Histoire de l’ENSP : Biographies

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Histoire de l’ENSP : Biographies


Zsuzsa Cros, souvenirs d’une ancienne élève du Centre national d’étude et de recherche du paysage de Trappes

Répertoire des enseignants, chercheurs et personnels de l’ENSH-ENSP

Allain Provost

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Allain Provost

Ingénieur horticole, paysagiste concepteur, artiste

Son parcoursses réalisationsson enseignementses idées

Allain Provost est né le 29 novembre 1938 à Nantes.

Son parcours

À l’âge de 20 ans, après une sélection par concours, il entre à l’Ecole nationale d’horticulture de Versailles en 1958. Après trois ans d’études, son diplôme d’ingénieur horticole en poche, il s’inscrit pour deux années de formation à la Section du paysage et de l’art des jardins avec cinq autres ingénieurs horticoles, dont Maurice Nadon et Pierre Carcenac de Torne.

De 1961 à 1963, il suit les mêmes enseignements que Jacques Simon, inscrit l’année précédente : avec l’architecte et paysagiste Théodore Leveau, l’architecte urbaniste René Puget, les ingénieurs en horticulture Albert Audias, Henri Thébaud et Robert Brice, l’historienne des jardins Jeanne Hugueney, entre autres.

Puis il effectue un stage obligatoire dans une agence et obtient en 1964 son diplôme et titre professionnel de paysagiste diplômé par le ministère de l’Agriculture après le traditionnel concours en loge.

De 1965 à 1970, après avoir conseillé le paysagiste brésilien Roberto Burle Marx dans la plantation des patios du siège de l’UNESCO à Paris, il devient l’assistant de Robert Joffet, conservateur en chef honoraire des jardins de la ville de Paris. Il se consacre à des projets immobiliers, à des sièges d’entreprise et à des parcs publics (le pavillon français à l’exposition international d’Osaka par exemple).

En 1970, il fonde avec le polytechnicien Jean-Marie Collin un bureau d’étude : la SESPA. Puis, avec le paysagiste Gilbert Samel, il entreprend la réalisation d’une deuxième tranche du parc de la Courneuve au nord de Paris, et intervient dans la réalisation de bases de loisirs et de jardins de préfecture en région parisienne.

Parallèlement il produit en 1974 une méthodologie nationale d’études d’impact pour la direction des voies navigables de France et s’engage dans de nombreuses études consacrées aux infrastructures autoroutières.

En même temps, il développe de nombreux projets de parcs publics ou privatifs en Afrique tropicale et au Moyen-Orient.

Dans les années 1980, il intervient sur le plan d’ensemble du site d’Eurotunnel, sur le parc de l’entreprise SPIE et pour la technopôle d’Hérouville Saint-Clair près de Caen, ainsi que pour les Aéroports de Paris.

En 1986, il remporte avec le paysagiste Gilles Clément le concours du parc Citroën à Paris et créé à la même période le parc Diderot dans le quartier de la Défense.

À partir de 1990, il crée le groupe Signes avec le paysagiste Alain Cousseran. Quatre ans après, il remporte le concours du Thames Barrier Park à Londres puis il se consacre à de nombreux projets en France, en Asie et en Amérique du Sud.

Il cesse progressivement son activité professionnelle et se consacre à la peinture à partir des années 2010.

Ses principales réalisations

1969 : Le Jardin aquatique du parc floral de Vincennes, Paris. Le parc de la préfecture à Cergy-Pontoise,

1972-1974 : Le parc de la Courneuve (Seine-Saint-Denis), aujourd’hui Georges-Valbon, avec le paysagiste Gilbert Samel. Ils prennent la suite du paysagiste et ingénieur horticole Albert Audias, enseignant dans la Section du Paysage de l’ENSH, concepteur de la première tranche de 136 ha.

1974 : Traversée du périphérique dans le Bois de Boulogne,

1981-1992 : Parc Diderot à la Défense, Nanterre (Hauts-de-Seine). Il a été rénové en 2016 par De Facto l’établissement de gestion et d’animation de La Défense.

https://www.slideshare.net/davidbartsch/provost-diderot

1982-1989 : Jardins des présidences des républiques du Gabon et du Cameroun,

1985 : Haras de Jardy (Hauts de Seine),

1986-1992 : Le parc André Citroën (Paris) avec les architectes Jean-François Jodry et Jean-Paul Viguier, et G. Clément avec l’architecte Patrick Berger.

1987 : Siège de SPIE Batignoles à Cergy-Pontoise : le parc Saint-Christophe avec le cabinet d’architecte Saubot et Julien,

cl. spie.com

1987 : Eurotunnel, Calais,

1991-2000 : Rives du Rhône (le parc Saint-Clair, 5 hectares), Lyon,

1992-2000 : Technopole d’Hérouville Saint-Clair, Caen,

Technopole Hérouville Saint-Clair, cl. signes.paysages1

1992-2000 : Technocentre Renault, Guyancourt (Yvelines) avec A. Cousseran

Technocentre Guyancourt, in « J. Provost », Créateurs de jardins et de paysages , (M. Racine édit.), 2002

1994-1999 : Rénovation des jardins du château de Villarceaux avec A. Cousseran

« Aux confins du Val d’Oise, l’ancien Domaine de Ninon de Lenclos, Villarceaux, est niché au creux d’une vallée du Vexin. Les pièces d’eau réaménagées affirment aujourd’hui les terrasses, demi-lunes, parterres et vertugadins issus de la composition patrimoniale et abritant maintenant celle d’un nouveau jardin contemporain. C’est par un parterre évocateur des broderies d’Androuet du Cerceau, sur une dentelle d’eau, que s’y prolonge l’histoire des jardins commencée au Moyen Âge ». (signes-paysages)

cl. signes.paysages

1995-2000 : Autoroutes A14 et A20, Brive-Montauban avec A. Cousseran

Autoroute A14 (en haut) et A20 cl. signes-paysages

« Achevée en 1673, la Terrasse Saint-Germain demeure un lieu de promenade renommé, d’où chacun peut admirer Paris et l’Ouest francilien. Le passage, au pied de la Terrasse Saint-Germain, de l’autoroute A14 a nécessité une requalification globale du coteau qui ne soit pas en contradiction avec la splendeur du monument historique. Signes confirme la majesté de l’ouvrage en favorisant sa mise en valeur. A travers un terrassement en lanières, intégrant les anciens tracés, Signes suggère et réalise une extension vers la Seine de la Terrasse de Le Nôtre. Un dégagement du pied de la Terrasse combiné à une nouvelle trame de haies boisées vient conforter le parcellaire historique et réaffirmer le lien entre la Terrasse et la Seine ».(signes-paysages)

1995-2000 : Thames Barrier Park (Londres) avec A. Cousseran

« Thames Barrier Park est un parc extensif sur le modèle anglais, le dessin y est donc un préalable à l’urbanisation qui viendra l’entourer. Le Parc s’organise en lanières boisées posées sur de grandes pelouses disposées en coulisses aléatoires. Sur cette structure de base vient se superposer une diagonale en creux, le « Green Dock » assurant la liaison entre les docks historiques et la Tamise. Ce jardin creux symbolise le fleuve grâce aux vagues d’ifs taillées alternant avec des bandes fleuries de type « mixed-border ». C’est donc une composition mixte, associant un caractère rustique de grand espace vert à l’échelle de l’urbanisation avec celui d’un jardin sophistiqué, protégé et ouvert sur l’espace de la rue. »

cl. signes-paysages

1995-2000 : Espaces extérieurs de l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle avec A. Cousseran.

Ses enseignements

De 1976 à 1986 :

Allain Provost revient à l’Ecole où il a été formé, appelé par Raymond Chaux le directeur de la nouvelle École nationale supérieure de paysage (ENSP) qui vient d’être créée, à côté de l’ENSH au Potager du roi à Versailles. Il devient enseignant vacataire et dirige le département de « maîtrise d’œuvre et techniques opérationnelles ».

Ce département qui gérait 260 heures d’enseignements regroupait des praticiens paysagistes, concepteurs DPLG, ingénieurs ou non, (A. Provost, J. Coulon, L. Saccardy), entrepreneurs paysagistes (R. Gibet, G. Mandon), et spécialistes (G. Kokoreff en éclairage, R. Thomas en sols ou P. Bordes de l’ENSH en topographie et terrassements).

Dès la première année, les paysagistes M. Corajoud et J. Coulon faisaient comprendre la nécessité de penser les projets d’atelier de première année en fonction de leur réalisation et des techniques disponibles (42 heures). Puis les paysagistes et ingénieurs horticoles A. Provost et L. Saccardy précisaient en 2ème et 3ème années le rôle des maîtrises d’œuvre et d’ouvrage, les arcanes des marchés et les contenus des différentes phases d’études (30 heures). P. Bordes (ENSH) enseignait les techniques de nivellement, J.-M. de Forges (ENSH) les techniques de l’hydraulique (irrigation, drainage, filtration…) pendant 35 heures ; et A. Provost les techniques d’ouvrages particuliers (dalles, plans d’eaux, piscines, fontainerie …), …

Autant la proximité des techniciens et des concepteurs apparaissait comme une nécessité de la formation, autant les cours des experts scientifiques (en hydraulique notamment) semblaient perdre de leur intérêt. Ils n’étaient pas indispensables, disaient certains enseignants de projets, de maîtriser les équations de probabilité de Bernoulli pour penser la circulation de l’eau sur un site. Cette notion était nécessaire aux calculs des ingénieurs, mais semblait facultative pour les apprentis concepteurs de projet de paysage.

Cette divergence de vues sur le contenu des programmes pédagogiques sera en partie à l’origine de la crise de 1983 (le départ des enseignants de l’ENSH).

Associés dans les ateliers, et pragmatiques, M. Corajoud et A. Provost voulaient transmettre au sein de leurs ateliers « la capacité à maîtriser les processus qui conduis(ai)ent à une mise en forme avant le projet définitif et à sa faisabilité ». Il s’agissait d’assembler des données analytiques (du site, du programme) autour d’une intention ; ceci selon plusieurs phases empiriques successives : analyses, esquisses, schématisation, re-esquisses, « feu-vert », projet proprement dit, distanciation et présentation.

Après la nomination de Michel Corajoud comme maitre de conférences titulaire en « Théories et pratiques du projet de paysage » en 1985, après l’échec de l’Institut français du paysage la même année, Allain Provost quitte l’Ecole l’année suivante pour se consacrer à la Fédération française du paysage et à l’École supérieure d’architecture des jardins (ESAJ), un établissement privé parisien.

De 1988 à 2004 : 

Il dirige l’École supérieure d’architecture des jardins de Paris.

Ses distinctions

1977 : Prix de la fondation « Académie d’architecture »,

1986 et 1993 : Président de la Fédération française du paysage créée en 1982,

1987-2004 : Directeur de l’Ecole supérieure d’architecture des jardins fondée en 1966 à Paris,

1994 : Troisième Grand Prix du Paysage avec le paysagiste et urbaniste Jacques Sgard,

2008 : Membre d’honneur du RIBA (Royal Institute of British Architects).

Ses publications

Michel Racine, Allain Provost, M. Baridon, Allain Provost paysagiste, paysages inventés (1964-2004), Stichting Kunstboek, 2005,

Allain Provost, Parc de la Courneuve (1925-2005), Stichting Kunstboek, 2000,

Allain Provost,  Allain Provost, Paris, ICI Interface, coll. Green Vision, 2011.

Ses idées

Allain Provost fait partie de la génération de paysagistes issus de la culture horticole versaillaise qui a dû et su s’adapter au changement de paradigmes de la conception de l’architecture des jardins. Ils ont abandonné la pensée tenace du jardin paysager, et les tracés curvilignes issus des références pittoresques du 19e siècle en même temps que changeait de nature la commande politique de la fin du XXe siècle.

En d’autres termes, pour faire fonctionner leurs agences, ils ont dû inventer des méthodes et des réponses nouvelles en observant ce qui se passait ailleurs en France et à l’étranger. Tout en conservant les acquis historiques de la profession. Après avoir hésité, A. Provost a privilégié avec ses clients les tracés réguliers et géométriques d’aménagement.

L’héritage paysager

Au début de sa carrière, avec Gilbert Samel, il a été confronté aux 400 hectares du parc de la Courneuve. L’inspiration pittoresque des formes boisées et aquatiques, comme celles des chemins s’imposa aux deux concepteurs issus du moule versaillais. L’influence des enseignants que furent, à la fin du XIXe et au début du XXe siècles, les paysagistes Edouard et René Edouard André persistait encore dans les esprits. L’inspiration plus écologique de son collègue fit évoluer le projet, en restant néanmoins sur des formes orthodoxes classiques.

En mai 1980, dans le projet de jardin pour l’Elysée, l’alternative entre le tracé régulier (le jardin à la française) et irrégulier (le jardin dit paysager) apparait clairement dans les esquisses qui ont été proposées au président Valéry Giscard d’Estaing :

« Qui ne serait flatté qu’un Président lui dise : « Dessine-moi un jardin ! ». D’abord jardin à la française ensuite « effacé », c’est en 1980 et après moult avatars : une grande pelouse centrale, quelques taillis périphériques, de grands platanes, une confusion de genres triste et sans intérêt. Deux propositions sont présentées : l’une reprenant en partie le tracé d’origine, conforme à l’esprit des lieux, fondée sur l’Art topiaire et formant des clos/jardins intimistes latéraux. L’autre est faite d’amples courbes composées de massifs arbustifs et vivaces, selon la demande de la Présidente. Comme prévisible le Président s’en tient au jardin ordonné plus conforme à « l’image de la France ». Puis, surprise, vint le « Président à la Rose » qui ne donna pas suite… ». Allain Provost2

Esquisses pour le jardin du Président, A. Provost, 1980, archives ENSP, Fonds A. Provost.

Les tracés réguliers/régulateurs : la géométrie revisitée

Le goût de l’ordre (républicain ou non) semblant l’emporter chez les commanditaires qui font appel à lui, Allain Provost à partir des années 1980 s’en tient à des projets très structurés :

« Il en vient à considérer que seule la tradition est révolutionnaire. Tournant le dos aux formalisations à l’anglaise, il s’appuie sur une structure claire fondée sur des axes pour créer des repères dans l’urbain et le périurbain, ses lieux de prédilection. Cet ordonnancement de ses travaux ne signifie nullement que le végétal y soit nécessairement contraint »3.

Cette marque de fabrique, des projets très construits, composés et dessinés, verra le jour et se reproduira dans le plan d’ensemble des 700 hectares du site d’Eurotunnel, le parc Saint-Christophe (SPIE), les 250 hectares du site Citis à Hérouville-Saint-Clair et le parc André-Citroen à Paris. Dans ce dernier cas, un peu à la manière de G. Samel à la Courneuve, son « associé » G. Clément introduira des innovations écologiques (la friche comme jardin) et une inspiration symboliste sans lendemain (les jardins sériels).

Le souci de la composition et de la clarification l’emporte également dans le parc Diderot (un carré principal divisé en neuf carrés secondaires sur une surface en pente), ainsi que dans le Thames Barrier Park au cœur d’un nouveau quartier londonien. Les grands axes permettent la maitrise visuelle du site, les formes taillées l’évocation d’une nature strictement maitrisée, le contraste en espaces vides et pleins, l’organisation des lieux pour les usagers.

La mémoire des lieux, réinventée

Dans les projets d’A. Provost, l’allusion à la mémoire des sites aménagés est rare. Sauf, et c’est le cas également chez J. Sgard ( à Chamarande), quand le projet porte sur la restauration d’un lieu historique comme les jardins du XVIIIe siècle du château de Villarceaux.

L’aménagement de la dernière ile sauvage et inondable de la Marne, dans le cadre du parc départemental de milieux humides de la Haute-Ile à Neuilly sur Marne (Seine-Saint-Denis) en est également une illustration paradoxale. Dans le parc d’un ancien hôpital psychiatrique, Alain Cousseran et Allain Provost réinventent en 2008 un milieu sauvage, riche en diversité biologique en y organisant l’accès mesuré du public. La pensée écologique n’aura pas été seulement une mode politique passagère comme A. Provost le pensait à la fin des années 1970 quand il enseignait à Versailles.

« Le parc de la Haute-Ile présente 5 ensembles paysagers et leurs écosystèmes :
– la friche centrale peuplée d’oiseaux de milieux prairial arbustif et ouvert, comme le pipit farlouse ou l’alouette des champs
– la ripisilve, le cordon forestier qui borde la Marne, propice à la présence du martin pêcheur ou du hibou des marais pour les oiseaux mais aussi la cuscute d’Europe, plante protégée,
– le boisement, partie de la friche centrale laissée au stade d’évolution naturelle sans régulation de l’écosystème. C’est le terrain de nidification de l’épervier d’Europe notamment.
– les zones humides avec les chenaux, les roselières et les îles, domaine du petit gravelot ou le héron cendré,
– et enfin les zones réservées à l’homme »
4.

Le parc départemental de la Haute-Ile, cl. CAUE de Seine-Saint-Denis

Pour conclure

Les chemins pris par A. Provost illustrent une réponse singulière aux questions de la conception des projets à cette époque (1970-2000), une réponse différente des paysagistes de sa génération, des plus âgés (J. Sgard, J. Simon, G. Samel,) aux plus jeunes (M. Corajoud, M. Viollet, P. Dauvergne). Elle ne tient pas seulement à sa formation d’ingénieur et à ses talents de peintre. Elle a trait à l’évolution de l’idée de paysage et de jardin dans la société française au tournant des années 1980.

Apparue à la Renaissance, l’imitation dans l’art pictural du paysage avait atteint ses limites avec la peinture de Cézanne et ne pouvait revenir à ses sources symboliques moyennes-âgeuses. Et le modèle du jardin, qui avait retrouvé le chemin des enclos fleuris (mixed-borders) avec les jardiniers paysagistes anglais du XIXe siècle, G. Gekyll et W. Robinson, ne pouvait rester un recours satisfaisant5.

C’est peut-être pour ces raisons, qu’ayant douté de l’aptitude des démarches planificatrices de l’architecte paysagiste américain I. Mc Harg à répondre à la commande politique de paysage, et peu enclin à inspirer la régulation juridique des paysages, il revisita aux échelles géographiques requises l’approche des jardins réguliers, d’A. Le Nôtre et de ses épigones en particulier. Sur de petits ou de grands espaces, il leur emprunta un art de la composition de l’espace qui convainquit ses clients privés et publics. Et il fit de la photographie de ses œuvres, un art de la production de scènes paysagères remarquées.

En ce sens, il reste un continuateur inventif de l’école paysagiste versaillaise en France et à l’étranger.

Pierre Donadieu

Juin 2020


Bibliographie

Anne Demerlé-Got et Pierre Donadieu, « Allain Provost », in Créateurs de jardins et de paysage (M. Racine édit.), Actes Sud/ENSP Versailles, 2002, pp. 279-282.

Pierre Donadieu, Histoire de l’ENSP de Versailles. Lien.

Allain Provost, Parc de la Courneuve (1925-2005), Stichting Kunstboek, 2000,

Allain Provost,  Allain Provost, Paris, ICI Interface, coll. Green Vision, 2011.

Michel Racine, Allain Provost, M. Baridon, Allain Provost paysagiste, paysages inventés (1964-2004), Stichting Kunstboek, 2005.

École nationale supérieure du paysage, Découvrir les parcs d’Allain Provost, Versailles, École nationale supérieure du paysage, 2020. Lien.


Notes

2 Allain Provost, Allain Provost,ICI Interface, collection Tracés – plotlines, 2011.

3 A. Demerlé-Got, « Allain Provost », in Créateurs de jardins et de paysages (M. Racine édit.), Actes Sud/ENSP, 2002, p.280.

