dès 1950, se pose la question du lien entre la formation des ingénieurs horticoles, et celle de la Section du paysage et de l’art des jardins. Le conseil de la Section propose au conseil de l’ENH de « recevoir, après concours, des élèves ingénieurs de fin de deuxième année »20. La troisième année de l’ENH deviendrait ainsi la première année de la Section. MM. Weibel et Chaminade, en l’absence de F. Duprat, protestent car les cours de dessin et d’architecture des jardins seraient ainsi supprimés. Il faudra attendre 1966 pour que cette réforme se fasse.

Ferdinand Duprat, qui fait valoir ses droits à la retraite à la rentrée 1951-52, est nommé professeur honoraire au conseil de perfectionnement de l’ENH. Son enseignement est repris par Théodore Leveau qui succédera l’année suivante, à la Section, à André Riousse décédé.

À la rentrée 1952-53, la Section peine pourtant à recruter (3 élèves sur 5 candidats). Car les élèves ingénieurs délaissent cette formation qui ajoute deux ans à celle d’ingénieur horticole. C’est beaucoup trop long et couteux (voir extrait ci-dessous). Une demande de ramener la durée des études de paysagiste de deux à un an est rejetée par le Conseil de perfectionnement de l’ENSH. Une autre, l’année suivante, prévoyant pour les élèves ingénieurs de suivre les cours d’art des jardins et les ateliers de la Section en troisième année, puis de suivre une année supplémentaire, est refusée par le ministère qui l’estime « prématurée »21.

Extrait du PV du conseil des professeurs de l’ENH du 5 mai 1950, Archives départementales des Yvelines B. III111, 169, w dépôt, 186.

En 1955, aucun candidat à la Section ne se présente et aucun n’est admis en 1956.

Pendant cette crise de recrutement, l’enseignement de l’architecture des jardins de T. Leveau en troisième année se poursuit à l’ENH. Mais, à la rentrée 1959-60, il souhaite être libéré de ces cours à l’ENH (30 heures). L’année suivante, cet enseignement est repris par deux enseignants vacataires de la Section : Jeanne Hugueney (pour la partie historique) et Henri Thébaud, (pour la partie plus technique).

En conclusion

La mutation de l’enseignement de l’ENH a commencé depuis le début des années 1930 avec l’arrivée de nouvelles disciplines scientifiques comme la génétique horticole (J.-G. Bustarret), et la physique, chimie, météorologie et minéralogie (Pierre Chouard en 1931, puis Raymond Chaminade en 1936). Elle reprendra après la guerre car, en 1940, l’école, qui était assimilée aux écoles régionales d’agriculture, avait été déclassée. Elle n’était plus un établissement d’enseignement supérieur. Situation qui va ensuite engendrer de nombreuses démissions de vacataires importants en raison du faible niveau des rémunérations.

P. Darpoux, chercheur INRA à Versailles, et P. Limasset en 1948 reprennent cependant l’enseignement de la botanique et de la biologie végétale appliquée, et R. Bossard les cultures ornementales avec P. Cuisance. Puis arrivent dans les années 1950 et 1960, de nouveaux enseignants aux profils scientifiques d’universitaires ou d’ingénieurs agronomes ou horticoles (J. Montégut, A. Anstett, A. Bry, J.-M. Lemoyne de Forge, P. Bordes, P. Lemattre, C. Bigot, F. Laudansky, M. Mitteau, J. Carrel, R. Léger …)

Parallèlement la Section du paysage et de l’art des jardins, qui se met en place à l’automne 1946, surmonte le « trou d’air » des années 1955-56 (pas de recrutement), après la défection des ingénieurs horticoles et monte en puissance jusqu’à la perspective de réformes écrites en 1966-67 par les enseignants de l’ENH (voir chapitre 1 et 2). Elles aboutiront à l’arrêt des cursus d’ingénieur horticole et de la Section du paysage et de l’art des jardins en 1974.

En 1967, Jean-Marie Soupault, directeur général des Affaires professionnelles et sociales du ministère de l’Agriculture acte l’idée d’une nouvelle formation de paysagistes en trois ans.

Il écrit au directeur Etienne le Guélinel après l’avoir rencontré le 22 mai :

«  Au cours de notre entretien du 22 mai nous avions évoqué l’avenir de la Section du paysage de l’école de Versailles. Nous disposons comme lignes directrices des conclusions du groupe de travail que vous aviez animé en 1966 ; l’orientation proposée dans ce texte est intéressante. Il est donc souhaitable que, d’une manière progressive, la Section du paysage évolue selon les voies ainsi définies :

– recrutement à un niveau d’études correspondant à un an d’études supérieures,

– scolarité continue d’une durée de trois ans, suivie éventuellement d’un stage probatoire professionnel

– possibilité d’accueillir à chaque niveau d’enseignement des étudiant -ou étudiantes- ayant reçu des formations différentes mais voisines

– élargissement du corps enseignant qui pourra comprendre comme éléments quelques « chefs d’ateliers », maitre assistants ou assistantes, responsables de l’élaboration des projets.

Je tiens à vous confirmer tout l’intérêt que je porte à la Section du paysage et à son développement ultérieur. »

Ce projet, qui a été élaboré avant celui de l’Institut du paysage imaginé par la mission de Paul Harvois (1971-72), avant les grèves des étudiants et enseignants de la Section des années 1968-71, avant la mise en place du CNERP (1972) et avant la création de l’école d’horticulture d’Angers (1971), fonde la ligne politique que le Ministère adoptera de manière constante et qui se traduira à Versailles  par :

– la création de l’ENSP en 1976 en trois ans plus un an d’études,

– l’organisation d’un concours au niveau bac + deux ans,

– l’ouverture de la formation à d’autres formations comme celles des ingénieurs et des architectes (ce qui n’a pas bien fonctionné : formation trop courte et fut supprimé),

-l’ouverture de postes budgétaires de « chefs d’ateliers » et d’assistants (enseignants vacataires), puis de postes d’enseignants-chercheurs permanents (12 en 2018, autant que les professeurs vacataires de la Section en 1947),

– et par voie de conséquences la création de l’ENITA d’Angers (1971) et son regroupement avec l’ENSH délocalisée en 1995,

– la conversion de l’ENSH en formation de spécialisation (horticulture, protection des végétaux, aménagements paysagers) des écoles d’agronomie en deux ans de 1976 à 1996 (mais qui a recruté surtout des biologistes à l’université).

Malgré les soubresauts internes des deux écoles du Potager du roi, se sont maintenues à leur égard, surtout à partir de l’après-guerre, une bienveillance certaine et, à partir de 1967, une ligne politique ferme du ministère de tutelle. Les grèves de l’ENSP en 1985 n’ont pas remis en cause cette attitude, mais ont sans doute accéléré le recrutement des deux premiers enseignants titulaires.

À la crise de l’enseignement de l’architecture des jardins au sein de l’ingénierie horticole au Potager du roi (la « décadence » des année 1930) a succédé la mise en place lente (60 ans), mais aboutie aujourd’hui, de la formation des paysagistes concepteurs.

Rien n’indique que celle-ci ne changera pas …

Pierre Donadieu, 2 octobre 2019


Bibliographie

P. Donadieu, Histoire de l’ENSP, chapitre 1 et chapitre 2

P. Donadieu et R. Vidal, Petit Répertoire des personnels de l’ENSH-ENSP de Versailles

Durnerin A., « Architectes-paysagistes, horticulteurs et jardiniers à l’École nationale d’horticulture de Versailles de 1874 à 1914 », in Créateurs de jardins et de paysage en France du XIXe siècle au XXIe siècle (M. Racine édit.), ENSP Versailles/Arles, Actes Sud, 2002, pp. 92-99.


Notes

1 L’actuel bâtiment Saint-Louis.

2 André E., 1890, L’École nationale d’Horticulture de Versailles, Paris, La Maison rustique.

3 Il est assuré par Emile Mangeant jusqu’au 1er septembre 1929 depuis 1886, soit 43 ans d’enseignement : un record ! Il est remplacé par Henri Hissard en 1930.

4 Achille Duchêne (1866-1947), architecte de jardins, devait en être le président d’honneur.

5 PV du conseil de perfectionnement de l’ENH de la séance du 6 décembre 1930.

6 Tradition qui sera respectée jusqu’en 1984. À partir de 1979 jusqu’en 2018, c’est l’ENSP, puis les deux autres écoles de Bordeaux et de Lille qui attribueront à la fois le diplôme et le titre de paysagiste DPLG.

7 PV du conseil des enseignants, du 28 avril 1930, Archives départementales des Yvelines,

8 Procès-verbal du conseil des enseignants du 28 février 1934.

9 2700 heures environ sur trois ans aujourd’hui et 10 fois moins dans les années 1930.

10 Marcel Zaborski (1884-1980), ingénieur horticole (IH1901), venait de réaliser le parc du Triangle de vue à Rabat (1924), Henri Martinet (1867-1936), IH 1886, de nombreux jardins en France, ainsi que Eugène Houlet (IH 1898), Charles Houlet (IH 1901), Henri Nivet (IH 1883), …(D’après A. Durnerin, 2002)

11 PV du 28 février 1934.

12 PV du conseil des enseignants du 12 juillet 1935

13 PV du conseil de perfectionnement du 17 décembre 1935.

14 PV du conseil des enseignants du 22 avril 1936.

15 PV du conseil de perfectionnement du 13 aril1937. Ce conseil s’arrête ensuite de fonctionner et ne reprendra qu’après la guerre.

16 PV du CE du 5 avril 1937 et PV du conseil de perfectionnement de 1931-32

17 Beaucoup de dossiers de personnels de l’ENH ont été détruits par des inondations des salles d’archives après 1960. F. Fauh restera jusqu’en 1944.

18 PV du CE du 12 novembre 1940.

19 En l’absence des PV des conseils d’enseignants de 1940 à la rentrée 1945-46, l’histoire de l’enseignement à l’école pendant la guerre 1939-45 reste inconnue.

20 CE du 5 mai 1950.

21 CE du 4 mai 1954

13 – L’enseignement de la botanique à l’ENSH et à l’ENSP

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Chapitre 13

L’enseignement de la botanique à l’ENSH et à l’ENSP de Versailles

permanences et changements de l’origine à nos jours

(1874-2000)

Enseigné et enseignant dans ce domaine au Potager du roi, Pierre Donadieu propose un premier éclairage synthétique sur ce sujet méconnu et parfois controversé.

Introduction

La compétence en connaissances botaniques1 a distingué pendant plus d’un siècle les diplômés de l’École d’horticulture de Versailles de ceux des grandes écoles d’agriculture et d’agronomie, et même des universités. Quelles étaient ces connaissances ? Qui les transmettait ? Comment ont-elles changé avec l’évolution des formations, depuis le jardinier, jusqu’à l’ingénieur horticole et au paysagiste concepteur ?

À partir de sa création en 1873, l’école n’a cessé de modifier sa formation2. Dès les années 1910, les diplômés de l’ENH ont commencé à se partager entre deux sensibilités. D’un côté les jardiniers puis les ingénieurs horticoles qui vont conserver, approfondir et diversifier la connaissance horticole et botanique (jusqu’en 1974). On les retrouve aujourd’hui formés, avec une dominante scientifique à Angers (les ingénieurs paysagistes d’Agrocampus ouest) et dans les cursus techniques d’aménagements paysagers (BTS, licence). Dans le domaine du paysagisme, on peut les considérer comme des héritiers lointains des horticulteurs et des paysagistes formés dans les services horticoles de la ville de Paris sous la direction d’ Adolphe Alphand, de Jean-Pierre Barillet-Deschamps, d’Edouard et René-Edouard André, puis de Robert Joffet.

Et de l’autre les (ingénieurs) architectes paysagistes versaillais, et les architectes formés à l’École des Beaux-Arts, et parfois urbanistes. Ces praticiens vont faire valoir, à partir de la première guerre mondiale, leurs compétences de concepteurs de jardins et de jardinistes dans les marchés publics et privés de l’urbanisme et de l’architecture de jardins.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, héritiers des « architectes paysagistes » d’avant 1940, les paysagistes DPLG3 versaillais abandonneront la référence exclusive à l’horticulture et aux disciplines scientifiques. Ils se rapprocheront des urbanistes et des architectes en faisant valoir leurs compétences propres de paysagistes libéraux, concepteurs de projets de paysage et de jardin à échelles multiples d’espace et de temps. Ceux d’aujourd’hui (environ 30004) sont les héritiers de Jacques Sgard, Michel Corajoud et Jacques Simon, et souvent ils considèrent André Le Nôtre, et en particulier sa démarche de projet, comme l’une de leurs principales sources d’inspiration. Mais leur compétence de concepteurs de jardins privés sera en pratique marginalisée au profit de la commande publique de qualités du paysage et du cadre de vie urbain et péri urbain.

L’enseignement de la botanique et des disciplines dérivées n’a pas été le même aux jardiniers, aux ingénieurs horticoles et aux paysagistes concepteurs. Et pourtant, une permanence s’imposera : savoir nommer les plantes en latin ou en français. Une survivance désuète ? Non, un trait majeur de l’identité des diplômés versaillais et qui se poursuit autant au Potager du Roi que dans la cité angevine avec Végépolys et Agrocampus ouest.

On peut faire commencer l’histoire botanique et pédagogique du Potager du Roi quelques années après la Révolution5. Car en 1795, « un institut national chargé de recueillir les découvertes et de perfectionner les arts et les sciences » est prévu par la Constitution du 22 août, avec une « école centrale » dans chaque département. Dans cette perspective, en 1798, le botaniste Antoine Richard transfert au Potager les collections botaniques du Trianon mises en place par son père Claude. Une pépinière nationale est créée dans le Clos aux asperges (actuel carré Duhamel du Monceau) ; ainsi qu’une collection de plantes officinales dans le Grand Carré et dans le secteur des serres. Mais ce projet avorte avec l’avènement de l’Empire. Comme celui d’un Institut agronomique ouvert à Versailles en 1849, mais supprimé trois ans après avec la proclamation du second Empire6.

En fait tout commence vraiment en 1873 quand le député dijonnais Pierre Joigneaux fait voter la loi qui crée au Potager du Roi de Versailles une formation de jardiniers « quatre (ou cinq) branches » (Arboriculture fruitière, arboriculture d’ornement, floriculture, cultures légumières, et jardinage d’agrément) à l’ENH7.

Le texte qui suit présentera d’abord les enseignants de botanique générale et appliquée, puis la transformation du Potager en école de Botanique, et enfin la pratique de l’enseignement de la botanique hérité de Jacques Montégut (de 1965 à 20008). À ce stade de la recherche, il ne s’agit que d’une esquisse qui appelle d’autres travaux.

1- Les enseignants de botanique

De 1874 à 1939

Dès la rentrée de 1874, le directeur Auguste Hardy9 confie l’enseignement de la botanique générale à Émile Mussat, lequel, officiant à l’École d’agriculture voisine de Grignon, relève de la même tutelle ministérielle que l’ENH. Après sa mort en 1902, lui succède Raoul Combes, professeur à la Sorbonne, qui est attesté en 1930 dans les annuaires de l’association des anciens élèves de l’ENH. Cet enseignement général de biologie végétale est complété par des formations pratiques. Elles concernent les innombrables taxons (espèces, variétés, cultivars) utilisées par les pépiniéristes, les arboriculteurs, les floriculteurs et les maraîchers, et par ceux qui vont s’auto-désigner plus tard comme, « architectes paysagistes ». Au début c’est A. Hardy qui enseigne les techniques de l’arboriculture fruitière et des cultures légumières jusqu’à sa mort en 1891 ; et B. Verlot, déjà chef de l’école de botanique du Muséum d’histoire naturelle, la floriculture de plein air et sous serres. Dans les deux cas, la nomenclature botanique est essentielle. C’est A. Choisy, ingénieur des Ponts et Chaussées et professeur d’architecture des jardins et des serres de 1878 à 1892 qui poursuit l’enseignement « paysagiste » de Jean Darcel, mais en insistant plus sur l’histoire de l’architecture et des jardins. À chacun sa compétence, c’est l’élève-jardinier qui doit faire la synthèse …

À partir de 1892, les enseignants changent et le directeur également. L’ingénieur agronome, et ancien conducteur de travaux à la Ville de Paris, Jules Nanot, succède à A. Hardy comme directeur et professeur d’arboriculture fruitière et de pomologie. Edouard André, architecte-paysagiste, fin botaniste et grand voyageur, devient professeur d’architecture des jardins et des serres jusqu’en 1900, puis son fils René-Edouard lui succède jusqu’en 1934. Il cède la place au charismatique architecte de jardins Ferdinand Duprat, déjà collaborateur du paysagiste Achille Duchêne, jusqu’en 1951. L’enseignement de la botanique appliquée est pris en main par des ingénieurs horticoles (Joseph Pinelle – par ailleurs directeur- en arboriculture d’ornement et multiplication des végétaux à partir de 1910 et son successeur Pierre Cuisance; Alfred Nomblot puis Maurice Coutanceau en arboriculture fruitière ; Maurice Marcel en cultures légumières avant Albert Bry, puis Claude Foury).

La guerre arrive en 1939 et fige toute tentative de changement de l’enseignement botanique.

Le programme de connaissance et d’utilisation des végétaux ainsi que les modes de transmission ont-ils changé en 65 ans, par rapport au programme de référence de 1890 ? L’enseignement de dessin introduit en 1930 par Henri Hissard maître de dessin de la plante au Muséum crée-t-il un rapport plus sensible que scientifique au végétal ? Il ne semble pas comme nous le verrons plus loin. L’école doit rattraper son retard scientifique sur les autres écoles d’agriculture et l’Institut national agronomique de Paris. L’heure est à la recherche en laboratoire. Les blouses blanches commencent à remplacer les tabliers bleus des jardiniers.

Dessin d’une pomme de la variété Reinette du Canada. Extrait du cahier de “pomologie” (cours de Lécotier) de l’élève Jean Thoumazeau (1931). Source: Fonds ENSP, Archives départementales des Yvelines.

De 1948 à 2000

À l’École nationale d’horticulture

Bien que les archives d’enseignement soient très rares, il semble, en 1948, que le dispositif d’enseignement de la connaissance des végétaux n’ait pas été modifié depuis 1890. La structure globale de la formation est conservée, mais les figures changent. Comme si le cadre pédagogique du Potager du roi imposait une permanence du modèle du potager comme école de botanique. Et bien que les innovations scientifiques et techniques en horticulture modifient la formation dans d’autres domaines de savoirs avec l’introduction de la génétique (J.G. Bustarret, puis F. Laudansky), de la climatologie, des sciences du sol (R. Chaminade, puis A. Anstett), de la phytopharmacie (M. Viel), du Génie rural et horticole (M. Pioger, puis J.-M. Lemoyne de Forges et P. Bordes), et de l’économie (M. Rouleau, puis M. Mattei et J. Carrel).

Pierre Limasset, ingénieur agronome, directeur de la station centrale de pathologie végétale de l’INRA de Versailles, et M. Grente, ingénieur agronome, chef de travaux à la station centrale de pathologie végétale enseignent la botanique jusqu’en 1956. Ils n’appartiennent pas au sérail horticole contrairement en floriculture à Eugène Laumonier (IH10 1894), à Pierre Cuisance (IH 1920) en arboriculture d’ornement, en arboriculture fruitière à Maurice Coutanceau (IH 1928) et à Maurice Marcel professeur de cultures légumières (IH 1905).

Qu’enseignait Ferdinand Duprat en architecture des jardins dans le domaine végétal jusqu’en 1951 ? Probablement la même chose que les André ses prédécesseurs, avec un nombre de leçons très réduit, mais peut être plus l’histoire de l’art des jardins que le choix des végétaux en fonction des compositions végétales des projets11.

Quelques enseignements de la formation d’ingénieurs horticoles deviendront communs pour les futurs candidats inscrits en préparation au concours de la Section du paysage et de l’art des jardins ouvert en 1946. Ils concernaient notamment les cours de P. Cuisance, P. Laumonnier, P. Limasset et M. Grente.

Dans la section du paysage et de l’art des jardins (qui se déroula en un an puis deux, de 1946 à 1974), les enseignements relatifs aux végétaux sont faits par des enseignants vacataires ou titulaires. Ceux de nature scientifique et technique sont dispensés dans la formation d’ingénieur, ou dans la préparation au concours d’entrée dans la section. Les premiers comme les seconds ont laissé peu de traces12.

On sait néanmoins que les architectes et paysagistes André Riousse, puis Théodore Leveau enseignèrent la théorie de l’art des jardins et la composition, que Henri Thébaud (IH 1916), de 1946 à 1960, transmettait les techniques d’utilisation des végétaux, tâche qui fut ensuite confiée à Lucien Sabourin, ingénieur divisionnaire de la ville de Paris de 1960 à 1973. Peu d’indices laissent entendre que leurs conceptions de l’enseignement aient été différentes de celles qui prévalaient depuis les André. H. Thébaud avait été élève de René-Edouard André, et L. Sabourin avait été formé au sein des services des espaces verts de la ville de Paris, dans la tradition des pratiques jardinières mises en place par A. Alphand à la fin du XIXe siècle.

S’y ajoutaient en 1958 des cours d’art floral par M. Vautrin, ingénieur divisionnaire des services paysagers de la ville de Paris et M. Blanc, chef d’atelier du fleuriste municipal de la ville de Paris13.

Le renouveau se manifesta avec l’arrivée en 1958 de Jacques Montégut (1925-2007), ingénieur agricole diplômé de l’École d’agriculture de Grignon. Comme professeur de botanique et de physiologie végétale, il succédait à Pierre Limasset et M. Binet, assistant en physiologie végétale à La Sorbonne. Son cours, dans le grand amphithéâtre de l’école, s’adressait autant aux élèves ingénieurs horticoles de première et deuxième années, aux élèves de la préparation au concours de la Section qu’aux élèves paysagistes parmi lesquels les ingénieurs se raréfiaient14. Il était assisté par M. Ridé, assistant à l’INRA, puis par Claude Bigot, ingénieur agronome, qui organisait les travaux pratiques de botanique (salle des Suisses).

Il introduisit une nouvelle façon de connaitre les plantes spontanées en observant leur répartition dans l’espace grâce aux méthodes des phytosociologues et des phytogéographes. Trois parmi ses élèves devinrent enseignants à l’ENSP, Pierre Donadieu (en écologie végétale et phytogéographie) et Gilles Clément (IH 1965) en utilisation des végétaux dans les projets, puis en projets d’ateliers, et Marc Rumelhart (IH 1972) qui lui succéda en 1975, avec le paysagiste Gabriel Chauvel en 1986.

De ces périodes anciennes et récentes d’enseignement de la botanique et de l’écologie, il reste dans les archives de nombreux témoignages15.

2 – Le Potager du roi : une école de botanique

L’enseignement de la botanique à l’ENSH comme à l’ENSP n’est pas dissociable du site du Potager du Roi qui est devenu à partir de la création de l’ENH une vaste école de botanique. Il n’avait pas été conçu de 1679 à 1683 pour cet usage pédagogique par Jean-Baptiste de la Quintinie qui en avait fait un haut lieu d’approvisionnement de la Cour royale. Quatre ans après la création de l’école « Il était jardin de production, écrit M. Michelin de la SNHF en 1877, il doit devenir un « jardin école »16.

Devenu un établissement d’enseignement, il fut transformé, en partie sur le modèle des jardins du Muséum d’histoire naturelle de Paris, en un lieu de formation à la botanique que décrit en détail Édouard André (op. cit.) en 1890 avant d’y entrer comme professeur.

L’arboretum

La collection de végétaux ligneux et la pépinière, issue de la relocalisation de celles du Trianon par les jardiniers Claude et Antoine Richard, mais en partie arrachée puis détruite par les grands froids de l’année 1879-80 comportait encore selon E. André environ 950 espèces. Elle devait être localisée à l’angle sud du Potager près de l’actuelle rue du maréchal Joffre (n° 25 sur le plan ci-dessous) et de l’école de botanique.

L’École de botanique (sensu stricto)

« Comme il est essentiel que les élèves sachent avant toute autre chose distinguer les espèces afin d’y rattacher les nombreuses variétés arbustives, légumières ou florales qu’ils rencontreront et seront destinés à traiter, une École de Botanique, comprenant près de 1900 espèces a été installée dès le commencement » (E. André, ibid., p. 32). Ce jardin botanique était situé au sud dans l’actuel carré Duhamel du Monceau près du mur du parc de la comtesse de Balbi. Ses parcelles réunissaient des espèces spontanées et des variétés horticoles. Elle a disparu après la deuxième guerre mondiale (?).

Le fruticetum

À côté de l’école de botanique, avait été mise en place une collection de végétaux d’ornement de plein air, connue au siècle suivant comme l’arboretum ou le fruticetum. Sous ce dernier nom elle fut recréée en 1954 par René Bossard professeur de cultures ornementales à l’ENH, à côté de l’arboretum détruit plus tard par la tempête de 1999. Pour des générations d’ingénieurs horticoles, c’est dans cette collection de 175 espèces arbustives (en 2019), jalonnée d’étiquettes portant des noms latins, que l’apprentissage de la nomenclature des espèces ornementales fut possible. Mais E. André ne parle pas de sa première installation, bien qu’elle fût indiquée sur le plan joint (n° 25).

Le jardin d’hiver

Les élèves devaient également connaitre les espèces de serres, par exemple les Palmiers, les Cycadacées, les Fougères, rassemblées dans la Grande serre du Jardin d’hiver17. « Quoi de plus charmant que de pouvoir contempler à son aise la luxuriante, l’immuable verdure de ces palmiers gigantesques ou gracieux dont la mode s’est si vite répandue » écrit E. André (p. 26). 25 espèces d’Areca, d’Astrocaryum, Caryota, Cocos, Kentia, Latania, Jubea, Phoenix, Sabal, y étaient regroupées ; sans oublier huit espèces de fougères, arborescentes ou non, et 35 espèces herbacées à feuillage ornemental (Musa, Canna, Dracena, Pandanus, Strelitzia…). Une aubaine pour les apprentis botanistes.

« Vue pittoresque du grand rocher dans le Jardin d’hiver », E. André, op. cit., 1890, p. 27. Archives ENSH/ENSP, Fonds ancien.

Les serres de culture

Dans les serres chauffées (n°11) -à l’emplacement de l’actuelle serre des élèves- commençaient à être cultivées des collections d’orchidées exotiques (28 espèces) et de broméliacées (8 espèces). Sans compter les serres de forçage (adossées sur le mur de la terrasse nord, n° 8 et 9) où était cultivée une collection de variétés de vignes et de pêchers (11).

La grande serre des vignes forcées, en collection, E. André, op. cit, 1890, archives ENSH/ENSP, Fonds ancien

Les cultures fruitières

Édouard André insiste sur « l’intelligente direction de l’ENH qui n’a pas craint des sacrifier des cultures productives au point de vue du développement rapide et pratique de l’instruction arboricole et pomologique » (p. 21). En 1890 le Potager ne réunissait pas moins de 1200 variétés fruitières dont 558 variétés de poiriers et 340 de pommiers. Sans compter une collection de formes fruitières, usuelles et de fantaisie, sur lesquelles l’architecte paysagiste et journaliste n’insiste pas beaucoup. L’apprenti jardinier ne pouvait pourtant se mettre en mémoire tous ces noms malgré les étiquettes qui pouvaient l’aider. Ils approchaient les arbres surtout au moment des tailles saisonnières, des fumures, du désherbage et du travail du sol. Était-ce suffisant pour les identifier avec précision ?

Travaux de taille et binage des élèves ingénieurs de l’ENH. En arrière-plan, la serre du Jardin d’hiver, années 1930, Archives ENSP, Fonds ancien.

Les cultures potagères

En revanche, dans le carré central, la pratique des applications techniques (préparation du sol, semis, repiquage, démariage, arrosage, désherbage, traitement phytosanitaire, récolte…) permettait plus facilement de retenir les noms des légumes cultivées (environ 80 espèces et beaucoup plus de variétés).