5 S. Bann, Le destin paysager de B. Lassus, « l’art dans le paysage » (d’après K. Clark, 1949-1976), Orléans, HYX, 2014.

Michel Viollet – Témoignage

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Biographie de Michel Viollet

Témoignages de Michel Viollet 

Les travaux de l’OREAM et leur dimension paysagère

« J’ai présenté les études des “vallées autour de Nantes” et  “reconnaissance du littoral atlantique » au cours du séminaire Plan Paysage n°8 organisé les 30 et 31 janvier 2020, à Nantes par Frédéric Pousin et Denis Delbaere (ENSA PARIS-BELLEVILLE) ». M. Viollet, 27 05 2020.

Michel Viollet. – Je vais vous parler de notre approche paysagère. Comme André l’a rappelé, nous n’avons pas réellement participé à l’élaboration du schéma d’aménagement car il était déjà très engagé quand nous sommes intervenus en 1970. Notre souci a été de montrer le rôle essentiel des données du site et du paysage dans la transformation des territoires et la nécessité de les prendre en compte au même titre que les infrastructures viaires et autres données socio-économiques.

Nous avons mené deux études : la première étude portait sur la transformation des paysages dans l’aire métropolitaine, pour le compte de l’OREAM Nantes-Saint-Nazaire. La deuxième étude portait sur le littoral Atlantique entre les estuaires de la Vilaine et de la Gironde, pour le compte de l’ALCOA.

L’histoire est assez simple. Jeune paysagiste, enseignant à la section paysage, j’ai été mis en relation avec une chargé de mission de la DATAR qui m’a proposé d’intégrer l’équipe de l’ORERAM à Nantes. Je n’avais ni la connaissance des paysages du territoire de l’aire métropolitaine, ni une expérience suffisante dans le domaine du paysage à cette échelle. C’est pourquoi, j’ai proposé d’associer ma participation à l’équipe de l’OREAM, à la réalisation d’une étude de reconnaissance des paysages de l’aire métropolitaine.

Il me paraissait essentiel d’avoir au préalable une bonne compréhension des paysages existants, des caractéristiques géomorphologiques et écologiques, mais également des occupations et utilisations humaines, avant d’exprimer un point de vue. Les études ont été réalisées dans les années 1970/1972, dans la cadre de la coopérative d’études de paysage API, fondée à la même époque.

Une première exploration de l’ensemble des paysages de l’aire métropolitaine a mis en évidence des problèmes récurrents de dégradations des paysages au fur et à mesure des transformations et changements d’utilisation des sols. Sans être exhaustifs, nous constations :

  • Une prolifération d’éléments d’occupation isolée, générant des espaces résiduels, perdus et sans intérêt, recouverts de déchets et rebuts en tous genres,

  • Une régression du couvert végétal entrainant des problèmes d’érosion des sols et de gestion des eaux pluviales,

  • Un effacement des contrastes et différenciations du paysage.

De notre point de vue, l’altération visuelle du paysage constituait un indice de rupture des relations entre les différentes composantes du territoire. Le déséquilibre enclenchait des processus régressifs conduisant à l’appauvrissement des milieux biologiques, mais également, par conséquence, du cadre de vie des habitants. Pour donner à voir et comprendre les processus de dégradation en cours, mais également les potentiels des paysages existants, nous avons développé dans un premier temps, nos analyses et propositions sur les cas symptomatiques des Vallées autour de Nantes, puis dans un deuxième temps, sur les paysages du Littoral Atlantique entre les embouchures de la Vilaine et de la Gironde, soumis à une forte pression d’urbanisation.

Les premières analyses ont montré comment les occupations et les utilisations inappropriées du sol détruisaient les ressources naturelles liées à la configuration des sites et au fonctionnement hydraulique. L’échelle du territoire de l’aire métropolitaine nous a conduit à examiner le système hydrographique des fleuves, rivières, zones humides et marécages qui occupent des étendues prépondérantes, alors que les préoccupations des différents acteurs étaient toutes focalisées sur les données économiques et les dessertes routières. Personne n’abordait la question du fonctionnement hydraulique du territoire et des ressources que ces étendues et rivières représentaient pour les paysages et l’écologie. Or, la gestion hydraulique est essentielle dans ces pays où la plupart des terrains sont drainés ou asséchés ou irrigués. Le système des étiers1 des plaines humides du bord de mer, notamment représentent des surfaces importantes aussi bien au Nord qu’au Sud de la Loire.

La carte montre les grandes limites de paysage, avec la Loire qui est au centre. On voit l’importance des zones humides : la Brière, les marais de Guérande, le lac de Grand-Lieu et tout ce qui accompagne les zones basses de la Loire et autour de l’Erdre. Définir de grandes unités de paysage de ce type était nécessaire pour produire un schéma à l’échelle du territoire considéré.

Notre souci était de donner à voir et à comprendre le paysage de l’aire métropolitaine comme une ressource et une composante importante pour l’organisation des transformations à venir. Dans un premier temps, nous avons travaillé sur les vallées et autour de Nantes, avec l’idée de faire reconnaître la réalité de ces territoires et de montrer comment elles pouvaient jouer un rôle dans la transformation et l’organisation du développement en cours.

Nantes implanté au point de convergence des vallées vers la Loire

Les images suivantes présentent les unités de paysage définies par les bassins versants et l’utilisation des sols ainsi que les structures hydrographiques ou végétales qui les relient. En complément des croquis suggèrent des solutions alternatives prenant en compte les paysages existants, susceptibles d’accueillir les transformations dans un nouveau cadre de vie.

La carte IGN au 1/25 000e montre que toutes les rivières, la Sèvre, l’Erdre, le Cens et la Chézine, convergent vers la Loire et le site d’installation de Nantes, carrefour des axes de circulation et de développement implantés sur les plateaux.

A l’échelle de l’espace de la Loire, nous constations que les berges étaient en pleine transformation avec deux tendances paradoxales : soit la mise hors d’eau avec des remblaiements des zones inondables pour faire des quais et des choses relation avec la Loire ; soit des zones d’abandon et polluées, car il n’y avait à la fois le déversement de gravois dans l’eau mais également le rejet des eaux usées toutes sans aucun traitement. La Loire était considérée comme un dépotoir, alors que les paysages naturels présentaient une grande qualité. En outre, il n’y avait absolument aucune correspondance entre le paysage des rives nord et sud. L’activité économique se développait au nord alors qu’elle était en déshérence au sud.

L’idée est venue très rapidement d’alterner implantations industrielles et espaces aménagés pour rendre les bords de Loire accessibles.

Nous pensions qu’il était important d’avoir des espaces suffisamment larges qui arrivent jusqu’aux bords de Loire, ouverts au public Nantais. Ce type de croquis avait pour objectif de faire voir et comprendre qu’il y avait une autre possibilité d’aménager les bords de Loire en alternant activités et loisirs.

Nous étions très frappés par l’état du village de Trentmoult, qui avait connu autrefois une activité industrielle et qui était complètement en déshérence. Les croquis suggèrent la revitalisation des villages et l’installation de larges coulées vertes pour accéder à la Loire. Cependant, la question se pose pareillement au nord. Il s’agissait de redonner une valeur à cet espace et surtout, depuis la berge opposée, depuis le nord, d’avoir une image un peu plus attractive de la silhouette du sud Loire. Il était en effet important de redonner un intérêt à la rive sud ignorée dans la plupart des projets, comme l’a rappelé André Sentenac.

Les Paysages du Sud de la Loire

Pour analyser les paysages de la vallée de la Sèvre et du sud-Loire, nous avons poursuivi notre approche à partir du réseau hydrographique. Nous avons délimité les bassins versants à partir des courbes de niveaux et mis en évidence les relations entre les plateaux et les plaines alluviales des bords de Loire. La Sèvre est la seule rivière relativement importante, mais il y a beaucoup d’autres petits talwegs qui aboutissent à la plaine alluviale. Cette approche a permis de révéler des unités paysagères malgré les faibles variations du relief. La couverture végétale présente une mosaïque de zones maraîchères associées à des boisements, des vignobles et de grandes cultures. La partie aval de la Loire est beaucoup moins dense en boisements et cultures maraîchères que la partie amont.

Dans ce paysage peu différencié, deux composantes ressortaient : le paysage remarquable de la vallée de la Sèvre avec un relief plus accentué et les étendues couvertes des cultures maraîchères. Nous pensions que ces éléments pouvaient servir à installer une structure paysagère support du développement de l’urbanisation.

Dans les paysages au sud de la Loire, l’horizon visuel prend une importance prégnante quand on s’élève sur les plateaux. Les châteaux d’eau, l’unité d’habitation de Rezé, la centrale de Cheviré et les lignes aériennes à haute tension qui contournent Nantes sont très présentes et se détachent sur l’horizon. Ces composantes du paysage pouvaient contribuer à installer une structure paysagère à l’échelle du territoire.

Les transformations en cours : créations de routes, grands ensembles dispersés, essaimage de zones pavillonnaires disséminées… ajoutaient à la perception d’un paysage existant complètement désorganisé.

Pour remédier à l’absence de cohérence des implantations nous proposions d’installer des coupures, des ruptures ou des interfaces entre les zones de construction, suffisamment importantes pour accueillir de l’agriculture et le maraîchage. Nous considérions en effet, les activités agricoles et maraîchères comme des modes d’occupation productive des sols, mais également profitables pour maintenir et entretenir des espaces ouverts à l’échelle de l’agglomération.

Nous imaginions une lisière construite ouvrant sur un espace agricole. Les espaces sous les lignes à haute tension étaient réservés aux cultures agricoles et maraîchères pour constituer les grandes structures paysagères du site accueillir l’urbanisation dans ses bords.

En résumé, nous disposons de quatre outils pour organiser et structurer le territoire : les vallées, les couloirs à haute tension, les espaces maraîchers et la ceinture boisée.

Un programme de reboisement important avait été envisagé et préconisé à l’échelle de l’ensemble de l’aire métropolitaine pour compenser les destructions effectuées dans le cadre du remembrement. Notre proposition de compléter les boisements existants pour accompagner les grandes structures paysagères s’appuyait sur ces données

Les paysages du nord-Loire

Les vallées du nord-Loire comprennent les vallées du Cens, de la Chézine et de l’Erdre qui convergent la ville de Nantes. Dans un premier temps, je vous présente Le Cens et la Chézine qui forment de petites encoches dans le territoire des plateaux. La distance entre les deux rivières est d’environ 2 km. Elles sont toutes deux très encaissées.

Les boisements installés sur les pentes et les fonds de rivière offrent une ambiance de bocage, avec une utilisation agricole intéressante à proximité du développement de l’urbanisation sur le plateau.

L’extension de l’urbanisation sur le plateau engage un processus de dégradation du paysage existant. On commence par venir s’installer en bordure du plateau pour profiter du paysage de la rive d’en face, mais la pression foncière entraine à pousser les terres de déblais et à agrandir le rebord du plateau. Progressivement, on détruit la végétation des coteaux, enfin on canalise les rivières et on remblaie les fonds de vallée.

Nous suggérions de préserver non seulement les fonds de vallée mais l’ensemble de l’espace qui appartient à la vallée, c’est-à-dire à la fois la vallée, les coteaux et le rebord qui constituent une unité de paysage. Cet espace est essentiel pour maintenir et développer les relations visuelles et les échanges entre le développement de l’urbanisation sur le plateau et les espaces ouverts des fonds de vallée.

L’échelle des structures paysagères conduit à rechercher une gestion équilibrée des paysages associant la sauvegarde et les utilisations de l’espace. Plusieurs formes d’utilisation peuvent coexister et sont compatibles, notamment les cultures agricoles ou maraîchères et les usages récréatifs. Nous mentionnions les critères de compatibilité suivants :

  • Accessibilité : rendre accessibles les sites des vallées par un réseau de chemins reliés à la ville ;

  • Associativité : associer et combiner les différentes utilisations possibles ;

  • Complexité : diversifier le plus possible pour éviter l’appauvrissement écologique et visuel ;

  • Continuité : assurer la continuité des aménagements et du cadre végétal sur l’ensemble de l’espace appartenant aux vallées pour éviter le morcellement ;

La vallée de l’Erdre comprend également le Gesvres, son affluent. L’Erdre a des dimensions importantes encore augmentée par les nombreuses zones humides qui jalonnent son parcours.

Les études visuelles montrent l’intérêt de la rivière qui, par endroits, est aussi large que la Loire. La succession des coudes et élargissement fait apparaître des points de vue différents. Le champ visuel est chaque fois extrêmement diversifié. Le parcours sinueux de la rivière définit cinq séquences qui décrivent l’unité de paysage.

L’urbain caractérise les trois premières séquences, jusqu’à Port la Blanche ; au-delà, le paysage est rural. La vallée de l’Erdre reliait le cœur de la ville de Nantes à l’espace champêtre remarquable et attrayant de la plaine de Mazerolles. Les constructions historiques sur les coteaux constituent des points d’intérêt très forts qui rythment le parcours en bateau. La sinuosité de la rivière donne chaque fois la possibilité de découvrir le paysage sous un angle différent.

Par contre, l’accessibilité aux rives était très réduite et se réduisait de plus en plus avec le développement de lotissements privés sur les coteaux boisés. Les nouveaux lotissements privatisaient des bords de la rivière et réduisaient les possibilités d’accès du public, déjà fortement contraints par les propriétés privées existantes. Les nombreux projets de lotissements envisagés avaient entrainé une manifestation publique2qui revendiquait la possibilité d’une accessibilité continue le long des rives de l’Erdre.

Les zones sensibles de l’unité de paysage de la vallée s’étendent au-delà des parties visibles directement liées à l’eau et concernent toutes les parties voisines où des transformations peuvent entraîner des répercussions visuelles et écologiques sur le plan d’eau. Le développement de l’urbanisation devait être reportée au de-là de ces limites pour préserver les structures existantes et les boisements.

Au processus d’un développement résidentiel continu sur les coteaux de l’Erdre, nous proposions une évolution alternative conciliant les différentes formes d’utilisation :

  • En aval de Port la Blanche, alterner les zones résidentielles avec des espaces récréatifs.

  • A l’amont, dans la partie rurale, répartir les différentes formes d’utilisation agricole, récréative et résidentielle en conservant une prédominance pour les espaces ouverts et boisés.

La préservation de ces sites de grande qualité, mais fragiles exigeait de bien dimensionner les équipements pour favoriser une fréquentation extensive.

Le schéma souligne le report du développement de l’urbanisation à l’arrière des boisements qui l’accompagnent et la réalisation de liaisons facilitant l’accessibilité et la continuité des circulations le long de l’Erdre.

Le littoral atlantique

Les bassins versants définissent les unités de paysage en relation avec le littoral. Les rivières et les thalwegs constituent les éléments du site qui établissent les relations visuelles et fonctionnelles les plus évidentes avec l’arrière-pays. La côte, dans sa partie nord, est caractérisée par l’alternance de plages rocheuses et sableuses. Elles sont orientées à l’ouest dans l’embouchure de la Loire et au sud après la Pointe Saint-Gildas. Pointe la plus avancée de la côte au sud de la Loire, la pointe Saint-Gildas offre des vues remarquables vers le nord sur l’embouchure de la Loire et les plages de la Baule, et au sud vers la baie du Croisic et l’île de Noirmoutier.

L’exemple de la pointe Saint-Gildas à Préfailles montrait un site remarquable encore peu investi par le développement pavillonnaire, contrairement à Saint-Brévin où l’urbanisation coupait complètement le littoral de l’arrière-pays. Dans cet ensemble côtier, le site de Saint-Gildas était représentatif du patrimoine existant qu’il convenait de préserver pour sauvegarder l’ambiance sauvage du littoral marin et des accès à la mer en relation avec l’arrière-pays rural.

Le littoral au sud de la Loire, moins investi que le littoral breton au nord, présente davantage de possibilités pour engager une politique de sauvegarde de l’aspect naturel des paysages de bord de mer. La fréquentation des sentiers piétons longeant le rivage révèle la diversité et la qualité des paysages traversés. Elle constitue un facteur important de reconnaissance et de protection des sites. Les secteurs artificialisés ou dégradés peuvent être améliorés par des plantations à l’échelle du paysage existant.

L’ambiance littorale actuelle est réduite à une portion très petite derrière laquelle on retrouve une médiocrité des constructions qui évoquent les banlieues parisiennes ou nantaises. Nous remettions en cause les voies routières en bordure de mer et proposions de libérer un espace littoral plus généreux en reportant les parkings et les voies de circulation à l’arrière des constructions. Pour anticiper le développement d’un tourisme de qualité, il convenait de réserver des espaces d’accueil généreux, mais également de préserver les échelles et les ambiances sauvages recherchées par les publics urbains.

Le développement de l’urbanisation parallèle au bord du rivage installe une coupure qui empêche les relations avec les nombreux points d’intérêt situés dans l’arrière-pays. De meilleures connexions permettraient une plus grande capacité et diversité des accueils pour les différents publics. En mettant en valeur le paysage côtier sur une plus grande profondeur, on éloigne la route du rivage, on prolonge les structures paysagères de l’arrière-pays, boisements, cultures, etc. vers la mer.

L’urbanisation peut s’organiser en bordure de ces grandes structures paysagères, perpendiculairement au rivage. Le principe d’organisation de l’utilisation du sol reste le même : diversifier et alterner cultures, habitat équipements de loisirs en relation avec la capacité et la qualité des sites. Nous proposions les recommandations suivantes :

  • Maintien et développement d’une activité agricole susceptible de cultiver le paysage ;
  • Occupation discontinue de la façade maritime alternant équipements touristiques et espaces naturels boisés ou agricoles ;
  • Associer une plus grande part de l’arrière-pays au développement touristique ;
  • Valoriser la topographie des thalwegs qui relient la mer aux bassins versants de l’arrière-pays ;
  • Modifier les règles actuelles d’urbanisme qui favorisent la dispersion de l’habitat.

Ce dernier point était important, car nous nous étions aperçus que les plans d’urbanisme, appliquant le principe du zonage, allaient à l’encontre d’une gestion cohérente du développement de l’habitat et de la préservation des paysages. Les zones à moyenne et à basse densité favorisaient une dispersion de l’habitat. Sans doute fallait-il agir sur les plans d’urbanisme et en modifier les règles.

Le littoral faisait une centaine de kilomètres entre la Vilaine et la Loire. Nous avions identifié environ 30 km de littoral sur lesquels il nous paraissait important de bannir toute construction et de développer ce que nous avions appelé un tiers sauvage pour restituer une ambiance de la mer et du littoral, avec ses échelles et son climat.

Des idées pour procéder à des classements étaient envisagées, mais nous étions convaincus que sauver le paysage, c’était l’aménager différemment.

Michel Viollet

texte transmis en mai 2020 pour publication sur la plate-forme de recherche www.topia.fr de l’ENSP de Versailles


Notes

1 Réseau de petits canaux qui régulent la circulation des eaux en relation avec la mer.

2 Cf. Article du journal Le Monde en date du 15 juin 1970 relate la manifestation d’un millier de personnes qui réclament l’accès aux bords de l’Erdre, dans la banlieue de Nantes.

Michel Viollet

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Témoignages de Michel Viollet

Michel Viollet

Paysagiste, enseignant

Sa formationSon parcoursSes réalisationsSes distinctions – Ses publications  – Ses idées 

Michel Viollet est né en 1939, en Haute Savoie.

Sa formation

Après son bac en 1958, il s’inscrit à l’ENH de Versailles comme auditeur libre pour se présenter au concours d’entrée de la formation des ingénieurs horticoles et reprendre la pépinière familiale. Ayant découvert la Section du paysage et de l’art des jardins, il préfère ce concours qu’il passe avec succès en 1960. À cette époque la section compte très peu d’élèves chaque année (5 ou 6). Les ingénieurs horticoles se détournent de cette formation prévue pour eux initialement : un seul a été admis : Michel Citerne. Un nouveau directeur vient d’être nommé Etienne Le Guélinel.

Pendant deux ans, il reçoit presque la même formation qu’Allain Provost qui est diplômé de l’ENSH en 1961 et s’inscrira ensuite à la Section.

De 1960 à 1962, il suit les enseignements de l’architecte et paysagiste Théodore Leveau, de l’architecte urbaniste René Puget, des ingénieurs en horticulture Albert Audias, Henri Thébaud et Lucien Sabourin, de l’historienne des jardins Jeanne Hugueney, entre autres. Appelés par le conseil des enseignants, deux jeunes paysagistes, J. Sgard et J.-C. Saint-Maurice, commencent à enseigner dans les ateliers de projet. Et Jacques Montégut vient d’inaugurer ses cours de botanique, de phytosociologie et de phytogéographie. La formation de paysagiste commence à s’ouvrir à de nouveaux horizons, différents de ceux de l’architecture des jardins et de l’urbanisme réglementaire et planifié.

Il obtient son diplôme et titre de paysagiste DPLG après un concours en loge en 1967.

Son parcours

1962-63 : Il est chargé d’étude à l’Institut d’aménagement et d’urbanisme de la région parisienne (IAURP).

1965-1970 : Il travaille à l’Atelier du paysage avec J. Sgard, J.-C. Saint-Maurice et G. Samel, atelier qui accueille également le jeune P. Pillet comme stagiaire de la Section (1966).

1970-1993 : Il créé avec Andréas Jaegli, architecte et urbaniste d’origine suisse, et les paysagistes Paul Brichet et Michel Delepierre, l’association de paysagistes et d’ingénieurs (API), coopérative d’études de paysage. Elle répond autant aux demandes d’études de paysage qu’aux missions de maitrise d’œuvre. Au début des années 1970, elle poursuit les projets que laisse le paysagiste J. Simon parti enseigner au Canada (notamment la ZUP Croix Rouge et la fin du parc Saint-John-Perse à Reims).

Dans ce cadre, ils mènent plusieurs études, notamment dans le cadre de l’OREAM de Nantes-Saint-Nazaire créée dans le cadre du 5ème plan (1966-1970) et de l’ ALCOA (Atelier d’Aménagement du Littoral Centre Ouest Atlantique).

Parallèlement, ils assurent de nombreuses missions de maîtrise d’œuvre :

  • Pour des aménagements littoraux dans le cadre de la MIACA (Mission Interministérielle d’Aménagement de la Côte Aquitaine,

  • Pour les bases de loisirs de la Région Parisienne et les opérations de logements dans le cadre de l’AFTRP (Agence Foncière et Technique de la Région Parisienne) et des Villes Nouvelles.

À partir de 1993 et de la dissolution de l’API, M. Viollet exerce des missions de paysagiste conseil auprès du ministère de l’Environnement, des DDE du Finistère, du Bas-Rhin, de la Réunion et de la Haute Savoie, et de sociétés autoroutières (ASF …).

Parallèlement à ses activités de praticien, il mène une carrière d’enseignant à l’ENSP de Versailles. De 2005 à 2017, il participe à la Commission Supérieure des Sites, Perspectives et Paysages au ministère de l’Écologie.

L’enseignement

Section du paysage de l’ENSH (1967-1974)

En 1967, l’enseignement de la Section commence à être ébranlée par l’insatisfaction des enseignants et des élèves en raison du manque de moyens humains et financiers. Les effectifs atteignent 19 élèves inscrits cette année-là. Ils ont quadruplé en 5 ans. Des grèves vont éclater, notamment des examens et du concours en loge.

M. Viollet est recruté comme assistant par J. Sgard et B. Lassus. Après le départ en 1968 de ces derniers, il accompagnera avec P. Dauvergne la transition pédagogique qui se traduira par l’arrivée de Jacques Simon et de Michel Corajoud deux ans après. Jusqu’à l’arrêt de la Section à l’été 1974.

L’ENSP (1997-2017)

À la suite du nouveau programme pédagogique adopté en 1986, le stage de quatrième année en agences ou en bureaux d’étude est remplacé par un « atelier régional ». Il s’agit de mettre en situation professionnelle les étudiants de manière plus encadrée et plus efficace que dans l’ancien système créé en 1976. De 1988 à 1996, Pierre Donadieu et B. Follea installent ces ateliers expérimentaux grâce à des conventions financières et pédagogiques entre l’école et les commanditaires en général publics.

En 1997, M. Viollet reprend la direction des « ateliers pédagogiques régionaux » et leur développement en France et à l’étranger. Chaque année 10 à 15 ateliers sont organisés, chacun d’entre eux concernant 2 à 4 étudiants encadrés par un enseignant paysagiste habilité.

En 2007, à l’âge de 68 ans, M. Viollet cède la place au paysagiste Pascal Aubry, ancien enseignant à l’ENSP (1975-1986), et maitre-assistant à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-la-Villette. Cependant, M. Viollet continue à assurer des vacations d’enseignement pour l’encadrement des Travaux Personnels de Fin d’Études et des Ateliers Régionaux jusqu’en 2018.

Les principales études de paysage :

1970-1972 : Vallées autour de Nantes pour le compte de l’OREAM Nantes-Saint-Nazaire,

1972-1973 : Reconnaissance des paysages du littoral atlantique entre les embouchures de la Vilaine et de la Gironde,

1972 : Étude sur l’aménagement des terrils du bassin houiller du Nord-Pas-de-Calais pour le compte du Ministère des Affaires Culturelles en collaboration avec le cabinet d’architectes GGK,

1974 : Étude pour la mise en place d’un schéma d’aménagement paysager de la plaine industrielle du Havre pour le compte du Ministère de l’Environnement et du Port Autonome du Havre,

1977 : Étude préliminaire du plan paysager de la coupure verte de Gravelines pour le compte de l’Agence d’urbanisme de la Région Dunkerkoise en collaboration avec OVE ARUP France,

1977 : Étude préalable à l’élaboration des SDAU et POS, sur les relations entre les tissus urbains anciens et nouveaux pour le compte du Ministère de l’Environnement (Région Centre),

1984 : Diagnostic paysager du Bassin Houiller de Lorraine pour l’amélioration de l’image régionale, effectuée pour le compte du Conseil Régional de la Moselle en liaison avec le G.E.P/DDE de Moselle,

1994-1997 :Plan Paysage de Monts de la Goëlle (Seine et Marne) en collaboration avec J.P. Carrette.

Les principales réalisations1

1970-1973 : Espaces verts de la ZUP de la Croix-Rouge à Reims,

1975-1978 : Mails de Saules et cheminements du quartier des Prés, ville nouvelle de Saint-Quentin en Yvelines,

Cl. Florence Morisot

1975-1980 : Parc du Coudray, le Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis)

« Vaste de 24 hectares, ce cœur de verdure est le plus grand parc municipal de Seine-Saint-Denis. Il bat au rythme de nombreuses festivités familiales : Beach-Mesnil et sa plage estivale, Symphonie sur l’Herbe et ses plages musicales, etc. Il offre un cadre d’arbres remarquables. Au fil d’un parcours botanique et pédagogique, les promeneurs y croisent le tulipier de Virginie, le parrotier de Perse ou l’arbre de Judée.

Il accueille des manifestations soignées qui accompagnent les familles au fil des saisons. À chaque été, il prend des allures de station balnéaire avec sa plage de 600 tonnes de sable chaud, ses palmiers et sa piscine géante. » (blancmesnil.fr)

cl. Lisa Ekimova, 2007

1975-1992 : Base de loisirs de Cergy-Neuville, ville nouvelle de Cergy-Pontoise, aujourd’hui Ile de Loisirs de Cergy-Pontoise.

« L’implantation de la base de loisirs de Cergy a été prévue en 1965 par le schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme de la région parisienne pour à la fois offrir aux habitants de la région des possibilités nouvelles de loisirs et donner un attrait plus important à la ville nouvelle de Cergy. Les premiers travaux d’aménagements ont démarré en 1972 sous le contrôle de l’agence foncière et technique de la région parisienne (AFTRP) et le plan d’aménagement de la base de loisirs a été confié à la Coopérative d’études de paysages API. » W.

19771980 : Parc Pereire à Arcachon (Landes),

« Les maisons de style côtoient les sites naturels ; ici, urbanisme rime avec environnement. Le plus bel exemple en est le Parc Pereire, propice aux promenades et à la détente. La pinède s’étend jusqu’au bord du Bassin d’Arcachon pour former la plage Pereire : une étendue de sable fin bordée d’une longue promenade piétonne et d’un jardin maritime verdoyant, idéale pour les amateurs de bains d’ombre et les fervents des bains de soleil. » Gironde-tourisme, 2020 » (W.)

1980-1990 : Zone d’activités de Paris-Nord II

Située le long de l’autoroute du Nord, à proximité de l’accès à l’aéroport de Roissy, elle s’étend sur une superficie de 300 hectares. Une ossature verte d’une soixantaine d’hectares définit un maillage qui organise et distribue les différents quartiers de la zone d’activité.

1983-1989 : Parc de Belleville à Paris (20ème)

« Le parc a été conçu par l’architecte François Debulois et la coopérative de paysage API dirigée par le paysagiste Michel Viollet. Il a été inauguré en 1988. Orné de 1 200 arbres et arbustes (chênehêtretilleulmarronniernoyertulipier de Virginiearbre de Judéeoranger du Mexiquefrêne d’Amériquesavonnierpommiercatalpasophoraarbre à encenscyprès chauvearbre aux 40 écus), de plantes vivaces, grimpantes et tapissantes et de rosiers, le parc est une réalisation de la ville de Paris. Afin de reprendre une tradition et une activité historiques du lieu, quelques pieds de vigne, de cépage pinot meunier ont été plantés ». W.

Parc et panorama vus depuis le belvédère des rues Piat et des Envierges, API, W.

1984-1990 : Parc des Lais de mer (4 hectares), Tourgeville/Deauville,

« On peut s’y délasser sur un banc, faire une promenade, s’essayer le jogging sur son parcours sportif ou faire des exercices sur ses équipements en bois. On apprécie en famille l’aire de jeux pour les plus petits ou pour les amoureux le “jardin des coeurs” pour accrocher un cadenas et peut-être échanger des serments, promesses, envies ou secrets… On se retrouve aussi entre amis au skatepark ou sur l’un des deux terrains multisports en plein air ». (indeauville.fr)

 

1988-1990 : Plage des Cavaliers (9 hectares) à Chiberta Anglet (Pyrénées Atlantiques)

« Reconnue mondialement pour ses vagues puissantes, elle accueille de nombreuses compétitions de surf professionnel. Cette longue plage de sable est bordée au nord par la longue digue de la Barre. Elle est dominée par de nombreux espaces verts et le complexe de thalassothérapie Atlanthal. Des promenades bétonnées entrecoupent les longues bandes gazonnées, fréquentées par les familles… La plage est très facile d’accès et les parkings sont très bien aménagés. » (TripAdvisor)

1988-1993 : Ambiances végétales du Magic Kingdom pour Disney Imaginering

Associé à l’agence de paysage Brian Clouston and Partners de Londres, Michel Viollet a réalisé la mise en œuvre du paysage végétal du Magic Kingdom de Marne-la-Vallée.

Les distinctions

Membre d’honneur de la Fédération française du paysage

Membre du comité de rédaction des Carnets du paysage

Ruban d’argent, 4ème palmarès des paysages routiers (1997)

Les principales publications

M. Viollet, Etude paysagère du littoral martiniquais. DDE Martinique, Paris, Ministère de l’Ecologie et du Développement Durable, 2003, 

« Cette étude a été faite dans le cadre de l’application de la loi littoral préconisant d’identifier et d’analyser les sites, les éléments de paysage et secteurs à protéger et à mettre en valeur pour les motifs esthétiques ou naturels. Son objectif est d’établir : une cartographie au 1/100000e faisant apparaître pour l’ensemble de la Martinique, les grandes unités paysagères et leurs sous-ensembles ; une cartographie au 1/25000e faisant apparaître pour chacun des grands ensembles paysagers du littoral, les unités de paysages remarquables ou espaces sensibles à préserver ou à mettre en valeur ». MEDD.

Michel Viollet, Béatrice Fanny, Base paysagistes : Paysage, régulation et gestion des eaux pluviales, Paris, MEDD, 2003

« La multiplication des aménagements de régulation comme les retenues d’eaux pluviales réalisées ponctuellement sans prise en compte du contexte paysager risquent d’entraîner des modifications importantes sur la perception de ces paysages remaniés. La DNP du MEDD a souhaité évaluer les conséquences importantes de cette nouvelle pratique : parallèlement, la sensibilisation des acteurs favorise la mise en œuvre de dispositions particulières à définir. C’est seulement dans ce contexte que sera assurée une meilleure intégration de ces aménagements dans les structures paysagères existantes.». MEDD.

M. Viollet, J.-P. Carette, Routes et paysages dans les parcs naturels régionaux. Guide à l’usage des gestionnaires, Montpellier ENSAM, 1993.

« Le présent document concerne les parcs naturels régionaux, et par extension, la partie périphérique des parcs nationaux ainsi que les territoires sur lesquels une démarche de qualité paysagère est engagée. Pour aider les aménageurs et les gestionnaires des PNR dans leur mission de qualification du territoire, ce guide a pour objet : d’identifier les interrelations entre routes et paysages en fonction des parcours. De décrire les composantes du paysage routier et de proposer des recommandations d’aménagement. »

EXTRAITS DE PRESSE :

  • Sciences et Avenir, la science du paysage (1974) : Le miroir d’une societé (M.Viollet/P.Dauvergne), le littoral en péril (M.Viollet/A.Jaeggli)

  • Landscape Architecture (1978) : Innovative design at Cergy

  • Urbanisme, Pratiques du paysage (1980) : Quatre aménagements, quatre échelles

  • Urbanisme, Présence de l’eau (1984) : Les jardins de Belleville (API/Debulois), Jeux urbains avec canaux (API/C.Guislain)

  • Paysages actualités (mars 1995) : Un parc de mer à Arcachon

  • Paysages actualités (1985) : Les étangs de Cergy-Neuville

  • Urbanisme, Jardins de ville (1985) : Renforcer le végétal (M.Viollet)

  • Paysages actualités (1986) : L’aménagement des lais de mer à Deauville et Tourgéville

  • Urbanisme (avril 1988) : Aménagement de deux places à Nogent-le-Rotrou

  • Landscape Architecture (1989) : Global landscape, Industrial evolution, le parc de Belleville à Paris Marylin Clemens)

  • Paysages actualités (1990) : API Paysages, 20 ans d’études et de réalisations.

Les idées

Dans la carrière de M. Viollet, il y a deux périodes principales d’activités, celle de la coopérative API (1970-1993), et celle où il dirige la quatrième année de l’ENSP (1997-2007) tout en exerçant son activité de paysagiste conseil de l’État.

Dans la première il est autant, et sans doute plus, paysagiste concepteur et maitre d’œuvre que conseiller de la maitrise d’ouvrage avec ses collaborateurs de l’API.

« En utilisant souvent des matériaux de décharges contrôlés, issus des chantiers importants de cette époque, ils interviennent sur les modelés de sol et la topographie, créent des massifs boisés importants, et veillent aux usages sociaux des espaces créés :

Dans la base de loisir de Draveil (avec l’agence Latitude Nord), la proposition était de créer des lieux identifiables permettant à chacun de de s’inventer un territoire en s’appropriant à certaines heures de la journée le banc de bois, celui où est inscrit Je t’aime pour la vie, la butte rappée par les pas quotidiens, l’ombre légère du saule ou celle plus épaisse du marronnier. Toute action consiste au préalable à remettre en cause les idées concernant la séparation des fonctions“2.

En revanche, dans la seconde partie de sa carrière, son activité de paysagiste conseil et d’organisateur des ateliers pédagogiques régionaux de l’ENSP lui permet surtout de développer la formation des maitres d’ouvrage et des acteurs de la gouvernance publique des paysages en même temps que celle des étudiants. Il participe à la « mise en politique » de la notion de paysage, traduite en capacité de projets et de médiations pour les futurs paysagistes, et en accompagnement des programmes et projets d’aménagements locaux et territoriaux.

Pour conclure

Dès les années 1970, M. Viollet a contribué à construire, avec d’autres paysagistes de sa génération ou plus anciens (notamment J. Sgard, Jean- Claude Saint-Maurice, P. Dauvergne, G. Samel et M. Corajoud), la figure professionnelle de l’expert en paysage, devenu depuis 2016, « paysagiste concepteur ».

Avec la création des paysagistes conseils de l’État en 1995, et comme enseignant, il a montré quelles compétences de conseil de la maitrise d’ouvrage devaient être transmises pour que cette profession désormais réglementée répondent avec clarté et efficacité à la demande sociale et politique.

Validées par le ministère de la Transition écologique et la FFP, ces compétences, au nombre de sept, définissent désormais les démarches des paysagistes concepteurs, adaptables aux différentes échelles géographiques et temporelles de l’action.

Ce qu’Henri Bava, président de la Fédération française du paysage (FFP) en 2018, résumait :

« La Maîtrise d’ouvrage doit pouvoir profiter de toutes les évolutions en matière de qualification, de formation, et de développement du métier de paysagiste concepteur, depuis la planification jusqu’à la maîtrise d’œuvre.

L’évolution des formations des écoles de paysage permet de générer une jeune génération de paysagistes concepteurs qui a compris et intégré la nécessité d’une adaptation rapide de la profession face aux enjeux planétaires, pour être en capacité de produire pour chaque lieu une approche visant l’excellence située.»

Pierre Donadieu avec le concours de Michel Viollet

Mars/mai 2020


Notes

1 D’après Michel Viollet, in Créateurs de jardins et de paysages, 2002.

2 M. Audouy, Michel Viollet, in Créateurs de jardins et de paysage, 2002

Alexandre Chemetoff

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Alexandre Chemetoff

Paysagiste, urbaniste, architecte

Alexandre Chemetoff est né à Paris le 2 février 1950. Il est le fils de l’architecte Paul Chemetov et le petit-fils du dessinateur d’origine russe Alexandre Chem et du poète surréaliste Philippe Soupault.

Sa formation

Ses jeunes années sont parisiennes avec de longues vacances à la campagne :

« Nous passions l’été en Ardèche où mes grands-parents avaient une maison en forme de bateau,« la Nave ». J’en ai conservé les plans dessinés par mon grand-père. Au village se retrouvaient des peintres de Montparnasse installés au milieu de paysans ardéchois… Je garde un très vif souvenir de ces longs étés, qui m’ont sans doute donné « le goût du paysage ». 

Dans le train, nous avions plaisir à regarder les paysages défiler, à en commenter les caractères, à les comparer, à en goûter les variations ….

Juste avant Mai 68, je me suis fait renvoyer du lycée pour indiscipline. J’ai alors travaillé à l’AUA l’été, pour gagner ma vie, je dessinais des projets, suivais des chantiers. Je voulais alors être agriculteur… Je pensais étudier à la Bergerie nationale de Rambouillet, avant que le paysage ne m’apparaisse comme un compromis acceptable, une façon de m’engager dans la vie active tout en restant lié à l’agriculture.

Le retour à la terre était pour moi une manière de construire une vie en cohérence avec ce que je pensais, apprendre et se cultiver soi-même. Je suis allé quelque temps dans une ferme en Ardèche me consacrer à l’élevage des chèvres. J’ai voyagé en Italie, et jusqu’en Turquie, à la frontière syrienne. Tout était lié, et constituait une forme d’expérience du monde.

Je m’étais inscrit aux Beaux-Arts dans l’atelier de Yankel, un peintre qui habitait dans le village d’Ardèche
où mes grands-parents passaient l’été. Et en même temps, j’avais été engagé chez Vilmorin-Andrieux, quai de la Mégisserie, pour me former sur le tas. Je ne connaissais rien aux plantes. J’ai appris la différence entre un rosier remontant et un rosier grimpant. En passant des Beaux-Arts au quai de la Mégisserie, je me suis préparé au concours d’entrée à l’École nationale d’horticulture, dans la section du paysage et de l’art des jardins»
1

En 1971, il est admis sur concours à la Section du paysage et de l’art des jardins de l’École nationale supérieure d’horticulture de Versailles. Dans sa promotion de 29 élèves sont admis également Alain Marguerit, Gilles Vexlard et Jean Magerand. La Section sort à peine d’une crise importante due à un manque chronique de moyens financiers et humains. Plusieurs enseignants ont cessé leurs enseignements (J. Sgard, B. Lassus notamment), d’autres sont en grève. Jusqu’à l’arrêt de la Section en 1974, il aura comme enseignants principaux d’ateliers les paysagistes Jacques Simon et Michel Corajoud appelés par M. Viollet et Pierre Dauvergne.