Les collections

Sans la possibilité d’une mémorisation visuelle, les finalités pédagogiques n’auraient pu aboutir, sauf facultés intellectuelles exceptionnelles. C’est pourquoi, un « musée d’histoire naturelle » avait été installé dans des armoires ou des cadres situés le long des murs de la salle d’étude et de démonstration de l’ancienne orangerie de la Quintinye ( ?). 800 fruits moulés de 10 espèces, soigneusement étiquetés y étaient exposés et classés « selon leur qualité et époque de maturité ».

Fruits moulés en plâtre, coll. SNHF, https://www.snhf.org/tag/histoire-de-la-snhf/, 2019

S’y ajoutaient plusieurs herbiers, les uns, botaniques, dont celui de « Jacques » donné par le père de A. Hardy ; les autres, entomologiques, montraient les dégâts d’insectes et de champignons pathogènes sur des feuilles et rameaux séchés. En outre, le long du couloir qui desservait les salles de la Figuerie, des vitrines exposaient, dans des bocaux, des graines de plantes horticoles et industrielles, d’arbres et d’arbustes. S’y ajoutait une collection d’écorces et de bois coupés et vernis.

L’école au début des années 1890. Le bâtiment de la Figuerie (sans étage) et la salle de cours avec les expositions sur les murs. Le directeur Jules Nanot et l’architecte paysagiste Édouard André y ont commencé leurs activités en 1892.
« De toutes les sources de la vie, la plus féconde est l’agriculture », inscription sur le mur.
Archives ENSH/ENSP, Fonds ancien.

La salle de dessin

Dans cette salle, les élèves apprenaient sous la direction d’Émile Mangeant, artiste peintre et élève des Beaux-Arts, le dessin des divers organes des plantes en première année, des figures géométriques et d’architecture en deuxième année, et le lavis des plans de jardins et de parcs en dernière année.

Seize ans après sa création, l’école avait transformé le Potager du roi en un vaste dispositif d’apprentissage botanique et horticole. Beaucoup d’initiatives avaient été prises pour fonder la connaissance des végétaux sur ses quatre piliers : la théorie et la pratique, l’art du dessin et les sciences. Elle formait certes au début des jardiniers chevronnés, mais promis très vite (40 ans après sa création) aux plus hautes responsabilités d’entrepreneur horticole, de chef de cultures, de jardinier principal, de directeur de jardins botaniques et de jardins publics, d’enseignant ou d’architecte-paysagiste18. Rappelons que l’emploi de jardinier principal de la ville de Paris « supposait des connaissances de mathématiques et la capacité de réaliser un plan de jardin comportant un plan coté, un dessin teinté, un état de plantation et un avant-métré »19. Après la première guerre mondiale, le diplômé de l’ENH disposait des compétences de l’ingénieur horticole, titre qu’il obtiendra du ministère de l’Agriculture en 1927.

Plan de l’École nationale d’horticulture au Potager du roi à Versailles, E. André, op. cit., 1890. Archives ENSH/ENSP, Fonds ancien.

Entre 1900 et 1965, les archives d’enseignement de la botanique sont quasi inexistantes (ou inconnues)20. Il faut repartir de la formation donnée par J. Montégut dans les années 1960 pour se faire une idée de la mutation pédagogique qui aboutira à de nouvelles formes d’enseignement de la botanique appliquée au Potager du roi.

3-L’héritage de Jacques Montégut à l’ENSP (1965-2000)

À partir de 1976, l’ENSP organise l’enseignement en différents départements, dont celui du « milieu » qui deviendra « d’écologie appliquée au projet de paysage ». M. Rumelhart et P. Donadieu sont chargés d’environ 350 heures d’enseignement sur trois ans. Il faut distinguer deux périodes avant et après le départ de l’école d’horticulture à Angers en 1995.

Avant cette date historique, la botanique générale, à caractère biologique et scientifique, disparait progressivement à l’ENSP surtout avec le départ en 1983 des derniers enseignants de l’ENSH (P. Pasquier, P. Lemattre, C. Preneux, N. Dorion, J.-M. Lemoyne de Forges, P. Bordes …), avec celui également de G. Clément en « utilisation des végétaux » en 1982, qui sera remplacé par G . Chauvel, et le départ (momentané) de P. Donadieu en 1987.

L’enseignement se recentre autour de pratiques pédagogiques concrètes : les travaux pratiques (TP) dans la salle homonyme de l’ancien foyer des élèves (ex chambres des élèves ingénieurs horticoles avant 1974), les expositions-reconnaissance de végétaux (dans la même salle de TP), les excursions écologiques dans la région parisienne, les voyages (presque toujours dans le sud de la France …), la confection des herbiers, l’analyse des structures végétales des parcs et jardins, et le jardinage au Potager (notamment l’initiative pédagogique Chaubrides), le tout appuyé sur une impressionnante collection de polycopiés hérités de J. Montégut, et reprise par M. Rumelhart, P. Donadieu et R. Vidal.

Dès 1993 les enseignants de l’ENSH sont « invités », par le ministère de l’Agriculture, à se regrouper à Angers avec ceux de l’ENITHP dans l’Institut national d’horticulture et de paysage, qui deviendra Agrocampus ouest centre d’Angers. L’école mère rejoint « sa fille » en reconduisant le modèle originel d’intégration de l’art du paysage et des jardins à l’enseignement scientifique de l’horticulture.

Au Potager du Roi, les ombres tutélaires d’Auguste Hardy et d’Edouard André planent sur les carrés. Le vaste lieu d’apprentissage de la connaissance de l’utilisation et de la culture des végétaux horticoles, devenu tardivement terrain d’expérimentation des laboratoires de recherche de l’ENSH, est vide de projets autres que conservatoires. Il attend d’être réinvesti par les paysagistes qui vont inventer de nouveaux liens avec les savoirs de l’horticulture et du jardinage.

Depuis le début du XXe siècle, le Potager a en fait plus changé qu’on ne pourrait le penser. La surface de vitrages de serres et de bâches vitrées a considérablement régressé. Le long de la rue Hardy, le foyer coopératif des élèves a été construit en 1927 à la place des bâches de forçage ; deux bâtiments d’enseignement (amphithéâtres, laboratoires, bibliothèque, bureaux) se sont appuyés au mur nord à la fin des années 1950 à la place des serres adossées ; la grande serre du jardin d’hiver a été abattue après 1945 ; une rocaille botanique a été installée dans le carré Duhamel du Monceau, de nouvelles serres ont été bâties à la place des anciennes au début des années 1990. Les anciens outils pédagogiques de la botanique : le fruticetum et l’arboretum, la rocaille, et les collections de variétés et de formes fruitières ont traversé héroïquement un siècle tourmenté. Avec cet héritage, les enseignants du département d’écologie de l’ENSP vont construire une nouvelle façon de transmettre la connaissance botanique et écologique.

Dans l’école

Les cours

Essentiels avec les travaux pratiques dans la formation scientifique des ingénieurs jusqu’en 1995, les cours magistraux vont devenir beaucoup plus rares à l’ENSP. Ils introduisent des exercices, des expositions, des excursions ou des voyages. Ils ont de moins en moins la charge de transmettre des connaissances abstraites à mémoriser. L’enseignement est centré sur la pratique de l’étudiant, et non sur le savoir de l’enseignant qui indique ce que l’élève doit connaitre. L’élève réalise un exercice, puis le montre et en parle à son encadrant qui lui indique les points positifs, ses erreurs et les voies de l’amélioration.

Le temps est loin (année 1960) où le quadragénaire J. Montégut exposait avec brio dans l’amphithéâtre du premier étage de la Figuerie les principes de la physiologie végétale et du cycle de Krebbs, la classification des végétaux et les méthodes de la phytosociologie et de la phytogéographie. Encore plus loin également celui où le professeur Emile Mussat en 1889 décrivait au tableau noir l’anatomie des appareils végétatifs, des fleurs et des fruits, les fonctions de respiration, de nutrition et de photosynthèse, et les principes de la taxonomie linéenne. Grâce aux classes préparatoires des lycées, les élèves ingénieurs détenaient à partir de 1960 un bagage scientifique, notamment biologique et physicochimique, considérable quoique livresque. Ce qui ne fut pas le cas de ceux qui entreront à la Section du paysage après les années 196021, et encore plus à l’ENSP avec un concours fondé surtout sur les compétences artistiques, les ouvertures culturelles et les potentialités personnelles.

Pour ces raisons, les méthodes pédagogiques qui semblent convenir à l’élève ingénieur vont disparaitre au profit d’innovations didactiques adaptées à la formation professionnelle supérieure de paysagistes DPLG. La phytosociologie est abandonnée, mais les listes de plantes regroupées par affinités écologiques (par exemple, les espèces xéro, méso et hygrophiles) font toujours partie des savoirs transmis. Elles firent la célébrité des excursions de J. Montégut qui réunissaient les élèves ingénieurs et les paysagistes de la Section jusqu’en 1974.

Les expositions

Empruntées à l’histoire de l’école dès sa création, les expositions de rameaux de feuillus ou de conifères, de rameaux secs en hiver, d’inflorescences de graminées, de graines, de fruits, et de plantes de serre permettent de contourner l’étape astreignante de l’usage des flores (celles de l’abbé Fournier, de Gaston Bonnier ou de l’abbé Coste par exemple). Il s’agit de donner à l’étudiant la possibilité de mettre un nom sur les végétaux quelle que soit la saison, que les plantes soient spontanées ou ornementales, quelles qu’en soient les formes visibles sur le terrain. Ce qui n’a plus rien à voir avec l’érudition ancienne du botaniste encyclopédiste. Base de la taxonomie, la sexualité des plantes passe au second plan, place à la morphologie et aux formes visibles qui donnent leur identité au premier coup d’œil. Le paysagiste Jacques Simon avait tracé la voie avec son ouvrage pionnier sur les silhouettes des arbres (Les arbres, années 1960, réédité en 2008).

M. Rumelhart et R. Vidal, 1991, éditions Larousse, ouvrage didactique réalisé avec la collaboration d’étudiants paysagistes et de paysagistes de l’ENSP (en ligne ici)

R. Vidal, Fougères, écologie et reconnaissance des espèces spontanées en France.
Documents réalisés avec Jacques Montégut et Marc Rumelhart, en 1981 (en ligne ici).

À l’école, les expositions étaient organisées régulièrement par les enseignants dans les laboratoires et les salles d’exposition. L’étudiant y venait le plus souvent possible pour mémoriser la relation entre le nom lu sur l’étiquette, et la plante (ou un fragment de celle-ci : la feuille et le fruit notamment). La motivation pour l’élève, c’était l’examen où les mêmes échantillons, devenus anonymes, devaient être identifiés correctement. Au début, avant la première guerre mondiale, les notes d’examen étaient décisives. Beaucoup d’élèves, de niveau faible, plus de 10 par an parfois, étaient éliminés. Puis, avec la sélection plus sévère du concours, cette élimination a cessé, mais les examens de botanique sont restés, même s’ils avaient perdu leur utilité de sélection. Qui, dans son futur métier d’ingénieur horticole ou de paysagiste, avait besoin de connaitre des centaines de taxons végétaux ? Quelques enseignants de botanique, et responsables de jardins botaniques, certainement. Mais les autres, beaucoup moins.

L’érudition botanique persiste encore au début du XXIe siècle à l’école, avec la rocaille du carré Duhamel-du-Monceau soigneusement entretenue par une association et ses nombreuses étiquettes qui renseignent le visiteur curieux, mais le fruticetum semble aujourd’hui déserté.

L’analyse des structures végétales

Cet exercice fut inventé par Pierre Donadieu au début des années 198022. Le but était, pour les élèves, de savoir analyser l’état d’un site, non en termes phytosociologiques (trop rébarbatifs), fonctionnalistes (c’était le métier des ingénieurs en écologie, « VRD » et hydraulique), historiques ou plastiques (d’autres enseignants s’en occupaient), mais à partir de la perception et du dessin descriptif (ou de la photo) des formes végétales présentes. La pensée structuraliste et la Gestalttheorie suggéraient que les humains percevaient des ensembles plus que des parties, et que l’ensemble était différent de l’addition des parties.

Le vocabulaire végétal pouvait alors être commun aux pratiques d’ateliers et aux disciplines du « milieu ». Par exemple, l’exercice du Bosquet de la Reine (dans le parc du Château) permettait de nommer les structures arborées (mail, quinconce, bosquet, isolé …), buissonnantes (massifs à feuillage persistant, fleuris ou non, haies libres ou taillées), herbacées (pelouses, plate- bandes …) et minérales (chemins, statuaire, bassins ….). Dans les ateliers de projet, il était possible de reprendre ces termes pour désigner des organisations végétales et minérales de l’espace imaginé ; de les dessiner avec une idée des réalités évoquées (les effets qu’elles apportaient, la gestion et l’entretien des formes végétales : taille, élagage, arrosage, désherbage, renouvellement, plantation …). Nulle idée de biodiversité ou de résilience à l’époque, mais la mise en œuvre d’une méthode pour aboutir à un plan de plantation, document incontournable depuis A. Alphand et E. André dans les projets de parcs et de jardins.

Mais le monde du paysage changeait à l’ENSP. Les chefs d’ateliers étaient moins familiers du végétal et de l’horticulture ornementale que leurs prédécesseurs, et n’étaient pas tous convaincus par les idées émergentes de l’écologie scientifique ou politique des années 1970. Etait prioritaire pour eux la séparation d’avec les compétences praticiennes concurrentes : l’ingénierie horticole, paysagiste et écologique, les géomètres et l’architecture.

L’école du paysage était d’abord une école qui formait des paysagistes avec le concours, en priorité, des paysagistes enseignants. C’était (et c’est toujours) une école professionnelle sans concession aux disciplines universitaires, dites « théoriques ». Les chefs d’ateliers attendaient des départements qu’ils « nourrissent » le projet : qu’ils apprennent les techniques de représentation, les principes techniques d’éclairage, de terrassement, d’usage des matériaux (les végétaux et les minéraux), de l’eau ou des milieux écobiologiques. Les sciences sociales et humaines (économie, droit, anthropologie…) ne pénétraient pas ou peu les ateliers, sauf parfois en histoire. La plupart des chefs d’ateliers de projet, notamment M. Corajoud, faisaient valoir, non sans arguments, qu’elles entravaient la création dans les projets.

De plus, l’influence du structuralisme et de la psychologie de la forme, domaine des sciences sociales et humaines, engendrait perplexité sinon méfiance, voire hostilité. Il eut fallu échanger, parler de la possibilité d’une « interface » entre l’apprentissage de la conception et les sciences, montrer l’intérêt mutuel, se rencontrer et se faire confiance. Ce fut assez rare, l’exercice des structures était prématuré, mais les élèves l’acceptèrent pendant plus de quinze ans.

Les inter/post faces avec le projet

À partir de 1987, Gabriel Chauvel et Marc Rumelhart firent équipe pour inventer une pédagogie du végétal dans la pratique du projet. À quel moment penser l’espace végétal ? Trop tôt, il n’avait pas encore sa place pour être désigné autrement que par des formes provisoires, trop tard, il était surimposé, et au pire décoratif …

L’interface entre savoirs (et non sciences) du végétal et pratiques du projet intéressait modérément la majorité des paysagistes. Leur pensée de l’espace relevait soit d’un urbanisme territorial de projet (à petite échelle géographique)23, soit d’un design de formes adaptées à des échelles géographiques plus grandes (le jardin), et de la cohérence entre ces deux dimensions de perception des milieux de vie. L’ambition pédagogique semblait exorbitante. Mais la longue pratique de certains paysagistes, comme J. Sgard et ses élèves, M. Viollet et P. Dauvergne, montrait qu’il était possible de maitriser, de manière convaincante, différentes échelles d’espace et de temps.

D’ailleurs les enseignants d’écologie, avec les talents de dessinateur et de naturaliste du paysagiste A. Freytet dans les excursions et les voyages, vont mettre au point, d’abord la pédagogie d’interface, puis celle plus réaliste de postface. Car travailler avec les élèves, sur le thème spécifique du végétal, dans le temps du projet d’atelier était, pour les enseignants, trop frustrant, et voué à l’échec. Ce problème sera résolu beaucoup plus tard24.

Il s’agissait donc d’imaginer les formes et fonctionnalités végétales déduites d’un projet en cours, et validées par les chefs d’atelier. L’enseignement d’écologie y trouva son compte en transmettant par exemple des notions dynamiques sur les lisières boisées (ourlet, manteau …). On n’alla pas jusqu’à un plan de plantation rangé désormais dans les pièces techniques (CCTP) du projet. On ne voulut pas non plus s’inscrire dans la pensée scientifique de la biodiversité et de l’écologie du paysage. Mais s’aperçut-on du moment où les références à la flore exotique et de pépinières ornementales furent bannies ? Les conifères bleutés, les genévriers rampants, les couvre sols de millepertuis ou de Lonicera, les frênes, les sophoras et les saules pleureurs, les peupliers d’Italie, les Prunus, les Thuyas, les Cyprès de Leyland … disparurent des projets, balayés par la préférence pour la flore spontanée, indigène ou naturalisée (sycomore, frêne, chêne, noisetier, cornouiller, robinier …).

L’usage du terme de palette végétale se raréfia. C’était une notion héritée des temps lointains du « pittoresque jardinier » vulgarisé par les André et plus tard, après la guerre, par les services d’espaces verts parisiens de Robert Joffet. C’est la notion même de jardinage qui se renouvela puisque l’on ne cherchait plus explicitement à orner, à décorer, à enjoliver, et sans doute à plaire selon les canons jugés désuets d’une esthétique datée … La mixed border disparut des projets après les années 1970 et W. Robinson et G. Jekyll furent mis au musée de l’art anglais des jardins.

Le jardinage

Comment, à partir des années 1980, initier à un nouveau jardinage les étudiants néophytes en la matière (au moins la moitié de chaque promotion25) ? Comment leur transmettre une pensée du jardin qui n’ait rien de commun avec celle des plates-bandes fleuries de l’orangerie du parc du château de Versailles (avant leur restauration à la façon le nôtrienne de 1700).

On y pensa vraiment qu’au départ de l’ENSH pour Angers en 1995. Le département d’écologie attribua, avec l’accord de Manuel Pluvinage, directeur du Potager du roi, de très petites parcelles aux étudiants sur les terrasses, dans le Grand Carré et dans celui de Duhamel du Monceau. Ils étaient chargés d’en conduire la culture pendant trois ans. Des idées de micro-jardins émergèrent sans référence à des modèles connus. Peut-être plus proches parfois de la spontanéité des jardins familiaux (mais avec moins d’assiduité des jardiniers amateurs). Ils rafistolèrent des cabanes et introduisirent une basse-cour et des moutons sous le regard courroucé du voisinage versaillais que le directeur J.-B. Cuisinier (1996-2001) eut du mal à rassurer. Une esthétique de la spontanéité végétale, parfois alimentaire, et de la création libertaire fut diffusée dans le Potager26. Elle affirmait après le départ de l’ENSH la volonté de réappropriation du site en rupture avec les règles canoniques d’ordre, de propreté, de sécurité et d’embellissement : les quatre vertus cardinales de gestion alphandienne des parcs et des jardins de la troisième République.

Est-ce que les étudiants ont appris les arcanes du jardinage et de l’horticulture ? Sans doute pas à la manière des ingénieurs, mais leur verve créatrice a été accompagnée avec succès par les enseignants de Chaubrides (G. Chauvel, J.-L.Brisson, Hélène Despagne). Plasticiens et paysagistes, avec M. Rumelhart et G. Clément, eux-mêmes formés au Potager, disposaient ainsi d’un terrain d’expérimentations incomparable pour des concours de jardinage. La botanique est entrée dans la formation des élèves par cette voie-là.

Hors de l’école

Les excursions écologiques

L’excursion avait ses codes. Ce n’était pas une partie de plaisir. Les élèves suivaient l’enseignant (J. Montégut, puis M. Rumelhart) non par dévotion, mais parce qu’il fallait les voir et les entendre décrire leurs découvertes botaniques en détaillant les bonnes raisons anatomiques et écologiques de leur attribuer un nom scientifique en latin. Au printemps, on parlait surtout de la flore spontanée et naturalisée, sur les collines boisées de Satory à Versailles, sur les pelouses à orchidées des coteaux crayeux du Val de Gally, sous les ombrages et dans les clairières de la forêt de Beynes, de Rambouillet ou de Fontainebleau. Et plus loin encore, dans les dunes du Marquenterre ou le massif de la Sainte-Baume au nord de Marseille, là où les plages proches séduisaient beaucoup plus que les attraits de l’érudition botanique.

Les herbiers

En 1901, la réalisation d’un herbier était un art que les savants botanistes maitrisaient parfaitement (à l’université de Lyon par exemple en récoltant, séchant, conditionnant (avec de la créosote insecticide) et en collant la plante sèche sur un papier adéquat). Voir l’illustration ci-dessous. Il s’agissait surtout de nommer de nouveaux taxons découverts en décrivant l’échantillon qui allait servir de référence.

Une espèce d’Anémone de la flore des Alpes Maritimes, Université de Lyon (1901). Source Wikipedia.

À l’EN(S)H, puis à l’ENSP, l’herbier était un outil de l’apprentissage de la botanique, non une finalité scientifique en soi. Il naissait au cours des excursions botaniques. Récolter une plante que l’enseignant avait nommée, la placer dans un sachet en plastique pour éviter un dessèchement trop rapide, le soir la faire sécher dans les pages d’un annuaire téléphonique ou avec une presse, puis, beaucoup plus tard, l’étaler et la coller sur une feuille de papier ad hoc et enfin lui adjoindre une étiquette indiquant son identité latine et française, la date et le lieu de récolte, et ses caractères écologiques. Toutes ses étapes, des dizaines de fois répétées, représentaient un véritable cérémonial pédagogique. À force d’attention et de soin, les plantes, ligneuses ou herbacées, imprimaient leur nom dans la mémoire des élèves et leurs souvenirs ne se dissipaient qu’avec l’âge. Rares étaient ceux qui consultaient ensuite leur herbier pour combler un trou de mémoire. Si bien que toutes ces collections, souvent inabouties et maladroites, finissaient en poussière ou dans le tube digestif des lépismes (« poissons d’argent ») qui s’en nourrissaient avec délectation.

Les plus appliqués des élèves, les plus patients, les plus scrupuleux sans doute, consultaient les clefs de détermination des flores en cas de doute, faisant preuve ainsi d’un esprit scientifique recherché.

Les voyages d’études

Depuis les origines de l’EN(S)H, le voyage d’étude fait partie de la boite à outils pédagogiques. Hier, les enseignants organisaient des visites d’entreprises horticoles : de vergers, de pépinières (chez Jacques Derly, un ingénieur horticole promoteur des cultures ornementales en conteneurs en 1970 par exemple), de serres maraîchères et de floriculture. Il était également utile d’entendre les gestionnaires des services urbains d’espaces verts, et d’analyser les chantiers de création de parcs et de jardins avec les concepteurs et les entrepreneurs. En France comme à l’étranger.

Aujourd’hui (années 2000) la visite de chantiers et de pépinières fait toujours partie des exercices organisés par les départements des techniques et d’écologie de l’ENSP. S’y ajoutent beaucoup d’autres motifs de déplacements : notamment dans les musées, les expositions et les parcs en cours d’aménagement. En revanche les voyages d’étude à l’initiative du département d’écologie sont restés singuliers. Là aussi J. Montégut en fut l’inspirateur.

Ces voyages illustrent la prise de conscience que le CNERP (centre national d’étude et de recherche du paysage de Trappes) avait initiée de 1972 à 1979 : ne pas se limiter aux espaces verts urbains et à l’art des jardins, étendre la préoccupation de la qualité des milieux de vie à l’ensemble des territoires, et de ce fait s’éloigner de la seule tradition horticole en exploitant les ressources de la botanique, de la phytosociologie et de la phytogéographie.

Dans les années 1990 et 2000, les élèves de deuxième année partaient en longues excursions dans le midi de la France, d’auberges de jeunesse en gites d’étapes. Menées à pied et en minicars par A. Freytet et M. Rumelhart, ils franchissaient cols et chaines de montagnes et traversaient les rivières. Les élèves admiraient les paysages d’alpages et de campagnes provençales, les architectures rurales et les sites célèbres. Chacun herborisait, s’arrêtait pour dessiner, photographiait ou écrivait. Autant de références pour des projets de paysage, patiemment accumulées, qui plus tard leur seraient utiles. Les futurs paysagistes apprenaient à lire les paysages, à les comprendre, non en savants géographes, géologues, agronomes ou historiens, ni en esthètes exigeants, mais en futurs concepteurs de paysage sensibles aux évolutions visibles qu’ils pourraient conseiller d’infléchir.

Pour un observateur non initié et les services financiers de l’école, ces voyages semblaient surtout touristiques, et donc discutables. En fait, ils construisaient une conscience collective des patrimoines paysagers régionaux menacés par les évolutions de l’économie agricole et industrielle ou par l’urbanisation non maitrisée. Mais sans formations économique, juridique, sociologique et environnementale suffisantes, quelles argumentations convaincantes d’une politique de paysage pouvaient faire le poids face aux forces puissantes de la mondialisation des échanges marchands et des priorités politiques de l’emploi ? Il y eut pourtant de nombreux résultats tangibles, et, selon les paysagistes, les situations et les échelles de travail, la connaissance botanique et écologique des professionnels joua un rôle plus ou moins important dans les projets.

En conclusion

Depuis la fin du XIXe siècle, le Potager du Roi a été le creuset de deux formes principales d’enseignement de la botanique générale et appliquée. Jusqu’au départ de l’école d’horticulture à Angers en 1995, la formation des jardiniers puis des ingénieurs horticoles a demandé deux types de connaissances, les unes biologiques (taxonomie, floristique, anatomie, physiologie, génétique, biogéographie …), les autres liées aux pratiques de la pépinière, de la floriculture, du maraichage, de la viticulture, de l’arboriculture fruitière et ornementale. Les premières se sont progressivement imposées aux secondes. Les blouses blanches des chercheurs ont remplacé les tabliers bleus des jardiniers.

Parallèlement, et depuis la création de la chaire d’architecture des jardins et des serres à l‘ENH, une connaissance de la vie, des formes et des couleurs végétales, fondant l’art de l’utilisation des végétaux dans les projets de jardins et de paysage a été codifiée par les enseignants et transmise aux étudiants. Depuis la création du département d’écologie (appliquée au projet de paysage) en 1978 à l’ENSP, ce champ de formation des paysagistes a été développé en reprenant les outils pédagogiques mis au point par J. Montégut à l’ENSH dès les années 1960. Il a été refondé aujourd’hui sur les relations entre ethnosciences et conception des projets de paysage, avec une pédagogie toujours plus centrée sur les expériences des élèves que sur les cours des enseignants. Les démarches heuristiques ont largement pris la place des anciennes pédagogies magistrales.

Le Potager du roi perpétue ainsi son rôle d’école de botanique au XXIe siècle. Au milieu des collections historiques fruitières et légumières, les observations botaniques des élèves paysagistes interrogent le monde du jardin avec les questions posées par les grandes transitions environnementales des paysages du XXIe siècle : biodiversité, alimentation, conservation, agroécologie et urbanisme notamment.

P. Donadieu avec la collaboration de C. Santini.

6 septembre 2019


Bibliographie

Site Topia (Histoire et mémoire de l’ENSP)


Notes

1 On distinguera la botanique générale : discipline de la connaissance théorique des végétaux et de leur distribution géographique (sans finalités d’action) et la botanique appliquée : discipline de la connaissance pratique finalisée par une action de production pour l’alimentation, l’industrie, la médecine, l’urbanisme ou l’ornementation, ou bien poiétique pour la mise en place d’une création ou d’une œuvre (catégories épistémiques d’Aristote).

2 Lire à ce sujet le chapitre 15 (à paraître).

3 Diplômés Par Le Gouvernement, titre attribué de 1961 à 2018, y compris à titre rétroactif.

4 En juin 2019, 1350 ont été habilités officiellement comme « paysagiste concepteur » par le ministère de la Transition écologique.

5 La formation des jardiniers se faisait auparavant, non dans une école, mais « sur le tas » par apprentissage des plus jeunes auprès des plus expérimentés dans les agences ou les entreprises ; pédagogie empirique qui n’ a pas disparu aujourd’hui.