« Nous sommes quelques-uns à avoir été marqués par l’aventure d’un voyage de fin d’année que nous fîmes en Espagne, sous la conduite de Michel Corajoud. Nous n’avions pas d’objectif plus précis que l’observation du paysage. Ce qui nous intéressait c’étaient les étendues cultivées, de ce  « théâtre d’agriculture » pour reprendre les termes utilisés en d’autres circonstances par Olivier de Serres. Nous décelions dans ces géométries, les prémices d’un passage entre le chemin et la rue, le champ et la parcelle, et nous regardions la campagne comme lieu fondateur de la ville. C’était quatre ans avant 1976, date de la renaissance de l’école du paysage telle que nous la connaissons aujourd’hui ». Le Moniteur, 2016.

À l’issu de deux ans de formation, il obtient après une année de stage et un concours en loge son diplôme et titre professionnel de paysagiste DPLG en 1977.

Ses premières expériences l’orientent progressivement vers l’urbanisme et l’architecture.

« En sortant de l’École, je me suis associé avec (les paysagistes) Jacques Coulon, Alain Marguerit et Claire Corajoud. Notre atelier s’appelait « Carré Vert ». Un jour, j’ai été appelé pour intervenir à Reims dans un lotissement à partir de la question des clôtures. Je me suis occupé des clôtures, puis des plantations d’arbres dans les rues, des profils de rues et de fil en aiguille, des jardins, des maisons, des immeubles, du plan-masse d’un quartier et de la forme de la ville, devenant, sans le savoir, urbaniste. Peu de temps après cette première expérience, j’ai été appelé par Renzo Piano, qui cherchait un paysagiste pour le site des usines Schlumberger de Montrouge. Il y avait une grande ouverture dans l’atelier de Piano. Assez naturellement, d’expérience en expérience, je suis passé des jardins et des espaces publics à l’urbanisme, et de l’urbanisme à l’architecture. « 

Il obtient son titre d’architecte DPLG en 1998.

Son parcours

« En 1983, il fonde le Bureau des paysages, une structure constituée d’architectes, de paysagistes et d’urbanistes, installé depuis 1994 à Chantilly. »

Le jardin des bambous, Parc de la Villette, Paris, 1985-87

Depuis 2008, une société dénommée Alexandre Chemetoff & associés dirige, coordonne et anime l’ensemble de l’activité des agences qui regroupent aujourd’hui une quarantaine de personnes réparties entre le Bureau des Paysages de Gentilly et les ateliers de Nantes et Nancy. Elle regroupe Alexandre Chemetoff et son associée Malika Hanaïzi (administratrice). Catherine Pierdet (paysagiste) et Pierre Amiot (paysagiste) sont associés au sein des structures d’exercice que sont le Bureau Alexandre Chemetoff pour l’urbanisme et l’aménagement, l’Atelier Alexandre Chemetoff pour l’architecture »2.

De 1987 à 1990, il enseigne à l’ENSP qui a succédé à la Section du paysage et de l’art des jardins de l’ENSH. En 1987-88, il dirige le département des techniques de projet après A. Provost et G. De la Personne, et avant J.-M. L’Anton. Puis il dirige le département des ateliers de projet.

Il explique les principes de cet enseignement vingt ans après :

« La mise en œuvre d’un projet passe par une compréhension précise des processus techniques utilisés. Ici, il convient de s’impliquer directement dans la mise au point in situ des coffrages pour maîtriser l’appareillage et le calepinage des pierres d’un mur maçonné. Là, une image d’une pelouse verte dans son état futur d’achèvement ne saurait tenir lieu de descriptif pour sa mise en œuvre. Faut-il pratiquer un sous-solage, des labours, un hersage ? Quels amendements auront été nécessaires ? Un drainage s’avéra-t-il indispensable ? Quelles proportions de raygrass, de fétuque ovine, et d’autres graminées, devront être choisies pour composer un mélange adapté à sa situation, son usage et son entretien ? Autant qu’au résultat, je me suis toujours intéressé à la manière d’y parvenir. Ma formation à Versailles, aux côtés de fils de pépiniéristes qui n’ignoraient rien des végétaux et de leurs cultures, et mon enfance passée sur les chantiers, ont sans doute joué un rôle dans mon goût pour la compréhension de la fabrication des choses » Le Moniteur, 2016.

Il revient au Potager du roi en 2019 comme commissaire de l’une des expositions de la première Biennale Architecture et Paysage d’Ile de France à Versailles : « Le goût du paysage ». Il a terminé le réaménagement du bâtiment d’enseignement dit « Des Suisses » la même année.

Ses principaux travaux3

Son agence est à l’origine de très nombreux projets où parfois architecture, urbanisme et paysagisme sont associés.

Ses projets 4

« Alexandre Chemetoff et son équipe réalisent aujourd’hui des études et des opérations de maîtrise d’œuvre qui illustrent son approche pluridisciplinaire associant parfois dans une même réalisation architecture, construction, urbanisme, espaces publics et paysage dans un souci de compréhension globale des phénomènes de transformation du territoire : du détail à la grande échelle.

De nombreuses expériences témoignent de sa façon de poursuivre en différentes circonstances les mêmes objectifs urbains :

des projets urbains comme la création du centre-ville de Boulogne-Billancourt (1996/2001) ou plus récemment la métamorphose de l’île de Nantes(2000/2010), celle du plateau de Haye à Nancy (2004/), de la Plaine Achille à Saint-Étienne (2009/) mais aussi le réaménagement de la place Napoléon et des artères principales de La Roche-sur-Yon (2012/2014) ;

« Ile de Nantes, le site des chantiers reprend vie », Le Moniteur, 2009

des projets de bâtiments comme l’immeuble mixte des Deux Rives à Nancy (2002/2008) ou la construction d’un îlot d’habitation parisien à l’angle de la rue Bichat et de la rue du Temple (2009/), d’une cité-jardin, La Rivière, à Blanquefort (Gironde) (2006) ;

des projets d’équipements comme les bâtiments abritant une salle de danse, un conservatoire de musique et une bibliothèque à Vauhallan(2000/2002), la maison des sports à La Courneuve (2004/2006) ou le centre commercial du Champ-de-Mars à Angoulême (2003/2007) ;

des projets de parcs et d’espaces publics comme l’aménagement des rives de Meurthe à Nancy (1989/), les bords de Vilaine à Rennes (1997) ou le parc Paul-Mistral à Grenoble(2004/2008) ;

la réhabilitation de l’ancien site de la Coop dans le quartier du Port du Rhin à Strasbourg (2018/2020). »

« La Coop, une culture coopérative de la ville Strasbourg Deux-Rives »

Les bords de Vilaine à Rennes, quartier d’Auchelle et Saint-Cyr, 1997

Ses publications

« Le Jardin des bambous au parc de la Villette, avec la photographe Elizabeth Lennard, Hazan, 1997,

Sur les quais : un point de vue parisien, corédigé avec Bernard Lemoine, Pavillon de l’Arsenal / Picard, 1998,

L’Île de Nantes : le plan guide en projet, MeMo, 1999,

Je veux vous parler de Paris, directement et indirectementPavillon de l’Arsenal, Mini PA 16, 2008,

Visites, avec Patrick Henry et al., Archibooks, Birkhäuser, 2009 (version anglaise),

Le Plan-Guide (suites), Archibooks, 2009,

Patrimoine commun : leçon inaugurale de l’École de Chaillot, Cité de l’architecture et du patrimoine, Silvana Editoriale, 2010 ».

Ses expositions

« 2009 : « Situations construites », Arc-en-Rêve, centre d’architecture, Bordeaux

2010 : « Droit de visite », Faubourg Forum, Genève »

Ses distinctions

Grand prix de l’urbanisme2000

Grand prix national EcoQuartier, pour le projet du plateau de Haye, Nancy, 2011

Le plateau de la Haye à Nancy, avant et après l’opération, 2010, CR Grand Est

Prix national EcoQuartier : Renouvellement urbain, catégorie requalification urbaine pour le projet Manufacture Plaine Achille, Saint-Étienne, 2011.

Parc de la Manufacture, EPA St Etienne, 2017

Ses idées

Sa démarche

« A. Chemetoff a choisi de pratiquer son activité d’architecte d’une manière ouverte et libre, en refusant les limites et les frontières entre les disciplines : un art polytechnique qui s’occuperait de tout en adoptant une attitude relative. Alexandre Chemetoff conçoit la pratique de son métier comme un engagement dans le monde. Le programme est une question posée, le site un lieu de ressources et le projet une façon de changer les règles du jeu. ». W.

Michel Corajoud

« Il a consacré plus de trente années à l’enseignement, créant un courant de pensée et une dynamique autour de l’idée de paysage envisagé comme une ouverture au Monde. Il a su ouvrir des voies que chacun a suivies à sa manière. Il n’a pas eu de disciples. C’est sa façon d’être libre qu’il a transmise. Portant l’idée de paysage au-delà des limites des parcs et jardins dans lesquelles elle se trouvait enfermée pour la proposer comme une manière de concevoir la transformation de notre environnement. Renouant ainsi avec une histoire de l’aménagement du territoire, de l’urbanisme, de l’architecture et de l’art des jardins, où le paysage joue un rôle prééminent. Michel Corajoud par son enseignement a réinventé le paysage comme un art du temps présent, renouant sans jamais le revendiquer avec une histoire peuplée de grandes figures comme celles de Jean-Claude Nicolas Forestier en France, de Frederick Law Olmsted en Amérique ou de Fritz Schumacher en Allemagne, qui furent à la fois architectes ou ingénieurs, concepteurs de parcs et jardins, d’ouvrages d’art, de bâtiments et de villes. »5

Construire avec ce que l’on sait du monde vivant

« La ville contemporaine aurait besoin de l’ombre des arbres, de la lumière filtrée par des feuillages, de la fraîcheur, du bruit de la pluie, et du ruissellement de l’eau, toutes choses qui sont souvent absentes des compositions actuelles, trop strictement normatives et quantitatives ».

«  Ma façon de pratiquer l’architecture est fondamentalement liée à cette connaissance du milieu vivant commune au paysage et à l’horticulture à laquelle j’ai été initié à Versailles. Quand nous concevions le projet de Bègles – la transformation de l’ancien site de tri postal en Cité numé-rique – avec le bureau d’études spécialisé dans les fluides,le chauffage et la ventilation, nous étions ici, dans le jardin du bureau des paysages, à Gentilly, il faisait très chaud,presque 40°. Me saisissant d’un jet d’eau, j’ai arrosé la terre et les plantes, tout en expliquant à mes interlocuteursqu’il allait faire plus frais. Pourquoi ne pas procéder de la même manière pour rafraîchir le site et les bâtiments à Bègles ? C’est ainsi qu’est née l’idée de lier au projet un jardin, qui rafraîchirait le bâtiment, en mettant en place un système de brumisation d’eau potable et d’arrosage
avec l’eau de pluie collectée dans des citernes. », Urbanisme, 2016.

Réunir architecture, paysage et urbanisme

« Tout est séparé à l’excès (dans la fabrique urbaine). Je revendique, au contraire, de réunir dans une même pratique le programme et le projet, l’architecture, le paysage et l’urbanisme…

Quand nous avons eu l’idée avec Éric Bazard, qui dirige la SPL des Deux-Rives à Strasbourg, de proposer que le Pôle d’étude et de conservation des musées de Strasbourg prenne place dans l’Union sociale, un ancien magasin de la Coop, nous sommes partis de l’analyse des qualités du bâtiment issue de l’état des lieux. Nous utilisons un bâtiment existant transformé à un prix abordable, dans la mesure même où il est adapté à sa nouvelle fonction. Nous nous servons de l’existant pour imaginer à la fois un programme et une manière de conduire les transfor- mations. Cette démarche constitue un récit que chacun peut s’approprier. »

« Je suis mal à l’aise avec l’idée que le paysage soit une discipline autonome. Concevoir la ville par le paysage ? On peut concevoir la ville comme un paysage, mais ce n’est pas tout à fait la même chose. »

« La division du travail (entre architecte et paysagiste) est absurde et d’ailleurs récente. Quand Le Nôtre trace l’avenue des Champs-Elysées, il est en même temps urbaniste, paysagiste et architecte. Le paysage n’est pas une spécialité mais une philosophie, une culture de l’aménagement, celle du monde de demain. Désormais chaque architecte, chaque ingénieur, chaque aménageur devra, pour être de son temps, devenir paysagiste ». BAP, 2019, entretien avec V. Piveteau.

Une esthétique située

« Ce qui m’intéresse, c’est de construire, en tissant des liens entre l’histoire, les qualités d’un bâtiment, celles d’un site et la possibilité d’accueillir un nouvel usage, un nouveau programme. De cette rencontre naît une esthétique située…

Le premier mouvement simplificateur et rassurant est de vouloir faire net et propre. Laisser venir les choses à partir de l’état des lieux est à la fois plus compliqué et plus vivant, c’est un travail relatif, fait d’allers et retours entre l’état des lieux et la nécessité de changements, et ce sont précisément ces hésitations et ces précautions qui donnent au projet sa véritable dimension et sa juste expression. 

Je n’imagine pas projeter ou construire de la même façon ici et là. Une architecture située, un travail situé, qui ne se priverait de rien de ce que les situations peuvent apporter est très enrichissant, à la fois pour les projets, pour ceux qui les réalisent et ceux qui en sont les utilisateurs.

Pour conclure

Alexandre Chemetoff a fait du paysage, sa formation première, une philosophie de l’urbanisme et de l’architecture. A ce titre il est l’un des héritiers les plus proches des idées de Michel Corajoud.

« Le paysage est porteur d’une idée nouvelle. Lorsqu’il sort de son domaine réservé, il change la manière de pratiquer l’architecture, le design, l’urbanisme, l’ingénierie et même le paysage. Il ne se définit pas comme une spécialité ou une profession mais comme une philosophie de l’action, susceptible de transformer notre environnement et de faire en sorte que l’architecture devienne enfin un art populaire, accessible à tous ….

Je crois davantage aux vertus de l’expérimentation qu’aux certitudes de la planification et c’est aussi ce que j’ai appris de la Section du paysage et de l’art des jardins dans le Potager du roi et de l’enseignement de Michel Corajoud. ». Le Moniteur, 2016.

Pierre Donadieu

15 mai 2020

Ce texte peut être modifié pour rectifier des erreurs et le compléter.


Bibliographie

B. Blanchon, « Alexandre Chemetoff », in Créateurs de jardins et de paysage, (M. Racine édit.), Actes Sud/ENSP, 2002.


Notes

1 Entretien avec A. Chemetoff, Propos recueillis par Antoine Loubière et Jean-Michel Mestres , Urbanisme n° 413, 2019. Télécharger le pdf.

2 D’après Wikipédia

3 Wikipedia.

4 Pour plus de détails voir les projets (environ 60) détaillés de l’agence ici.

5 Entretien avec Laurent Miguet, Le Moniteur, 2016.

Jacques Sgard

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Jacques Sgard

Paysagiste, urbaniste, enseignant

Sa formationSes principales réalisationsSon enseignementSes distinctionsSes idéesBibliographie

Jacques Sgard est né en 1929 à Calais. Il passe son enfance dans la campagne du Boulonnais. Il est le plus ancien et le plus expérimenté des paysagistes urbanistes français.

 

Sa formation

À l’âge de 18 ans, il entre dans la jeune Section du paysage et de l’art des jardins de l’Ecole nationale d’horticulture de Versailles (ENH). Elle a recruté ses premiers élèves en octobre 1946 : six ingénieurs horticoles diplômés de l’ENH qui ont fait leurs études en un an.

À la rentrée de l’année scolaire 1947-48, six autres élèves sont admis pour un an dont trois ingénieurs horticoles. Parmi les non ingénieurs, « un bachelier avec de réelles aptitudes au dessin, mais sans connaissances botaniques et horticoles » est sélectionné avec un traitement de faveur. Il s’agit de Jacques Sgard. Le directeur Jean Lenfant lui propose une année comme auditeur libre pour acquérir les connaissances horticoles nécessaires après sa sortie de la Section. Faveur (non reproductible décide le conseil des enseignants du 12 juillet 1948) qu’il mettra à profit comme « cuscute1 » après sa formation en un an.

Il bénéficia, au cours de ces deux années, des enseignements d’ateliers de l’architecte de jardins et urbaniste André Riousse, de l’architecte et urbaniste Roger Puget, de l’expérience de l’ingénieur horticole (élève de Ferdinand Duprat) Albert Audias, de l’érudition botanique de Henri Thébaud en connaissance et utilisation des végétaux, des cours de l’historienne des jardins Marguerite Charageat, de la formation technique de Robert Brice et Jean-Paul Bernard, ainsi que des cours de dessin de René Enard.

Autant de disciplines (12), qui complétaient la formation de l’ingénieur horticole auquel avaient été déjà enseignées les matières scientifiques (botanique, physique, chimie, mathématiques), biotechniques (arboriculture, floriculture, pépinières, maraichage), et économiques.

En développant l’histoire des jardins qui avait été dispensée par le professeur d’architecture des jardins, et le dessin artistique ; en conservant quelques matières techniques (nivellement, levée de plans, utilisation des végétaux dans les projets). Et surtout en créant des ateliers de projets et des cours d’urbanisme, la nouvelle formation de paysagiste était fondée sur un approfondissement de la compétence de concepteur.

À la fin de l’année scolaire, les élèves sortant (dont J. Sgard et J.-B. Perrin) obtiennent brillamment le certificat d’études de la Section. Les travaux remis donnent entière satisfaction à M. Charageat : « Ils ont valeur d’une thèse ».

Néanmoins, « on n’apprenait pas grand-chose, c’était un peu léger » juge J. Sgard, soixante-dix ans après2. Cette formation nouvelle n’avait que deux années d’expériences …

À la fin de l’année 1949, il n’avait pas trouvé le stage qui était nécessaire, suivi du concours en loge, pour obtenir le titre de paysagiste diplômé par le ministère de l’Agriculture. En novembre 1950, il est néanmoins autorisé à s’inscrire à ces épreuves. Celles-ci comprenaient une partie éliminatoire (un projet de composition à présenter sous forme d’esquisses), un projet technique et un projet de plantation entre autres pièces techniques. Il obtient le titre en 1953 (ou 1952).

Puis, après des cours par correspondance auprès de l’Institut d’urbanisme de Paris, et ayant obtenu une bourse universitaire d’étude, il part en vélo aux Pays-Bas en 1954.

Sous la conduite du paysagiste Jan This Peter Bijouhwer (1898-1974), il découvre les projets néerlandais, notamment ceux de la reconstruction, des plans de paysage et de développement rural, et des polders comme celui de l’Isselmeer. En 1958, il soutient sous la direction de l’urbaniste Jean Royer, une « thèse » de fin d’étude, intitulée Récréation et espaces verts aux Pays-Bas3

« la thèse a été un détonateur pour moi. Je sortais de la petite école de Versailles et on n’avait aucune idée de ce qui se passait ailleurs. On pensait jardins, espaces verts. On pensait à des espaces bien délimités qui n’avait rien à voir avec l’urbanisme et puis ça ne durait qu’un an. J’avais fait l’institut d’urbanisme pendant deux, trois ans et là ce n’était pas non plus une révolution ; c’était les ZUP, les grands ensembles. On faisait des projets de zones d’habitation en maquette mais il n’y avait pas de vision de territoire » .4

Il débute sa carrière avec les jeunes paysagistes Pierre Roulet et Jean-Claude Saint-Maurice, anciens élèves de la Section (entrés à la Section en 1948 et 1954) au sein de l’Atelier du paysage. Carrière qu’il avait déjà commencée seul avec le plan de paysage de la station thermale de Lamalou-les-Bains (Hérault) livré en 1955. P. Dauvergne, certifié de la Section, y sera accueilli pour son premier stage en agence en 1965. Il est probable que son intérêt pour les échelles géographiques de l’urbanisme de projet date de cette époque.