6 A. Durnerin, « Le Potager de Versailles de la Révolution française à nos jours », in Le Potager du Roy (1678-1793), R. de Bellaigue, ENSH, 1982, pp. 77-104.

7 Soit, pour utiliser le langage des jardiniers sous le règne d’Henri IV qui les a créés en 1599, les « treillageurs (des fruitiers) avec les préoliers (pépiniéristes), les floresses (cultures florales), les maraîchers, et les courtiliers (jardiniers d’agrément )».

8 La première date est celle de l’arrivée de l’auteur à l’ENSH comme élève, et la seconde la borne historique de cette étude.

9 Sur les raisons qui ont amené A. Hardy à choisir E. Mussat, voir sa correspondance conservée dans le Fonds ENSP aux Archives départementales des Yvelines.

10 IH : ingénieur horticole. La date est celle de l’entrée dans l’école.

11 Voir chapitre 14 (à paraitre).

12 Quelques archives sont disponibles, notamment celles de l’auteur de ces lignes qui a reçu l’enseignement de l’ENSH de 1965 à 1968. L’enseignement de botanique et d’écologie était commun à la classe préparatoire au concours d’entrée à la Section du paysage et de l’art des jardins, et à la formation des ingénieurs horticoles.

13 Annuaire de l’association amicale des ingénieurs horticoles et anciens élèves de l’ENH, 1958, p. 17.

14 Cette raréfaction permit l’ouverture du concours à des non ingénieurs, et une modification de l’enseignement sur le modèle de celui de l’École des Beaux-Arts.

15 Notamment dans les archives du département d’écologie de l’ENSP et de M. Rumelhart.

16 M. Michelin, « Visite à l’École nationale d’horticulture de Versailles », Journal de la Société centrale d’horticulture de France, 2ème série, t. XI, 1877, pp. 174-198. Depuis sa création, le Potager du Roi était de fait une école d’horticulture et de botanique pour les jardiniers qui y travaillaient.

17 Elle fut construite par Charles-Auguste Questel (1807-1888), architecte du château de Versailles à la fin des années 1880 et détruite après la seconde guerre mondiale.

18 Bulletin de l’association des anciens élèves, Assemblée Générale du 15 mai 1913.

19 Bulletin …de 1924, op. cit.

20 Les recherches restent à faire avec les archives de l’ENSH déposées aux Archives départementales des Yvelines. Ils restent les archives du conseil des enseignants et du conseil de perfectionnement ainsi que quelques rares outils d’enseignement.

21 La plupart n’était pas ingénieur horticole.

22 À cette époque (1977- 1987) fonctionnait un département d’écologie avec M. Rumelhart, Pierre Donadieu et Roland Vidal (1980-90). Leur documentation pédagogique et leurs publications constituent une partie importante des archives de ce département d’enseignement.

23 J’adopte ici le langage géographique. La petite échelle cartographique des géographes est la « grande échelle » des paysagistes, celle du « paysage d’aménagement » identifiée aujourd’hui comme gouvernance paysagère des territoires.

24 En 2018, un atelier de projet de deuxième année est encadré totalement par des paysagistes enseignants dans le département d’écologie appliquée au projet de paysage.

25 Environ la moitié des élèves recrutés avait (et ont encore) une formation horticole (BTS d’aménagements paysagers).

26 La rupture de l’expérimentation agroécologique actuelle (avec les techniques anciennes) n’est probablement pas perçue par le public.

12 – Le paysage, les paysagistes et le CEMAGREF de Grenoble

Chapitre 11 – RetourChapitre 13

Chapitre 12

Le paysage, les paysagistes et le CEMAGREF de Grenoble (1974- 2003)

Pierre Donadieu et Bernard Fischesser racontent l’histoire du paysagisme d’aménagement au Centre d’études du machinisme agricole, du génie rural et des eaux et forêts de Grenoble.

Version du 18 mai 2019

Après le schisme du paysagisme d’aménagement à l’ENSH de Versailles (Section du paysage et de l’art des jardins) en 1968, et l’étape pionnière du Centre national d’étude et de recherche du paysage (CNERP, 1972-1979), les travaux du CEMAGREF de Grenoble ont poursuivi pendant 30 ans les recherches sur les nouvelles pratiques paysagères d’aménagement rural. Bien qu’oubliés aujourd’hui, les nombreux travaux publiés ont marqué les praticiens de cette époque. Une partie du savoir-faire paysagiste contemporain leur est pourtant due.

Le paysage : un problème nouveau pour le ministère de l’Agriculture

Au début des années 1970, la question du bouleversement des paysages français fut posée au ministère de l’Agriculture et de la Forêt comme au jeune ministère de l’Environnement. Le premier y répondit de trois façons. D’abord en sollicitant l’INRA SEI (service d’expérimentation et d’information) de Versailles et Dijon, et l’ENSSAA de Dijon, avec notamment un groupe de chercheurs animé par le géoagronome Jean-Pierre Deffontaines, travaux qui aboutiront à la publication en 1977 du célèbre ouvrage collectif Pays, paysans paysages dans les Vosges du Sud1, toujours réédité plus de quarante après.

La montagne et la forêt apparaissant comme les régions les plus concernées, le ministère sollicita également deux départements du Centre d’étude du machinisme agricole, du génie rural, des eaux et des forêts (CTEGREF puis CEMAGREF) l’un à Nogent-sur-Vernisson près de Montargis, l’autre à Grenoble.

Deux équipes d’ingénieurs chercheurs furent mises en place. À Nogent la question des paysages forestiers fut analysée par l’ingénieur paysagiste d’origine hollandaise, Peter Breman dans le cadre de la cellule Paysage de la Division Chasse à la demande de l’Office national des forêts et de la direction de l’Espace rural et de la forêt du ministère. À Grenoble c’est la division Aménagement et Protection du milieu naturel qui fut sollicitée pour aborder la question de la forêt de montagne et du paysage forestier, notamment dans le cas des parcs nationaux.

Deux ingénieurs furent affectés à ce nouveau programme d’études : Bernard Fischesser et Hugues Lambert.

Né en 1938, Bernard Fischesser, élève de l’Institut national agronomique de Paris, diplômé de l’École des Eaux et Forêts de Nancy, a débuté sa carrière dans les Alpes du sud (service de Restauration des Terrains en Montagne (RTM) puis il a été attaché à la Direction des Forêts à Paris et a rejoint, en 1968, le groupement du CEMAGREF2 de Grenoble, dans l’ancien corps des ingénieurs du Génie Rural et des Eaux-et-Forêts, aujourd’hui corps des Ponts-et-des-Forêts. De 1965 à 1972, il est associé à la mise en œuvre d’une politique française de l’Environnement, notamment auprès du Conseil de l’Europe. Il a été membre du comité scientifique national « Écologie et Gestion du patrimoine naturel », et des comités scientifiques du Parc national des Écrins et du parc naturel régional du Queyras. Puis, après une formation au CNERP (1973) de Trappes, il prend en charge, avec l’ingénieur paysagiste Hugues Lambert, les études paysagères du CEMAGREF de Grenoble et les poursuivra jusqu’en 2003. Il se consacre parallèlement à l’édition d’une douzaine d’ouvrages de vulgarisation consacrée à l’écologie, aux forêts, aux rivières et aux paysages montagnards.

Né en 1946, Hugues Lambert a obtenu le diplôme d’ingénieur horticole de l’ENSH de Versailles en 1969, puis de paysagiste DPLG de la section du paysage et de l’art des jardins de cette même école. Ayant suivi, lui aussi, la formation du CNERP au milieu des années 1970, il est recruté, après une expérience africaine, par l’équipe de B. Fischesser jusqu’en 1986. Les rejoindra, en 1972, Marie-France Dupuis-Tate, écologue spécialiste des milieux humides et ingénieure de recherches attachée à la Division environnement naturel et pay¬sage du CEMAGREF.

Ont également participé à ces travaux, Jean Mounier, ingénieur diplômé de l’Ecole nationale des ingénieurs des travaux horticoles et du paysage d’Angers, Philippe Charreton (IGREF), ainsi que les paysagistes Marie-Pierre Bazan, Anne-Lyse Comparet et Bruno Gadrat, tous issus de l’ENSH/ENSP de Versailles.

Pendant les premières années, de 1972 à 1977, cette équipe va repenser l’héritage de la pensée du CNERP pour en faire une doctrine d’action à usage des ingénieurs du ministère de l’Agriculture. Leur approche n’est pas celle, scientifique, ethnologique et socio-agronomique, des chercheurs du « groupe dijonnais ». Elle se présente comme une pensée de l’action, voire comme un contre-pouvoir. B. Fischesser écrira en 1987, après quinze ans de pratiques : «Nos expertises paysagères sont sans cesse confrontées et affrontées à des décisions qu’elles contrarient ou essaient de modifier. Non seulement nous ne sommes pas porte-parole de l’État ou des pouvoirs locaux, mais souvent nous les gênons et tentons de modifier leurs comportements (POS puis PLU, loi cadre montagne, remembrement, assainissements, permis de construire)3.

L’expertise paysagère du CEMAGREF en 1977

Outre le ministère de l’Agriculture, les études paysagères qui sont entreprises sont financées de deux façons, par une subvention annuelle du ministère de l’Environnement , pendant quelques années, et par des commandes des collectivités publiques. Ce qui permettra de pérenniser les études de cas exemplaires et les publications pendant plus de trente ans.

En 1977, l’ouvrage fondateur de la pensée du groupe, Le Paysage de montagne4, est publié. Sa préparation est accompagnée depuis 1975 par des études paysagères, par exemple sur les cas des vallées de Cervières (Hautes Alpes), et du Gaschney (Vosges), l’insertion paysagère des refuges du parc national des Ecrins5, l’avenir du massif du Puigmal dans les Pyrénées-Orientales et celui de la vallée de Haute-Luce (Haute-Savoie), ou encore les réflexions sur la conduite des forêts d’Ardennes avec le CNERP de Trappes et la collaboration de l’ingénieur du Génie rural et des eaux et forêts Hébert Suffrin (un document audiovisuel de 1977). Il faut également citer les études paysagères des contrats de rivière Rhins –Trambouze (Rhône, Loire) et de l’opération Ardèche Claire (Ardèche) qui sont à l’origine des contrats de rivières en France. Ainsi que l’étude de la Haute vallée de la Loue (Doubs) qui déclencha un très important financement de la part de la Communauté Européenne pour aider les communes dans leur nouvelle politique de gestion de l’espace (cf un audio visuel de 1993).

Dans un article paru en 1987 dans la revue Paysage et Aménagement, B. Fischesser résume l’expérience de son équipe. Il fait du paysagisme (d’aménagement) une démarche pragmatique de planification et d’aménagement qualitatif de l’espace rural.

Le mot paysage réunit dans son esprit plusieurs finalités héritées en partie de la mouvance d’idées du CNERP, des expériences du paysagiste urbaniste J. Sgard, du plasticien B. Lassus, et de l’écologue J. Montégut.

Dans le domaine forestier, notamment là où le tourisme hivernal se développe et où la ville s’étend, il faudra « conjuguer les impératifs économiques et écologiques avec des préoccupations paysagères » (p. 18). Ne serait-ce qu’en raison des implantations touristiques que le CEMAGREF étudie à la demande de la Direction des forêts. Dans le cas des reboisements de résineux, « durcissant et assombrissant le paysage, (et qui) choquaient l’opinion », et dans celui du passage des lignes à haute tension sur les reliefs et dans les forêts qui était ressenti comme « agressif ou banalisant», il recommande au forestier de montagne : « de diversifier les lisières, d’intégrer les pistes de ski et de préférer un sentier à la forme ondulée plutôt que rigide ». À cette préoccupation esthétique, il ajoute des recommandations écologiques qui s’appuient sur les méthodes des forestiers britanniques. « Mélanger feuillus et résineux selon l’altitude … en allant dans le sens du naturel » (p. 19) ; s’appuyer sur les règles de l’écologie (p. 29), préférer l’enrésinement par plages plutôt qu’en bandes … » (p. 20).

Bernard Fischesser réalisa deux documents audio-visuels avec Yves Luginbühl lors de leur séjour au CNERP, l’un sur les paysages de montagne et l’autre sur les paysages forestiers.

Extrait de B. Fichesser et M.-F. Dupuis, « Les valeurs du paysage », Forêt Méditerranéenne, t. XV, n° 3, 1994.

Cette démarche de naturalisation écologique et paysagère fut étendue à tout l’espace rural montagnard. Pour préserver l’attractivité des paysages, en évitant leur « défiguration, leur dénaturation et leur banalisation » (ibid.), B. Fischesser construit une doctrine en même temps qu’une méthodologie. Car l’empirisme des premières études du CNERP ou de l’API, tenait plus de « l’étude d’impact avant l’heure que de l’expertise paysagère ». Ces travaux montraient cependant l’importance de la représentation graphique synthétique des blocs diagrammes de paysage et des scénarii d’évolution et de leurs rôles possibles comme outils de concertation (p. 21). In fine, l’idée de « conduire à une stratégie de site matérialisée par un plan de paysage » – une pratique que J. Sgard et P. Dauvergne avaient enseignée au CNERP – s’imposa au groupe grenoblois.

Mais, écrit B. Fischesser, il fallait s’appuyer sur des données objectives pour « dialoguer avec les décideurs et les aménageurs épris de réalisme et de sciences exactes » (23). Il fallait une assise scientifique pour ne pas se fonder seulement sur l’intuition et les appréciations personnelles des « experts ». C’est pourquoi dans les tomes 1 et 4 des publications de 1977, il va organiser son expertise paysagère selon trois temps.

1. Celui du repérage objectif des structures paysagères et des principales logiques d’organisation, de fonctionnement et d’évolution d’un paysage. Démarche pluridisciplinaire interpellant le géologue, le géographe, l’historien (dont la toponymie), l’agronome, le forestier, l’écologue, le sociologue, l’économiste (économétrie) …. Pour en dégager des implications au niveau de l’étude paysagère.

2. Celui du repérage et de la hiérarchisation progressive de critères d’ambiance (organisation spatiale, lignes de force, limites visuelles , couleurs et textures, axes visuels et points d’appel visuels, rythmes, lisibilité, identité, typicité, équilibre visuel, vulnérabilité …etc…. conférant son identité sensorielle au paysage et permettant de mieux la mettre en valeur. Cette approche, multi-sensorielle, s’appuie sur des travaux scientifiques essentiellement anglo-saxons (oculométrie…). Elle s’effectue selon 3 échelles : petite échelle , par survol en hélicoptère permettant de repérer l’enchainement d’unités d’ambiance paysagère ; moyenne échelle, selon des séquences de parcours motorisés ; grande échelle, par le crayon et la photo.

3. Celui d’une médiation sociale engagée avec les acteurs locaux selon une méthodologie ajustée dans les années 1980-90.

Ainsi leur fut-il possible de proposer un ensemble de règles pour infléchir la production des paysages de montagne dans les procédures administratives (plan d’occupation des sols, zonage agriculture-forêt, remembrements, schémas de cohérence territoriale (SCOT …). Ils interprétaient ainsi la demande du CEMAGREF : prévoir les évolutions, améliorer la lisibilité des paysages transformés, diversifier les formes perçues, intégrer de nouveaux équipements aux paysages existants, et créer des outils de médiation en cas de conflits entre aménageurs, visiteurs et habitants.

« Valorisé, le nouvel équipement générera un nouvel état d’équilibre visuel du paysage, soit son insertion dans ce paysage de sorte qu’il n’en modifie pas l’ambiance dominante » (p. 28). Il insiste sur « l’estimation de la capacité d’absorption de ce paysage, notion qui associe préoccupations écologiques, socioéconomiques et esthétiques ».

Extrait de B. Fichesser et M.-F. Dupuis, Les valeurs du paysage, Forêt Méditerranéenne, t. XV, n° 3, 1994.

Cette doctrine synthétique et transversale inspira les études faites au CEMAGREF et le monde de l’ingénierie écologique, paysagiste et forestière pendant des décennies, et l’inspire encore. Dans celui des paysagistes concepteurs et de leurs agences libérales, l’accueil fut plus réservé. Sans doute en raison de l’investissement en temps et en déplacements que la méthode impose.

Un accueil mitigé des paysagistes

Normatives, ces pratiques de paysagisme furent observées avec perplexité sinon avec méfiance par le milieu des paysagistes maitres d’œuvre issus de la Section du paysage et de l’art des jardins de l’ENSH. B. Fischesser le savait en 1977 au moment où s’ouvrait à Versailles la nouvelle École nationale supérieure du paysage. Il écrit : « La liberté de création du paysagiste est, en milieu rural, beaucoup plus réduite qu’en milieu urbain. Pour ces valorisations paysagères d’aménagements touristiques ou de grands sites, il sera de plus en plus fait appel aux techniques de génie écologique ou d’ingénierie écologique6. L’aménagement touristique dans le sens du naturel, d’étangs communaux ou de golfs d’altitude, connait actuellement une vogue croissante » (p. 29). Il disait ainsi que la sensibilité écologique des usagers des paysages allait sans doute largement inspirer les pratiques des aménageurs. Et que la créativité revendiquée par les paysagistes versaillais n’était pas nécessairement adaptée à la fragilité et à la singularité du milieu montagnard.

B. Fischesser intervint peu à l’ENSP de Versailles, mais plus régulièrement dans les enseignements des écoles d’Angers, de Blois et de Saint-Ismier (Isère). Mais, au moment de la grève des étudiants de l’école au printemps 1985, et de l’échec du projet d’Institut français du paysage, le ministère de l’Agriculture se souvint de son expertise et lui commanda un rapport sur la formation donnée par l’établissement encore dépendant de l’ENSH7. Il soutint fermement la singularité de la formation de l’ENSP, atypique au ministère. Il contribua probablement, entre autres raisons, à la décision ministérielle de relocaliser l’ENSH à Angers en 1993.

Pourtant la distance entre le paysagiste DPLG et le paysagiste d’aménagement n’était pas aussi grande que l’on pourrait le penser à cette époque. N’oublions pas que la culture de la plupart des formateurs du CNERP était celle du projet (de jardin, de paysage, d’architecture, de ville). Cette sensibilité réapparut en 1994 dans un texte de B. Fischesser et M.-F. Dupuis-Tate8.

Extrait de B. Fichesser et M.-F. Dupuis, Les valeurs du paysage, Forêt Méditerranéenne, t. XV, n° 3, 1994.

Ils écrivaient : « Pour notre équipe, seule l’existence d’un projet sur l’espace et une volonté collective justifient l’engagement d’études et de recherches de paysagis¬me d’aménagement ». Leur pensée avait évolué depuis le début des années 1970. Cinq principes directeurs étaient énoncés « pour étayer des propositions de gestion minimale des paysages : respecter l’échelle du paysage, exalter les critères de dominance, encourager une diversité maitrisée, affirmer la cohérence des ambiances et valoriser l’esprit du lieu ».

Ces principes étaient proches de ceux des démarches des paysagistes DPLG. D’autant plus que le CEMAGREF distinguait son approche du paysage par une entrée « milieu » de celle d’autres équipes (le groupe de Dijon et les géographes) ayant travaillé par une entrée “acteurs-utili¬sateurs de l’espace”.

Extrait de B. Fichesser et M.-F. Dupuis, Les valeurs du paysage, Forêt Méditerranéenne, t. XV, n° 3, 1994.

Dans le même temps, la démarche devenait plus scientifique et s’appuyait sur l’oculométrie (étude des mouvements de l’œil). Elle ne parlait plus d’esthétique : « Il n’est plus ici question de beauté ou de laideur mais de confort et d’inconfort visuels ».

Partagée entre des approches sensibles et subjectives, des explications scientifiques et des postures de projet, la pensée de B. Fischesser et de son groupe accompagna la nouvelle politique du paysage qui était lancée par Ségolène Royale ministre de l’Environnement en 1993. En 2003, B. Fischesser prend sa retraite, le relais sera passé à une nouvelle équipe de chercheurs dans le centre CEMAGREF de Bordeaux (dirigée par l’ingénieur du Génie rural et des eaux et forêts Daniel Terrasson) en relation avec une nouvelle commande de recherches du Ministère de l’Environnement au CNRS (Georges Bertrand et Yves Luginbühl). Ce programme sera lancé par le séminaire d’Albi en 2000 et aboutira à l’ouvrage L’évaluation du paysage, une utopie nécessaire, à la recherche d’indicateurs/marqueurs pluridisciplinaires (sous la direction de Daniel Puech et Anne-Rivière Honegger) en 2004.

Qu’en ont retenu les paysagistes d’aujourd’hui ?

Yves Luginbühl concluait l’ouvrage de 2004 en insistant sur le changement de paradigme de la recherche sur les questions de paysage : « Il ressort de la démarche de recherche d’indicateurs/marqueurs pluridisciplinaires une posture de chercheurs-experts plutôt orientée vers une “coconstruction des représentations spatiales“ que vers l’emploi de méthodes clés en mains.

Qu’ont retenu, de leur côté, les paysagistes des travaux du CEMAGREF de Grenoble ? Il faudrait le demander à Jacques Sgard qui a fondé, avec d’autres (les paysagistes M. Viollet, P. Dauvergne en particulier), le domaine professionnel du « Grand Paysage et du Paysagisme d’aménagement ». Et surtout l’a enseigné au CNERP de Trappes puis à l’ENSP de Versailles en encadrant de nombreux ateliers pédagogiques régionaux de quatrième année pendant trente ans. Car ces ateliers répondaient à des commandes de collectivités publiques qui relevaient surtout du conseil de la maîtrise d’ouvrage, et donc de la pensée du paysagisme d’aménagement.

Ce qui est certain est que les paysagistes libéraux n’en ont pas retenu « une méthode clés en main ». Chacun a souhaité s’emparer de la commande publique pour y répondre librement en fonction de sa sensibilité et de ses compétences.

Retenons les points communs qui font aujourd’hui partie du capital culturel des paysagistes maîtres d’œuvre et conseillers de la maîtrise d’ouvrage : les notions de « projet sur l’espace », d’ « esprit (ou de génie) des lieux », de conservation ou de création d’ « ambiances », de réunion des données objectives et subjectives, de diversification des structures des paysages, de visualisation des données, d’analyse des dynamiques paysagères, de lisibilité et de cohérence des paysages perçus, de potentialités des paysages, et surtout de médiation des conflits sociaux … Les deux démarches, issues du CNERP et de l’ENSP d’une part, du CEMAGREF d’autre part semblent très proches.

Pourtant, les paysagistes concepteurs (surtout à Versailles, et beaucoup moins à Angers ou Blois) n’ont pas ou peu retenu la démarche du CEMAGREF. Elle concernait la qualification des perceptions par l’organisation spatiale : le nombre de plans, les visions longues et courtes, les rapports d’échelle ; par les indices visuels (lignes de force, effets de cadrage, couleurs et textures) ; par les critères de dominance (points d’appels, axes visuels, rythmes, contrastes et transitions) ; par les composantes d’ambiance (lisibilité, identité, vulnérabilité…). La démarche développait également les méthodes d’intégration visuelle des équipements ou l’idée de « capacité d’absorption » d’un paysage.

Ou plus exactement les paysagistes n’ont pas formulé leurs projets avec ce vocabulaire explicite des études visuelles. Le langage de l’écologie est apparu beaucoup plus tardivement (et très timidement), notamment avec les injonctions réglementaires sur la biodiversité et les risques environnementaux incluses dans la commande publique à partir des années 1990, et surtout des lois issues du « Grenelle de l’environnement » de 2008 et 2010.

L’influence des démarches du paysagisme d’aménagement apparait aujourd’hui dans les règles ministérielles d’attribution du titre de paysagiste concepteur depuis 20179. Elles ne se limitent plus à l’exercice de la conception de projets d’aménagements paysagers et de la maîtrise d’œuvre. Elles demandent de « savoir concevoir le paysage par une démarche de projet de paysage (…) d’ être capable d’interpréter spatialement une problématique d’aménagement et de territoire en questionnant et en hiérarchisant les éléments d’un diagnostic ; et d’être capable de concevoir le maintien, l’amélioration, l’évolution, l’adaptation ou la transformation des paysages ».

S’y ajoutent « la capacité de faire preuve de capacités projectuelles à toutes les échelles (…), de mobiliser et d’articuler des connaissances générales liées au paysage et à leurs caractéristiques historiques et actuelles (agriculture, parcs et jardins, arts plastiques, architecture, art urbain, urbanisme, planification) ainsi que des connaissances scientifiques et techniques en lien avec les paysages (géomorphologie, hydrographie -avec le concept fondamental de « bassin versant » qui implique une appréhension globale-, agronomie, horticulture, écologie, géographie naturelle et humaine…) et certains principes de l’ingénierie intéressant le paysage (assainissement pluvial, traitement des sols, soutènements, terrassements, plantations) (…), d’ anticiper l’évolution d’un paysage, (…) et d’assumer plusieurs situations professionnelles ».

Une grande partie de la pensée du paysagisme d’aménagement (une demande du ministère de l’Environnement à l’origine) se retrouve sous forme normative dans les pratiques d’une profession désormais réglementée, comme celle d’architecte ou de médecin. Les méthodes expérimentées par le CEMAGREF de Grenoble dans plus de 120 situations différentes pendant trente ans10 ont inspiré la boite à outils des praticiens. Les uns comme le plan de paysage font désormais partie des documents réglementaires d’urbanisme, les autres (l’atlas de paysage, la charte de paysage, l’observatoire photographique de paysage) restent d’usage facultatif, à disposition des projets territoriaux des élus et des aménageurs.

La compétence paysagiste, élargie à l’échelle territoriale, a été de fait transférée en quarante ans des services de l’État (au départ avec la Mission du paysage, l’INRA et le CEMAGREF) aux collectivités publiques (Agence d’urbanisme, CAUE, parcs naturels régionaux et nationaux …), aux agences libérales et aux bureaux d’études privées. Ce qui a permis à l’État11de disposer d’experts pour proposer et mettre en œuvre des solutions locales aux problèmes paysagers d’hier (déprise agricole, mise en place d’infrastructures routières, protection des sites, urbanisation non maitrisée …) ; mais aussi d’aujourd’hui (infrastructures énergétiques, qualification de l’espace public, étalement urbain, biodiversification, risques climatiques, agricultures urbaines…).

Pierre Donadieu avec l’aimable concours de Bernard Fischesser et Y. Luginbühl.

Version du 18 mai 2019


Bibliographie

B. Fischesser. « Le paysagisme d’aménagement au service de la gestion des cours d’eau, l’exemple de l’opération Ardèche Claire », 1985, Aménagement et Nature, p.18-22.

B. Fischesser, « L’expérience du Cemagref en matière de paysagisme d’aménagement », juin 1987, Paysage et Aménagement p.18-30.

B. Fischesser, « Le plaisir du paysage » sept 1987, Revue d’urbanisme n°221 p.115-126 .Introduction à un colloque national tenu à Paris sous la présidence de Mme Simone Weil.

B. Fischesser, 1991-1993.Dans la revue « Pour la Montagne » on trouvera une rubrique « Etude paysagère » dans les n° 22 à 29 rédigée et illustrée présentant différentes études paysagères du Cemagref en milieu montagnard (Ubaye, Haut Beaujolais, Gresse-en Vercors.

B. Fischesser, « Le paysagisme d’aménagement au service d’une valorisation de la montagne », Pour la Montagne, n°22, janvier, 1991.

P. Charreton, Marie-France Dupuis et Bernard Fischesser, « L’analyse paysagère dans la gestion des territoires », Ingénierie-EAT, n° 1, 15, pp. 31-40.

B. Fischesser, « Des études au service de la promotion économique des paysages montagnards de qualité, cas de la Vallée de l’Ubaye (Alpes de Haute-Provence) » in Montagnes Méditerranéennes, n°4 , 1996, p.23-32.

B.Fischesser, M.-F. Dupuis-Tate ,Le guide illustré de l’écologie, éditions Delachaux et Niestlé, 2017, Paris

B. Fischesser, La vie de la forêt, Paris, éditions de La Martinière, 2009. On y trouvera un chapitre illustré consacré à la valorisation paysagère de la forêt (p. 190-198).