Parallèlement, à partir de la fin des années 1960, il répond aux demandes d’études paysagères pour les OREAM, avec Joël Ricorday et Pierre Pillet à Marseille (les rives de l’étang de Berre et Fos), avec Michel Citerne en Lorraine et en Alsace. Puis il intervient dans les régions de friches industrielles de l’est français à partir de 1972 pour proposer des plans de paysage.

« Les réponses émanent de recherches individuelles. Jacques Sgard s’appuie sur une série de concepts opératoires pour limiter l’extension urbaine. Dans les Vosges, il dénonce la fermeture des paysages liée à l’extension des forêts de résineux en montrant comment ce processus assombrit les perceptions de l’espace quotidien »5 .

Ses principales réalisations

1955 : Le plan du projet d’aménagement de Lamalou-les-Bains (Hérault), avec le professeur Kuhnholtz-Lordat, phytosociologue à l’université de Montpellier.

Plan du projet d’aménagement du vallon de Lamalou-les-Bains, 1955. Source: Annette Vigny, Jacques Sgard paysagiste et urbaniste, Liège, Mardaga, 1995,

1960-1990 : Espaces extérieurs de la ville nouvelle de Quétigny-les-Dijon, avec B. Lassus pour le traitement des façades.

1965 ? Parc de la Blumental (vallée des fleurs) à Sarrebrück avec G. Samel et J.-P. Bernard dans le cadre du concours du Gartenschau (exposition de jardins) de la ville.

1966-1967 : Espaces extérieurs des logements du quartier de la Maurelette au nord de Marseille avec B. Lassus comme coloriste.

« Le principe d’organisation de l’espace réside alors dans la création de places pour respecter le caractère méditerranéen de ce lieu avec un mail de platanes qui conserve la mémoire de ce territoire. Il travaille aussi sur l’implantation des bâtiments et des voies de circulation pour préserver des espaces publics qui profitent d’une situation dominante sur la ville de Marseille. » S.Kéravel.

La Maurelette, J. Sgard, B. Lassus, cl. B. Blanchon, 2007

1967-1970 : Jardins du château de Karlsruhe (Allemagne) avec G. Samel (entre autres)

« Jacques Sgard et Gilbert Samel reconduisirent en partie les parterres de broderies de style baroque tout en proposant une organisation contemporaine en lien avec le plan de 1715 et en organisant un grand demi-cercle et un miroir d’eau. Des bosquets de tilleul gommèrent les problèmes de nivellement que rencontrait le site ». C. Jacquand et al. 2010.

1970 : Jardin de sculptures du parc floral de Vincennes (Paris)

Jardin des sculptures, J. Sgard, 1970.

1967-1983 : Parc départemental André Malraux à Nanterre (Hauts-de-Seine)

En s’inspirant de ses visites scandinaves et hollandaises, il recherche le contraste entre la densité urbaine du quartier de la Défense et l’étendue des espaces ouverts, verts et aquatiques à créer.

« Le parc Malraux se protège de l’extérieur grâce à des mouvements de terrain ; sa composition s’inspire du style paysager alternant des espaces ouverts et des espaces fermés ; elle privilégie des espaces amples qui permettent d’accueillir des activités variées dont un plan d’eau avec un canal au centre, des reliefs qui permettent de varier les points de vue, des espaces de jeu, une grande colline, une plaine de jeu, une mer de sable et une pataugeoire, plusieurs terrains de sport et, pour les amateurs d’essences rares, un jardin de collection. L’autre point essentiel, c’est que, suivant le modèle scandinave, le parc n’est pas cloisonné, il est ouvert de jour comme de nuit. ». S. Kéravel. 

Le parc André Malraux (cl. Hauts de Seine tourisme)

1973 : Esplanade Charles-de-Gaulle dans le quartier Mériadeck à Bordeaux

Bassin devant la préfecture, années 19806

1978 : Parc Léo-Lagrange à Reims

« Le plus grand des parcs urbains rémois (11,8 ha) a été conçu par le paysagiste Jacques Sgard, en 1978. Il s’articule autour d’un plan d’eau qui se termine dans sa partie Est par une zone humide, traitée de façon semi naturelle, réalisée en 1997.

Cet espace très prisé des Rémois accueille diverses manifestations de plein air. Un parcours de reconnaissance des oiseaux a été installé en 2003 avec la Ligue de Protection des Oiseaux »7.

Parc Léo-Lagrange, Skate park créé en 2013, cl. Mairie de Reims

1989-1990 : Réhabilitation de la friche industrielle de Micheville, Villerupt (Lorraine) avec le paysagiste J.-C. Hardy,

1991-2000 : Parc départemental de Chamarande (Essonne)

Cl. D. Benyeta, 20058

« Propriété du Conseil général de l’Essonne depuis 1978, le Domaine départemental de Chamarande est classé au titre des monuments historiques. Dans les années 1990, plusieurs chantiers de réhabilitation sont menés. Le parc de 98 hectares est réaménagé par l’architecte paysagiste Jacques Sgard et, en 1999, les Archives départementales prennent place dans la cour et les ailes des communs du château. Le Conseil général de l’Essonne décide alors de consacrer l’ensemble du site à la culture et à la création ».

? Golf de Vacquerolles (Nimes)

1992-1993 : Jardin des sculptures du musée Rodin (Paris)

« En 1993, le jardin est restauré par l’architecte-paysagiste Jacques Sgard qui fit le choix de conserver la trame classique de celui-ci mais en y ajoutant de belles étendues de pelouse et en créant des sentiers sinueux ».9

1994- 97 : Le parc du Bois des pins à Beyrouth (Liban), financé par le Conseil régional d’Ile-de-France, avec l’architecte Pierre Neema.

Parc du Bois des pins, Beyrouth, J. Sgard paysagiste et urbaniste, cl. J.-P. et T. Le Dantec, 2019

Au cours des vingt-cinq dernières années il poursuit son activité de paysagiste libéral en se consacrant surtout à des études de « Grand Paysage », notamment pour les dossiers de candidature de la région des Causses et des Cévennes et du géopark du Beaujolais au patrimoine mondial de l’Unesco.

Ses enseignements

En 1963, il revient dans la Section comme enseignant d’atelier, appelé avec J.-C. Saint-Maurice par le directeur de l’ENSH Etienne Le Guélinel (voir ci-dessous le plan du cycle de cours qu’il a proposé), puis les années suivantes avec P. Roulet, G. Samel, B. Lassus et P. Dauvergne. Il démissionne de ses fonctions d’enseignant en 1968 au moment des grèves étudiantes et enseignantes qui affectent la Section. Surtout en raison du manque flagrant de moyens financiers et d’autonomie de la formation qui, de plus, ne dispose pas d’enseignants titulaires comme l’ENSH.

Plan du cycle de conférences : Protection et aménagement du paysage rural, J. Sgard, 29 juin 1966, archives ENSP

La proposition prévoit 1/ Paysage naturel et paysage rural 2/Les types de paysage 3/ La formation du paysage rural 4/ Le paysage rural français 5/La protection de la nature et du paysage 6/ L’aménagement du paysage 7/ La lecture des photos aériennes et des cartes 8/La phytosociologie et l’écologie comme base de l’aménagement 9/Urbanisme et aménagement régional 9/Sociologie des loisirs de plein air 10/Techniques forestières et aménagement.

De 1969 à 1974, le « schisme » naissant du « paysagisme d’aménagement » au sein de la Section du paysage de l’ENSH se traduit par la création du GERP (groupe d’étude et de recherche sur le paysage), de l’association « Paysages » en 1972, puis de la formation post diplôme du CNERP (Centre national d’étude et de recherche du paysage) en 1974 où il se réinvestit comme enseignant jusqu’à sa fermeture en 1979. Il contribue ainsi à former l’agronome Y. Luginbühl, les paysagistes A. Levavasseur, J.P. Saurin, H. Lambert et J.-P. Clarac, et l’ingénieur du Génie rural, des eaux et des forêts B. Fischesser, entre autres10.

En 1976, l’ENSP est créée après la disparition en 1974 de la Section de l’ENSH qui est réformée. J. Sgard revient alors enseigner dans la quatrième et dernière année de formation à partir de 1983. Presque chaque année pendant trente ans, il encadrera un atelier pédagogique régional (une étude paysagère en situation de commande publique réelle) et un ou deux mémoires de fin d’études.

Ses principales publications

 Jacques Sgard, Bertrand Folléa, Claire Gautier, France Trébucq, Les grands paysages d’Ile-de-France, document d’appui aux démarches d’aménagement,  Institut d’aménagement et d’urbanisme de la Région d’Île-de-France, Division Aménagement de l’espace, Ile-de-France, Préfecture de Région, Iaurif, Paris, 1995.

Il a effectué et publié de nombreuses autres études consacrées au réaménagement de carrières, aux chartes de paysage des parcs naturels régionaux, aux aménagements routiers, aux friches industrielles et aux études d’impact pour EDF.

« Ses études d’aménagement ont couvert toutes les échelles concernées : du niveau communal (plan de paysage de Lamalou-les-Bains, 1955), au niveau régional (étude d’aménagement de la côte aquitaine, 1968 ; côte de Bourgogne, 1969 ; OREAM-Lorraine, 1969-1970), en passant par l’échelon supra-communal (étude de paysage pour l’OREAM- Marseille, 1970-1977 ; Carrières de Marquise, 1991 ; Vallée d’Aspe et tunnel du Somport, 1992-1993). Différentes problématiques motivent ses réponses à des commandes publiques : la prospective (Vallon du lyonnais, 1987), la création et l’insertion des projets (autoroute A 6 à Beaune, 1969-1970 ;le périphérique ouest de Lille, 1978 ; les études d’impact EDF, Lorraine 1980-1989), la reconversion des territoires (friches industrielles de Lorraine, 1986-1990), la préservation des milieux (Les Faux de Verzy, 1989-1994) ou la conservation des paysages (vignoble alsacien, 1978-1979) ». (C. Jaquand et al. 2010)

SGARD, J., 1981, « Quel paysage et pour qui ? » In CCI. Paysages. Paris : Centre Georges Pompidou. p. 64-71.

SGARD, J., 1973, « Le Centre National d’Étude et de Recherche du Paysage », Urbanisme. n° 137. p. 67.

Ses distinctions

Grand prix du Paysage en 1994 avec Allain Provost

Ses idées11

Le plan de paysage : une cohérence des échelles spatiales d’actions publiques

Ses idées prennent leur source dans sa thèse d’urbanisme, soutenue en 1958 et analysée par la paysagiste Sonia Keravel. J. Sgard souligne l’importance politique accordée aux « besoins de délassement et d’évasion » de la population hollandaise. Les services publics veillent à établir une cohérence entre les actions publiques aux différentes échelles géographiques du territoire :

«  Dans un article paru dans la revue Urbanisme en 1960, Le délassement et l’espace vert aux Pays-Bas, un problème national, il reprend de manière synthétique le propos de sa thèse en partant du constat que les Pays Bas sont surpeuplés et que cette densité urbaine considérable pour l’époque entraîne « un puissant besoin de récréation et d’évasion de la population et l’importance de créer des lieux de délassement public pour y répondre ». (…). « Le hollandais, écrit-il, considère le besoin de délassement et d’évasion comme une fonction élémentaire et lui donne place dans les œuvres d’aménagement ». S. Kéravel.

Aux Pays-Bas, cette politique de l’espace vert et du délassement en plein air s’effectue à tous les niveaux d’autorités : communale, provinciale, nationale. Jacques Sgard fait la démonstration d’une continuité existant entre les différentes échelles de territoire depuis l’aménagement des îlots urbains d’Amsterdam ou d’Utrecht jusqu’aux polders qui sont créés sur les bords du Zuidersee ou dans l’embouchure de l’Escaut12.

Cette idée sera ensuite reprise très largement dans la formation des écoles de paysage à partir de 1976. Elle sera nommée « l’emboitement des échelles » ou, par M. Corajoud, « la descente des échelles ».

Jacques Sgard, écrit S. Keravel, explique que les parcs urbains doivent être pensés en fonction des autres espaces et en particulier des espaces naturels alentour. Il donne l’exemple d’Amsterdam qui, en 1935, a inscrit sur son plan d’aménagement 900 hectares de bois ou encore l’exemple de Rotterdam qui dispose de très peu d’espaces naturels et qui propose en revanche une ceinture verte de parcs populaires récréatifs.

« Il faut concevoir le problème de l’espace vert urbain en fonction des espaces naturels existants, écrit Jacques Sgard, les parcs urbains ou les bois doivent être pensés suivant les espaces naturels à proximité ». S. Kéravel.

Au milieu des années 1950, les plans de paysage aux Pays-Bas couvrent une surface de 270 000 hectares. Les plus importants sont le delta de la Meuse et les polders du Zuidersee au nord-est. À propos des polders le paysagiste raconte :

« Il faut imaginer le polder à sa naissance : on établit une digue dans la mer, on vide l’eau, on assèche le terrain puis on le met en culture de façon à faire un grand territoire agricole. On crée un milieu de vie: la ville, les fermes, les petits villages, les équipements sportifs etc. Ce qui était très intéressant c’est leur façon d’organiser la ville sur les espaces vierges, c’est une chose qu’on ne se représente jamais ailleurs ».J. Sgard, in S. Keravel.

En développant la démarche des plans de paysage en France, Jacques Sgard adaptera cette méthode d’accompagnement de l’urbanisation à partir des années 1990. Il retient la façon hollandaise de protéger les vides et les grands espaces, ainsi que la continuité et la capacité de synthèse des échelles cartographiques dans les régions urbaines et rurales.

« Je n’ai pas trouvé en Hollande de grands programmes ni de grandes problématiques de paysage sinon celle-ci de protéger l’espace ouvert, le vide, les peupliers tout simplement puis le bétail, tout ce qui donne vie au paysage».

Ces idées ont été reprises et développées par la suite, dans le cadre de la Convention européenne du paysage de Florence (2000), par l’Etat français.

« Le plan de paysage est une démarche volontaire, qui vise à définir un projet de territoire reposant sur la qualité, l’originalité et la richesse de celui-ci, permettant de rechercher une cohérence d’ensemble. Le paysage constitue à ce titre un élément fédérateur.

Le processus d’étude repose sur un travail en trois temps, mais avec le souci d’une concertation permanente et d’une appropriation du plus grand nombre, afin de rendre la démarche vivante et d’en assurer la pérennité.

Ces trois temps sont : 
 Le diagnostic (intégrant le constat, les dynamiques et les enjeux) 
 La définition des objectif de qualité paysagère (les bases du projet de territoire) 
 Le plan d’actions (les différentes actions à mener dans le temps pour mettre en œuvre ce plan de paysage) ». DRAE Occitanie, 2020.

Construire avec la nature

Pendant les années 1950, J. Sgard, marié à une Suédoise, fait de nombreux voyages dans les pays scandinaves. Il retient de ses visites un art de la fabrique urbaine qui n’existe pas en France, où les villes nouvelles ne sont pas encore à l’ordre du jour :

« Il visite avec grand intérêt la cité-jardin de Tapiola à Espoo au sud d’Helsinski. Ce premier projet européen de ville nouvelle réalisé après-guerre deviendra pour lui, comme pour d’autres, une référence. Le plan de Tapiola, ancré dans le grand paysage et dans la topographie existante, s’organise autour de grandes prairies qui relient tous les quartiers nouveaux ».S. Kéravel.

À Stockholm, il est frappé par la présence de la nature sauvage et la sobriété des ambiances urbaines :

« (par) les rochers arrondis et usés par les glaciers quaternaires, tous ces reliefs en dos de baleine entre lesquels poussent les pins sylvestres et la callune (qui) m’ont beaucoup impressionné. Ils affirment une présence de la nature sauvage au cœur des ensembles d’habitation qui, à une époque où en France les grands ensembles se construisaient sur des terres à blé, m’apparaissaient comme un idéal inaccessible » JS in SK.

Dans la même décennie, il met en œuvre ses références nordiques en proposant son premier plan de paysage pour un vallon à Lamalou-les-Bains,une ville thermale de l’Hérault, en s’aidant des analyses du botaniste Kuhnholtz-Lordat.

Dans le parc André Malraux à Nanterre, 25 ans plus tard, il adopte pour le boisement des buttes une palette végétale rustique qui se démarque des palettes horticoles habituelles. Ce que pratiquaient également Jacques Simon et Michel Corajoud à Grenoble.

« Pour les boisements, il utilise des espèces robustes qui sont adaptées aux remblais calcaires et une palette végétale sobre entretenue selon des techniques forestières de plantation ». SK

Enfin, dans le cadre des OREAM comme à Marseille, il privilégie la protection des espaces naturels, préconisation pionnière qui aboutira plusieurs décennies après à la création du parc national des Calanques.

« S’inspirant du modèle des plans de paysages hollandais, Jacques Sgard travaille d’abord pour l’OREAM Marseille sur le schéma de l’aire métropolitaine où il insiste beaucoup pour que soit conservé l’aspect sauvage au sortir de Marseille vers le massif des calanques » SK

Dessiner l’espace minéral

La mise en forme de l’espace ne peut pas tout attendre des préconisations des plans de paysage. À l’échelle des usagers, J. Sgard, qui a peut-être retenu les leçons d’environnement cinétique de B. Lassus, s’emploie à jouer avec les contrastes (« retardées » ?) entre les masses végétales boisées (symbole de la nature sauvage), les formes minérales propres au jardin, et l’environnement urbain, plus ou moins dense.

Avant de devenir urbaniste, J. Sgard a appris la conception et la réalisation de l’architecture des jardins à Versailles. Il fait une place importante aux formes minérales. Formes qu’il dessinent soigneusement comme dans le jardin des sculptures du parc de Vincennes, dans le parc André Malraux à Nanterre (la pataugeoire, la mer de sable), le parc du Bois des pins à Beyrouth (les buttes), ou bien des formes que le jardin accueille (les sculptures du musée Rodin).

Peut-être les reliefs en forme de dos de baleine (le parc du Bois des pins) sont-ils inspirés par la topographie naturelle de certains espaces ouverts de Stockholm ?

Pour conclure

Jacques Sgard est devenu le modèle des paysagistes d’aujourd’hui, capables d’élaborer des documents d’urbanisme pour les maîtres d’ouvrage publics et d’être également maîtres d’œuvre d’aménagements paysagers. C’était tout l’enjeu politique de la création de l’ENSP après la disparition de la Section du paysage et de l’art des jardins de l’ENSH, et celle du CNERP.

Dans la génération de ceux qui ont plus de 80 ans en 2020, il est le seul à avoir suivi une double formation d’architecte de jardins et d’urbaniste. Quelques-uns de ses élèves (Michel Desvigne, Bertrand Follea, l’Agence TER, Jacqueline Osty…) suivront ce chemin et disposeront d’une compétence professionnelle élargi en obtenant des Grands prix nationaux d’urbanisme ou de paysage.

À ce titre il est le pionnier en France du mariage de l’urbanisme et du paysagisme connu depuis les années 2000 sous le nom de landscape urbanism «Faire la ville non avec l’architecture mais avec le paysage »13.


Bibliographie

Bernadette Blanchon, « Les paysagistes français de 1945 à 1975 », Les Annales de la Recherche Urbaine,1999, n° 85,  pp. 20-29. 

Bernadette Blanchon-Caillot, « Pratiques et compétences paysagistes dans les grands ensembles d’habitation, 1945-1975 », Strates [En ligne], 13 | 2007, mis en ligne le 05 novembre 2008, consulté le 17 mars 2020.