B. Fischesser et M.-F Dupuis-Tate, Rivières et Paysages, éditions de La Martinière, 2003.
« Un chapitre p. 290 à 324, y est consacré à notre approche sur le terrain. Dans ce même ouvrage un chapitre présente notre analyse imagée de l’évolution d’un paysage de rivière de la préhistoire à aujourd’hui (un travail sans équivalent semble-t-il sur l’évolution d’un paysage français) (p. 42 à 76). Et aux pp.136-141 on trouvera notre conception (originale pour l’époque) en matière de blocs-diagrammes de paysage. Voir aussi les illustrations pp. 99-202 et 219-222 et aussi 212-215. Au fond tout cet ouvrage veut situer notre approche en matière d’aménagement de Grand Paysage qui veut allier sensibilités, sciences et médiation des propositions » (B. Fischesser, avril 2019).

L’essentiel des études paysagères réalisées par l’équipe est stocké à la bibliothèque du Groupement de Grenoble de l’Irstea( 2 ,rue de la papeterie, Campus universitaire de Saint Martin d’Hères (Isère)


Notes

1 Jean-Henri Teissier , Marc Roux , André Brun , Jacques Brossier, Joseph Bonnemaire Pays, paysans paysages dans les Vosges du Sud, les pratiques agricoles et la transformation de l’espace, Paris, INRA-ENSSA, 1977, 172 p.

2 Aujourd’hui Institut de recherche pour l’ingénierie de l’agriculture et de l’environnement (IRSTEA).

3 P. Donadieu, « Quinze ans de paysagisme au service de l’aménagement de la forêt et de la montagne », in P&A n° 11, 1987, p. 15.

4 Le paysage de montagne, recherches fondamentales en quatre fascicules (n° 116, 420 p., 1977) Tome 1 : L’étude paysagère, l’analyse des perceptions, T. 2 la forêt de montagne, T.3 : les autres composantes du milieu montagnard, T. 4 La perception de l’espace montagnard ;

5 Avec la coopérative d’architectes, d’ingénieurs et de paysagistes (API) fondée par le paysagiste M. Viollet

6 B. Fischesser, M.-F. Dupuis-Tate, Le guide illustré de l’écologie, éd. Delachaux et Niestlé, 2017, Paris. Se reporter aux chapitres ‘L’écologie du paysage’ et ‘le génie écologique’ p. 292 à 329.

7 B. Fischesser, L’avenir de l’Ecole Nationale supérieure du Paysage (ENSP), rapport, oct 1985. 92 p.

8 B.Fischesser, M.-F. Dupuis-Tate, « Les valeurs du paysage », Forêt Méditerranéenne, t .XV, n°3, 1994.

10  Notamment le bloc diagramme et les scénarii de paysage.

11 Confortée par la convention européenne de Florence (2000) ratifiée par la France en 2006.

Pierre Dauvergne et le Conseil Général du Val-de-Marne

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Pierre Dauvergne et le Conseil Général du Val-de-Marne (CG 94)

1985-2005

 

Pierre Dauvergne raconte la période de sa carrière consacrée au Conseil Général du Val-de-Marne, après ses fonctions d’enseignant à l’ENSP.

 

Ce texte est un témoignage. Il peut être utilisé en citant les sources (P. Dauvergne, Topia/Histoire et mémoire, 2019)

 

À la fin de 1984, je rencontre Michel GERMA, Président du Conseil Général du Val-de-Marne. C’est pour moi, un évènement majeur ! Je suis délégué général de la Fédération Française du Paysage (FFP) pour l’organisation des premières Assises Nationales du Paysage « …Pour une politique du Paysage » (du 11 au 13 Octobre 1984 à Aix-les-Bains). Mon rôle était de trouver les personnalités des principales formations politiques du moment pour la présidence des quatre carrefours thématiques.

À ces Assises ont participé deux Ministres : Huguette BOUCHARDEAU (Environnement) et Michel ROCARD (Agriculture), deux députés de la Savoie, Michel BARNIER, pour le RPR, Président du CG de la Savoie, et Éric BESSON, pour le PS.

Le Parti communiste français (PCF) a désigné Michel GERMA (CG 94), après les désistements successifs de Georges VALBON CG 93), puis de Jacques RIMBAULT (maire de Bourges), pour présider et animer avec Michel CORAJOUD, professionnel paysagiste, l’un des quatre carrefours thématiques, “les espaces urbains et industriels”.

Il m’a reçu dans son bureau avec, sur l’un des murs en face de lui, une grande mosaïque de photos aériennes de l’IGN couvrant le département. Notre rencontre, fait tout à fait exceptionnel, dura tout un après midi, durant lequel nous avons fait une lecture ensemble du territoire, et tracé des possibilités pour sa valorisation et son aménagement.

Une grande familiarité d’approche s’installa entre nous, d’autant que son père avait travaillé dans les forceries de lilas sur le plateau de Vitry-sur-Seine.

À plusieurs reprises, Michel Germa m’a fait comprendre qu’il cherchait quelqu’un pour la direction du Service des Espaces Verts Départementaux (SEVD), poste alors laissé vacant par Jean Luc BONJOUR, ingénieur horticole, parti à la Direction des Espaces Verts des Hauts de Seine. Je me suis alors engagé à prendre des contacts avec la profession pour lui suggérer des candidats, sans penser à mon éventuelle candidature !

Quelques semaines après, lors des Assises à Aix-les-Bains, je lui ai dit que le poste pouvait m’intéresser. Il m’encouragea à présenter mon dossier à l’administration départementale dirigée alors par Michel-Camy-Perret.

Le jury m’a désigné parmi une dizaine de candidats, j’étais le seul candidat paysagiste, les autres étant des ingénieurs et techniciens horticoles.

Ma décision correspondait à mon souhait, qui, depuis quelque temps, était de m’échapper des services centraux des Ministères successifs de l’Équipement, du Logement, de l’Aménagement ou de l’Environnement. En effet, j’étais saturé par les études générales, dites méthodologiques, les guides techniques, … et surtout sans pouvoir agir véritablement sur le terrain et travailler avec les “locaux”.

Depuis 1982, la décentralisation se mettait en place. C’était le moment de faire un choix, qui me permettrait de régler ma situation précaire de contractuel m’empêchant d’accéder à de véritables responsabilités, et d’intégrer la Fonction Publique Territoriale.

J’interromps alors mes missions en cours, que je juge incompatibles avec la direction quotidienne d’un service comprenant un peu plus de cent agents, dont mes responsabilités d’enseignant à l’ENSP, et de conseiller scientifique “Paysage” au sein de la cellule environnement de la Ville Nouvelle du Vaudreuil.

En 1967, année de création du Département du Val de Marne, existaient 27 hectares d’espaces verts hérités de l’ancienne Seine. À la fin de 1999, ce sont 390 hectares de parcs, jardins et espaces verts départementaux, dont 159 hectares de parcs ouverts au public, au nombre de 14, 80 hectares en attente d’aménagement, 79 hectares d’espaces extérieurs aux collèges, 11 hectares de jardins de crèches, et 23 hectares à usage privatif : la pépinière et le centre de modélisme. Ce sont également 311 hectares de parcs de sports et de loisirs dont, 75 hectares pour le parc interdépartemental de sports et de loisirs du Tremblay à Champigny sur Marne, 64 hectares pour la base de plein air et de loisirs à Créteil, et 182 hectares pour le parc interdépartemental des sports et de loisirs à Choisy le Roi.

Soit 674 hectares supplémentaires qui ont été acquis en 30 ans !

Aux côtés de Michel GERMA

 

20 années au service du Val de Marne :

Depuis 1985, mon parcours dans l’administration départementale :

– 1985 recruté comme Chef du Service de Espaces Verts Départementaux (SEVD)

– 1988 : le SEVD est érigé en Direction. J’en deviens le Directeur (DEVD)

– 1991 : Création de la Direction de l’Aménagement (DAM). J’en deviens le Directeur.

En son sein, la Délégation au Paysage (DAP) est créée.

-1994 : Promu Directeur Général Adjoint, chargé des services techniques, de l’aménagement

et de l’Environnement, dont la DEVD. Celle-ci devient la Direction des espaces verts et du

Paysage (DEVP), après l’intégration de la Délégation au Paysage (DAP).

– Enfin, promu Directeur Général Adjoint, chargé de l’environnement et du cadre de vie

– 2005 : Départ en retraite.


DE 1985 à 1991 : DES ESPACES VERTS AU PAYSAGE ET A L’AMÉNAGEMENT DU TERRITOIRE DU VAL DE MARNE :

Recruté le 1er janvier 1985, en poste jusqu’en décembre 1987, Chef du Service des Espaces Verts Départementaux (SEVD). Puis, en mai 1991, le Service devient une Direction, la Direction des Espaces Verts Départementaux (DEVD). Je suis placé sous la direction du Directeur des Services Techniques d’alors, et de deux ingénieurs des Ponts et Chaussées Jean CHAPELON et Michel MERMET,

Durant les premiers mois, un constat, une stratégie d’actions, et les fondements d’une politique :

Depuis la création du Département, Michel GERMA a souhaité protéger les terrains boisés ou non, pour les aménager et ce, dans les secteurs les plus densément peuplés, et “martyrisés” par une urbanisation non maîtrisée. Après de nombreux contacts et d’échanges avec les agents, la visite de l’ensemble des sites gérés par le service, et ceux en cours d’acquisition, ou en cours de travaux d’aménagement, je fais un constat :

Le SEVD est un bel outil technique, un potentiel… Néanmoins, un certain nombre de questions apparaissent :

– Les parcs réalisés sont impeccables, mais se ressemblent tous, quel que soit leur environnement. Il s’en dégage une certaine monotonie, tristesse, du fait du choix des végétaux très en vogue, en particulier dans les pays anglo-saxons.

Ce constat induit une réflexion critique sur la palette végétale et les végétaux mis en culture à la pépinière départementale à Mandres-les-Roses.

– Les parcs sont bien verts ! sans beaucoup de couleurs et pas de fleurs, si ce n’est celles des arbres et arbustes. A cette époque, je dis que “les espaces verts sont des déserts verts”, un constat assez général à l’époque.

Conséquence immédiate, plantation massive de bulbes : tulipes, narcisses et jonquilles pour le fleurissement au printemps.

– Les parcs sont sans vie, sauf les classiques jeux industrialisés pour les petits, mais rien pour les adolescents, les adultes.

Conséquences : Revoir le « gardiennage » des parcs, en faisant évoluer progressivement le profil des agents, comme par exemple le recrutement de femmes et surtout, changement dans le costume des gardiens, assimilés par les jeunes à des CRS … !

Un concours est organisé avec les étudiants d’une école de Cachan. Le jury comportant enseignants, élus et membres du SEVD retient un projet. Celui-ci est fabriqué à grande échelle, car il est décliné pour d’autres agents techniques départementaux. Le visage des parcs commence à changer !

– La conception des parcs était confiée au Bureau de Dessin, alors composé de deux dessinatrices. Il fallait dimensionner la fonction d’étude à la hauteur de la charge du nouveau plan décennal des espaces verts.

Ainsi, dans un premier temps, les dessinatrices bénéficieront d’une initiation-formation aux techniques de représentations. Ensuite, un Bureau d’Etudes est créé. Plusieurs paysagistes sont recrutés, pour la plupart des anciens élèves de l’ENSP où j’enseignais : Une équipe de maîtrise d’œuvre et de maîtrise d’ouvrage publiques en paysage, se met rapidement en place. Elle sera la principale agence publique de paysage en France.

Ont été ainsi recrutés les paysagistes Véronique LATHIERE, Vincent BENARD, Daniel JARRY, Jacqueline VARIER-GANDOIS, Florence CARRIERE, puis, Marion GILLIOT, Martine RENAN, auxquels se sont joints par la suite des agronomes, forestier, géographe, urbaniste.

L’avantage d’une telle structure, c’est de se donner les moyens de tenir dans la longue durée la cohérence des actions et projets au fil des acquisitions foncières, et donc de nouvelles tranches de travaux. C’est aussi la meilleure façon d’associer autour des projets tous les agents qui auront aux divers stades leur part de responsabilité. C’est la meilleure garantie de tenir dans le temps les objectifs. J’ai donc pu vérifier sur le terrain le bien-fondé de mes positions tenues en tant qu’élu à la Ville Nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines, puis au CNERP avec la recherche sur les espaces extérieurs du germe de la ville nouvelle du Vaudreuil :

Bibliographie : En 1977 – « la conception des espaces extérieurs et la coordination des divers intervenants ». Dans « espaces extérieurs » – Centre de Recherche en Urbanisme (CRU), en 1979 « la gestion des espaces verts », le colloque de Marly « espaces verts et habitat » – CRU, en 1980, les « espaces verts et collectivités locales » dans les conclusions du rapport du groupe de travail de la revue « Espaces verts » n° 66, en 1985, « Le projet de paysage … un processus complexe à gérer, une chaîne d’intervenants à mettre en place » dans la Revue P+A n° 3.

– Michel GERMA était très attaché à la Roseraie Départementale à l’Hay-les-Roses, remarquablement dirigé par son responsable André BRUNEL.

Mais, Michel GERMA regrettait que ce bijou, qui représentait un coût relativement élevé ne soit pas suffisamment connu et ne profite qu’à une population périphérique. Je lui ai alors proposé la création d’une association, afin de faire rayonner la roseraie avec la présence de scientifiques du monde végétal, des rosiéristes-producteurs de nouvelles variétés, amateurs, collectionneurs de roses, …C’est ainsi, qu’est née l’Association des Amis de la Roseraie Départementale à L’Haÿ-les-Roses.

– Il convenait de développer encore plus ce que l’on a appelé l’animation des parcs. Pour ce faire un nouveau service est créé, celui de la “vie des parcs”. Le service gère alors une population non plus de gardiens mais d’agents d’animation, afin d’organiser des manifestations diverses et des fêtes en lien avec les communes d’implantation. Il participe à la conception des parcs pour anticiper sur les pratiques des utilisateurs, notamment il définit la nature des équipements à implanter.

– Une politique de communication se met également en place pour toucher les Val de Marnais et ainsi développer la fréquentation des parcs.

– L’art s’introduit dans les parcs : Le Fonds Départemental d’Art Contemporain est mobilisé et investit les parcs départementaux. Des œuvres, sculptures et installations y sont implantées. La DEVD en prépare l’accueil en lien étroit avec Raoul JEAN-MOULIN, critique d’art, responsable du Fond Départemental d’Art Contemporain (FDAC), qui a préfiguré le Musée d’Art Contemporain du Val de Marne (Le MACVAL), et les artistes, dont Eugène DODEIGNE et Jean CLAREBOUDT au parc du Rancy, Peter STAMPFLI au parc du Petit Leroy, d’autres y sont créées in situ : Jean CLAREBOUDT et Irmgard SIGG au Parc du Plateau à Champigny-sur-Marne, Eva WELLESZ aux Domaine des Marmousets.

De Peter STAMPFLI « empreinte de pneu S 155 » dans la pelouse du Parc Petit Leroy à Chevilly -Larue. 30 mètres par 3, 40. Une fabrication, transport et installation épiques !

De droite à gauche Anne DALSTRÖM, chef du service culturel, Peter et Anna-Maria STÄMPFLI lors du vernissage d’une exposition du FDAC. Cliché CG 94.

– Enfin, la partie noble des missions du SEVD, celle de la gestion, sont structurées en deux divisions territoriales, afin d’être plus en prise au quotidien avec la vie des parcs. La subdivision à l’Ouest de la Seine comprend la roseraie, tandis que celle à l’Est, comprend la pépinière.

Le SEVD étant reconfiguré, enrichi, il pouvait penser et réaliser le nouveau plan décennal des espaces verts.

 

LES RÉALISATIONS ET ACTIONS MARQUANTES :

La conception et la mise en œuvre du plan décennal d’espaces verts 1987 – 1996 :

Le précédent plan décennal 1976 – 1986 concernait principalement les opérations foncières pour les futurs parcs. La relative lenteur entre le moment de réaliser un parc et les délais nécessaires pour en maîtriser le foncier s’explique dans le cas du département par le non recours aux expropriations, mais plutôt à des négociations à l’amiable.

Ces préalables étant suffisamment atteints, pouvaient alors s’ouvrir l’aménagement des premières tranches de travaux, et débuter deux décennies de projets et de réalisations, une période enthousiasmante pour les agents :

° Achèvement du Parc du Plateau à Champigny-sur-Marne avec Chantal POURRAT et Vincent BENARD,

° Poursuite du Parc des Hautes Bruyères à Villejuif avec Vincent BENARD, puis Daniel JARRY, l’Atelier de Renzo PIANO (pour les abris des jardins familiaux), Philippe ANDRIEUX (archéologue départemental),

° Préparation foncière et programmation du Parc des Cormailles à Ivry-sur-Seine avec Daniel JARRY, la conception du parc étant confiée à la SADEV 94, et l’agence paysagiste TER – Grand Prix National du Paysage en 2007.

° Réalisation du parc des sports et de loisirs du Grand Godet à Villeneuve-le-Roi et Orly, avec Daniel JARRY.

° Aménagement du centre de modélisme à La Queue-en-Brie, conçu par l’agence Michel CORAJOUD.

° Réalisation du parc du Champ-Saint-Julien à Valenton et lancement de l’opération du parc de la Saussaie-Pidoux à Villeneuve Saint-Georges avec Florence CARRIERE

° Programmation du Parc du Coteau à Arcueil – Gentilly avec Daniel JARRY et la DSEA, pour l’inscription d’un bassin d’orages en sous-sol.

° Réhabilitation des espaces extérieurs du foyer du Parangon à Saint-Maur-des-Fossés et la requalification du centre-ville de Valenton avec Marion GILLIOT.

Quelques mots sur des projets et réalisations particuliers, voir emblématiques :

° Ouverture du chantier du Parc des Lilas à Vitry-sur-Seine avec Jacqueline VARIER-GANDOIS, puis Martine RENAN, la collaboration de l’agence de Florence MERCIER (pour la réalisation du grand mail) et Véronique LATHIERE (pour la réalisation des premières tranches de jardins familiaux), et les services de la DSEA pour le traitement du sous sol miné.

° Réalisation des “jardins du Val de Bièvre » à l’Haye-les-Roses avec Véronique LATHIERE et les services de la DSEA, pour l’insertion d’un bassin d’orages.

° Une opération majeure conçue et réalisée dans des conditions exceptionnelles :

Le Parc de la Plage Bleue à Valenton, Trophée du Paysage avec l’Agence ILEX en 1993 pour la première tranche.

Remise du Trophée par Michel BARNIER, Ministre de l’Environnement. À gauche Laurent Maillet, Directeur des espaces verts, et à droite, l’équipe de l’agence paysagiste ILEX.

 

Ont été associés, les maires successifs de la ville de Valenton, Roland ROCHE, puis Daniel TOUSSAINT, la Société DIS (Déchets Industriels Spéciaux) et SDVM (Sablières du Val de Marne) d’Armand LOPEZ, exploitants du site, une gravière en eau, et bien sûr, le staff technique de la DEVD, dont les paysagistes Véronique LATHIERE (DEVD), Vincent BENARD et ceux de l’agence ILEX.

Parc de la Plage Bleue à Valenton. Cliché J. M. PETIT – CG 94

Au-delà de la conception du parc, c’est aussi, sous la responsabilité d’Elisabeth THOMAS, responsable du service gestion de la DEVD, avec son équipe technique : Alain NICAISE, Gérard SANDERS, Martial GUINET, Nicolas MATI, et Xavier ANSORENA, les paysagistes Véronique LATHIERE, et ceux de l’Agence ILEX, la conception d’un Projet de gestion pour la 1ère tranche du parc, prototype pour la gestion de l’ensemble des parcs.

En 1986 -1987 la décentralisation de la DDE,

Après de rudes négociations avec les services de l’Etat, principalement au sujet des transferts des moyens financiers, la gestion et l’aménagement des berges de Seine et de Marne sont confiés à la Direction des Services de l’Environnement et de l’assainissement (DSEA), les plantations d’alignement le long des routes départementales, et les îles de la Marne sont confiées à la DEVD et à la DAP, enfin les collèges sont confiés à la Direction des Bâtiments Départementaux.

Est créé alors au sein de la DEVP le service d’arboriculture avec le recrutement de Nicolas MATI, ingénieur forestier. Les jardiniers et paysagistes travaillent avec les ingénieurs, dits les ” routiers” de la DDE. Un programme pluriannuel est arrêté pour reprendre les charpentes des arbres souvent maltraitées par des coupes et tailles abusives, qui mettent en péril leur pérennité (On sortait à peine des campagnes au niveau national, menées entre autres par la Mission Paysage de la Direction de l’Urbanisme et des Paysages). Ces plantations, au moment de la décentralisation de la DDE, représentaient 20 000 arbres environ. Par ailleurs à l’occasion de travaux routiers, la DEVP conçoit les projets aves les ingénieurs. La qualité des réalisations s’en ressent, comme par exemple, celle de l’opération remarquable associant les routiers et la DEVD : la Place Emile-Guenet à Ivry-sur-Seine conçue par Véronique LATHIERE.

En 1992, le département accueille la première semaine internationale de l’arbre « l’arbre, la vie, la ville », dans le parc de la Roseraie départementale. Il est pilote au plan national (Mission du Paysage) pour l’inventaire des arbres d’alignement d’un département urbain, le premier en son genre. Il obtient en 2008 le Prix National de l’Arbre.

Remise du Prix National de l’arbre

Grâce à une opportunité foncière Michel GERMA a demandé à la DEVP d’envisager le doublement de la Pépinière départementale à Mandres-les-Roses. Cette intention correspondait au doublement des surfaces cultivées, afin de répondre aux nouveaux besoins en arbres d’alignement. Elle est alors dénommée la “Pépinière Parc”, car visitable par le public. Michel GERMA y allait souvent y rencontrer Martial GUINET, son responsable, encore un jardinier et une grande figure de la DEVD. Deux cultures particulières y sont développées, celle de rosiers pour renouveler les collections anciennes de la roseraie à l’Haye-les-Roses, et celle de lilas pour la constitution de la trame arbustive du parc des lilas, siège d’anciennes cultures et forceries à Vitry-sur-Seine.

En 1990, Michel GERMA a pris l’initiative de mettre en débat l’avenir du territoire départemental, tout en respectant les prérogatives de chacun, notamment celles des communes. Les discussions sur ce sujet, et sur le qui fait quoi … ? étaient souvent animées avec les communes. Elles portaient sur l’aménagement, l’urbanisme et le développement économique. Michel GERMA, se rappelant des modalités d’organisation des Premières Assises Nationales du Paysage à Aix les Bains, m’a demandé de lui faire des propositions.

Une mission temporaire, dite de l’aménagement, d’une durée de six mois s’est mise en place sous ma responsabilité. Cette mission était chargée de préparer et d’exploiter ces assises. Je propose à deux d’entre nous d’être détachés de notre structure, la DEVD : Jacqueline VARIER-GANDOIS, paysagiste et Anne ROLLIN, attachée administrative

Ces Assises de l’aménagement et de la Qualité de la vie se sont tenues les 15 et 16 Mars 1991. Elles eurent un grand succès : Quatre cents personnes représentant “les forces vives ” du département y ont participé.

Conséquences de ces Assises : le 1er juin 1991, il m’est demandé de créer la Direction de l’Aménagement (DAM), par le rassemblement de services dispersés préexistants : le Bureau d’Etude Départemental, le Service à l’action économique et à la formation professionnelle, le Service du Logement et des Transports, la Direction des espaces verts départementaux, et par la création de deux nouvelles unités : l’Atelier de l’Aménagement, confié à Anne FOURNIAU, et la Délégation aux Paysages, confiée à Jacqueline VARIER-GANDOIS.

Donc, changement d’échelle !

En septembre 1994, je suis nommé Directeur Général Adjoint (DGA 5). La DGA comprend les Directions des Services de l’Environnement et de l’Assainissement, la Direction des Services Techniques : Celles des Bâtiments Départementaux, des Infrastructures Routières Départementales, des Services Informatiques, du Parc Automobile Départemental, et la Direction de l’Aménagement.

En 1995, Christian FAVIER est élu premier Vice-Président chargé de l’Aménagement du Territoire.

À l’école de Michel GERMA, il prend et développe les initiatives déjà prises. Il est très présent auprès des directions et services, qu’il pilote. Une nouvelle dynamique est lancée. La DAM a la charge de l’élaboration de plusieurs documents relatifs à de nouvelles politiques et projets départementaux : en 1995, le programme général d’aménagement des berges de Seine et de Marne ; en 1996, elle prépare et exploite les rencontres pour l’avenir du pôle Orly-Rungis ; en 1999, elle réalise le plan des itinéraires de promenade et des randonnées ; en 2000, elle élabore les propositions départementales pour le XIIème Plan, la politique départementale des circulations douces, l’élaboration du schéma directeur des itinéraires cyclables, et participe au projet de la coulée verte d’interconnexion Est des TGV avec l’Agence des Espaces Verts de la Région Ile de France. Au-delà, d’autres politiques sont engagées, comme le projet de coulée verte Bièvre-Lilas avec la contribution de SADEV 94 et l’Agence paysagiste de Pascale HANNETEL, le projet de l’arc boisé, et le plan vert et bleu.

Un maillage vert territorial est clairement en marche.

Quelques années après, avec le fort développement des investissements départementaux, la DGA5 est divisée en deux DGA : les DGA 5 et 6 (Jean Pierre NOURISSON). La nouvelle DGA 5 rassemble la Direction des Bâtiments Départementaux, principalement les crèches et collèges, la Direction des Services de l’Environnement et de l’Assainissement, la Direction des Espaces Verts Départementaux.

La DEVD devient alors, après intégration de la Délégation au Paysage, la Direction des Espaces Verts et du Paysage (DEVP).

Mes activités de DGA sont lourdes, et de plus en plus loin du terrain et des agents …. Mais, je suis en même temps, acteur et témoin des prises de décisions départementales, lors des réunions hebdomadaires de la Direction Générale (Francis NEHER), des réunions hebdomadaires entre la DG et le Président du Conseil Général, des réunions hebdomadaires de la Commission Permanente, des séances mensuelles de l’Assemblée Départementale, et de nombreuses rencontres avec les communes, collectivités, et institutions diverses …Et tout de même … échanges et pilotages constants des Directions et Services de la DGA (un peu plus de 800 agents se répartissant pour 2/3 d’agents techniques, et 1/3 d’agents administratifs. Un travail passionnant, en particulier pour animer, favoriser les approches interdisciplinaires indispensables pour l’aboutissement de projets de qualité, ce qui ne va jamais de soi !

Fin de mes activités : mars 2005.

En 2006, le Département approuve le “Plan Vert 2006-2016 -Nature et ville : le défi du Val-de-Marne »” élaboré par la DEVP…. Ce document valorise les travaux passés et récents, tout en ouvrant de nouvelles perspectives d’actions et de projets.

Ensuite, la vie continue …

Pierre Dauvergne, avril 2019

 

11 – L’École nationale d’horticulture de Versailles et les paysagistes (1874-1945)

Chapitre 10 – RetourChapitre 12

Chapitre 11

L’École nationale d’horticulture de Versailles et les paysagistes (1874-1945)

Comment les horticulteurs et les paysagistes versaillais se sont-ils séparés ? Pierre Donadieu raconte brièvement le début de cette longue histoire.

Version du 18 mai 2019

Quelles relations se sont établies dans la formation entre les enseignements d’architecture des jardins et ceux d’horticulture ? Pour le savoir, il faut consulter les archives de l’ENH et les travaux de l’historien Alain Durnerin, et, plus récents, des historiennes Stéphanie de Courtois, Luisa Limido, Chiara Santini et Bernadette Blanchon sur ce sujet.

Les trois figures fondatrices : Jean Darcel, Auguste Choisy et Edouard André (1876-1933)

Quand il commence à organiser l’enseignement de l’ENH à partir de 1874, le directeur et fondateur Auguste Hardy ne trouve pas immédiatement les enseignants de la chaire d’ « architecture des jardins et des serres », intitulé qu’il emprunte aux écoles d’horticulture belges de Vilvoorde et de Gand qu’il a visitées. Cependant, il parvient à convaincre l’ingénieur des Ponts-et-Chaussées Jean Darcel. Celui-ci a travaillé comme directeur du service des Promenades et Plantations de la Ville de Paris avec le jardinier-paysagiste Jean-Pierre Barillet-Deschamps ; il a accompagné les premières transformations parisiennes voulues par le préfet Haussmann et l’ingénieur Adolphe Alphand dans les années 18601.

Auguste Hardy, Bulletin de l’association des anciens élèves de l’ENH, 1930, archives ENSH/ENSP, salle Hardy

À partir de sa culture d’ingénieur, à la fois artistique et scientifique, et de son ouvrage Etude sur l’architecture des jardins (1875), J. Darcel (1823-1907) cherche dans son enseignement (de 1876 à 1878) à relier les matériaux employés dans les jardins et les styles réguliers et irréguliers des tracés des projets. Il s’agit pour lui de faire reconnaître « l’architecture des jardins comme une discipline à part entière, indispensable à la formation des architectes paysagistes »2.

C’est son successeur Auguste Choisy (1841-1900) qui mènera à bien cette tâche de 1878 à 1892. Ingénieur des Ponts-et-Chaussées, architecte et historien de l’architecture, l’élève de Jean Darcel s’appuie sur une vision cinétique et paysagère de l’architecture grecque pour en transposer la théorie à la conception des jardins. « Il érige ainsi la conception architecturale de l’Antiquité grecque en modèle, tant pour les architectes que pour les nouveaux paysagistes, un modèle qui va leur servir de référence (…) Ces principes fondamentaux président à la méthode qui leur permettra d’exercer la profession d’architecte paysagiste ».3

Cet enseignement, qui n’aura pas de suite immédiate, se distingue radicalement de ceux des autres professeurs de l’école, notamment d’arboriculture, de cultures maraîchères, de floriculture, de botanique, de dessin, de levée de plan ou de nivellement. L’usage des végétaux dans les projets n’est pas abordé par J. Darcel et par A. Choisy d’un point de vue biologique ou technique mais « sous l‘angle de leur caractère esthétique et formel pour faire comprendre (aux élèves) leur rôle dans la composition du jardin »4. La complémentarité de ces apports différents, fondés en partie sur les travaux dirigés par Adolphe Alphand à Paris garantissait aux yeux d’Auguste Hardy une formation globale des élèves de l’ENH avec l’apport de la spécialité d’architecture des jardins5.

   

Auguste Choisy (à gauche) a précédé Edouard André à droite (source : Wikipedia)

En 1892, c’est le botaniste, horticulteur, architecte de jardins et journaliste Edouard André (1840-1911) qui succède à Auguste Choisy après avoir publié en 1879 son monumental ouvrage L’Art des jardins, traité général de la composition des parcs et des jardins. L’inflexion de la formation paysagiste vers le savoir horticole et botanique et la modélisation des tracés (irrégulier, régulier, puis composite) de jardins vont ensuite marquer l’ENH pendant plusieurs décennies, et en pratique jusqu’à son départ vers sa filiale historique : l’Institut national d’horticulture et de paysage d’Angers en 1995. Cet enseignement s’est largement appuyé sur l’observation des pratiques du service des Promenades et Plantations d’Adolphe Alphand et sur les voyages qu’il a entrepris à l’étranger6. Il s’est poursuivi avec son fils René-Edouard de 1901 jusqu’en 1934, puis avec l’architecte de jardins Ferdinand Duprat jusqu’à la création de la Section du paysage et de l’Art des jardins en 1945.

Ayant tous suivi le même enseignement, les élèves deviennent indifféremment architectes-paysagistes (dessinateurs, concepteurs et réalisateurs de jardins), entrepreneurs de jardins, chefs jardiniers, horticulteurs, arboriculteurs, viticulteurs, maraichers, pépiniéristes, directeurs de jardins de ville, journalistes, commerçants, enseignants … comme l’a montré Alain Durnerin.7

L’école au début des années 1890. Le bâtiment de la Figuerie (sans étage) et la salle de cours. Le directeur Jules Nanot et l’architecte paysagiste Edouard André ont commencé leurs activités en 1892.

Cette longue période d’un peu plus de 120 ans commence à faire l’objet de recherches historiques du point de vue de l’enseignement. Qu’en dit l’association des anciens élèves de l’ENH dont on a conservé les précieux bulletins de liaison depuis sa création8 ?

Un ingénieur horticole polyvalent.

L’association des anciens élèves de l’ENH a été créée en 1882 par un arrêté du préfet de Seine-et-Oise. Elle avait pour objectif de tisser des relations étroites entre les anciens élèves, de venir en aide à ceux qui en avaient besoin et de faire aboutir les vœux des sociétaires. Notamment pour ce qui concerne le statut de l’école qui était classée au niveau des écoles régionales d’agriculture et non des écoles nationales comme celles de Grignon ou Rennes. En était responsable surtout le faible niveau scientifique des candidats qui était très inférieur à celui du baccalauréat9. La demande des professions horticoles n’était pas non plus stimulante. Elle concernait plus des techniciens que des ingénieurs au moins en métropole et non des cadres comme dans les colonies et à l’étranger.

Au cours des années 1920, après des pressions d’au moins dix ans auprès du ministère de l’Agriculture, et des modifications du concours en français et dans les matières scientifiques, l’association obtint pour l’école l’agrément du diplôme d’ingénieur horticole le 13 juillet 1927. Auparavant les élèves sortants étaient « diplômés de l’ENH », dénomination améliorée en 1926 en « diplôme d’enseignement supérieur de l’horticulture ». L’année suivante l’association était reconnue d’utilité publique.

Elle intervenait rarement dans les questions d’enseignement, et se bornait, sauf exceptions, à signaler les changements de professeurs. Si bien qu’il n’est pas plus question, dans les bulletins, de la formation dispensée par la chaire d’architecture des jardins que par celles d’arboriculture fruitière ou d’ornement, de cultures légumières, ou des enseignements de botanique, de dessin, de levées de plans ou de nivellement. En dehors de l’organisation scolaire de chaque année, la pédagogie, à la fois théorique (les leçons) et pratique (les applications) restait une « boite noire » opaque, domaine réservé des enseignants comme aujourd’hui, même dans les comptes rendus des conseils des enseignants de l’ENH.

En revanche, les anciens élèves qui portaient le titre d’architectes paysagistes apparaissaient de trois façons dans les bulletins. Quand ils obtenaient des distinctions nationales ou étrangères : le Nisham-Iftikha à Henri Martinet et la médaille française de l’Instruction publique à Victor Enfer en 1914, le grade de chevalier de la Légion d’honneur à Henri Nivet et Etienne Berthier respectivement en 1924 et 1927. Ou bien, quand des figures de la profession, non diplômées de Versailles, étaient admises comme membre d’honneur de l’association ; ce qui fut le cas de J.-C-N. Forestier, conservateur des Promenades de la Ville de Paris lors de la séance du 25 mai 1913 ou plus tard de Robert Joffet, conservateur en chef des services paysagers de la ville de Paris.

De 1874 à 1930, de nombreux architectes paysagistes, ingénieurs horticoles ou non seront lauréats des concours organisés en France et à l’étranger. A. Durnerin (op. cit.) en cite une dizaine dont les diplômés de l’ENH H. Martinet et H. Nivet, Eugène Deny (1857-1926) paysagiste élève de J.-P. Barillet-Deschamps, et son fils Louis, ainsi que les architectes Edouard Redont (1862-1942) et André Riousse (1895-1952) … Ce dernier deviendra enseignant de « Théorie de l’art des jardins et composition » au début de la Section du paysage et de l’art des jardins de 1946 à 1952 (voir chapitre 1).

Une deuxième façon d’être visible dans ce bulletin consiste pour les ingénieurs, qui deviennent paysagistes, à former un groupe professionnel d’architectes paysagistes ou de paysagistes, mentionné comme tel à partir de 1926 dans les annuaires de l’association : 27 anciens élèves en 1926, 46 en 1931 et 52 en 1932. Malgré la crise économique de 1929 et grâce à leur polyvalence, les diplômés trouvent de plus en plus d’emplois, libéraux ou salariés, dans la nouvelle commande publique ou semi publique liée aux créations de logements et d’infrastructures, mais également dans les jardins privés. Ils ne forment cependant pas un groupe organisé, chacun rejoignant ou non d’autres associations spécialisées comme le comité de l’art des jardins de la SNHF ou la société française de l’art des jardins présidé par Ferdinand Duprat. Ils s’appuient sur leur formation très large pour s’adapter à la demande du marché urbain, comme Henri Martinet à la fois architecte paysagiste (et donc dessinateur de jardins), entrepreneur de travaux et professeur d’horticulture industrielle à l’ENH en 1898, ou Henri Nivet à la fois architecte paysagiste, horticulteur, pépiniériste, entrepreneur et commerçant de fleurs et de graines.

Une troisième façon de rendre visible les activités paysagistes des ingénieurs est d’écrire des articles dans les bulletins de l’association. Ce que font Henri Martinet, élève de Jean Darcel, et par ailleurs journaliste10, et plus tard Henri Thébaud en 1931 avec un texte sur le «jardin moderne transformé par la mécanisation et le goût du sport»11.

La polyvalence des ingénieurs horticoles leur permet d’accéder à plus de vingt métiers différents qui auront tendance à se séparer, en se professionnalisant parfois de manière distincte. C’est le cas de ceux de la gestion des parcs et jardins publics urbains dont rend compte E. Legraverend, président de l’amicale des directeurs et jardiniers chefs des jardins publics en 193112. Il faudra attendre les années 1970 pour que s’autonomisent de la même façon les entrepreneurs de parcs et de jardins, puis les paysagistes concepteurs (DPLG et ingénieurs) avec la création de la Fédération française du paysage (FFP) en 1982.

 Le Potager du roi : années 1930, le jardin Merlet, 4e des Onze (à g.) et le carré central à l’est, au fond l’entrée du jardin d’hiver (à dr.). Photos Gilles, 1937, Archives ENSP, salle Hardy

Après chaque leçon (1h 30), tous les élèves suivaient des applications dans le Potager du Roi (comme la taille des fruitiers sur les photos) ou bien sous formes de visites d’entreprises, de chantiers de jardins ou de voyages.

La chaire d’architecture des jardins et d’urbanisme (1933-1945) 

Le contexte :

Dès le début de l’école, J. Darcel et A. Choisy avaient fait savoir que l’horticulture n’était pas leur domaine. Ce qui ne fut pas le parti d’Edouard et René-Edouard André pendant 41 ans de 1892 à 1933. Ces derniers remirent au goût du jour les lignes régulières des jardins dans des compositions irrégulières, mixtes ou composites en s’appuyant sur une connaissance fine et érudite des végétaux, de la botanique et de leurs conditions de culture et d’acclimatation. Comme Stéphanie de Courtois l’a montré en 2011 à l’occasion du centenaire de la mort d’Edouard André dans son article D’Edouard André à René André, l’horticulture au cœur du métier de paysagiste13.

Mais l’idée de séparer les métiers de la conception de ceux de l’ingénierie et du jardinage, comme entre les architectes et les ingénieurs civils, se répandait activement dans les milieux professionnels. Dès 1913, le congrès international d’horticulture de Gand fit le vœu, par la voix de sa sixième section d’architecture des jardins « que les jardiniers, horticulteurs et pépiniéristes limitent leur rôle à la protection des plantes et n’exercent pas une profession qui n’est pas la leur »14. Chacun devait rester chez soi et l’horticulture demeurer à la bonne distance, complémentaire et pas plus, de l’architecture des jardins.

Qu’allait-il se passer à l’école avec l’arrivée en 1933 du célèbre architecte de jardins Ferdinand Duprat et de la nouvelle discipline de l’urbanisme ajoutée en 1926 par R.-E. André au cours d’architecture des jardins15 ? En fait peu de choses, car l’essentiel se passait ailleurs, chez les architectes et les urbanistes (voir le chapitre X à suivre sur cette période).

ENH : une chambre de quatre élèves en 1930. « La Coopérative » (actuel bâtiment Saint-Louis) vient d’être construite en 1928 (entrée au 6 et 6 bis rue Hardy). L’école accueille environ une centaine d’élèves. Cet aménagement de chambre changera peu jusqu’en 1974, année de la fin de la formation des ingénieurs horticoles. Bulletin des anciens élèves de l’ENH, 1930, archives ENSH/ENSP, salle Hardy


Dès 1906, avec son ouvrage Grandes villes et systèmes de parcs, le jardiniste et ingénieur polytechnicien Jean-Claude Nicolas Forestier (1851-1930) met en place « l’idée fondatrice des espaces libres structurant la ville (…) des équipements et non de simples lieux d’ornement »16. Le système de parcs de Forestier se présente comme « une alternative au système d’Alphand » (ibid.) s’inscrivant dans la transformation du territoire de la capitale.

Cette évolution des idées ne nait pas dans le « fief » horticole qu’est l’ENH de Versailles. Elle prend forme dans la société française des urbanistes fondée en 1911 à Paris et qui réunit les architectes et urbanistes Eugène Hénard (1849-1923), Alfred Agache (1875-1959), J.-M. Auburtin (1872-1926), Léon Jaussely (auteur d’un plan d’extension de Paris en 1919) et Henri Prost (1874-1959) qui allait travailler à la création de la ville européenne de Rabat avec J.-C.-N. Forestier.

Le jardiniste J.-C.-N. Forestier, le paysagiste (autodidacte), concepteur et entrepreneur Edouard Redont (1862-1942), auteur du parc Pommery à Reims17, et René-Edouard André, titulaire de la chaire d’architecture des jardins et des serres à l’ENH de Versailles se joindront également à eux en tant que représentants de la nécessaire compétence jardiniste, horticole et forestière.

Est-ce ainsi que « dans les prémices de la discipline de l’urbanisme » nait la légitimité des architectes en tant qu’architecte-paysagiste (B Blanchon, op. cit.) ? C’est probable. D’autant plus qu’au début de l’entre-deux guerres, l’ « épisode du jardin moderne » est surtout pris en charge par des architectes, notamment par Jean-Charles Moreux (1852-1956), Gabriel Guevrekian avec le jardin manifeste de la villa Noailles, ou Albert Laprade (1900-1970).

Cependant, à la veille de la deuxième guerre mondiale, « {les architectes paysagistes} issus du milieu horticole reviennent en force (B. Blanchon, p. 20) ». Ils ne sont pourtant pas nombreux, à peine une cinquantaine issue de l’ENH, à la fois concepteurs et entrepreneurs, et quelques autres, surtout architectes. Mais les plus connus par leurs réalisations ne sont pas ingénieurs horticoles. E. Redont est autodidacte, Albert Riousse (1895-1952), qui est architecte, obtint le premier prix de l’exposition des arts décoratifs de 1925 à trente ans. Jules Vacherot (1862-1925), ancien élève des Beaux-Arts, a surtout réalisé des jardins d’expositions universelles, des parcs publics et privés en France et à l’étranger, et Ferdinand Duprat (1887-1976), formé en Grande-Bretagne (Kew Gardens) et aux Pays-Bas dispose dans les années 1930 d’une clientèle privée internationale prestigieuse.

Les architectes-paysagistes trouvèrent leurs marchés surtout dans les jardins «sans d’abord chercher à renouveler la pensée sur l’art des jardins » (ibid., p. 20). Puis, en s’opposant à l’architecture « froide » du mouvement moderne, ils mirent l’accent sur « l’importance, pour la qualité du cadre de vie, du caractère évolutif des végétaux horticoles et des effets saisonniers ». Ceux qui ont laissé des œuvres publiques connues sont cependant tous des architectes : Jacques Gréber (1882-1962) au Parc Kellermann à Paris pour l’exposition de 1937, Léon Azéma (1888-1978) au square de la Butte-Rouge ou Jean-Charles Moreux avec le square Croulebarbe à Paris.

Qu’en est-il des ingénieurs horticoles, architectes paysagistes de l’entre-deux-guerres restés dans un quasi anonymat ? Comment leur formation versaillaise était-elle appréciée ? En 1929, l’architecte et paysagiste Pierre Péan, vice-président du comité de l’art des jardins de la SNHF indiquait qu’il était préférable de se former seul (ibid., p 22) en raison de la faiblesse à l’ENH des cultures artistiques et d’ateliers (de projets) à la manière des Beaux-Arts. Le nombre de leçons (d’une heure 30) avait été pourtant porté de 24 à 34 en 1930, soit 51 heures en troisième année (Bull. Ass. Anciens élèves). Mais la durée des applications sous forme d’ateliers de dessin de projet restait très insuffisante aux yeux des architectes.

Par ailleurs, il apparaissait de plus en plus que l’exercice de la profession d’architecte paysagiste était incompatible avec celle d’architecte (un concurrent devenu légitime quand il se formait empiriquement au paysage et au jardin via les compétences complémentaires d’urbaniste et de paysagiste concepteur). Cette pratique était encore plus incompatible avec celle de jardinier (quand celui-ci devenait un concurrent du concepteur de jardin), ajoutait l’architecte Jules Vacherot (ibid., p. 23). Fallait-il séparer ces compétences et ces métiers dès la formation, ou au contraire les réunir comme à l’ENH ?

Années 1930, Le jardins de la Figuerie, avec roseraies et Chamaerops excelsa (à g.), et le 19 juin 1943 l’intérieur de la grande serre (le jardin d’hiver) à l’occasion d’une exposition (à dr.), archives ENSH/ENSP, salle Hardy.

La chaire d’architecture des jardins et d’urbanisme (1930-1945)

En 1933, F. Duprat a quarante-six ans. Il a succédé à R.-E. André qui a fait valoir ses droits à la retraite. Il préside la SNHF depuis trois ans. L’année précédente, il a pris la direction de la revue Jardins d’aujourd’hui. C’est une personnalité reconnue qui succède à une dynastie : Les André. Mais il ne se consacrera vraiment, écrit B. Blanchon, à l’enseignement qu’après avoir fermé son bureau parisien en 1939. Et la guerre arrive. Pendant cette période troublée, il demande, en tant que président de la Société française d’art des jardins, au ministère de l’Agriculture : « l’ouverture d’une section spéciale pour l’enseignement supérieur d’art des jardins, qui durerait une année et où seraient admis des ingénieurs horticoles … » (Ibi. p. 25). Sans succès immédiat.

Cette demande aboutira cependant à la fin de 1945 avec la création de la section du paysage et de l’art des jardins à l’ENH, surtout en raison de la pression de la direction des espaces verts, parcs et jardins de la ville de Paris (Robert Joffet) à la fin de la guerre18. Celui-ci souhaitait, comme il le réaffirmera quelques années plus tard « ne pas séparer l’horticulture ornementale et l’art paysagiste (…) Le paysagiste applique simultanément l’art paysager et la technique horticole »19. Cette conception prévaudra à l’ENSH de Versailles jusqu’à 1995, puis dans la formation angevine de l’Institut national d’horticulture et de paysage jusqu’à aujourd’hui sous la forme d’Agrocampus ouest (centre d’Angers). Elle reconnait la culture scientifique des ingénieurs paysagistes destinés aux métiers de cadres de la gestion des espaces verts urbains, mais beaucoup plus rarement à celui de paysagiste concepteur dans les agences (ex architecte paysagiste).

Cette orientation est confirmée dans l’annuaire de l’association en 1948 : « La section du paysage et de l’art des jardins a pour but de former les cadres supérieurs des services de l’urbanisme, des services horticoles des grandes villes, des entreprises privées de création de parcs et jardins »20, alors que l’ENH a pour but « la formation des cadres supérieurs de l’horticulture pour la Métropole et l’Union française » (p.9). À cette date, l’ENH disposait de 28 enseignants dont deux consacrés à l’architecture des jardins et au dessin géométrique, descriptif et lavis (F. Duprat et M. Leboul). Cet enseignement disparaitra avec le départ de F. Duprat en 195121. Tandis que la jeune Section réunissait dès la première année (1946) 11 nouveaux enseignants, bien décidés à former correctement les paysagistes comme l’indique un panneau d’une exposition des élèves à l’école. (voir chapitre 1)

Exposition d’élèves de la Section en 1948 : on peut lire à droite « le paysage et l’art des jardins exigent des études spéciales, on ne s’improvise pas paysagiste »

De quelles formations bénéficiaient exactement dans les années 1930 les élèves ingénieurs horticoles qui se destinaient à exercer le métier d’architecte paysagiste ? Il faut distinguer deux types d’enseignement au cours des trois ans d’études. Les enseignements généraux visaient la mise à niveau scientifique (mathématiques, chimie, météorologie, botanique horticole, zoologie et entomologie, phytopathologie, langues française et anglaise, comptabilité…). Les enseignants n’étaient pas issus du sérail horticole.

Les enseignements techniques étaient centrés sur la pratique horticole (arboriculture fruitière, d’ornement et d’alignement, floriculture, cultures maraichères, pépinières, viticulture, sylviculture, hydraulique, comptabilité, droit, économie …), mais également paysagiste (dessin, nivellement, levées de plans, architecture des jardins : histoire et théorie de la composition). La plupart était des ingénieurs horticoles formés à Versailles : Pierre Cuisance enseignait l’arboriculture d’ornement, Maurice Coutanceau l’arboriculture fruitière, Eugène Laumonier la floriculture ….

Le temps consacré aux matières utiles pour la conception et la réalisation des jardins était réduit, mais ne se limitait pas à l’enseignement magistral de la chaire d’architecture des jardins (51 heures en troisième année par F. Duprat). Inspirée du cours d’A. Choisy et des André, celui-ci était complété par des applications sous forme de visites de jardins et de chantiers dans la région parisienne et d’exercices pratiques de dessins de projets.

D’autres enseignements dispensés par les autres chaires venaient s’ajouter. En 1937 la pratique de dessin et du lavis de Henri Hissard, maitre du dessin de la plante au Muséum d’histoire naturelle, et en 1953 celle de René Enard à l’ENH comme dans la Section du Paysage permettait aux élèves de représenter les intentions de projet. Et dans la dernière année de la Section, la théorie du nivellement et le calcul des cubatures étaient développés par M. Weibel et les règles d’utilisation des végétaux dans les projets par Théodore Leveau.

Alignée sur celle d’ingénieur, cette formation de l’ENH n’était pas fondée, comme à l’École des Beaux-Arts à Paris, sur des ateliers de projet dirigés par des artistes et des architectes Grands Prix de Rome. Ce mode pédagogique ne fut adopté qu’en 1946 avec la création de la Section. Il était réclamé par les premiers enseignants comme les architectes et paysagistes A. Riousse et T. Leveau.

Avant 1914, faut-il le rappeler, la formation de l’école était à la fois très généraliste (le niveau d’entrée qui était celui du certificat d’études primaires devait être sérieusement améliorée) et très technique (c’était la demande des employeurs). À l’origine, « l’enseignement à l’école a pour but de former des jardiniers capables et instruits possédant toutes les connaissances théoriques et pratiques relatives à l’art horticole »22. Avec le souci de l’obtention du titre d’ingénieur, l’enseignement est devenu entre les deux guerres de plus en plus scientifique et de moins en moins pratique. Il s’est traduit par la création, dès 1893, du premier laboratoire pour les recherches des enseignants au Potager du roi. Il s’agissait alors de former les cadres de l’horticulture française. 

Mais avec l’idée de former de véritables architectes paysagistes, l’école a donné naissance à une nouvelle formation inspirée par celle de l’École des Beaux-Arts à Paris à partir de 1946.

Après 1945

Combien d’ingénieurs horticoles suivirent le cursus complémentaire de la section ? Environ 70 diplômés de l’EN(S)H participèrent à la formation de la section du Paysage de 1946 à 1974, mais tous n’obtinrent pas le titre de paysagiste DPLG, environ une cinquantaine y parvinrent. Parmi eux quelques-uns furent gratifiés, pour leurs talents, de récompenses nationales, notamment le Grand Prix du paysage : Allain Provost avec J. Sgard en 1994 et Gilles Clément en 1998, tous les trois ayant été enseignants à l’ENSP entre 1978 et 2010.

Se sont ajoutés de 1946 à 1951 des paysagistes qui n’avaient pas suivi la Section du Paysage, conformément au texte de loi de 1945 prévoyant l’attribution du titre de paysagiste DPLG « à des personnalités éminentes et reconnues du métier ». Certains étaient ingénieurs horticoles comme Jean Camand et Albert Audias, et d’autres pas comme Ferdinand Duprat, Théodore Leveau ou Robert Joffet. B. Blanchon les évalue à environ cinquante, ce qui est peut-être beaucoup. Sauf si on pense que tous les ingénieurs recensés comme « paysagistes » dans les années 1940 (une quarantaine) par l’association des anciens élèves avaient été concernés. Tous n’étaient pas passés par le concours en loge de la SNHF, qui permettait d’attribuer le titre d’architecte paysagiste.

Sur les 31 paysagistes recensés par l’amicale des ingénieurs horticoles en 1948, seuls trois sont évoqués dans les Créateurs de jardins et de paysage (M. Racine édit., 2002) : Louis Deny (fils d’Eugène), architecte de jardins à Paris, Marcel Zaborsky, architecte paysagiste et chef technique des Promenades et Plantations du Maroc à la Résidence de Rabat et Henri Thébaud, architecte paysagiste à Versailles et enseignant à la Section du Paysage.

Ce constat sans équivoque a-t-il été fait ? C’est probable. Car la « Section de spécialisation » des ingénieurs qui est « annexée » à l’école d’horticulture en 1946 n’a pas seulement pour but d’améliorer la formation versaillaise des paysagistes, en tant que concepteurs et maitre d’œuvre. Elle doit former des cadres gestionnaires de services publics d’espaces verts de ville et des entrepreneurs paysagistes. Cet objectif sera vite abandonné sous la pression du corps enseignant et du fait de la défection rapide des ingénieurs. La section formera des paysagistes DPLG et donnera naissance en 1976 à l’ENSP.

C’est une toute autre histoire qui commence.

Conclusion :

À partir des années 1910, les « architectes paysagistes » ont commencé à se partager entre deux sensibilités. D’un côté, les ingénieurs horticoles qui vont conserver l’ancienne compétence horticole et botanique (jusqu’en 1974) et que l’on retrouve aujourd’hui formés, avec une dominante scientifique, à Angers (les ingénieurs paysagistes d’Agrocampus ouest) et dans les cursus techniques (BTS, licence). On peut les considérer comme les héritiers lointains d’Adolphe Alphand, des André, de Robert Joffet, et plus généralement de l’ingénierie paysagiste métissée par l’art des jardins et du paysage

Et de l’autre les architectes, formés à l’École des Beaux-Arts, souvent urbanistes, qui vont faire valoir à partir de la première guerre mondiale, leur compétence de concepteurs de jardins et de jardinistes autant dans les marchés publics que dans les marchés privés de l’urbanisme et de l’architecture de jardins.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, les paysagistes DPLG versaillais abandonneront la référence exclusive à l’horticulture et aux disciplines scientifiques, pour se rapprocher des urbanistes et des architectes en faisant valoir leurs compétences propres de paysagistes concepteurs de projet de paysage à échelles multiples d’espace et de temps. Ceux d’aujourd’hui (environ 3000) sont les héritiers de J. Sgard, M. Corajoud et J. Simon, et plus loin dans l’histoire, de André le Nôtre. Mais leur compétence de concepteurs de jardins privés sera en pratique marginalisée au profit de la commande publique de qualité du paysage et du cadre de vie urbain et péri urbain.

Ces distinctions entre jardiniers, ingénieurs et concepteurs se firent en trois étapes dans les formations versaillaises : par la formation d’abord des jardiniers (1874-1928), puis des ingénieurs horticoles (1928-1974) comme cadres des services publics et des entreprises d’espaces verts, et enfin des paysagistes concepteurs libéraux (DPLG puis DEP), à partir de 1946, par « détournement » d’une formation de spécialisation initialement conçue pour les ingénieurs23.

P. Donadieu

Version du 18 mai 2019

Suite au chapitre 1 (Les débuts de la Section du Paysage et de l’Art des jardins)

Voir également les nouveaux chapitres publiés après le 15 mai 2019.

Chapitre suivant


Notes

1 Luisa Limido, « La formation des architectes paysagistes depuis Jean-Pierre Barillet-Deschamps », in Le Grand Paris(s) d’Alphand, création et transmission d’un paysage urbain, (M. Audouy, J.-P. Le Dantec, Y. Nussaume, C. Santini, édit.), Paris, éditions de la Villette, 413 p., pp. 75-89.