Emmanuelle Bonneau, l’urbanisme paysager, une pédagogie de projet territorial. Télécharger.

Delbaere Denis, « Grand paysage : le projet est dans l’écart entre la carte et le terrain. Entretien avec Jacques Sgard », Les Carnets du paysage, n°20, 2010, p. 134-139.

Donadieu Pierre (édit), Histoire de l’ENSP.

Corinne Jaquand, Caroline Maniaque, Karin Helms, Armelle Varcin, Philippe Nys : Renouveler les territoires par le paysage ; aus der landschaft (um)-planen, expériences France-Allemagne, Programme interdisciplinaire de recherche DAPA/PUCA « Architecture de la grande échelle » 4e session, 2011, 208 p.

Sonia Keravel, « L’approche planificatrice de Jacques Sgard : références et réalisations » 2018. En ligne.

Fanny Romain, Sonia Keravel. Parc André Malraux, rénovation d’une aire de jeux, Nanterre : disparition de la mer de sable. Banc Public, 2019. halshs-02477440

Jean-Pierre et Tangi le Dantec, Le sauvage et le régulier, histoire contemporaine des paysages, parcs et jardins, Paris, Le Moniteur, 2019

Y. Luginbühl et P. Donadieu, Histoire et mémoire de l’ENSP et du CNERP, sur Topia.

Jacques Sgard, « Le Centre National d’Étude et de Recherche du Paysage », in Urbanisme, n°137, 1973, p. 67.

Annette Vigny, Jacques Sgard paysagiste et urbaniste, Liège, Mardaga, 1995.


Notes

1 Cuscute : petite plante parasite de la luzerne… surnom utilisé à l’ENH pour désigner les élèves en cours préparatoire au concours d’entrée à la Section.

2 Entretien avec Y. Luginbühl et P. Donadieu le 9 mai 2019.

3 A. Vigny, Jacques Sgard, paysagiste et urbaniste, Liège, Mardaga, 1995, p. 11. Voir également S. Keravel.

4S. Keravel, L’approche planificatrice de Jacques Sgard : références et réalisations par Sonia Keravel, 2018. En ligne.

5 C. Jacqand et al., 2010

6 Voir ici.

7 Voir ici.

8 Voir ici.

9 Voir ici.

10 Voir Y. Luginbühl et P. Dauvergne, « Vers une histoire du CNERP », in Histoire et Mémoire, Topia, 2019

11 D’après S. Keravel (voir ici).

12 S. Keravel, op. cit.

13 C. Waldheim édit., The landscape urbanism reader, 2006.

Gilles Clément

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Gilles Clément

Concepteur de jardins, enseignant et écrivain

 

Ses principales réalisationsSes publicationsSes distinctionsSes idéesPour conclure : ses enseignements

Gilles Clément est né en 1943 à Argenton-sur-Creuse.

En 1965, après les concours aux Grandes Écoles d’agronomie, il choisit de s’inscrire à l’Ecole nationale supérieure d’horticulture de Versailles plutôt qu’à l’Ecole nationale supérieure d’agronomie de Rennes où il est également admis. Après deux ans d’étude, il suit les deux années d’enseignement de la Section du paysage et de l’art des jardins de cet établissement, à l’issue desquelles il reçoit le diplôme d‘ingénieur horticole et le certificat d’études de la Section comme trois autres élèves de sa promotion. Il obtient le diplôme et le titre de paysagiste DPLG en 1985.

Il se consacre d’abord à une commande de jardins essentiellement privée en France et à l’étranger. En 1977 il s’installe à Crozant dans la Creuse où il expérimente de nouvelles pratiques de jardinage, qui donneront naissance au concept de « jardin en mouvement » développé en 1991.

Il devient enseignant vacataire à l’ENSP de Versailles d’abord de 1979 à 1984, appelé par R. Bellec et M. Rumelhart pour dispenser l’enseignements des végétaux dans le cadre des ateliers. Il en repart au moment de la crise enseignante (le conflit des deux ateliers « A. Le Nôtre » et « C.-R. Dufresny). Il revient ensuite en 1992, au moment du projet de délocalisation de l’ENSP à Blois, pour prendre en charge un atelier de 3ème année « Grand espace rural ».

Il devient professeur titulaire d’ateliers de projets de 2000 jusqu’à sa retraite d’enseignant en 2012. Il donne également des conférences dans de nombreuses écoles et universités françaises et étrangères, et continue de travailler en tant que paysagiste concepteur.

Très médiatisée, sa carrière est partagée entre des réalisations de parcs et de jardins surtout publics et une abondante œuvre écrite (une cinquantaine d’ouvrages et de très nombreux articles, notamment dans les Carnets du paysage) consacrée à la diffusion de ses idées. Il est sans doute le paysagiste concepteur qui a le plus écrit dans sa génération pour les faire connaitre.

Il est connu du grand public par trois concepts illustrés par ses réalisations propres ou faites par d’autres : le jardin en mouvement, le jardin planétaire et le tiers-paysage.

Ses principales réalisations

1986-1992 : Parc André-Citroën à Paris, en collaboration avec Allain Provost paysagiste, Patrick Berger, Jean-Paul Viguier architectes,

Parc A. Citroën, les jardins sériels vus d’avion

1987 : Jardins de l’abbaye cistercienne de Valloires à Argoules (Somme),

1987 : Parc paysager du Château de Châtenay-en-France,

1988-1995 : Jardin du domaine du Rayol : une mosaïque de jardins évoquant diverses régions du monde au climat méditerranéen, une expérimentation qui inspirera le jardin planétaire,

1991-1998 : Jardins de l’Arche à la Défense, avec Guillaume Geoffroy Dechaume,

Le jardin des Gunneras

1992 : Jardin du château de Blois, avec Laurent Campos-Hugueney

1992-1994 : Jardin des 5 éléments du Centre écologique Terre vivante,

1996-2003 : Parc Matisse à Euralille en collaboration avec les paysagistes Éric Berlin et Sylvain Flipo : un manifeste pour la biodiversité,

L’ile de Derborence, parc Matisse, Lille

2001 : Accompagnement végétal du projet de ligne 2 du tramway de Lyon,

2004-2006 : Jardin du musée du quai Branly à Paris, avec Patrick Blanc, botaniste et  Jean Nouvel architecte : une illustration du jardin planétaire,

2006 : Jardin de l’École normale supérieure de Lyon, avec Guillaume Geoffroy-Dechaume

2008 : Green Belt de Tripoli, en Libye avec l’agence Coloco paysagistes,

2009 : Toit de la base sous-marine de Saint-Nazaire: Jardin du Tiers-Paysage, installation artistique, conception Gilles Clément, réalisation Collectif Coloco,

2012-2013 : Jardin du lycée d’enseignement agricole Jules-Rieffel à Saint-Herblain (Loire-Atlantique), inspiré par le concept de jardin en mouvement. Les étudiants sont les concepteurs de ce « jardin » sur six hectares,

2011-2013 : « Jardin Vagabond » à Aix-les-Bains (Savoie) inspiré par le concept de jardin en mouvement,

2013 : Parc de l’hôpital Salvator à Marseille. Avec Guillaume Morlans,

2014 :

-« Jardin Mandala » au Parc des Ravalets à Cherbourg,

-« Jardin du 6ème continent » à Péronne près du Mémorial de la Grande Guerre. Avec Guillaume Morlans,

2016 : La « Prairie de Gauras » au château de Trévarez en Bretagne,

2017 : La Tour à eau, sur la ligne du partage des eaux en Ardèche,

La Tour à eau, Ardèche, 2017, cl. G. Clément

2019-2020 : « Jardin du centre culturel de rencontre de Noirlac » en cours de réalisation avec les maîtrises d’œuvre de Philippe Raguin et l’atelier « Tout se transforme » Mirabelle Croiziet et Antoine Quenardel. Projet dessiné en 2008.

2020 : « Hortus papyrifera », projet du jardin pour la cour Vivienne à la BNF Paris centre, concours gagné avec Antoine Quénardel et Mirabelle Croizier.

Ses publications

1985-1995 Du jardin en mouvement au jardin planétaire

« La friche apprivoisée », Urbanisme, n° 209, septembre 1985, p. 91-95,

Le Jardin en mouvement, Paris, Pandora, 1991,

« Les plantes dessinent le jardin et non le jardinier … »

La Vallée, Paris, Pandora, 1991,

Le Jardin en mouvement, de la Vallée au parc André-Citroën, Paris, Sens & Tonka, 1994 (rééditions augmentées en septembre 1999, 2001, mars 2007),

Éloge de la friche (avec François Béalu, graveur), éd. Lacourière-Frélaut, 1994,

Le Jardin romantique de George Sand (avec Christiane Sand), Albin Michel, 1995,

Contributions à l’étude du jardin planétaire. À propos du feu (avec Michel Blazy), École régionale des Beaux-Arts de Valence, 1995,

1996-2000 : Le jardin planétaire

Re-Cueille : L’enclos et la mesure (avec Jean-Paul Ruiz), éd. Jean-Paul Ruiz, 1996,

Thomas et le Voyageur, Albin Michel, janvier 1997 (rééd. mars 2011) ; esquisse du jardin planétaire,

Traité succinct de l’art involontaire, Sens et Tonka, 1997 (rééd. augmentée en 2014),

Les Libres Jardins de Gilles Clément, Le Chêne, 1997,

Une école buissonnière, Hazan, septembre 1997,

Le Jardin planétaire (avec Claude Éveno), L’Aube/Château-Vallon, 1997 (rééd. 1999)

Les Portes, Sens et Tonka, 1998,

La Dernière Pierre, Albin Michel, août 1999,

Terres fertiles (avec Stéphane Spach), éd. de l’Imprimeur, septembre 1999,

Les Jardins planétaires (avec Guy Tortosa), éd. Jean-Michel Place, septembre 1999,

Les Jardins du Rayol, Actes Sud, juillet 1999 (rééd. mai 2005),,

Voyage au Jardin planétaire, carnet de croquis (avec le scénographe Raymond Sarti), éd. Spiralinthe, novembre 1999,

2000-2005 Le Tiers-paysage et les plantes vagabondes

Éloge des vagabondes. Herbes, arbres et fleurs à la conquête du monde, Nil Édition, mai 2002 (rééd. chez Robert Laffont, 2014),

Herbes ou ces plantes qu’on dit mauvaises (avec Jean-Paul Ruiz), éd. Jean-Paul Ruiz, 2003,

La Dernière Pierre (en chinois), Taïwan, Crown Publishing, coll. Choice 69, 2003,

La Sagesse du Jardinier éd. L’Œil Neuf, mars 2004,,

Manifeste du Tiers-paysage, éd. Sujet Objet, mai 2004 (rééd. augmentée chez Sens & Tonka, 2014)

 

« Espace n’exprimant ni le pouvoir ni la soumission au pouvoir »

Jardins de lettres (avec Claude Delias), Jane Otmezguine, 2004,

Euroland (avec Edith Roux et Guy Tortosa), Jean-Michel Place Éditeur, 2005,

Le Dindon et le Dodo, Éditions Bayard Culture, février 2005,

Les Nuages, Éditions Bayard Culture, février 2005,

Manifesto del Terzo paesaggio, postface de Filippo De Pieri, Macerata, Quodlibet, octobre 2005,

2005- 2010 Les espèces vagabondes et autres réflexions jardinières

Gilles Clément, une écologie humaniste (avec Louisa Jones), Éditions Aubanel, septembre 2006,

 

« Le jardin se construit à partir d’un site. Son devenir et sa forme sont orientés par les conditions du milieu et par les espérances contenues dans l’utopie du jardinier »

Où en est l’herbe ? Réflexions sur le jardin planétaire (avec Louisa Jones), Actes Sud, oct. 2006,

Environ(ne)ment. Manières d’agir pour demain (avec Philippe Rahm), Skira Editore, novembre 2006 (édition bilingue),

Le Belvédère des lichens (en collaboration avec Le Sentier des Lauzes), coédition Jean-Pierre Huguet Éditeur, Parc naturel des monts d’Ardèche, Saint Julien Molin Molette, octobre 2007,

Nove Giardini Planetari, (avec Alessandro Rocca), Milan, 22 Publishing, octobre 2007,

Toujours la vie invente, collection L’Aube Poche Essai, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, février 2008,

Il Giardino in movimento. Dalla vallata al giardino planetario, Macerata, Godlibet, mai 2008 (+ rééd. en 2010),

Neuf jardins. Approche du jardin planétaire (avec Alessandro Rocca), Arles, Actes Sud, coll. Nature, septembre 2008,

Planetary Gardens. The Landscape Architecture of Gilles Clement (avec Alessandro Rocca), Birkhauser Verlag AG, septembre 2008,

Il giardiniere planetario, Milan, 22 Publishing, 2008,

Sur la marge (avec François Béalu), Paris, Michèle Broutta, 2008,

Le Salon des berces, Paris, Nil Éditions, 2009,

Dans la vallée. Biodiversité, art, paysage (entretiens avec Gilles A. Tiberghien), Paris, Bayard Centurion, coll. “Essai”, 2009,

Elogio delle vagabonde. Erbe, arbusti e fiori alla conquista del mondo, Derive Approdi, 2010

2010-2019 Retour sur le jardin : la lutte continue…

Une brève histoire du jardin, Paris, L’Œil Neuf, coll. “Brèves Histoires”, 2011,

Breve storia del giardino, Macerata, Quodlibet, 2012,

Jardins, paysage et génie naturel, Paris, Collège de France/Fayard, coll. “Leçons Inaugurales du Collège de France”, 2012,

 

« Pour préserver cet espace (le jardin) soumis aux lois du marché et de la croissance à tout prix, le jardinier doit se mettre à l’écoute du génie naturel : imaginer, réaliser et entretenir le jardin dans son aspect dynamique, en respectant le développement des espèces et leurs migrations ». (4ème de couverture)

Belvédère. Points de vue sur le paysage, Saint Benoît du Sault, Tarabuste, 2013,

Les Imprévisibles, Paris, L’Une et l’Autre, 2013,

L’Alternative ambiante, Paris, Sens & Tonka, 2014,

Espèces vagabondes, menace ou bienfait ? (avec Francis Hallé et François Letourneux), Toulouse, Éditions Plume de Carotte, coll. “Les Engagés”, 2014,

Abécédaire, Paris, Sens & Tonka, 2015,

Un grand jardin, texte de Gilles Clément, illustrations de Vincent Gravé, éd. Cambourakis, 2016,   

Le grand B.A.L. Roman de science-fiction, éditions Actes Sud, 2018, 

« Le grand B.A.L. aborde la question de la privatisation du bien commun au seul bénéfice du marché par une maîtrise de la “nature” ou, plus exactement, par une illusion de cette maîtrise que Gilles Clément dénonce à la manière de Voltaire… »

 

 

 

Ses distinctions

1998 : Grand Prix du paysage du Ministère de l’Environnement

2011-2012 : Titulaire de la chaire annuelle de Création artistique au Collège de France, avec une leçon inaugurale prononcée le 1er décembre 2011 sous le titre Jardins, paysage et génie nature

2017 : Prix Books and Seeds, de la Foire internationale du livre jeunesse de Bologne..

Ses idées

L’origine des innovations jardinières qu’a expérimentées Gilles Clément est à rechercher dans la formation qu’il a reçue à Versailles, mais pas uniquement. À l’ENSH, les enseignements scientifiques du phytogéographe, phytosociologue, botaniste et malherbologue Jacques Montégut, du physiologiste Claude Bigot, du généticien Fernand Laudansky, des enseignants d’arboriculture (Pierre Cuisance), de cultures ornementales (René Bossard et P. Lemattre) et de l’entomologiste Remy Coutin ont fondé sa culture de biologiste familier de la vie des plantes et des animaux.

Dans la Section du paysage qu’il a suivie ensuite de 1967 à 1969, comme spécialisation de sa formation horticole, il a été marqué surtout (mais pas seulement) par les démarches conceptuelles des « études visuelles » du plasticien et coloriste B. Lassus dans les dernières années d’enseignement.

« Il est plus proche qu’il ne le reconnait des démarches de certains fondateurs ou héritiers de l’art conceptuel et du land art … » G. Tortosa, 2002.

Jusqu’au début des années 1980, c’est-à-dire pendant environ 15 ans après sa sortie de l’ENSH, Gilles Clément excelle dans la création de jardins privés en utilisant une palette végétale horticole et exotique particulièrement riche. C’est d’ailleurs à lui que le directeur de l’ENSP Raymond Chaux s’adresse pour enseigner « l’utilisation des végétaux » dans les projets. Il succède ainsi à Lucien Sabourin, ingénieur divisionnaire à la ville de Paris qui enseigna cette technique aux élèves de la Section de 1960 à 1974.

Il s’engagera ensuite sur des ateliers dans le cadre élargi des grands espaces ruraux.

La friche

Le virage vers des pensées alternatives à celles des projets enseignés à l’ENSP de Versailles s’opère chez G. Clément au moment où il quitte cette école en 1983, avec la plupart des autres enseignants de l’École d’horticulture voisine. Au moment où les enseignements de M. Corajoud et d’A. Provost, tournés vers le projet urbain, et ceux de B. Lassus, inspirés par des concepts plasticiens, entrent en conflit.

Au moment également où dans son jardin de la Creuse (la Vallée) acquis en 1977, se préparent parallèlement les expériences végétales qu’il théorisera ensuite.

De 1986 à 1992, le concours gagné du parc Citroën (avec A. Provost) révèle parfaitement ce tournant. Avec les jardins sériels, il expérimente (sans lendemain) des inspirations symboliques comme les « jardins blanc et noir », mais surtout il lance l’idée provocatrice et prémonitoire de la friche comme modèle de jardinage. Un non-sens dans la culture horticole et populaire…

La friche du parc A. Citroën1

L’idée de la dynamique végétale spontanée comme moteur des transformations accompagnées du jardin n’aurait pas été plausible sans la connaissance scientifique des successions végétales progressives et régressives qu’avait enseignées J. Montégut (éminent spécialiste de la flore des friches) à la suite des phytoécologues P. Ozenda, M. Guinochet et M. Bournérias en particulier. La friche était un espace beaucoup moins aléatoire et chaotique qu’il n’y paraissait. Elle servira de point de départ quinze ans plus tard au concept de Tiers-Paysage, et beaucoup plus tôt à ceux de Jardin en mouvement et de Jardin planétaire.

Le jardin en mouvement

L’idée de « jardin en mouvement » comme concept de projet de jardin émerge en 1985 (« La Friche apprivoisée ») puis est expliquée en 1991 (La Vallée, Le Jardin en mouvement). Elle désigne à la fois « un type de jardin où les espèces végétales peuvent se développer librement et, plus généralement, une philosophie du jardin qui redéfinit le rôle du jardinier, en accordant une place centrale à l’observation, et qui repose sur l’idée de coopération avec la nature »2, en particulier avec le déplacement physique des espèces sur le terrain. C’est une manière d’accompagner la vie d’un jardin en fonction de sa propre évolution, de choisir les espèces à privilégier, plantées, semées ou spontanées, en agissant le plus possible avec et non contre « la nature ».

Cette idée est mise en œuvre dans ses jardins, expliquée dans ses conférences et mise en application dans la formation des paysagistes versaillais (l’exercice pédagogique Chaubrides par exemple) avec l’écologue M. Rumelhart et le paysagiste G. Chauvel. Au moment où la formation donnée dans les ateliers de projet à l’ENSP est sollicitée plus par les enjeux politiques de la fabrique urbaine que par ceux de la qualité biologique des sols et de la biodiversité. Un grand écart entre urbanisme et jardinage pour les étudiants, qui ne s’en plaignent pas…

Le jardin planétaire

Cette idée qui a son origine dans les notions biogéographiques de « biome » et de « brassage planétaire des espèces » est une métaphore du rôle possible des hommes comme jardiniers de leurs milieux de vie. Elle s’affranchit de la notion controversée d’équilibre écologique.