2 Ibid., p. 84

3Ibid., p. 89.

4 Ibid., p. 80.

5 Le nombre de spécialités des métiers des anciens élèves de l’ENH était de l’ordre d’une vingtaine dans les années 1920. En 1927, 27 anciens élèves étaient inscrits comme « architectes paysagistes », une de ces spécialités. Annuaire de l’association des anciens élèves de l’ENH, 1927. En 1961, ce chiffre s’élevait à 65, auquel s’ajoutait une nouvelle catégorie : urbaniste (3 ingénieurs horticoles). Annuaire de l’association amicale des ingénieurs horticoles et anciens élèves, op. cit., 1961, p. 111.

6 S. De Courtois, « D’Adolphe Alphand à l’école française de paysagisme, l’agence André face aux mutations sociales et urbaines, in Le Grand Paris(s) d’Alphand, création et transmission d’un paysage urbain, (M. Audouy, J.-P. Le Dantec, Y. Nussaume, C. Santini, édit.), Paris, éditions de la Villette, 413 p., pp. 117-130.

7 A. Durnerin, « Architectes-paysagistes, horticulteurs et jardiniers à l’ENH de Versailles de 1874 à 1914 », in Créateurs de jardins et de paysage, (M. Racine édit.) Actes sud/ENSP, Versailles, pp. 92-99.

8 Archives ENSP, Fonds ancien, non classé.

9 En 1914, l’association demande que le diplôme de l’ENH soit équivalent au Baccalauréat… Bulletin de l’association des anciens élèves du 25 mai 1914.

10 A. Durnerin, op. cit.

11 Bulletin de l’association, n° 140, pp. 103-104. Henri Thébaud deviendra enseignant d’utilisation des végétaux et de plans de plantation dans la section du paysage de l’ENH de 1946 à 1960.

12 Bull. de l’association …, 1931, pp. 100-101.

13 S. de Courtois, … in J’ai descendu dans mon jardin, parcs et jardins des Yvelines au XIXe siècle, Conseil Général des Yvelines, 2011.

14 Bulletin de l’association des anciens élèves de l’ENH, février 1914, pp. 119-120.

15 S. de Courtois, 2002, « Edouard André (1840-1911), René-Edouard André (1867-1942) », in Créateurs de jardins et de paysages, (M. Racine) édit.), Actes Sud/ENSP, Tome 2, 2002, pp. 52-56. En 1930, le bulletin de l’association précise que le cours d’architecture des jardins et urbanisme est passé de 24 leçons à 34 leçons (d’une heure 30).

16 B. Blanchon, Pratiques paysagères en France de 1945 à 1975 dans les grands ensembles d’habitation, rapport de recherches du Plan construction et architecture, ENSP Versailles, V. 1, 1998, p. 19.

17 B. Blanchon et Olivier Rigaud, « Edouard Redont (1862-1942) », in Créateurs de jardins et de paysages, M. Racine édit, Actes Sud/ENSP, 2002, pp. 154-157.

18 Il s’agissait de préparer l’ingénieur à se présenter au concours pour le grade d’ingénieur architecte de parcs et de jardins de la ville de Paris. Profil qui supposait une compétence affirmée de concepteurs de projet de jardins.

19 Robert Joffet, Conception, réalisation et entretien des jardins et espaces verts, le point de vue du conservateur des jardins de Paris, revue Urbanisme, n° 3-4, 1952, 18 p.

20 Annuaire de l’association amicale des ingénieurs horticoles, 1948, p. 15. En 1953, la formulation est un peu différente : « La Section du paysage et de l’art des jardins a pour but de former des paysagistes diplômés » (p.6) sans spécifier leur origine, en raison de la défection des ingénieurs horticoles.

21 Pour l’association amicale, son successeur en 1953 est Théodore Leveau, architecte, urbaniste et paysagiste, en tant que titulaire de la chaire d’architecture des jardins de l’ENH et enseignant de « théorie de l’art des jardins et composition » à la Section du paysage et de l’art des jardins. Annuaire, op. cit., 1953, p. 4 et 6.

22 E. André, op. cit., 1890

23 Il en fut de même dans la formation entre 1976 et 1995 des ingénieurs diplômés de l’ENSH devenue école de spécialisation des écoles d’agronomie (ENSA). Elle recruta en pratique des maitres es sciences en biologie de l’université, en raison de la défection des diplômés d’agronomie générale des ENSA. La décision du ministère de l’agriculture et la réalité n’ont pas convergé …

L’enseignement d’Yves Luginbühl

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Chronique de mes enseignements du paysage

Yves Luginbühl

Directeur de recherche émérite au CNRS

A priori, je n’avais pas de prédilection pour l’enseignement. C’est un peu forcé par ma situation au retour de mon séjour en Espagne, en 1982, à la Casa de Velázquez que j’ai dû m’y engager, car je suis resté quelques mois au chômage. J’ai finalement trouvé du travail dans un bureau d’étude, la SEGESA, Société d’Etudes Géographiques, Economiques et Sociologiques Appliquées. Ce bureau d’études m’a confié quelques études et recherches, dont une recherche sur les représentations sociales des paysages dans le Boischaut, région de l’Indre, où George Sand a vécu, à Nohant-Vic. J’y ai réalisé 68 entretiens semi-directifs auprès des habitants et surtout des agriculteurs pour saisir leur vision du paysage. C’est dans ce bureau d’études que j’ai rencontré Nicole Mathieu, directrice de recherche au CNRS, qui m’a demandé si je souhaitais enseigner dans un institut privé, l’Institut des Hautes Etudes de Droit Rural et d’Economie Agricole. Comme je n’avais pas de salaire élevé, j’ai accepté et j’ai préparé mes cours sur l’espace rural et sa géographie.

Le premier cours fut une épreuve, parce que je ne savais pas vraiment m’exprimer en public, mais finalement, tout s’est bien passé et j’ai institué, sur le conseil de Nicole Mathieu, un exercice consistant à étudier un canton français pour en faire l’analyse géographique et en montrer les évolutions. Les étudiants y consacraient 6 mois environ, par binôme, et devaient me restituer un mémoire d’une centaine de pages que j’ai dû corriger.

Dans la même période, je fus contacté par un organisme de formation professionnelle, le CREPAUC, qui souhaitait m’embaucher pour former à l’aménagement du territoire des géomètres. Il s’agissait de séquences de formation de 2 à 3 jours avec un exercice d’aménagement sur un territoire réel, mais qui n’était qu’expérimental. Ce fut une expérience enrichissante, même si je n’étais pas toujours à l’aise avec ces géomètres qui avaient déjà une trajectoire professionnelle. Je me débrouillais comme je pouvais, et je n’étais pas seul pendant les séances de formation ; il y avait aussi un urbaniste et l’animatrice qui m’avait recruté.

Après 2 années de travail dans le bureau d’études SEGESA et un autre (GEM), ainsi que ces deux activités d’enseignement, en 1984, je suis recruté au CNRS en tant que chargé de recherche seconde classe, au laboratoire STRATES dirigé par Nicole Mathieu ; c’est d’ailleurs grâce à elle que j’ai été recruté au CNRS, et grâce à d’autres chercheurs, comme Gilles Sauter et Jean Malaurie qui siégeaient au jury. D’une certaine manière, ce fut une chance pour moi, car je ne connaissais que très mal le milieu de la recherche.

C’est à partir de ce moment que je me suis investi davantage dans l’enseignement et notamment à l’Université de Paris1 Panthéon Sorbonne, dans un DEA, “Organisation et Dynamiques des Espaces” où intervenaient des chercheurs du laboratoire STRATES, dont Nicole Mathieu. Ce DEA n’était pas spécialisé sur le paysage, mais j’ai fait plusieurs interventions devant les étudiants et les chercheurs sur diverses recherches que j’avais réalisées et en particulier sur les méthodes d’enquête. Je me souviens avoir fait un exposé sur l’usage des photographies dans les entretiens : l’une de mes recherches dans le Boischaut, dans le département de l’Indre, m’avait permis d’expérimenter cet usage des photos. Il s’agissait de clichés que j’avais pris moi-même sur place, des photos de paysage montrant l’évolution du bocage depuis un bocage dense à un bocage déstructuré par les remembrements. Or, lors des 7 premiers entretiens, les personnes interrogées, habitants et surtout agriculteurs me répondaient que ce paysage n’était pas le leur. Lors du huitième entretien, la personne me demanda si j’avais d’autres photographies à proposer ; j’en avait en effet d’autres et je lui montrai : quelle ne fut pas ma surprise lorsque cette personne désigna une photo d’un paysage qui n’était pas du tout un bocage, mais une apparente forêt : j’avais pris cette photo depuis une colline et l’on ne voyait que les cimes des arbres et pas du tout les parcelles, d’où cette apparence de forêt ; depuis ce jour, je remplaçais une photo par celle-ci et toutes les personnes suivantes choisissaient ce cliché pour me dire que c’était bien chez eux, leur paysage ; alors, pourquoi cette photo ? En fait, celle-ci correspondait à l’idée qu’ils se faisaient du paysage de leur région, qui, pour elles, n’était pas un bocage ; le bocage, c’est en Normandie, en Vendée, mais pas dans le Boischaut ; ici, ce sont des arbres et des bouchures, terme utilisé pour désigner les haies. En outre, ce paysage correspondait à une description du paysage local par George Sand au 19ème siècle ; et les habitants s’y étaient retrouvés ; l’un d’entre eux me raconta que le général Montgomery, arrivant dans la région, s’arrêta sur une éminence d’où il pouvait voir le paysage qu’il décrivit comme une forêt.

Lors des séances du DEA, je fus parfois pris à parti par des collègues qui ne comprenaient pas toujours ma spécialisation sur le paysage : pour eux, le paysage était une notion bourgeoise, conservatrice, sans vision globale et dépassée. Un exposé que je fis sur les Atlas de paysages déchaîna un torrent de critiques, parce qu’à leurs yeux, je pensais avoir trouvé une méthode d’identification des paysage infaillible ; ce qui me conduisit à réfléchir et à modifier la méthode et à l’améliorer. Je pense que ce qui troublait les chercheurs de mon laboratoire, c’est que le paysage était donc une notion un peu ringarde, alors que pour moi-même, le paysage était le cadre de la vie quotidienne. En tout cas, mes interventions furent organisées selon 12 séances de 3 heures, de 1992 à 2003.

Dans la même période, je fus contacté par une collègue de l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles pour y donner un cours que le paysage rural. Ce cours porta sur l’histoire du paysage européen et de ses représentations sociales (30 heures par an pendant presque 20 ans) ; j’y ai introduit un module sur l’analyse de l’évolution du paysage d’un canton français à l’aide des données écologiques et socio-économiques, comme à l’IHEDREA. Cet exercice a recueilli de nombreuses critiques de la part des professeurs du projet de paysage, car il n’était pas dans la ligne sacrée du projet de paysage. Mais j’ai tenu bon et le module a continué pendant 20 ans, malgré les observations défavorables des professeurs de projet. Un peu plus tard, j’ai reçu le soutien d’une sociologue de l’ENSP, Monique Toublanc qui venait d’être recrutée, en provenance de l’INHP, Institut National d’Horticulture et du Paysage d’Angers. Je lui suis très reconnaissant de m’avoir aidé à prolonger cet exercice dans le temps et d’ailleurs, c’est elle qui a repris ce module lorsque j’ai abandonné mon enseignement à l’ENSP alors que je venais de prendre ma retraite.

Titre d’un cours réalisé à l’ENSP

Dans les années 1980, j’ai également assuré un enseignement à l’Ecole d’Architecture de Versailles. Il s’agissait d’un Certificat d’Etudes Approfondies “Paysage” avec 6 heures de cours. Dans la même période, je fus sollicité par l’Ecole Nationale de Formation Agricole de Toulouse avec 2 cycles de formation au paysage des enseignants de géographie.

Cours réalisé à l’ENSP et l’Ecole d’Architecture de Versailles

En 1979 j’ai aussi assuré un cours sur le paysage à l’Ecole d’Architecture de Nanterre dans le cadre de l’obtention du diplôme d’architecte.

Toujours dans la même période, j’ai été sollicité par l’Ecole Nationale d’Ingénieurs de Techniques Horticoles et du Paysage (ENITHP) pour un cours sur l’histoire du paysage et de ses représentations sociales qui a duré quelques mois. Puis par le Conservatoire des jardins, de la nature et des paysages de Chaumont-sur-Loire et l’Université de Tours, au sein du DESS aménagement et paysage, pour un cours magistral de 12 H de 1993 à 2002. En 2002, j’ai assuré deux conférences sur le paysage à l’Ecole d’Arts plastiques Camondo, à Paris.

De 1997 à 2005, ce fut un cours important à l’Université d’Angers : dans le cadre d’un Diplôme universitaire de géographie du paysage, j’ai enseigné un module consistant en des cours théoriques et un exercice thématique comportant l’analyse d’un territoire le plus souvent rural réalisé par de jeunes professeurs de lycées agricoles en formation, en termes d’évolution d’un paysage ; il s’agissait de 12 heures annuelles. J’ai dû évaluer les mémoires des étudiants qui faisaient environ 100 pages et leur rendre un corrigé annoté et une note finale. Ce fut une bonne expérience, car ces futurs professeurs de lycées agricoles étaient sérieux, posaient toujours de bonnes questions pendant les cours.

De 2005 à 2013, j’enseignais à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture et du Paysage de Bordeaux, dans un séminaire de troisième année qui durait 6 heures ; dans cette école, dont je fus le président du Conseil Scientifique, j’ai donné des cours sur les représentations sociales des paysages et sur l’évolution de ces représentations. Je dois dire que les étudiants étaient plutôt assidus, posaient des questions pertinentes ; ce n’était pas comme à l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles où les étudiants arrivaient tardivement au cours, les premiers vers 9h30 alors que le cours commençait à 9h, les derniers vers 10h30, se plaçaient au fond de la salle, et travaillaient sur leur ordinateur ou regardaient leur téléphone mobile. C’était exaspérant, seuls ou plutôt seules 4 ou 5 étudiantes suivaient le cours et posaient parfois posaient quelques questions. Je pense que les étudiants étaient encouragés par certains professeurs du projet de paysage qui estimaient que les connaissances ne servaient à rien et que tout sortait du génial cerveau des concepteurs ; c’était une manière de pouvoir contrôler les étudiants en leur laissant croire qu’ils étaient des génies. Je n’en crois rien, il n’y a qu’à voir comment Picasso a réalisé sa carrière de grand peintre en travaillant ardemment sur les peintres qui l’avaient précédé, comme Velázquez notamment. Il était un bourreau de travail, avalait toutes les connaissances sur la peinture et n’a pas inventé le cubisme avec d’autres peintres uniquement grâce à son cerveau surdimensionné.

Deux cours que j’ai enseignés à l’ENSP de Versailles

De 1996 à 2000, j’ai enseigné dans un DEA cohabilité entre les Universités de Paris 1 Panthéon Sorbonne et de Paris 10 Nanterre : “Sciences sociales, sociétés rurales” ; il s’agissait d’un séminaire sur les problèmes d’environnement qui consista en 8 séances de 3 heures. Ce DEA était associé au laboratoire LADYSS dont j’étais alors membre puis directeur.

Entre 1992 et 1997, je fus contacté par Bernard Lassus, plasticien, que j’avais connu au CNERP et qui avait créé le DEA “Jardins, paysages, territoires”, cohabilité entre l’Ecole d’Architecture de Paris-La Villette et l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), où enseignaient alors Augustin Berque, Alain Roger, Pierre Donadieu, Bernard Kalaora et Lucien Chabason, notamment. Ce DEA avait été créé à la suite d’un colloque au Centre Georges Pompidou, à Beaubourg, qui avait donné lieu à un numéro spécial de la revue « Le Débat », intitulé « Au-delà du paysage moderne. » J’avais d’ailleurs assisté à ce colloque. En fait, la création de ce DEA était la conséquence du départ de Bernard Lassus de l’ENSP de Versailles où il était professeur et était entré en conflit avec Michel Corajoud également professeur. Bernard Lassus souhaitait développer la recherche sur le paysage et c’est pourquoi il pensait qu’il fallait former des étudiants à cette recherche. J’y ai enseigné pour quelques séances au début surtout sur le paysage rural, puis Bernard Lassus m’appela un jour de 1998 pour me rencontrer.

Lors de notre entretien, il m’annonça qu’il devait prendre sa retraite et avait besoin d’un successeur. Il me demanda si je souhaitais prendre sa suite. Je dois dire que j’étais très ennuyé, pour plusieurs raisons : je dirigeais alors le laboratoire LADYSS, Unité Mixte de Recherche (UMR) cohabilitée par le CNRS et les Universités de Paris 10, 8 et 1 qui me donnait un travail extrêmement prenant. Le laboratoire comportait environ 50 chercheurs et enseignants chercheurs et de nombreux doctorants. En outre, je venais d’être nommé au Comité National de la Recherche Scientifique, à la section géographie et architecture, organe qui évalue les chercheurs et les laboratoires équivalents, ce qui représentait une énorme tache. J’exposais ces problèmes à Bernard Lassus qui insista et je me suis donc retrouvé directeur du DEA « Jardins, Paysages, Territoires », de mars 1999 à 2003. Les professeurs étaient presque les mêmes qu’au début, c’est-à-dire Alain Roger, philosophe de l’esthétique, Augustin Berque, Augustin BERQUE, géographe, professeur de géographie à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Pierre Donadieu, agronome et géographe, Pascal Aubry, Paysagiste DPLG, chargé de cours à l’Ecole d’Architecture de Paris La Villette et Arnaud Laffage, Plasticien paysagiste, maître assistant à l’Ecole d’Architecture de Paris La Villette, Jean-Pierre Le Dantec, historien et ingénieur de l’Ecole Centrale de Paris, Professeur des Ecoles d’Architecture.

Des Séminaires optionnels comprenaient : Philippe Güttinger, juriste et Maître de Conférences à l’Université de Paris X, chargé de cours à l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles, Frédéric Pousin, Architecte, Directeur de recherche au CNRS, Philippe Descola, Anthropologue, Directeur d’étude à l’EHESS, Jean-Marc Besse, Philosophe, Chargé de recherche au CNRS, Jacques Leenhardt, Sociologue, Directeur d’étude à l’EHESS.

Deux exemples de cours que j’ai réalisés au DEA « Jardins, Paysages, Territoires »

Ce fut un énorme travail, car il fallait organiser les emplois du temps des professeurs, examiner les candidatures des étudiants (entre 30 et 35 selon les promotions) qui venaient de plusieurs pays, comme la Chine, le Japon, l’Italie notamment, puis auditionner ceux qui avaient été choisis lors de l’examen de leur dossier ; il était nécessaire d’évaluer la connaissance de la langue française pour les étudiants étrangers. Il fallait également organiser deux journées de séminaire commun avec les professeurs, suivre la rédaction de la lettre du DEA et les mémoires des étudiants et bien évidemment faire cours. Il s’agissait de 8 séances de 3 heures pendant une année. Au début, j’exposais aux étudiants les résultats de mes propres recherches sur le paysage, mais je m’aperçus rapidement qu’ils manquaient cruellement de méthode ; j’ai alors mis en place un enseignement davantage centré sur la méthodologie de recherche, la définition de la problématique, des hypothèses, du programme de travail et des méthodes d’enquêtes, de leur exploitation. Dans cet objectif, je mis à contribution mes propres recherches comme des exemples de mise en œuvre. Je pense que ces cours de méthodologie ont porté leurs fruits, peut-être pas pour tous les étudiants, mais en tout cas pour certains d’entre eux.

Je pus m’en apercevoir lors du séminaire annuel pendant lequel les étudiants exposaient leur mémoire de DEA ; ce séminaire avait pour but de faire exposer leur travail aux étudiants et d’évaluer leurs capacités de s’exprimer en public, de maîtriser la langue française et leurs méthodes de recherche. C’est à la suite du séminaire que nous décidions des étudiants qui pourraient réaliser une thèse. J’ai d’ailleurs pu inscrire quelques-uns d’entre eux sous ma direction à l’Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne, en géographie.

J’enseignais également à l’Institut National d’Horticulture d’Angers (Agrocampus Ouest depuis 2008), lors d’un séminaire de seconde année (3 heures) depuis 2005. Et dans la même période à l’Ecole Spéciale d’Art des Jardins de Paris, où je donnais 3 conférences en 2008.

Avec la réforme de l’enseignement supérieur, dite de « Bologne » (à l’échelle européenne), je participais à trois masters, depuis 2003 :

Le Master « Géographie de l’environnement », Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne, cours magistraux sur le paysage (20 heures au début, 4 heures en 2008). Ce master faisait suite au DEA « Jardins, Paysages, Territoires » (JPT) que j’avais réussi à faire cohabiliter par l’Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne ; en effet, à l’origine cohabilité par l’EHESS, j’avais eu un entretien avec la Directrice des Etudes de cette institution qui m’avait convoqué dans son bureau en présence du président. Elle m’avait dit que Bernard Lassus avait l’intention d’instaurer une discipline du paysage ; pour elle, il n’en était pas question, les disciplines existantes, la géographie, la sociologie, l’anthropologie, etc., se suffisaient à elles-mêmes et en conséquence, avec l’accord du président de l’EHESS, elle mit fin à la l’accord passé avec l’Ecole d’Architecture de Paris La Villette ; c’est pourquoi je dus chercher une autre institution universitaire et c’est donc Paris 1 qui a accepté le DEA JPT.

Le Master recherche et professionnel : « Géographie de l’environnement », Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne, avec des séminaires de 3 heures sur le paysage.

Enfin, le Master recherche et professionnel : « Théorie et démarche du Projet de Paysage », à l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles et l’Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne, où je donnais 21 heures de cours lors des séminaires sur le paysage. En fait, ce dernier master était la continuité du précédent.

Tous ces enseignements m’ont accaparé longtemps et je donnais dans la période de 1998 à 2008 environ 120 heures de cours par an, ce qui équivalait au service d’un professeur d’université alors que j’étais directeur de recherche au CNRS.

En outre, j’ai dirigé des thèses à l’Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne au nombre de 13 soutenues, et participé à 36 jurys de thèses. J’ai aussi encadré des mémoires, ceux du DEA JPT, des diplômes de fin d’études de l’Institut des Hautes Etudes de Droit Rural et d’Economie Agraire, des diplômes DPLG de paysagiste à l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles et des maîtrises à l’Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne  (8 maîtrises soutenues), ainsi que des mémoires de DEA à l’Université de Paris 1 (30 mémoires soutenus), et des mémoires de masters (Université de Paris 1 et Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles).

Je dois dire que cette expérience d’enseignement a contribué à structurer ma pensée de la recherche, à aider des étudiants, souvent étrangers en difficulté dans leur pays d’origine, dont une étudiante brésilienne et une vénézuélienne qui parlaient mal le français et que j’ai accompagnées lors de la réalisation de leur thèse dont j’ai dû corriger les fautes d’expression. L’étudiante brésilienne m’en a été reconnaissante puisqu’elle m’a invité deux fois au Brésil, dans l’Etat du Minas Gerais et dans l’Etat d’Espiritu Santo pour des conférences et des colloques. Mais je retiens surtout de ces divers enseignements une qualité essentielle : celle d’être parfaitement à l’aise lors de conférences et de pouvoir m’exprimer facilement devant n’importe quel public. Ainsi en a-t-il été lors des ateliers de la Convention Européenne du Paysage où j’ai souvent prononcé des conférences devant les représentants de 43 pays d’Europe. En même temps, ces enseignements m’ont permis de valoriser mes recherches et de les faire connaître à un public d’étudiants de nombreux pays, ce qui sans doute leur apportait des connaissances et des méthodes de recherche, un apprentissage de la réflexion théorique et pratique. Je souhaite ardemment que mon apport leur a été profitable.

L’enseignement de Pierre Dauvergne

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Pierre Dauvergne, formateur au paysage d’aménagement

 Dauvergne, mars 2019

 

Des formations initiales : à l’ENSH – SPAJ, à l’ENSP, dans les universités, les grandes écoles, des formations professionnelles, le CNERP, des formations continues, de l’information et de la sensibilisation :

De 1967 à 1974, à la Section du Paysage et de l’Art des Jardins (SPAJ) de l’École Nationale Supérieure d’Horticulture (ENSH).

Puis, de 1976 à 1984 à l’École Nationale Supérieure du Paysage (ENSP).


De 1967 à 1974 à l’ENSH-SPAJ

1967 – 1968 : Je suis assistant de Bernard LASSUS – cours d’études visuelles. En 1968, après la démission de l’équipe pédagogique, la grève des élèves, la création et les interventions du Groupe d’Étude et de Recherche du Paysage (GERP), l’immobilisme de la Tutelle, une nouvelle équipe pédagogique se constitue, afin de prendre en charge les promotions présentes à l’école…

De 1969 à 1974, cette équipe rassemble en fait des « militants » pour défendre la SPAJ et les étudiants recrutés. Elle fonctionne sans véritable mandat de l’administration, mais elle est plus ou moins soutenue, car la Direction souhaitait éviter de nouveaux soubresauts des étudiants.

L’équipe constituée par cooptation rassemble Michel VIOLLET, secrétaire général de la SPAJ (jusqu’en 1971), Jacques SIMON, moi-même, et à partir de 1972, Michel CORAJOUD. Par ailleurs, des enseignants de l’ENSH poursuivent leur cours. Interviennent également des conférenciers. Cette équipe travaille quasiment en autonomie, construit et expérimente une nouvelle pédagogie avec les étudiants. Dans ce cadre, je reprends alors, avec l’accord de Bernard LASSUS, son cours d'”études visuelles”, et certains de ses exercices plastiques, tout en conduisant des exercices pédagogiques métissés avec les éléments sous jacents aux apparences, que sont les facteurs écologiques, géographiques, économiques, et sociaux. Au cours de cette période, j’exploite mes activités principales déployées successivement au sein du STCAU (1967 – 1969), du GERP (1967 – 1970), et de l’OREALM (de 1969 à 1974).

En 1969, l’OREALM me détache à la SPAJ, à raison d’une demie journée par semaine.

Parmi les exercices menés, je citerai en premier, celui de 1972 avec les deux promotions réunies. L’objectif était d’élaborer un plan de paysage pour l’avenir de la clairière de la Commune de LOURY, dans le Loiret, afin de déterminer les grandes orientations du futur Plan d’Occupation des Sols (POS).

Ce travail a donné lieu à une présentation en Mairie sous la forme d’une exposition publique des travaux durant 15 jours, et une présentation par les étudiants devant un jury constitué du Conseil Municipal au complet, du curé, de l’architecte-urbaniste du Service Régional de l’Equipement. ! Ce projet était prétexte à la connaissance de la nouvelle planification territoriale : les SDAU, PAR et POS. Voir le compte rendu de l’exposé du 3 juillet 1972 à l’UER Sciences d’Orléans – La Source, de Pierre CHABRIER de la SAULNIERE, Maire de Loury « Recherches sur l’aménagement des communes rurales” dans le cadre du congrès commémorant le centenaire de la Fondation de l’Association Française pour l’Avancement des Sciences (AFAS). Voir aussi en page 20 de « Le Courrier du CNRS » – N° 24 – 1977, l’article de, Pierre CHABRIER – “Réflexions – Pour un aménagement rationnel et humain du territoire rural”.

A Loury : en haut à droite, le Conseil Municipal, en bas à gauche, le curé.
Clichés d’Alain Marguerit, l’un des étudiants.

Autre exercice, la simulation théorique des apparences successives d’un versant forestier, selon la nature du foncier, l’âge et la nature des peuplements, … exercice permettant d’aborder la connaissance de la forêt, de l’économie et des organisations forestières, avec des interventions ponctuelles d’experts, dont Tristan PAULY, Igref, responsable du centre de gestion de l’ONF à Versailles. Cet exercice sera repris plus tard, en 1977, lors d’une session de formation continue de l’ENGREF à Charleville-Mézières dans les Ardennes (voir dans les actions de formation continue.