« …Chaque jardin, fatalement agrémenté d’espèces venues de tous les coins du monde, peut être regardé comme un index planétaire. Chaque jardinier comme un entremetteur de rencontres entre espèces qui n’étaient pas destinées, à priori, à se rencontrer. Le brassage planétaire, originellement réglé par le jeu naturel des éléments, s’accroît du fait de l’activité humaine, elle-même toujours en expansion.

La finalité du Jardin Planétaire consiste à chercher comment exploiter la diversité sans la détruire. Comment continuer à faire fonctionner la « machine » planète, faire vivre le jardin, donc le jardinier. »3

Le jardin planétaire, 1999

Introduite dans Thomas et le Voyageur en 1996, l’idée est fondée sur la capacité de chacun à observer les phénomènes vivants biologiques, végétaux et animaux. Mais plus encore sur la conscience de l’interdépendance des milieux (sols, climats) et de ceux, vivants humains et non humains, qui les habitent et les transforment.

En 1999-2000, une exposition à la Grande Halle de la Villette, dont il est le commissaire, illustre cette perspective avec ses applications possibles dans les biomes planétaires. À commencer par le jardin du Rayol, qu’il aménageait pour le Conservatoire du Littoral et des rivages lacustres, au titre des biomes méditerranéens.

Le Tiers-Paysage

Issue de l’idée du Jardin planétaire, la notion de Tiers-Paysage, analysée dans l’ouvrage éponyme (2005), est définie comme un espace de développement possible de la biodiversité menacée. Elle désigne l’ensemble des espaces délaissés ou non exploités concernés par ce projet.

« Le Tiers-Paysage –fragment indécidé du Jardin Planétaire- désigne la somme des espaces où l’homme abandonne l’évolution du paysage à la seule nature. Il concerne les délaissés urbains ou ruraux, les espaces de transition, les friches, marais, landes, tourbières, mais aussi les bords de route, rives, talus de voies ferrées, etc … A l’ensemble des délaissés viennent s’ajouter les territoires en réserve. Réserves de fait : lieux inaccessibles , sommets de montagne, lieux incultes, déserts ; réserves institutionnelles : parcs nationaux, parcs régionaux, « réserves naturelles… 
…Considéré sous cet angle le Tiers-paysage apparaît comme le réservoir génétique de la planète, l’espace du futur »
4

Eloge des vagabondes, 2002, 2014

Comme les autres concepts développés par Gilles Clément, le Tiers-Paysage est une invitation à l’engagement individuel et collectif, une porte ouverte à la lutte contre les conséquences déplorables et chroniques des systèmes économiques et politiques dominants. Il fera alors de sa verve littéraire et poétique, de ses ouvrages et de ses projets un manifeste militant permanent, notamment avec l’agence Coloco.

« Nature qu’est-ce que tu fous, c’est quoi ce vomis orange sur la terre morte ? Il y avait de l’herbe avant, non ? C’est quoi ce nuage qui pue, cette pluie qui brûle, tu déconnes ou tu joues ?

Nature à quoi tu joues, mes joues brûlent, je respire en toussant, ça grésille dans les soutes du cerveau, je suis en train de cuire sous ta radiation, tes cosmétiques me roulent dans le purin de la chimie, c’est quoi ton plan ?

Nature ouvre les yeux, tu cilles comme une libellule, arrêtes de faire la belle, tu nous agaces à force. Nature tu lèves le jour comme un voile imbécile, avec de l’aube pour faire pâlir le rose de ton visage inquiet, tu te fous de nous .

Nature arrête de me regarder je baisse les yeux, tu crèves d’envie de nous voir à tes pieds, je suis à tes pieds, je regarde ta peau, je vois ton corps solide, j’ai des muscles et des muscles de retard, ça déconne dans l’horloge, ça traîne, ça déraille. Nature aide nous, dis quelque chose …

N’exagères pas.

Change de nom, on t’écoutera. »5, G. Clément, 2016.

Une écologie humaniste

En 2006, il publie avec Louisa Jones Gilles Clément, une écologie humaniste. De l’élaboration du premier « jardin en mouvement » sur son terrain de La Vallée, dans la Creuse, à la conception du Jardin de la tortue au musée des Arts premiers, à Paris, le paysagiste explique avec sa complice, à partir de ses réalisations, sa démarche de jardinier responsable de la planète. Il reprend ses concepts et en montre la cohérence et la portée citoyenne, notamment en direction de ses étudiants paysagistes et jardiniers.

« Le jardin se construit à partir d’un site. Son devenir et sa forme sont orientés par les conditions du milieu et par les espérances contenues dans l’utopie du jardinier ». G. C.

Pour conclure : Les enseignements de Gilles Clément

Depuis sa formation à l’Ecole d’Horticulture de Versailles, le contenu des enseignements reçus et donnés par G. Clément a profondément changé.

Qu’enseignait-il en 1980 à l’ENSP de Versailles ? Chargé de l’enseignement de « connaissance et utilisation des végétaux » dans les projets en première année, il a laissé un polycopié manuscrit intitulé Un jardin en hiver. Il écrit en introduction :

« Le but d’une recherche dans le sens d’une animation hivernale, n’est pas de substituer à l’hiver une quelconque et illusoire autre saison, encore moins de nier la saison rude qu’il est, mais plutôt de mettre l’accent sur ce qu’il apporte de neuf, ce qui tout d’un coup apparait et prend une signification particulière dans le paysage seulement à cette époque de l’année »6.

Il énumère environ 200 végétaux à feuillage persistant et les classe par ordre de grandeur, ceux à floraison hivernale avec leur période de floraison, les espèces à écorces décoratives (Acer, Betula, Cornus, Eucalytus, Salix …), et une centaine d’espèces à fruits décoratifs. Il réalise pour les étudiants le même type de document Les Ericacées ornementales pour identifier les espèces et les variétés cultivées au moment des visites des parcs du Bois des Moutiers et de Vasterival à Varengeville-sur-mer en Normandie7.

Un autre document Morphologie des espaces structurés par les végétaux : forme et valeur montre, sous forme de dix planches, les différentes règles d’assemblage des végétaux pour composer des scènes paysagères8.

Devenu, grâce à ses voyages et à ses lectures, conscient des conséquences désastreuses des relations des hommes à la nature et à ses ressources, il remet en cause ce qui lui avait été enseigné.

« Il a fallu que j’oublie tout ce qu’on m’avait appris. Il fallait supprimer les plantes, les maladies, tuer les insectes… Moi, je voulais garder la diversité, mais je ne savais pas comment faire. J’ai dû tout désapprendre ».9

Il fait de son jardin (celui de la Vallée) « son premier enseignant », et de son métier de jardinier « une résistance » exemplaire aux choix actuels d’usage des ressources naturelles dans le monde.

« Le jardin ne s’enseigne pas, il est l’enseignant », G.C., 201410

« Mon jardin et les voyages sont les deux sources d’enseignement pour moi. J’observe beaucoup ce qui se passe dans la nature, puis j’argumente. Je fais des constats, ce n’est pas idéologique. Je me rends compte que l’idée d’une maitrise de la nature par l’homme est illusoire et dangereuse. Il faut laisser faire, aller dans le sens des énergies en place, et non contre. C’est du « bon sens ». Il était presque fatal que j’arrive à ces conclusions, et j’étais presque choqué de ne pas avoir d’écho.

Le déclic est venu avec l’exposition de 1999 à la Villette, sur le Jardin planétaire. La Terre est un jardin, et tout ce que nous faisons, même individuellement, a un impact. Aujourd’hui, on enseigne certaines de mes idées. Je suis dans les programmes des BTS et même les fiches de révision du brevet des collèges ! C’est très agréable de voir qu’on n’a pas dit trop de bêtises, qu’on ne s’est pas trompé dans les directions qu’on voulait prendre. Mais ça arrive avec un retard sidéral. »,

G.C., 2014, propos recueillis par Karen Lavocat11.

Quand il revient à Versailles à partir des années 1990, il enseigne à l’ENSP et dans la formation « Jardins historiques, patrimoines, paysages » de l’École nationale d’architecture de Versailles. À l’ENSP, il n’enseigne plus la botanique horticole et la composition des jardins, mais prend en charge l’encadrement de quelques ateliers de projet de paysage en troisième année et en quatrième année (ateliers régionaux et travaux personnels de fin d’études). Après le départ de M. Corajoud en 2003, il se partage les ateliers longs de troisième année avec le paysagiste Gilles Vexlard.

Ingénieur horticole et jardinier atypique, G. Clément est devenu un utopiste qui souhaite faire rêver. Il n’inscrit son projet ni dans la pensée apocalytique des collapsologues de la fin des années 2010 (P. Servigne notamment), ni dans celle, infructueuse, de l’écologie politique. Pédagogue et citoyen, il croit fermement aux vertus du jardin idéal comme modèle de pensée, et, avec raison et passion, à la littérature engagée, à l’éducation et aux universités populaires.

Pierre Donadieu avec le concours de Gilles Clément

15 Mars 2020


Notes

1 http://www.gillesclement.com/cat-banqueimages-andre-tit-banqueimages-andre

2 Wikipédia.

6 G. Clément, Un jardin en hiver, suivi d’une note sur quelques particularités végétales en hiver, 32 p., doc.ronéo., Archives ENSP, 1980.

7 G. Clément, Varengeville, Les éricacées ornementales, doc. ronéo., 27 p., archives ENSP, juin 1980. Créé en 1898 par G. Jekill, le parc des Moutiers appartient à la famille Mallet.

8 S’y ajouteront les années suivantes « Végétaux et pollution atmosphérique, arbres pour la ville » (1981), la liste des pépinières spécialisées (1983), une sélection bibliographique d’art des jardins (1984).

9 https://lareleveetlapeste.fr/gilles-clement-jardin-premier-enseignant/

10 Entretien avec Dominique Truco, L’Actualité Poitou-Charentes n° 106, octobre 2014.

11 https://reporterre.net/Gilles-Clement-Jardiner-c-est-resister

Pierre Dauvergne

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Autobiographie de Pierre Dauvergne – L’enseignement de Pierre Dauvergne Pierre Dauvergne au Conseil Général du Val-de-marne

Pierre Dauvergne

Paysagiste d’aménagement, conseiller de la maitrise d’ouvrage, enseignant, militant

Sa formationSa carrièreSes distinctionsSon enseignementSes idées

Pierre Dauvergne est né le 26 mai 1943 à Paris. Ses parents étaient commerçants en articles de décoration intérieure. Il passe son enfance dans la campagne de la vallée de l’Yvette.

Sa formation

De 1959 à 1962, à l’âge de 16 ans, il suit la formation pratique de l’École du Breuil, une école d’horticulture et d’arboriculture de la ville de Paris et obtient un brevet professionnel. Il en conserve une mémoire précise :

« Trois années d’études : Enseignants principaux : Clément (Culture potagère), Bretaudeau (Arboriculture fruitière), Chantrier (arboriculture d’ornement), Lucien Sabourin (floriculture), Pierre Grison (parasitologie), Gouet (botanique), Henri Brison (art des jardins). Ce dernier était paysagiste à la Ville de Paris avec Daniel Collin, dans l’équipe dirigée par Robert Joffet. Il me révèle mieux ce qu’est un paysagiste. Nous faisions avec lui des projets de petits jardins ou de scènes végétales. 

Pour les travaux pratiques (50 % du temps de l’enseignement), nous avions de nombreux enseignants techniques, principalement Lefèbre, qui a rejoint le Potager du Roi de Versailles, bien après. Également, Besnier pour les vergers où je me passionne pour la formation et la taille des fruitiers, Paulin pour le potager, …De cette période, date une profonde amitié avec Pierre Pillet, élève comme moi.

Dès le départ, en première année, j’ai été très surpris, ne voyant pas le rapport entre les jardins et le métier de paysagiste. En effet les matières principales étaient la culture potagère, l’horticulture générale, et la connaissance des végétaux par leur appellation en latin. Ce fut dur ! J’étais loin des Floralies … et de ce qui me passionnait dans la vallée de l’Yvette, mon territoire de chasse et de captures de batraciens, reptiles, rongeurs et insectes.». P.D.

En 1963, après une préparation intensive en dessin, il est admis, avec Pierre Pillet et Françis Teste, à la Section du paysage et de l’art des jardins de l’Ecole nationale supérieure d’horticulture de Versailles.

Il décrit l’équipe pédagogique de la Section à son arrivée, assez proche de celle qu’avait connue J. Simon en 1957.

« Il y avait Albert Audias (technique), Théodore Leveau (Composition, un ancien élève de J.C.N. Forestier), Jeanne Hugueney (Histoire de l’art), Simone Hoog (Histoire de l’art des jardins), les Bernard Jean et Jean Pierre (Techniques), Roger Puget et Descatoire (Urbanisme), Thomas (sols sportifs), René Enard, puis Jacques Cordeau (Dessin), … Nous avions des cours et des exercices sur des espaces limités, comme par exemple l’aménagement d’une terrasse d’immeuble, la conception d’escaliers et de gradines… et ceci à des échelles dépassant rarement le 1/200ème. En 2èmeannée, ce sont Jacques Sgard, Bernard Lassus, Pierre Roulet, Jean-Claude Saint-Maurice, Jean Pierre Bernard, Alain Spake, Elie Mauret, qui enseignent. Après l’École du Breuil, la plongée à Versailles fut brutale en 2ème année ! Changement complet d’échelle. » PD

Deux enseignants l’ont particulièrement marqué : le paysagiste et urbaniste Jacques Sgard et le plasticien coloriste Bernard Lassus.

« J. Sgard nous a ouvert à la géographie, à l’« écologie végétale », et déjà au « grand paysage », avec d’emblée un projet d’aménagement d’un terrain d’environ 200 hectares à Bruyères-le-Châtel, un milieu très fragile, comparable aux milieux du massif forestier de Fontainebleau. Nous n’étions plus à des échelles du 1/50ème ou 1/200ème. Nous devions caractériser le site, ses composantes pour justifier et argumenter ensuite un projet, qui consistait à accueillir de la voirie et un certain nombre d’habitations, ou un lotissement.

B. Lassus nous a appris à regarder et à analyser avec rigueur le pourquoi de nos sensations en rapport avec les apparences des espaces urbains ou naturels. Il nous a obligé à relativiser nos premiers jugements de valeur, à décortiquer la notion du beau. Il nous a ouvert à la physiologie et à la psychologie de la perception, aux modes de représentations du réel en nous encourageant à lire des ouvrages, comme ceux de Pierre FrancasteL, Fernand Leger, Gaston Bachelard, … Il nous conseillait les expositions d’artistes à voir. Nous faisions des exercices plastiques, dont les fameux “bouchons”, des études visuelles d’espaces proches de l’école, des études sur la mobilité des apparences selon les saisons et les heures de la journée. (Étude de la Plaine de Stains en 1965). ». PD

De 1965 à 1966, il effectue son stage obligatoire d’un an dans l’ « Atelier du Paysage » de J. Sgard, J.-C. Saint-Maurice et P. Roulet :

« Cet atelier était à l’époque l’une des plus importantes agences de paysagistes. Trois paysagistes y étaient associés : Jacques Sgard, Jean-Claude Saint-Maurice (assistant M. Viollet) et Pierre Roulet (assistant M. Cassin). Cette agence était au cœur des nouvelles commandes dépendant des politiques d’après-guerre en urbanisme, environnement et aménagement. Je travaillais principalement sur les projets de Pierre Roulet (grands ensembles dont celui de Massy) ». PD.

En 1966, il obtient le diplôme et le titre de paysagiste diplômé par le ministère de l’Agriculture (DPLMA comme celui de J. Simon et d’A. Provost), titre qui était en cours de reclassement comme paysagiste DPLG à partir de 1961.

Rendu final, Concours en loge, 1966, 1/500e, Fonds Dauvergne, Archives ENSP.

Sa carrière

1967-1969 : Il est employé par le Service Technique Central d’Aménagement et d’Urbanisme (STCAU) qui dépendait de la Direction de l’Aménagement Foncier et de l’Urbanisme (DAFU), du Ministère de l’Equipement et de l’Urbanisme (MEL).

« Le STCAU était une véritable plaque tournante pour échanger connaissances, expériences avec les équipes de terrain, et vice versa. Ainsi, le groupe relation ville campagne a animé leClub des paysagistes d’OREAM”, avec la participation du responsable de l’environnement de l’Assemblée Permanente des Chambres d’Agriculture, l’APCA: Jacques Sgard (Nancy-Metz-Thionville, et Aix-Marseille-Fos), Michel-François Citerne (Nancy-Metz-Thionville), Jean Challet et Pierre Mas (Nord-Pas de Calais), et Michel Viollet, (Nantes-Saint-Nazaire).

C’était bien nécessaire à une période où nous étions tous confrontés à des échelles et à des questionnements totalement nouveaux, en particulier la protection et l’aménagement des espaces agricoles, et des projets de « ceintures vertes », « coupures vertes », « coulées vertes », … dans les aires urbaines ». PD

1967 – 1970 : Le GERP

Avec d’autres jeunes paysagistes, il crée le Groupe de recherche et d’étude sur le paysage (GERP). Car, en 1968, les étudiants de la Section se mettent en grève pour obtenir les moyens financiers de développer une formation de paysagistes correspondant à la demande dans le domaine de l’urbanisme et l’aménagement du territoire. Formation qui n’existe pas (ou pas assez) à la Section, malgré la présence d’un architecte urbaniste (R. Puget).

« En attendant l’obtention de ces moyens, les étudiants et jeunes anciens élèves décident la création du GERP pour à la fois compenser les manques de l’enseignement, et en même temps, s’organiser pour mener des actions, tant auprès de l’école que de la tutelle pour faire évoluer la situation. Ainsi, Philippe Treyve, Paul Clerc, Samuel Adelaïde, et moi-même fondront l’association GERP avec le soutien d’enseignants, en particulier de Jacques Sgard, et de Bernard Lassus. Philippe Treyve en sera le Président, très charismatique. ». PD

Le GERP fait connaitre très vite ses revendications aux enseignants de la Section et aux paysagistes :

« Progressivement, le GERP attire et anime le monde professionnel, notamment par l’organisation de cinq conférences magistrales de personnalités de premier plan dans le grand amphi de l’école, durant lesquelles une centaine de personnes est présente. A noter la participation du Directeur de l ’école, Etienne LE GUELINEL, PUGET, Jacques MONTEGUT, Jacques SIMON, des professionnels comme Pierre ROULET, Jean Claude SAINT-MAURICE, BIZE, CLOUZEAU, CAMAND. Également, plus nombreux, des étudiants et jeunes anciens qui animeront les groupes de travail. » PD.

Au GERP dissous en 1970 succède une autre association.

1968 – 1975 : l’Association PAYSAGE

Pierre Dauvergne devient le secrétaire général de l’ « association Paysage » qui a les mêmes finalités que le GERP. Elle réunit des adhérents différents qui travaillent en relation avec le STCAU, puis avec le nouveau ministère de l’Environnement :

« Jacques Sgard, paysagiste-urbaniste, Président, Bernard Lassus, plasticien, Vice Président, Rémi Perelman, ingénieur agronome, Secrétaire général, Pierre Dauvergne, paysagiste, Secrétaire, Paul Clerc, paysagiste, du bureau d’étude PAYSA, Trésorier ».PD

En 1972 l’association est chargée par le Ministère de l’environnement de créer un cycle d’un an pour une formation expérimentale au “paysage d’aménagement” destinée à des professionnels de l’aménagement et de l’urbanisme, et pour développer la recherche. Cette formation s’installe rue de Lisbonne à Paris. Elle deviendra à partir de 1975 le CNERP.  