Autre exercice en 1972 : le réaménagement d’une sablière en fin d’exploitation en forêt domaniale de Saint-Germain-en-Laye. Le projet devait être justifié par l’évaluation de la demande en loisirs du territoire au sens large. Le centre de gestion de l’ONF à Versailles est encore intervenu. Les extraits ci-après de l’un des projets rendu correspondent à l’interprétation de la méthode de Kevin LYNCH (« L’image de la cité » – Edit. Dunod – Coll. Aspects de l’urbanisme – 1969).

 

Extraits d’un travail d’étudiant : carte des zones de perception et légende des symboles graphiques.

Enfin, en 1974 des projets sur des espaces habités se sont déroulés en Ville Nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines sur les communes de Guyancourt, et d’Elancourt. Dans les deux cas, il s’agissait d’inventorier les usages des espaces aménagés, notamment à partir des traces au sol, puis de faire des propositions d’amélioration. A une autre échelle, c’est le développement urbain de la ville de Chevreuse et ses incidences sur la vallée, qui ont été réfléchis.

Le quartier d’Elancourt-Maurepas – Ville Nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines.


De 1976 à 1984, enseignant à l’ENSP. (Création de l’ENSP en 1975) :

Durant le CNERP, j’ai participé aux enseignements de la SPAJ, puis de l’ENSP. Après la fermeture du CNERP, en 1979, je suis mis à disposition de l’ENSP à mi-temps, de 1979 à 1981, puis à temps plein jusqu’à fin 1984 par le Ministère de l’Equipement et du logement (j’étais au Service Central de l’Urbanisme – STU), pour développer un enseignement du paysage envers l’aménagement et l’urbanisme. C’était une contribution du Ministère au fonctionnement de l’école. Evidemment, je participe à de nombreuses réunions pour la coordination des enseignements, en particulier entre les ateliers et les départements, et la définition du projet pédagogique de l’école. J’ai été membre du Conseil d’Administration, Vice-Président, avec un intérim long de la Présidence, puis Président du CA jusqu’à la Présidence d’Éric ORSENA. A partir, du début de 1985, je poursuis ma carrière dans une grande collectivité territoriale, le Conseil Général du Val de Marne.

1978 – Fondation du département des Sciences humaines :

Mon implication dans l’enseignement diffère très sensiblement de celui de la SPAJ. En effet, l’ENSP est structurée autour de trois ateliers de projet (Michel CORAJOUD, Bernard LASSUS, et Allain PROVOST), ramenés à deux par la suite (Atelier Charles-Henry DUFRESNY avec Bernard LASSUS, et l’Atelier LE NÔTRE, avec Michel CORAJOUD,) et cinq Départements, dont celui des Sciences Humaines. Les ateliers disposent de près de la moitié des heures. Ainsi, les Départements, pour assurer l’acquisition des connaissances avaient un temps pédagogique partagé et morcelé. L’articulation des départements avec les Ateliers autour de projets s’est avérée très difficile.

– Création et développement des « Ateliers Régionaux de Paysage ».

Il s’agissait, en particulier de la reproduction d’une pédagogie du CNERP confrontant les étudiants à des territoires concrets. Comme pour le CNERP, c’était également la possibilité de trouver des compléments de financements.,

– Responsable du département des sciences humaines, mais aussi, suivi de diplômes, et pédagogie du projet de paysage (participation à des ateliers avec Michel CORAJOUD)

En 1979, dans la plaquette du cercle des élèves de l’ENSSH -ENSP, je publie un long article « plaidoyer » pour la prise en compte du Paysage dans l’aménagement et l’urbanisme, et les conséquences pour la conduite d’un enseignement, en s’appuyant sur les expériences pédagogiques menées depuis les années 70. (C’est un article, qui conserve toute son actualité, voir à la fin du « chapitre IV. Quel enseignement ? ») :

« L’analyse d’un espace est prétexte à l’acquisition de connaissances théoriques, et dans cette mesure, aide à l’articulation des cours et des travaux d’atelier. L’analyse de l’espace n’est jamais neutre, elle est toujours orientée en fonction d’un contexte. Le choix de terrains réels est essentiel à ce niveau-là.
Le paysagiste, dans sa pratique professionnelle, ne travaille pas seul. Il a des interlocuteurs, qu’il doit connaître, convaincre. Les terrains réels permettent la confrontation avec ces interlocuteurs.
L’étudiant doit alors mener son travail avec méthode pour atteindre ces objectifs et se faire comprendre à la fin de son travail. Il doit pour cela sélectionner les informations et les données pour les interpréter. Les travaux nécessitent alors, et naturellement, l’intervention d’enseignants couvrant des matières théoriques et techniques. Certaines phases du travail peuvent être menées par plusieurs enseignants.
Les terrains réels permettent alors un travail en équipe d’enseignants. De ces projets, s’ils débouchent au prochain cursus pédagogique, des travaux en équipe d’enseignants sur un même terrain seront assurés. Dans cette mesure, on peut penser, que les étudiants seront mieux préparés à affronter les problèmes d’aménagement. L’enseignement doit être attentif à la demande sociale et ne doit pas se contenter de la suivre, mais aussi dans toute la mesure du possible la précéder. »

Dans les années 1980, animation d’un cycle de conférences – débats mobilisant les enseignants principaux de l’école, dont. Michel CORAJOUD, qui invite Henri GAUDIN, architecte : « Orées, ou la topologie des marges », Moi-même, Jean François REVERT, architecte urbaniste : « Paysage et structures décentralisées », et Allain PROVOST John WHALLEY, paysagiste – architecte britannique : « Jardins anglais du XXème siècle ». Pour des raisons matérielles, ce cycle n’a pas été poursuivi.

Membre de la direction de l’école de 1981 à 1984.

1981 – ATELIER “PERCEPTION ET ANALYSE DU PAYSAGE” :

Cet atelier a permis de conduire plusieurs exercices d’études sensorielles de cheminements, ou d’espaces dans le quartier environnant l’école, autant de prétextes à l’acquisition de connaissances sur les mécanismes de la perception. Le cours « Etudes visuelles » de Bernard LASSUS est encore exploité. Voir en particulier deux documents réalisés par des conférenciers : Pierre MARIETAN et Jean-Marie RAPIN, « environnement sonore et aménagement de l’espace », et Madeleine LOUYS, auteur de décors et costumes de théâtre, « Scénographie et espace ».

ATELIER VALLEE DE LA MAULDRE :

Toujours en 1981, cet exercice portait sur une vallée confrontée à une urbanisation diffuse, et à des signes de déprise agricole. Ce terrain a permis de présenter les outils de la planification territoriale en France, le recours à la prospective et à la technique des scénarios, en partant de l’exemple de la Loire Moyenne (OREALM). Voir le document « Prospective et paysage – atelier vallée de la Mauldre ». Il a aussi, fait important, induit la participation d’autres enseignants aux travaux des étudiants (Michel CORAJOUD, pour l’Atelier Le Nôtre, Philippe MAYNIE du département des sciences humaines, et Marc RUMELHART, du département du milieu). Cet exercice a été difficile à conduire dans un temps pédagogique trop court. Cependant, il fut, je crois, le premier travail transversal entre enseignants de l’ENSP … une première !

Cette question a agité nombre de réunions des enseignants, d’abord sur la question de la répartition des heures d’enseignement entre les Ateliers et les Départements, sachant que chacun estimait, que la répartition lui était défaroble, et que pour d’autres, les heures des Départements constituaient un réservoir où piocher ! notamment au moment des rendus des projets d’atelier, les fameuses « charrettes ». Il en était de même pour les Ateliers. Dans ce contexte de frustration, la construction d’équipes pédagogiques pluri disciplinaires était vaine. Plus étonnant, a été l’impossibilité d’articuler et d’organiser les pédagogies des ateliers. L’administration, faible …, a demandé alors aux étudiants de se positionner pour tel ou tel atelier. Un comble ! Il arriva ce qui devait arriver, l’un des ateliers, en l’occurrence l’Atelier Le Nôtre ramassa largement la mise, ce qui n’a rien arrangé dans le climat délétère de cette période. Des étudiants ont refusé de participer à ce marchandage, et ont suivi les deux Ateliers simultanément.

Moi-même, participant aux réunions dites pédagogiques, connaissant trop bien Bernard LASSUS et Michel CORAJOUD, les estimant chacun autant, j’agissais, avec Roger BELLEC, pour que les points de vue se rapprochent, que les deux pédagogies, toute les deux respectables, puissent se valoriser, plutôt que s’opposer.

En prolongement de l’atelier “Vallée de la Mauldre”, une recherche a été menée en 1982 par un groupe de 9 enseignants appartenant à l’un des Ateliers de projet et à plusieurs Départements sur le thème de “la démarche de projet”. C’était une réponse à un programme de recherches lancé par la Direction de l’Urbanisme et du Paysage (DUP). Voir l’article « la démarche de projet – ENSP » parue dans le N° 18-19 spécial « Des paysages » des Annales de la recherche urbaine Edit Dunod. 1983. Ce travail, animé par Philippe MAYNIE, inhabituel au sein des enseignants fut laborieux. Il ouvrait des perspectives possibles.

 

En 1982 – 1983 – Le Département du milieu humain est créée et se met en place.

J’en assure la coordination. La plupart des enseignants et conférenciers poursuivront leur enseignement durant les années suivantes. – voir Doc. « 1982-1983 – Département du milieu humain », dénommé en 1984, Département des Sciences Sociales et de l’l’homme. Il présente les enseignants intervenants sur les quatre années du département, principalement en 3ème année. 292 heures sont réparties entre 13 enseignants et conférenciers, dont deux de l’ENSH, Jean CARREL, juriste, et Philippe MAYNIE, ingénieur agronome, chercheur à l’INRA. Autres intervenants : Robert BALLION, sociologue, chercheur au laboratoire d’économétrie de l’Ecole Polytechnique, Yves BURGEL, géographe, professeur à l’Université Paris X, responsable du laboratoire de géographie urbaine, Marie-Elisabeth CHASSAGNE, chercheuse au CESTA et au laboratoire d’économétrie de l’Ecole Polytechnique, Jacques CLOAREC, sociologue au laboratoire de sociologie rurale de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Simone HOOG, Conservatrice au Château de Versailles, Maurice IMBERT, sociologue au Centre d’Ethnologie Sociale et de Psychosociologie, Jacques JOLY, géographe, professeur à l’ Université de Grenoble et à l’Institut des Sciences Politiques de Paris, Alain SALLEZ, économiste urbain, professeur à l’ENPC et à l’ESSEC, Christiane VAILLANT, géographe-urbaniste, à l’Atelier d’Etudes sur l’Environnement (ATEN), enfin, Yannick YOTTE, sociologue, professeur à l’Université Paris I.

En préambule du document les objectifs pédagogiques du Département sont énoncés comme suit :

« Les objectifs de l’ENSP sont de former des paysagistes capables de répondre à des attentes variées, concernant principalement la maîtrise d’œuvre et les missions de conseil.
Les objectifs du département du milieu humain s’attachent plus particulièrement à préparer le paysagiste à comprendre et à analyser le monde environnant, à lui permettre de se situer par rapport aux phénomènes socio-économiques contemporains, afin qu’ils soient en mesure de traiter les demandes multiples auxquelles il aura à faire face dans sa pratique professionnelle.
En effet, les pratiques s’inscrivent toujours sur un espace concret. Celui-ci à une histoire et est en mouvement. Cette dynamique est à considérer dans l’élaboration de projets.
Par ailleurs, l’un des objectifs sera d’attirer l’attention du paysagiste sur le fait, qu’il n’est pas seul à porter un regard et un jugement sur l’espace.
Les enseignements permettront au paysagiste de l’aider à formuler et à fonder ses hypothèses de travail, de repérer les divers acteurs impliqués et concernés par l’intervention paysagère envisagée, de négocier et d’élaborer avec eux les propositions et le projet. Enfin, réussir une intervention paysagère, c’est aussi prendre en considération les conditions de sa production et de sa gestion, c’est-à-dire les mécanismes et forces qui sous-tendent les apparences des espaces et les logiques des acteurs qui les développent. ….
Par ailleurs, il est envisagé que la formation se développe par articulation avec les ateliers à propos d’exercices décentralisés expérimentaux. ».

Sur ce dernier aspect, un atelier a été notamment mené en ville nouvelle du Vaudreuil, en 2ème année de l’Atelier Le Nôtre, grâce à un « prêt d’heures ».

En 1983, au titre de l’ENSP, et de la FFP, je suis nommé expert à la Commission de Concertation pour le TGV Atlantique, dite “Commission FOUGERE » (du nom de son Président, Conseiller d’Etat). Cette Commission relevait du Premier Ministre, et des Ministères de l’Environnement, et des Transports. Elle était composée de Louis FOUGERE, Conseiller d’Etat, de MM BEAUPETIT, Sénateur, BELORGEY, Député, BOITEL, Préfet hors cadre, Vincent LABEYRIE, Professeur à l’université de Pau, et des Pays de l’Adour, MENET, Président de la commission environnement de la FNSEA. Les travaux de cette commission ont servi de support pédagogique pour aborder la loi sur la protection de la nature et les « dossiers d’impact » appliqués ici aux infrastructures linéaires de transport. Un document a été remis aux étudiants : « 1983 – DAUVERGNE (Pierre) – “Paysage et infrastructures linéaires – Cas du TGV – Note de réflexion”. Cette note reprend les réflexions menées au sein du CNERP à propos des lignes électriques à très haute tension, et pour l’aménagement hydraulique du site du Vaudreuil.

Les étudiants ont pu consulter l’ensemble des rapports de la commission dont, DAUVERGNE (Pierre) « paysage et infrastructures linéaires – cas du TGV – note de réflexion » – ENSP – 1983, DAUVERGNE (Pierre) « Bilan des impacts sur l’environnement du TGV Sud-est – Paysage » – Constitue l’annexe 2 du rapport de la commission Fougère. – ENSP – 1983, « Le TGV Atlantique – notes et rapports de la commission de concertation » – ENSP 1984

1983 – 1985 – En 2ème et 3ème année, deux exercices, sont conduits sur les heures de l’Atelier Le Nôtre en ville nouvelle du Vaudreuil (EPAVNV). Ce terrain pédagogique était riche pour évoquer la politique des Villes nouvelles, et celle-ci tout particulièrement puisque choisie au plan national pour mettre en œuvre une politique environnementale, avec notamment en son sein, un Conseil Scientifique Environnement, moi-même en étant membre pour les questions relevant du paysage.

En 2ème année, le thème choisie était l’espace dit de l’« Ile du Roi », en partie aménagé en jardins familiaux. Alain MIGNARD, paysagiste de la ville nouvelle a présenté sur un plan général la conception de la ville et son inscription dans son site Sont ensuite intervenus des conférenciers pour présenter la politique des jardins familiaux : Françoise DUBOST, sociologue, auteur de l’ouvrage « Coté jardins » (Edit. du Scarabée – 1984), et d’un film pour France 2 sur le thème de la liaison entre politique culturale et politique culturelle, Mr BRION, Délégué général de la Fédération nationale des jardins familiaux, Mr BOUE, Président de l’Association des jardins familiaux du Vaudreuil

C’était aussi pratique pour mobiliser facilement des intervenants cadres de l’EPAVNV, dont Mrs HURE, et LEGAGNEUR, membres de la Direction, LEBEAU, architecte, et Alain MIGNARD paysagiste, des membres du Conseil scientifique environnement : CLEMENT-GRANDCOURT, IMBERT et SALLEZ, ces deux derniers étant par ailleurs enseignants au Département du Milieu Humain. L’encadrement pédagogique était assuré par Isabelle AURICOSTE et moi-même.

Les étudiants ont pu mesurer les grandes différences d’occupation et de cultures des parcelles. Ainsi, les marocains réalisaient des cuvettes pour retenir l’eau, afin de favoriser le développement de la menthe, les turcs avaient des cultures mêlées, dans le plus grand désordre apparent, avec épinards, oignons en dominance, salades et navets, les polonais, comme les français, ont des cultures tracées au cordeau. Les étudiants ont pu également constater comment les hommes et les femmes, selon les divers groupes, se partageaient les tâches. Les étudiants se sont également interrogés sur la présence forte de clôtures compartimentant inutilement l’espace. Il leur a été répondu, que cela était indispensable compte tenu des vols fréquents de légumes ou d’outils. De même, ils ont estimé une présence excessive des abris de jardin plaidant à leur regroupement.

Les étudiants, en deux groupes, ont mené leurs projets sur « le jardin du noyer », un parc urbain, et sur « les jardins familiaux. » les travaux sont restés exposés durant 15 jours.

La direction de la Ville Nouvelle et l’association des jardins familiaux du Vaudreuil ont particulièrement apprécié les propositions, en particulier pour la meilleure insertion des jardins dans la ville, améliorer les jeux pour enfants, désenclaver le jardin du noyer, revoir le tracé d’une route envisagée le long de l’Eure. Au final, ils se sont déclarés favorables pour poursuivre cet échange avec l’ENSP en 1984-85.

Mais, un évènement non attendu a été mon embauche fin 1984 au Conseil Général du Val de Marne … et ma démission concomitante, à la fois de l’ENSP, et du Conseil Scientifique Environnement de la Ville Nouvelle du Vaudreuil.


Autres formations initiales

Nombreuses Unités de Valeur, séminaires, conférences, une activité constante d’« ambassadeur et de militant du paysage d’aménagement ».

Dans les universités

En 1971 et 1972 – Institut d’Écologie Appliquée (IEA – Professeur AGUESSE) – Université Orléans-La-Source – Ce cycle a donné naissance aux « ingénieurs écologues », structurés professionnellement en Association Française des Ingénieurs Écologues ou « AFIE ».

J’y ai développé durant deux années un cycle « Paysage » de 30 heure (3ème cycle). En 1976 et 1977, responsable d’un séminaire ” paysage et aménagement” (3ème cycle) à l’Institut d’urbanisme de Créteil – université Paris-Val de Marne.

En 1978 et 1979, à l’Institut d’urbanisme de Vincennes – Université de Vincennes-Saint-Denis, Paris V111, je suis responsable d’une UV ” paysage et aménagement” (2ème cycle). Elle est très représentative de mes interventions dans les Universités durant la période du CNERP :

U.V. K5 890 : AMENAGEMENT ET PAYSAGE.

Responsable : P. DAUVERGNE + équipe CNERP

1er semestre

Le mot paysage est, sommairement, comparable à l’expression « milieu de vie ». En ce sens le paysage n’est pas seulement le reflet de la vie d’une société, mais aussi le milieu dans lequel se déroulent les activités humaines, qui se modèlent sans cesse. Le paysage n’est donc pas uniquement un tableau, un panorama, qu’un touriste contemple, ou un décor pour certaines activités (loisirs, tourisme, résidence parfois), mais aussi, – et à la fois – le cadre et le produit des activités quotidiennes plus ou moins conflictuelles d’individus, de groupes sociaux et de la société toute entière.

Prétendre alors protéger, aménager ou organiser les paysages, c’est s’intéresser aux agents, qui les modifient, ou les maintiennent, c’est prendre en compte la manière dont ils sont perçus par les divers groupes ou individus concernés et enfin, c’est rechercher leur participation effective pour assurer leur conduite et leur gestion dans le temps, en fonction d’objectifs préalablement définis par toutes les parties.

Étudier et agir sur le paysage amène donc à porter son attention sur les facteurs écologiques, économiques, culturels, visuels et psycho-sociologiques. Il est évident, que selon les contextes, certains facteurs prédomineront, d’autres seront parfois négligeables.

Après une introduction sur le « paysagisme » contemporain (pratiques, besoins, réponses) et les « idéologies paysagères » véhiculées par les divers partenaires de l’aménagement et de l’urbanisme, plusieurs séances seront consacrées, d’une part à l’histoire du paysagisme en Europe, d’autre part à la pratique du paysagisme.

L’objectif majeur de l’U.V. est de donner (et de rechercher) une information concrète et critique sur les pratiques contemporaines. Les interventions de praticiens seront conçues dans ce sens, de même que le travail, qui sera demandé aux étudiants (individuellement ou par groupes de 3 au maximum), pourra, le cas échéant, se concevoir dans le cadre conjoint d’un groupe d’atelier, pour assurer la liaison entre information, enquête de terrain, recherche et pratique.

Par ailleurs, de 1981 à 1982, à l’Institut d’Urbanisme de l’Université de Constantine, dans le cadre d’une coopération avec l’Institut d’Urbanisme de Créteil je suis responsable d’un séminaire “paysage” sur deux ans (3ème cycle).

Enfin, en 1982 et 1983, en 1980 et 1981, coopération pédagogique entre l’Ecole Supérieure d’Horticulture de Chott Mariem (près de Sousse en Tunisie) et l’ENSP, responsable d’un séminaire sur le paysage et les espaces verts, au cycle de formation interdisciplinaire à l’aménagement et à l’urbanisme (FIAU) du Centre de recherche sur l’urbanisme (CRU) (3ème cycle) :

Des formations professionnelles

Pour mémoire, de 1972 à 1976 cycle professionnel au Paysage d’Aménagement de l’Association “Paysage”, puis au CNERP., enseignant au sein des cycles longs interdisciplinaires de formation professionnelle au paysage (post 3ème cycle), avec Bernard LASSUS, Jacques SGARD, Jean CHALLET, Jacques MONTEGUT, Charles ROSSETTI, Michel MACARY, architecte, et moi-même. En 1983 et 1984, membre de l’équipe pédagogique, dirigée par Bertrand WARNIER, de l’Université d’Été de Cergy-Pontoise (fin 3ème cycle),

Des formations continues

Nombreuses sessions de formation continue, comme concepteur, animateur principal, ou simple intervenant. :

En, 1972, de 1975 à 1977 des formations au Département de la Formation continue de l’ENGREF (Dion. MALLAVAl et Jean Pierre CAZEAUX, responsable du département environnement). Nombreuses sessions, dont la création originale de cycles de formation approfondie comprenant trois sessions successives pour les IGREF et ITF (phase 1 : sensibilisation, phase 2 : information, phase 3 : pratique).

La 3ème session correspondant à un exercice pratique in situ, comme en 1977, à Charleville-Mézières. Le groupe de stagiaires est au sommet d’une colline boisée avec vue plongeante sur Charleville-Mézières, et sur le versant boisé occupé par la forêt domaniale de Sedan. On y voit des coupes rases récentes, et des « zébrures » d’enrésinements. Avec Jean Pierre CAZEAUX, et le responsable de l’ONF local, le groupe de stagiaires, fort des connaissances acquises lors des deux précédentes sessions, est alors invité à décrire la situation paysagère, après connaissance des objectifs sylvicoles, mais aussi à proposer des salutations alternatives. L’un des stagiaires fait une maquette. Nous sommes alors dans une période de critiques au plan national de la gestion des arbres : coupes à blanc, monoculture résineuse, paysages forestiers transformés en timbre-poste, ou en zèbre, arbres d’alignement transformés en « totems » sur les routes nationales … C’est la campagne « Halte au massacre et à la dénaturation des paysages ». Dans le même temps il est parlé du « mitage du paysage « par l’habitat individuel ». C’est la période où le CEMAGREF de Grenoble (Bernard FISCHESSER), et surtout de Nogent-sur -Vernisson (Peter BREMAN) œuvrent pour sensibiliser et améliorer les pratiques au sein des forestiers et sylviculteurs. D’autres cycles de ce type se sont déroulés en Val de Loire et en Sologne.

Vue sur Charleville-Mézières et la forêt domaniale de Sedan

Projet d’enrésinements par plages exposé par l’ONF

Maquette d’un « contre-projet » de stagiaire

D’autres sessions se sont déroulées en 1973 et 1975, au Centres interprofessionnelles de formation permanente (CIFP), de 1973 à 1979 – au CNERP, nombreuses sessions de formation continue sous la responsabilité d’Anne KRIEGEL, responsable de la formation continue. En 1975,et de 1977 à 1981 – Nombreuses interventions au Centre de Recherche de l’Urbanisme (CRU), en 1978 – Centre de Perfectionnement pour la Recherche Industrielle et sa Gestion (CEPRIG), de 1979 à 1983 – ENPC – Département de la formation continue dont en 1982 “La prise en compte du paysage dans l’aménagement” – Intervention ” Les méthodes d’approche dans les pratiques paysagères, De 1980 à 1981 : A la DDE de Nancy, de Clermont Ferrand, à la DRAE de Corse et au CETE (Rouen, Aix en Provence), De 1982 à 1985 au Département de la formation continue del ’ENSH-ENSP, et en 1983 ….

 

DES ACTIONS D’INFORMATION ET DE SENSIBILISATION :

 

De 1973 à 1974, au sein du CNERP, je suis responsable de l’appui technique en matière de paysage auprès des nouveaux chefs des ateliers régionaux des sites et des paysages (ARSP), et des délégations régionales de l’environnement (DRE), en 1973 au Centre d’Etudes Supérieures d’aménagement (CESA), à Polytech de Tours, une journée sur les paysages de la Loire Moyenne, En 1979 et 1980 à Tunis, formation au paysage des cadres de la Direction de l’aménagement du territoire, dans le cadre d’une Coopération UNESCO / TUNISIE : 4 missions. Participation au titre du STU – Ministère de l’Environnement et du Cadre de vie pour la conception du futur Parc National Archéologique de Carthage-Sidi Bou Saïd, en 1981, au Centre de Géologie de l’ingénieur à l’Ecole Nationale Supérieure des MinesExposé et travaux pratiques au titre de l’ENSP et de la Cellule Environnement de L’Etablissement Public d’Aménagement de la Ville Nouvelle du Vaudreuil sur les dossiers d’impact, en 2006 – à l’Ecole d’Architecture et de Paysage de Lille : “Les OREAM, laboratoires pour une approche de la grande échelle” en hommage à Jean CHALLET – Cycle de conférences avec Jacques SGARD, Michel VIOLLET, De COURSON, CHARPENET et SENTENAC.

Très nombreux articles dans diverses revues professionnelles dont : Paysage et Aménagement (P+A), Archivert, Pages paysage, Espaces verts, Urbanisme, Architecture d’Aujourd’hui, Métropolis, Technique et Architecture, Casabella, …

Des conseils pour la conception de deux expositions grand public, « Paysages » au CCI du Centre Georges Pompidou en 1981. Voir le catalogue de l’exposition, dont mon article « On a le paysage que l’on mérite !», « La ville en ses jardins » également au CCI du Centre Georges Pompidou en 1982.

Réalisation d’un Film de 16 mm « Paysages des hommes … Hommes du Paysage » conçu par SAMEL (Gilbert), et DAUVERGNE (Pierre) – Société des Paysagistes Français. 1982.

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DISTINCTIONS :

Vers 1985 – Membre d’honneur FFP

1993 – Trophée du Paysage pour la première tranche du parc départemental de la Plage Bleue à Valenton : Maîtrise d’ouvrage CG 94-DEVP associée à l’Agence paysagiste ILEX,

1994 – Chevalier dans l’ordre du Mérite agricole

1998 – nominé pour le Prix National du Paysage (Gilles CLEMENT), et en 2000, nominé pour le Grand prix du Paysage. (Isabelle AURICOSTE). Bien que sollicité par le Ministère, successivement pour ces deux prix, la préférence du jury s’est portée, comme précédemment, sur des paysagistes de maîtrise d’œuvre. Une occasion ratée pour valoriser la maîtrise d’ouvrage paysagiste, toujours mal reconnue et pourtant très nécessaire pour développer la maîtrise d’œuvre.

2001 – Membre du Conseil national du paysage.

2007 – Grand prix national du Paysage pour le parc départemental des Cormailles à Ivry-sur-Seine : Maîtrise d’ouvrage CG 94-DEVP associée à SADEV 94 – Agence paysagiste TER.

2008 – Prix national de l’arbre

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10 – La revue Paysage et Aménagement (1984-1996)

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Chapitre 10

Paysage et Aménagement (1984-1996)

Une revue pionnière de paysage

Version du 20 mars 2019

Pierre Donadieu montre le rôle clé qu’a joué cette revue comme outil de diffusion des actions publiques de paysage et des compétences des paysagistes.

En octobre 1984, paraissait le premier numéro de la revue Paysage & Aménagement à l’occasion des «Assises du paysage» d’Aix-les-Bains, organisée par la toute jeune Fédération française du paysage, créée en 1982. Dix ans après, la revue célébrait ses dix ans d’existence dans un numéro qui faisait le point sur les politiques publiques des plans et chartes de paysage1. Mais son comité de rédaction ne se doutait pas que la revue allait cesser de paraitre deux ans après. Elle devait céder la place aux Carnets du paysage. Comment cette revue était née ? Qui en organisait la production ? Quel était son lectorat ? Pourquoi a-t-elle disparu au bout de 12 ans ?

P+A n° 29 en 1994.

Une initiative opportune

Paysage & Aménagement (P+A) est né en 1983 à l’École nationale supérieure de paysage de Versailles d’une initiative de Raymond Chaux, directeur de l’établissement, à un moment d’intenses turbulences de l’établissement (voir chapitre 8). Un projet d’Institut français du paysage était à l’étude en même temps que les enseignants de l’ENSH quittaient la formation des paysagistes. Les ateliers pédagogiques régionaux de quatrième année se mettaient en place, alors qu’était créée la Fédération française du paysage.

Elle était publiée quatre fois par an et comportait sous sa forme autonome2 environ 60 à 70 pages. L’objectif des fondateurs de la revue était de « promouvoir une politique de qualité d’aménagement de l’espace ». Elle s’adressait aux maîtres d’ouvrages et notamment aux élus des collectivités territoriales, aux « professionnels de l’aménagement et spécialistes de toutes disciplines concernées par les problèmes du paysage » et « d’une manière générale à tous ceux qui contribuent dans le cadre d’organismes privés ou de services publics à faire aujourd’hui le paysage de demain »3. Il fallait créer entre pouvoirs publics et praticiens un marché du paysage qui émergeait à peine.

Il s’agissait de s’inscrire dans la politique gouvernementale de paysage que développait depuis 1979 la Mission du paysage du ministère de l’Environnement en faisant appel autant aux chercheurs qu’aux praticiens. Et ainsi favoriser entre eux une communication qui n’existait pas.

Pour constituer un comité de rédaction, R. Chaux fit appel à des enseignants permanents de l’école, non paysagistes (P. Donadieu, M. Rumelhart) ou paysagiste (P. Dauvergne), à des paysagistes libéraux (D. Laroche, S. Eyzat, A. Freytet, T. Louf) ou fonctionnaires (Y-M. Allain, P.-M. Tricaud) et à des personnels de l’école (N. Delalande, C. Royer, B. Perez, N. Dupuy) ou issu du CNERP (S. Zarmati). Alain Fraval, rédacteur en chef du Courrier de l’environnement de l’INRA, rejoignit le comité au début des années 1990.

Des partenaires variables

La revue P+A était la propriété de l’association Promotion du paysage4, dont Raymond Chaux fut le premier président, Nicole Delalande la secrétaire, et Yves-Marie-Allain, chef du service des cultures du Muséum national d’histoire naturelle à Paris, le second responsable de 1994 à 1996.

Elle fut, dans un premier temps, éditée et diffusée par les éditions Lavoisier de 1984 à 1987. Tous les problèmes techniques de gestion (maquette, impression, diffusion, recherche d’abonnés, financement) étaient du ressort de l’éditeur Lavoisier. Les 12 personnes bénévoles du comité de rédaction devaient fournir les articles dactylographiés et les illustrations. R. Chaux assisté par N. Delalande coordonnait l’ensemble avec le soutien logistique des deux écoles. Quatre fois par an, R. Chaux et son assistante allaient à Paris livrer les textes5.

Puis le Groupe J (Paysage Actualités) a pris la succession sous la forme d’un cahier inséré dans la revue Paysage Actualités (entre mars 1988 et novembre 1990), et à nouveau de manière indépendante de février 1991 à 1996. La direction de la publication était prise en charge conjointement par le président de l’association et François Langendorff président du Groupe J à Poigny-la-Forêt et directeur de Paysage Actualités6.

Raymond Chaux dirigea le comité de rédaction jusqu’en 1994 puis fut remplacé par Pierre Donadieu et Sarah Jenny-Zarmati avec Alain Fraval chargé de la réalisation avec Sébastien Rolland et Chantal Durand.

Une revue pluraliste

La structure de la revue évolua peu en 12 ans, à l’exception d’une période de numéros à thème au début des années 1990. Dans le premier numéro la volonté de transversalité et de pluridisciplinarité fut clairement affichée. Il fallait s’adresser à la fois aux décideurs, aux praticiens, concepteurs et gestionnaires, aux enseignants et aux chercheurs.

À l’éditorial de R. Chaux (« Pour une politique de paysage »), succédait une tribune consacrée à une question pratique d’aménagement (les relations agriculture-forêt avec P. Dauvergne, A. Mazas et le Directeur départemental de la Nièvre). Puis des chercheurs (les sociologues F. Dubost et J. Cloarec, le géoagronome de l’INRA J.-P. Deffontaines) étaient réunis par P. Donadieu dans « Réflexions et recherche ». À cet article succédaient des témoignages de praticiens maîtres d’œuvre et conseillers de la maîtrise d’ouvrage (A. Marguerit et J. Ricorday) rassemblés par D. Laroche dans la rubrique « Réalisations ». Puis des sujets pratiques dans « Gestion et techniques » étaient abordés par des écologues (la haie bocagère et le remembrement) sous la houlette de Y.-M. Allain. Suivait la rubrique « Histoire » avec l’œuvre de l’architecte paysagiste F. Duprat par J.-P. Bériac, des « Nouvelles » par C. Royer et un « dossier « de 15 pages réalisé par P. Dauvergne sur les institutions et l’aménagement du territoire dont un entretien avec Yves Dauge, directeur de l’urbanisme et des paysages, président du SIVOM de la rive gauche de la Vienne, et des textes sur les paysages du Chinonais.

Étaient en jeu à cette époque les effets de la décentralisation sur les territoires et la modification des pratiques de remembrement et d’enrésinement : « Une nouvelle ère s’ouvrait-elle pour le paysage ? » comme l’écrivait P. Dauvergne. D’autre part ne fallait-il pas rappeler les compétences des paysagistes pour réhabiliter l’habitat social par un projet de paysage, au-delà de démarches fonctionnalistes limitées ? Et signaler la mise en place par la DATAR d’une mission photographique des paysages français, la relance de la gestion des plantations d’alignement le long des routes (entre autres actions paysagères du CIQV) ou les formations continues sur le projet de paysage à l’ENSP de Versailles ?

Douze ans plus tard, lors de l’avant-dernière livraison de l’hiver 1995/96, l’éditorial de S. Zarmati rappelait que le paysage appartenait à tous et que « aucun spécialiste ne peut se l’approprier ». La rubrique « Réalisations et études » développait « une esthétique autoroutière indissociable du pays » (A. Mazas), , Y-M. Allain faisait le bilan des conventions internationales de protection de la nature et R. Jancel des règles d’installation des jeux d’enfants dans l’espace public. Dans un « Dossier », P. Donadieu et A. Fraval indiquaient les résultats d’une enquête sur les réactions des habitants et des agronomes à des images de paysages agricoles, alors que R. Chaux s’entretenait, dans la rubrique « Histoire » de la nature des jardins sénégalais, avec A. Dieye, président des architectes paysagistes du Sénégal et ancien élève de l’ENSP7.

Le projet initial, très œcuménique, avait été maintenu en dépit des difficultés de financement de l’édition. Il reposait entièrement sur le bénévolat, mais il ne faisait toutefois pas l’unanimité chez les jeunes paysagistes DPLG qui n’y publiaient pas ou peu. D’autant plus que d’autres revues paysagistes émergeaient à cette époque avec une sensibilité beaucoup plus professionnelle ou théoricienne. Le n° 5 de Pages Paysages publiait en 1994 des articles de G. Clément, P. Cribier, Yves Brunier, M. Corajoud, G. Vexlard … ; la revue Topos (n° 7) des textes de M. Desvigne et C. Dalnoky et une nouvelle revue Paysage des villes et des campagnes tentait sa chance (sans succès) avec un article de J. Osty (le parc Saint-Pierre à Amiens) et un interview d’Isabelle Auricoste. Sans compter le premier numéro du Visiteur avec un article remarqué du philosophe Sébastien Marot : « L’alternative du paysage ».

Un panel vaste de sujets

Entre octobre 1984 et novembre 1994, 56 numéros sont parus dont 27 comme dossiers dans Paysage et Actualités. 423 articles de 277 auteurs ont été présentés dans les huit rubriques prévues à cet effet8.

172 articles dans trente dossiers, 62 dans « Réflexions et recherches », 49 dans « Réalisations et études ». Cette dernière rubrique est effectivement restée modeste avec seulement un quart des articles dont beaucoup d’études.

Parmi les 20 thématiques retenues, le thème des jardins et espaces de loisirs (119) devance largement celui des approches conceptuelles du paysage (99), puis le droit et la politique (75), les sujets situés à l’étranger-20 pays (72), les milieux ruraux (74), les projets réalisés (74), l’histoire du paysage (60). L’intérêt pour l’informatique (9) et les arts (9) est resté faible, alors que celui pour le végétal comme matériau vivant était dans la moyenne.

Les faiblesses de P+A

Au moment où en septembre 1994 S. Zarmati et P. Donadieu prennent la codirection du comité de rédaction, le bilan financier de l’association Promotion du paysage est positif d’environ 11 800 F. Situation qui est due à des subventions de la Région Centre (colloque de Blois pour les n° 21 et 23), du ministère des Transports (l’autoroute A75 du n° 22), de l’Environnement pour le n° 24 consacré à Droit et Paysages , ou du ministère de la Culture pour celui sur les jardins historiques (n° 26).9

Mais la mise en œuvre de la rédaction est plus complexe qu’au départ de l’aventure. 19 personnes font partie du comité de rédaction, les articles sont à livrer sur disquettes, les numéros spéciaux financés se sont multipliés, les déplacements se font à Poigny-la-Forêt à côté de Rambouillet, et l’association est réunie au groupe J dans une SARL de presse10.

Si bien que R. Chaux est à la fois président de l’association propriétaire du titre, président du comité de rédaction, et cogérant de la SARL P+A. À 69 ans, il souhaite une relève à trouver dès l’automne.

En septembre de nouvelles perspectives sont annoncées, car le nombre d’abonnés est toujours inférieur à 1 000 (environ 800)11. Malgré la comptabilité encourageante de l’association, la revue manque d’argent, faute d’abonnés, d’annonceurs pérennes, de sponsors publics et de mécènes. Sa maquette n’est pas assez attractive, parfois approximative, et les illustrations sont souvent de qualité médiocre12. Les numéros à thèmes, financés13, ont un peu marginalisé le comité de rédaction (revenir à une structure par responsable de rubriques devient prioritaire). Enfin la proximité des matériels et matériaux horticoles dans la publicité ne plait pas vraiment aux paysagistes concepteurs qui ne s’y reconnaissent pas.

Un dossier ambitieux est mis en chantier pour deux numéros : « Qui fait le paysage ? » par Serge Eyzat. Le numéro anniversaire de 10 ans de P&A n°29 approchant, il est prévu de faire paraitre l’index des articles parus dans le numéro grâce au travail de Sarah Zarmati14. L’héritage idéologique du CNERP semble en fait plus prégnant dans le groupe que le débat public auquel participent, dans d’autres enceintes, paysagistes concepteurs et maîtres d’œuvre, jeunes et anciens.

La revue n’est pas confidentielle, car quelques propositions d’articles arrivent spontanément jusqu’au comité de rédaction (un agent de la DIREN du Puy-de-Dôme sur les paysages et les agriculteurs, une enseignante de l’ENITHP d’Angers sur l’analyse du paysage comme outil pour la conception du projet et pour la planification15, un texte d’une conférence à Padoue de M. Rumelhart sur les relations entre écologie et projet de paysage … Cela ne suffit pas, on parle moins dans le monde des concepteurs de questions théoriques et rurales que de la réception des grands projets urbains à Guyancourt (M. Desvigne), ou concernant le prolongement de l’axe historique à la Défense. Bien que, à Villarceaux, un séminaire « Paysages à acteurs multiples » ait réuni le landscape planner d’Harvard Carl Steinitz, Jacques Sgard et les paysagistes et urbanistes de l’IAURIF.

Le divorce

20 janvier 1995. Le comité de rédaction se réunit à Paris, à l’INRA, dans les locaux de la cellule Environnement. C’est surtout l’équipe opérationnelle qui est présente : 8 personnes Y.M. Allain, R. Chaux, N. Delalande, N. Dupuy, A. Fraval, S. Zarmati et P. Donadieu. À l’ENSP, Jean-Baptiste Cuisinier a remplacé Alain Riquois comme administrateur provisoire.

Le tirage est passé de 2000 à 3000 exemplaires16 diffusés pour 672 abonnés payants. En fait il n’y a que 372 abonnés au 1er janvier 1995, les autres abonnements étant payés par un organisme professionnel. Seuls 59 paysagistes concepteurs (sur 350 estimés) sont abonnés, alors que l’enseignement et la recherche en représentent une centaine. 17

Une relance des abonnés potentiels s’impose et la recherche de subventions est d’autant plus nécessaire que la trésorerie de l’association est devenue préoccupante et qu’il faut payer la maquettiste Chantal Durand 4000 F par numéro.

5 mai 1995. J.-B. Cuisinier, administrateur provisoire de l’ENSP après l’annonce du départ de l’ENSH à Angers, propose que l’ENSP devienne éditrice de la revue en remplacement du groupe J, l’association Promotion du paysage restant propriétaire du titre. P. Donadieu est chargé de rédiger une convention entre les deux partis. Quelques jours après, Y.-M. Allain et R. Chaux n’évoquent pourtant pas cette perspective avec F. Langendorff.

28 juin 1995, une assemblée générale extraordinaire de l’association au service des cultures du Muséum est prévue mais est annulée18. Le 4 juillet le comité de rédaction décide de son côté de continuer la collaboration avec le groupe J sur des bases nouvelles (des collaborateurs du groupe J mieux motivés pour rechercher un mécénat19). Un nouveau projet de convention avec les écoles de paysage (Bordeaux et Versailles) avec un apport annuel de chaque établissement de 15 000 F sera soumis aux directeurs par P. Donadieu et S. Briffaud.20

Ce dernier propose que P+A devienne « la revue française de recherche sur le paysage »21, étant donné qu’il n’existe pas de périodique sur ce sujet et que des programmes de recherches sont en cours sur le paysage. Cette orientation nécessitera de créer un comité de lecture, mais pourrait s’accompagner d’une subvention du CNRS. De nombreuses réticences apparaissent, ne serait-ce que parce qu’il faudra changer d’éditeur et de ligne éditoriale. Un consensus provisoire se dessine en faisant du comité de rédaction un comité de lecture.

Le 7 décembre 1995 F. Langendorff fait savoir à Y.-M. Allain que « le partenariat entre le groupe J et P&A semble compromis » et renonce à publier en 1996 quatre numéros. Deux raisons sont invoquées : « les univers des annonceurs et des auteurs de P+A ne s’intéressent pas l’un à l’autre », et le déficit en 1995 du compte d’exploitation22.

Le conseil d’administration de l’ENSP du 23 janvier 1996 a acté la décision du Groupe J, en souhaitant publier le n° 33 de l’année 1996 grâce à une publicité de l’ENSP pour 7 500 F. Qu’en sera-t-il des numéros suivants ? La réponse dépend du conseil d’administration de l’ENSP qui doit valider une convention entre l’école et l’association. Le 4 juin 1996 le conseil d’administration de l’école confirme que «le directeur est mandaté pour finaliser la négociation avec reprise de la SARL de diffusion pour éviter la reparution du titre initial »23.

Une succession délicate

La direction de l’école a retenu des discussions en cours que P&A prenait une nouvelle direction éditoriale « en privilégiant une plus grande valorisation de la recherche paysagère et d’un regard critique et théorique »24. Un projet, associant éventuellement l’école de Bordeaux, sera soumis en juin au conseil d’administration. La rubrique « Gestion et technique » serait alors supprimée.

Cette orientation nouvelle n’est pas du goût de tous. La plupart sont réticents à imaginer une restriction du champ de publication autour d’articles scientifiques. Pourtant directeur de recherches à l’INRA, P. Mainié démissionne le 3 mai25, défection qui s’ajoute à celles, déjà enregistrées en 1995, des paysagistes S. Eyzat, P.-M. Tricaud et D. Laroche. Le bateau commence à prendre l’eau …

Le 19 juin 1996, F. Langendorff restant en attente d’un accord avec les deux écoles pour mettre fin à un éventuel contentieux financier (rembourser les abonnés !) et publier les n° 34 et 35, Pierre Donadieu tente une ultime médiation avec J.-B. Cuisinier. Celui-ci souhaite en contrepartie d’une aide financière pour les numéros menacés que l’association cède le titre à l’école avec la liste des abonnés26. Il souhaite également savoir si le comité actuel de rédaction a l’intention de poursuivre dans une revue nouvelle qui ne s’appellera pas P&A. Comme le souhaite l’architecte paysagiste et enseignant Christophe Girot en charge provisoire de la création d’une nouvelle revue pour l’École. Et comme le confirmera Pierre-François Mourier27, recruté par J.-B. Cuisinier en septembre 1996 comme directeur des publications de l’École.

Le 28 juin l’association réunie en assemblée générale accepte de mettre à disposition de l’École le titre de la revue P&A selon les modalités d’une convention à signer28. Elle n’a guère le choix. La mise en œuvre est urgente car les abonnés n’ont reçu aucun numéro en 1996 et le comité de rédaction s’inquiète29.

La direction par la voix de P.-F. Mourier confirme en octobre à François Langendorff que l’école prendra à sa charge le n° 34, en modifiant l’éditorial qui annoncera une nouvelle revue « Les Cahiers du paysage »30. Car le directeur des publications recommande à J.-B. Cuisinier de ne pas envisager de travailler avec la SARL de presse (passif possible à reprendre), de revoir le projet de convention avec l’association et de penser à créer une revue ex nihilo. L’espoir pour l’école de trouver une compensation à la somme promise est rapidement déçue en novembre par le codirecteur de la SARL : « La vente au numéro est quasi nulle ; plus de 500 exemplaires ne seront pas écoulés ».

Le 2 décembre 1996, F. Langendorff prend acte par une lettre de P.-F. Mourier de l’accord de l’ENSP pour financer à hauteur de 30 174 F le n° 34, avec une publicité de l’ENSP en quatrième de couverture.

Le dernier numéro de P&A parait daté de l’ « Hiver 1996-97 ». C’est la fin d’une aventure éditoriale de 12 ans. Il n’y aura pas de n° 35.

La suite est autant une rupture (le comité de rédaction, l’association Promotion du paysage et la SARL de presse disparaitront) qu’une continuité des finalités éditoriales entre les deux revues. La première réunion du comité de rédaction de la nouvelle revue dirigée par P.-F. Mourier a lieu le 18 décembre 1996 à Paris. Avant de retenir définitivement le nom de Les Carnets du paysage (revue coéditée avec Actes Sud), d’autres titres furent suggérés : Paysages, Les Cahiers du paysage, Méthodos … Seuls trois membres du comité de rédaction de P&A, liés à l’école, s’engageront dans cette nouvelle aventure éditoriale : P. Donadieu, M. Rumelhart et N. Dupuy.

À gauche la lettre de Y.-M. Allain à J.-B. Cuisinier le 4 juillet 1996 (archives ENSP, Les Carnets du paysage) confirmant l’accord de l’assemblée générale pour une convention entre l’association Promotion du paysage et l’ENSP

À droite la note manuscrite de P.-F. Mourier à J.-B. Cuisinier du 1er novembre 1996 indiquant qu’il n’y a pas d’autre choix que de payer l’édition du dernier numéro de la revue (avec la contrepartie de la cession du titre P+A à l’école, d’une publicité pour l’ENSP en quatrième de couverture, d’un éditorial et de la liste des abonnés). Archives ENSP, Les Carnets du paysage.

Une revue pionnière ?

Avant 1984, l’édition de revues consacrées au paysage et aux paysagistes en France n’était pas un désert. Mais les articles qui traitaient ces questions étaient éparpillés entre plusieurs revues. Les unes relevaient d’une sensibilité technique (surtout horticole et jardinière), du design paysagiste (« Espaces verts » de J. Simon, « Archivert » de J. Magerand et E. Mortemais entre autres), les autres de diverses disciplines artistiques (dont l’art des jardins et le land art), professionnelles (urbanisme, architecture, agriculture), littéraires ou scientifiques, notamment en géographie, en écologie et en sciences de l’environnement.

La documentation du CNERP (1972-79) en avait montré la diversité dont témoignent aujourd’hui les documentations et archives des écoles de paysage, notamment celle de Versailles depuis la fin du XIXe siècle.

L’intention éditoriale de P&A était très ambitieuse : vouloir informer et faire communiquer entre eux des catégories sociales qui s’ignoraient souvent : les paysagistes concepteurs, maitres d’œuvre et gestionnaires, les décideurs et les maîtres d’ouvrages publics de projet d’aménagement de l’espace, les enseignants et les chercheurs. Et pour cela réunir dans différentes rubriques les informations qui permettaient à chacun de mieux jouer son rôle en connaissant celui des autres. La revue y est-elle parvenue au cours de ces douze années ?

En tant que support de communication réunissant des informations éclairantes sur des sujets en évolution permanente ? Sans aucun doute. C’était le seul périodique français capable d’une telle diversité de sujets dans ce domaine qui intéressait les politiques publiques gouvernementales des années 1980 et début 1990. Mais atteignait-il toutes ses cibles avec les messages appropriés ?

La ligne éditoriale touchait plus les enseignants et les chercheurs que les praticiens (concepteurs et entrepreneurs) qui avaient leurs propres médias comme « Paysage et Actualités » pour les gestionnaires publics et les entrepreneurs privés, ou que les élus (qui disposaient de l’assistance de Mairie-Conseil). Pas plus de 400 abonnés ont été fidélisés chaque année alors que les questions abordées concernaient des questions transversales politiques autant que techniques (parcs naturels régionaux, politiques d’urbanisme, restauration du patrimoine naturel et de jardins, paysages agricoles, intégration paysagère de l’architecture, …). En fait ces messages dilués dans de multiples rubriques n’étaient pas assez perceptibles pour que le lecteur se sente concerné par l’ensemble très riche de l’information. Trop d’informations tue l’information !

Alors que, en même temps, d’autres revues francophone, tout aussi ambitieuses, concentraient leur politique éditoriale autour de questions vives et ciblées concernant le champ du projet et de l’espace public (le Visiteur, Pages Paysage), l’histoire et la pratique des jardins (Jardins de France, l’Art des jardins et du paysage), la géographie des paysages (Hérodote, l’Espace géographique, Espaces et sociétés …), la conservation de la nature (Aménagement et Nature …) …

Faut-il en conclure que le concept de P&A n’était pas adapté au lectorat potentiel qui attendait une information plus concentrée et spécialisée sur des sujets cadrés et approfondis ? À moins que le lectorat concerné par une approche transversale du paysage et des jardins fut encore à cette époque trop restreint et confidentiel ? Je préfère cette deuxième explication.

Si on ajoute à cette critique, une maquette peu créative et souvent discutable, et une communication trop timide, on peut comprendre que P&A n’ait pas eu le succès escompté. Le choix du noir et blanc n’est pas en cause, comme le montre aux Etats-Unis la revue Landscape (avec un lectorat anglophone potentiel plus important, certes …).

En se recentrant sur le projet de paysage, l’espace public et des apports scientifiques pointus, en choisissant surtout une maquette renouvelée en permanence avec une place importante faite à la création artistique, Les Carnets du paysage ont adopté une ligne éditoriale originale, hybride entre créations paysagistes et artistiques, littérature et sciences humaines et sociales. La revue a choisi de promouvoir, non la qualité des paysages en France (comme P+A), mais la profession de paysagiste concepteur. Elle a bénéficié de l’expérience de P+A, mais aussi de Pages Paysages, conçu par des jeunes paysagistes DPLG.

Du fait de ce positionnement original, elle a engendré en 2008 la revue électronique inter-écoles de paysage Projets de Paysage faite pour les chercheurs31… En ce sens, elle a été pionnière, puisqu’elle a ouvert le chemin aux titres prestigieux qui l’ont suivie32.

Le premier numéro des Carnets du paysage, 1998.

Quelques membres du comité de rédaction :

       

De g. à d. : R. Chaux, S. Zarmati, Y.M. Allain, A. Fraval , P. Donadieu

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Notes

1 « P+A a dix ans, de la continuité à l’innovation », R. Chaux, éditorial, P+A n° 29, novembre 1994. Archives ENSP/P. Donadieu, n°29.

2 Elle fut publiée de 1988 à 1990 comme un dossier de la revue Paysages et Actualités

3 «Paysage et aménagement, Projet pour une revue », mars 1984, anonyme.

4 Les statuts de l’association Promotion du paysage ont été enregistrés le 14 février 1986. Archives ENSP.

5 Note aux membres de l’association Promotion du paysage du 7 février 1994, 2 p.

6 Une SARL « P+A » au capital social de 3000 francs a été constituée le 30 novembre 1990 entre la société « Editions J » et l’association « Promotion du paysage ». Elle était présidée par R. Chaux, ce dernier avec F. Langendorff étant associés comme cogérants. Archives ENSP.

7 P&A, n° 33, hiver 95-96.

8 Petite analyse quantitative et qualitative de P+A 1984-1994, S. Zarmati, 2 p., nov. 1994.

9 S. Zarmati, ibid.

10 Note aux membres de l’association Promotion du paysage du 7 février 1994, 2 p

11 396 au 23/9/1994 + 400 abonnements payés par Provert pour des destinataires choisis par lui

12 CR du comité de rédaction du 25 septembre 1984.

13 La convention avec le ministère de la Culture pour le financement du n° spécial jardins historiques (colloque de Blois de 1992) a été réduit de 60 000 F à 30 000 F. Rapport moral de l’AG Promotion du paysage du 23 septembre 1994.

14 Lettre de Y.-M. Allain au comité de rédaction du 4 octobre 1994.

15 Lettre de Frédérique Tanguy du 29 aout 1994.

16 L’édition de 300 exemplaires d’un n° est facturé 30 500 F (HT) par l’imprimerie Laboureur à Issoudun.

17 Compte-rendu du comité de rédaction du 20 janvier 1995, 4 p.

18 Pas de compte-rendu.

19 Deux mécènes se sont manifestés par des dons financiers en 1995 (la société d’élagage Moquet et fils et Moizard Environnement)

20 Compte-rendu du comité de rédaction du 4 juillet 1995, 6 p.

21 Compte-rendu du comité de rédaction du 10 novembre 1995, 4 p.

22 Lettre de F. Langendorff à Y.-M. Allain, 7 décembre 1995.

23 CR du conseil d’administration de l’ENSP du 4 juin 1996. Archives ENSP.

24 CR du comité de rédaction du 14 mars 1996, p. 1.

25 Plus sans doute pour un désaccord sur un article qu’il avait présenté et qui avait été refusé, que pour une opposition à la nouvelle orientation de P&A.

26 Lettres de P. Donadieu à Y-M. Allain, S. Zarmati et A. Fraval du 9 et 19 juin 1996. Archives ENSP.

27 Elève de l’École normale supérieure, Pierre-François Mourier fut enseignant à l’ENSP de 1986 à 2000. Il dirigea les publications de l’école et le département de Sciences Humaines.

28 Lettre de YM Allain à J.-B. Cuisinier du 4 juillet. Cette convention prévoit également de refondre le comité de rédaction et de modifier les responsabilités de directeur de la publication et de directeur de rédaction. A-t-elle été signée ? Aucun exemplaire paraphé n’a été retrouvé dans les archives connues.

29 Lettre de S. Zarmati à Jean-Baptiste Cuisinier du 19 septembre 1996. Archives P.-F. Mourier

30 Lettre de P.-F. Mourier à F. Langendorff du 17 octobre 1996. Archives P.-F. Mourier.

31 Elle a été créée par Pierre Donadieu et Catherine Chomarat-Ruiz, enseignants et chercheurs à l’ENSP.

32 Outre l’ENSP, deux autres écoles ont créé leur propre revue : l’École nationale supérieure de la nature et du paysage de Blois, et l’École nationale supérieure de paysage de Lille.