1975 – 1979 : Le Centre d’étude et de de recherche du paysage de Trappes (78)-CNERP

Après les deux premières années, le cycle est institutionnalisé en CNERP le 31 mars 1975 par le Ministre de la Qualité de la Vie, André Jarrot, à Trappes, dans les locaux d’une antenne pédagogique d’une école d’architecture parisienne. Cette formation conserve son statut d’association loi de 1901, qui dispose d’un Conseil d’administration interministériel, présidé par Pierre de la Lande de Calan de la Fondation de France par ailleurs l’un des dirigeants de la Barclay’s Bank. Pierre Dauvergne devient employé du CNERP en tant que directeur d’études responsable des études, des recherches et de l’expérimentation.

« L’équipe est rapidement constituée principalement par des professionnels issus des cycles de formation précédents dont : Alain LEVAVASSEUR, paysagiste, Marie Noëlle BRAULT, paysagiste, Zsuza CROS, paysagiste hongroise, Jean Pierre SAURIN, paysagiste, Jean Rémy NEGRE, architecte-urbaniste, Yves Luginbühl géographe, Marie Claude DIEBOLD, géographe, Claude BASSIN-CARLIER, ingénieur écologue, Janine GREGOIRE, secrétaire ».

De gauche à droite, l’équipe du CNERP : Alain Levavasseur, Janine Grégoire, Yves Luginbühl, …, Jean-Pierre Boyer, Sarah Zarmati, Pierre Dauvergne, Viviane (secrétaire du CNERP), Rémi Pérelman,…, Philippe Robichon, Alain Sandoz, Bernard Fischesser, Claude Bassin-Carlier.…, 1974. Archives ENSP.

Sous la direction de Rémi Pérelman, l’institution, interministérielle, fonctionne comme un centre de recherches dont les stagiaires et les chargés d’études sont la main d’œuvre principale et la puissance publique le commanditaire principal. Selon le centre de documentation, de 1973 à 1977, 127 rapports d’études, ou de recherches sont réalisés par les équipes du CNERP (7 en 1973, 24 en 1974, 28 en 1975, 34 en 1976 et 34 encore en 1977).

Du fait de difficultés financières, le CNERP ferme ses portes en 1979 et ses missions pédagogiques et de recherches sont transférées à la jeune ENSP créée en 1976. Pierre Dauvergne est alors affecté au Service technique de l’urbanisme (le STU).

1979 – 1984 : l’Atelier d’aménagement et d’urbanisme du STU et l’ENSP

Dans ce service dirigé par Claude Brévan, urbaniste de l’Etat, P. Dauvergne est rapidement détaché à l’ENSP comme enseignant, affectation qui représente l’appui du ministère de l’Equipement à la nouvelle ENSP. Pendant cette période il participe à la mise en place du plan de paysage de Carthage-Sidi Bou Saïd près de Tunis.

À l’ENSP, il crée le département de sciences humaines, contribue aux premières publications de recherches de l’Ecole, et participe activement au projet (inabouti) d’Institut français du paysage (1982-85).

1985 – 2005 Conseil Général du Val de Marne1.

Pierre Dauvergne est recruté à la fin de 1984 en tant que chef du service des espaces verts départementaux. Il restera à la tête de ce secteur (qui devient une direction en 1988) jusqu’en 1991, date à laquelle il est nommé directeur de l’aménagement. Quatre ans plus tard, il devient directeur général adjoint de la collectivité départementale au sein de la collectivité, avant de devenir quatre ans plus tard, un des piliers de l’administration départementale : directeur général adjoint en charge des bâtiments, des espaces verts, du paysage et de l’assainissement. Il prend sa retraite en 2005 à l’âge de 62 ans.

Parallèlement, il s’implique dans la promotion de la profession de paysagiste. En 1984, il est délégué général de la FFP pour l’organisation des premières assises du paysage à Aix-les-Bains.

Ses distinctions

1993 : Trophée du Paysage pour la première tranche du parc départemental de la Plage Bleue à Valenton : Maîtrise d’ouvrage CG 94-DEVP associée à l’Agence paysagiste ILEX,

1994 : Chevalier dans l’ordre du Mérite agricole

1998 : Nominé pour le Prix National du Paysage (Gilles CLEMENT lauréat), et en 2000, nominé pour le Grand prix du Paysage. (Isabelle AURICOSTE lauréate).

« Bien que sollicité par le Ministère, successivement pour ces deux prix, la préférence du jury s’est portée, comme précédemment, sur des paysagistes de maîtrise d’œuvre. Une occasion ratée pour valoriser la maîtrise d’ouvrage paysagiste, toujours mal reconnue et pourtant très nécessaire pour développer la maîtrise d’œuvre. » PD.

2001 – Membre du Conseil national du paysage.

2007 – Grand prix national du Paysage pour le parc départemental des Cormailles à Ivry-sur-Seine : Maîtrise d’ouvrage CG 94-DEVP associée à SADEV 94 – Agence paysagiste TER.

2008 – Prix national de l’arbre attribué au département du Val-de-Marne par le Conseil national des villes et villages fleuris.

Son enseignement2

P. Dauvergne a enseigné principalement, et successivement, dans trois institutions publiques : à la Section du paysage et de l’art des jardins de l’ENSH de Versailles (1967-1974), au CNERP de Paris et Trappes (1972-1979) et à l’ENSP de Versailles (1979-1984). Parallèlement, il a été sollicité comme conférencier dans de nombreuses formations d’ingénieurs, d’architectes, d’urbanistes et d’universitaires en France et à l’étranger.

De 1967 à 1974

Dansla Section du paysage de l’ENSH, il organise l’enseignement après le départ de nombreux enseignants, paysagistes ou non. Il introduit M. Corajoud et J. Simon comme enseignants de projet, prend le relais de B. Lassus (études visuelles) et J. Sgard (les plans de paysage). Il explore de nouvelles possibilités de projet comme l’aménagement des carrières et les scenarii de paysage.

« 1967 – 1968 : Je suis assistant de Bernard Lassus – cours d’études visuelles. En 1968, après la démission de l’équipe pédagogique, la grève des élèves, la création et les interventions du Groupe d’Étude et de Recherche du Paysage (GERP), l’immobilisme de la Tutelle, une nouvelle équipe pédagogique se constitue, afin de prendre en charge les promotions présentes à l’école…

De 1969 à 1974, cette équipe rassemble en fait des « militants » pour défendre la Section et les étudiants recrutés. Elle fonctionne sans véritable mandat de l’administration, mais elle est plus ou moins soutenue, car la Direction souhaitait éviter de nouveaux soubresauts des étudiants.

L’équipe constituée par cooptation rassemble Michel Viollet, secrétaire général de la SPAJ (jusqu’en 1971), Jacques Simon, moi-même, et à partir de 1972, Michel Corajoud. Cette équipe travaille quasiment en autonomie, construit et expérimente une nouvelle pédagogie avec les étudiants. Dans ce cadre, je reprends alors, avec l’accord de Bernard Lassus, son cours d’”études visuelles”, et certains de ses exercices plastiques. Au cours de cette période, j’exploite mes activités principales déployées successivement au sein du STCAU (1967 – 1969), du GERP (1967 – 1970), et de l’OREALM (de 1969 à 1974). En 1969, l’OREALM me détache à la Section, à raison d’une demie journée par semaine.

Parmi les exercices menés, je citerai en premier celui de 1972 avec les deux promotions réunies. L’objectif était d’élaborer unplan de paysage pour l’avenir de la clairière de la Commune de LOURY,dans le Loiret, afin de déterminer les grandes orientations du futur Plan d’Occupation des Sols (POS). Ce projet était prétexte à la connaissance de la nouvelle planification territoriale : les SDAU, PAR et POS.

Autre exercice, lasimulation théorique des apparences successives d’un versant forestier, selon la nature du foncier, l’âge et la nature des peuplements, … exercice qui permettait d’aborder la connaissance de la forêt, de l’économie et des organisations forestières, avec des interventions ponctuelles d’experts, dont Tristan Pauly, IGREF, responsable du centre de gestion de l’ONF à Versailles.

Autre exercice en 1972 :le réaménagement d’une sablière en fin d’exploitation en forêt domaniale de Saint-Germain-en-Laye.Le projet devait être justifié par l’évaluation de la demande en loisirs du territoire au sens large. Le centre de gestion de l’ONF à Versailles est encore intervenu. Les extraits ci-après de l’un des projets rendu correspondent à l’interprétation de la méthode de Kevin Lynch (L’image de la cité, Dunod, 1969).

Extraits d’un travail d’étudiant : carte des zones de perception et légende des symboles graphiques. Archives P. Dauvergne

Enfin, en 1974, desprojets sur des espaces habitésse sont déroulés en Ville Nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines sur les communes de Guyancourt et d’Elancourt. Dans les deux cas, il s’agissait d’inventorier les usages des espaces aménagés, notamment à partir des traces au sol, puis de faire des propositions d’amélioration. A une autre échelle, c’estle développement urbainde la ville de Chevreuse et ses incidences sur la vallée, qui ont été réfléchis. » PD

1976 -1984

Mis à disposition par le STU, Pierre Dauvergne devient enseignant à l’ENSP. Il interviendra comme chef d’ateliers de projet et comme coordonnateur du département du Milieu humain qu’il créé :

« Mon implication dans l’enseignement diffère très sensiblement de celui de la Section. En effet, l’ENSP est structurée autour de trois ateliers de projet (Michel Corajoud, Bernard Lassus, et Allain Provost), ramenés à deux par la suite (Atelier Charles-Rivière Dufresny avec Bernard Lassus, et l’Atelier Le Nôtre, avec Michel Corajoud,) et cinq Départements, dont celui des Sciences Humaines. Les ateliers disposent de près de la moitié des heures. Ainsi, les Départements, pour assurer l’acquisition des connaissances avaient un temps pédagogique partagé et morcelé. L’articulation des départements avec les Ateliers autour de projets s’est avérée très difficile. »

Il participe à la création des « Ateliers Régionaux de Paysage » qui reproduisent la pédagogie du CNERP en confrontant les étudiants à des territoires concrets et aux élus. Comme pour le CNERP, c’était également la possibilité de trouver des compléments de financements pour l’établissement.

La pédagogie d’atelier qu’il mobilise s’appuie en priorité sur l’analyse de l’espace réel et sur le réseau des parties prenantes du projet. Pour lui les commanditaires réels autant que les théoriciens (les chercheurs, les universitaires) et les techniciens sont nécessaires à la formation des paysagistes. Il s’agit également d’identifier ce qu’il appelle la demande sociale, qui à cette époque était encore mal connue en raison de la réticence des chefs d’ateliers à faire intervenir des sociologues.

En 1979, dans la plaquette du cercle des élèves de l’ENSH -ENSP, il publie un long article « plaidoyer » pour la prise en compte du paysage dans l’aménagement et l’urbanisme. Il en tire les conséquences pour la conduite d’un enseignement, en s’appuyant sur les expériences pédagogiques menées depuis les années 70 au CNERP.

« L’analyse d’un espace est prétexte à l’acquisition de connaissances théoriques, et dans cette mesure, aide à l’articulation des cours et des travaux d’atelier. L’analyse de l’espace n’est jamais neutre, elle est toujours orientée en fonction d’un contexte. Le choix de terrains réels est essentiel à ce niveau-là.
Le paysagiste, dans sa pratique professionnelle, ne travaille pas seul. Il a des interlocuteurs, qu’il doit connaître, convaincre.

Les terrains réels permettent la confrontation avec ces interlocuteurs.
L’étudiant doit alors mener son travail avec méthode pour atteindre ces objectifs et se faire comprendre à la fin de son travail. Il doit pour cela sélectionner les informations et les données pour les interpréter. Les travaux nécessitent alors, et naturellement, l’intervention d’enseignants couvrant des matières théoriques et techniques.

Certaines phases du travail peuvent être menées par plusieurs enseignants.
Les terrains réels permettent alors un travail en équipe d’enseignants (…). L’enseignement doit être attentif à la demande sociale et ne doit pas se contenter de la suivre, mais aussi dans toute la mesure du possible la précéder. »3.

Couvertures des plaquettes d’enseignement de P. Mariétan, J.-M. Rapin et M. Louys, 1981, Archives P. Dauvergne

En 1981, il dirige deux ateliers pluridisciplinaires. L’un, « Perception et analyse du paysage », a recours auxEtudes visuelles de B. Lassus et fait intervenir des conférenciers du CNERP (le musicien P. Mariétan et l’acousticien J.-M. Rapin), ainsi que des scénographes. L’autre consacré à la vallée de la Mauldre non loin de Versailles, avec d’autres enseignants (l’économiste P. Mainié et l’écologue M. Rumelhart) concerne une région confrontée à une urbanisation diffuse4. Il permet de présenter les outils de la planification territoriale et le recours à la prospective en s’appuyant sur l’expérience des études de l’OREALM dans la vallée de la Loire Moyenne.

La couverture de la plaquette de présentation de l’atelier Vallée de la Mauldre, et celle du n° des Annales de la recherche urbaine, n° 18-19, 1983, qui a publié la recherche sur cette région.

Cependant, dans un contexte de concurrence entre enseignants pour les volumes horaires attribués, il est difficile de construire une réelle interdisciplinarité:

« Dans ce contexte de frustration, la construction d’équipes pédagogiques pluri disciplinaires était vaine. Plus étonnant, a été l’impossibilité d’articuler et d’organiser les pédagogies des ateliers. L’administration, faible …, a demandé alors aux étudiants de se positionner pour tel ou tel atelier. Un comble ! Il arriva ce qui devait arriver, l’un des ateliers, en l’occurrence l’Atelier Le Nôtre ramassa largement la mise, ce qui n’a rien arrangé dans le climat délétère de cette période. Des étudiants ont refusé de participer à ce marchandage, et ont suivi les deux ateliers simultanément.

Moi-même, participant aux réunions dites pédagogiques, connaissant trop bien Bernard Lassus et Michel Corajoud, les estimant chacun autant, j’agissais, avec Roger Bellec (le secrétaire général), pour que les points de vue se rapprochent, que les deux pédagogies, toute les deux respectables, puissent se valoriser, plutôt que s’opposer » PD.

En1982 – 1983 : Le Département du milieu humain, qui deviendra l’année suivante « de sciences de l’homme et de la société »est créé.

Couverture de la plaquette de présentation du département du « Milieu humain », 1982-83. Archives P. Dauvergne

« J’en assure la coordination. La plupart des enseignants et conférenciers poursuivront leur enseignement durant les années suivantes. Je fais appel à des enseignants intervenants sur les quatre années, principalement en 3èmeannée. 292 heures sont réparties entre 13 enseignants et conférenciers, dont deux de l’ENSH, Jean CarreL, juriste, et Philippe Mainié, ingénieur agronome, chercheur à l’INRA de Versailles.

Autres intervenants : Robert Ballion, sociologue, chercheur au laboratoire d’économétrie de l’Ecole Polytechnique, Yves Burgel, géographe, professeur à l’Université Paris X, responsable du laboratoire de géographie urbaine, Marie-Elisabeth Chassagne, chercheuse au CESTA et au laboratoire d’économétrie de l’Ecole Polytechnique, Jacques Cloarec, sociologue au laboratoire de sociologie rurale de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Simone Hoog, historienne des jardins, conservatrice au Château de Versailles, Maurice Imbert, sociologue au Centre d’Ethnologie Sociale et de Psychosociologie, Jacques Joly, géographe, professeur à l’ Université de Grenoble et à l’Institut des Sciences Politiques de Paris … » PD

Le premier programme pédagogique insiste sur une nouvelle compétence du paysagiste : être capable d’identifier les acteurs sociaux et politiques d’un projet d’aménagement, et de les associer à sa construction et à sa validation, autant qu’à sa gestion technique au cours du temps. Ce temps d’enseignement se situe plutôt en 3e et 4e années, avec l’avancement de l’apprentissage des compétences professionnelles qui devient plus complexe.

« Un des objectifs sera d’attirer l’attention du paysagiste sur le fait qu’il n’est pas seul à porter un regard et un jugement sur l’espace.
Les enseignements permettront au paysagiste de l’aider à formuler et à fonder ses hypothèses de travail, de repérer les divers acteurs impliqués et concernés par l’intervention paysagère envisagée, de négocier et d’élaborer avec eux les propositions et le projet. Enfin, réussir une intervention paysagère, c’est aussi prendre en considération les conditions de sa production et de sa gestion, c’est-à-dire les mécanismes et forces qui sous-tendent les apparences des espaces et les logiques des acteurs qui les développent ….
Par ailleurs, il est envisagé que la formation se développe par articulation avec les ateliers à propos d’exercices décentralisés expérimentaux (les futurs ateliers régionaux de quatrième année) ».PD.

Avant son départ à la fin de 1984 pour la direction des Espaces Verts du Val de Marne, un dernier atelier en 2e et 3e années est consacré en 1983-1985 à la ville nouvelle du Vaudreuil où P. Dauvergne est impliqué comme paysagiste. Un autre, dans la même ville, avec la paysagiste I. Auricoste et la sociologue Françoise Dubost, concerne les jardins familiaux.

Ses idées

Pierre Dauvergne est un passeur de savoirs, autant qu’un expérimentateur. Il n’a pas adopté une carrière de paysagiste concepteur, de réalisateur d’aménagements de l’espace, de parcs et de jardins. Il a été formé dans la Section pour emprunter cette voie, mais il a pris conscience dès sa sortie de l’école que d’autres choix existaient pourvus d’horizons plus vastes, et surtout plus politiques.

(Faire)comprendre la dynamique des paysages

Contrairement à ses collègues qui s’intéressent peu aux contenus scientifiques de la notion de paysage, P. Dauvergne va prendre conscience de l’intérêt de la connaissance de la dynamique paysagère dans les villes comme dans les campagnes. Les paysages ne sont pas immuables, et toute l’agitation politique de l’époque laisse entendre que c’est ce qu’on leur reproche. Dès 1965, lors de son stage à l’Atelier du paysage, il est initié à quelques sciences du paysage par la thèse d’urbanisme de J. Sgard, puis par ses lectures des biogéographes et des géomorphologues, et plus tard les publications pédagogiques des écologues J. Montégut et M. Rumelhart. Il écrit :

« C’est à cette occasion (l’Atelier de J. Sgard), que j’ai pris une nouvelle leçon d’écologie en découvrant les travaux de Georges Kuhnhotz-Lordat, Essai de géographie botanique sur les dunes du Golfe du Lion, 1924. Il mettait en évidence la dynamique de colonisation des dunes par la végétation. J’ai alors, par moi-même, senti le besoin d’approfondir mes connaissances en lisant des ouvrages comme ceux d’Ozenda, Biogéographie végétale, 1964, ou de Tricart L’épiderme de la terre, esquisse d’une géomorphologie appliquée, 1962. J’ai également eu accès à la thèse de J. Sgard soutenu à l’Institut d’Urbanisme de l’Université de Paris en 1958, Récréation et Espaces Verts aux Pays-Bas, qui m’a ouvert sur les possibilités de travail aux échelles de la planification et de l’aménagement du territoire ».PD

Travaillant à l’OREAM de la Loire moyenne, il s’intéressera ensuite aux travaux phytoécologiques du CEPE-CNRS de Montpellier sur la cartographie écologique de la végétation en Sologne. Il plaidera dans son enseignement comme dans ses différentes responsabilités pour une collaboration nécessaire entre paysagistes, écologues et sociologues. La tâche fut souvent ingrate.

Penser l’action paysagère aux différentes échelles de l’aménagement des territoires

P. Dauvergne a milité pour combler le fossé béant entre les outils juridiques d’urbanisme et la maitrise d’ouvrage des collectivités publiques. Il fallait trouver un moyen de traduire en termes concrets l’expression magique des textes et des mantras politiques et administratifs de l’époque : « Tenir compte du paysage ». Elle n’était nullement performative pour celui qui la prononçait.

« C’était bien nécessaire à une période (année 1960) où nous étions tous confrontés à des échelles et à des questionnements totalement nouveaux, en particulier la protection et l’aménagement des espaces agricoles, et des projets de « ceintures vertes », « coupures vertes », « coulées vertes », … dans les aires urbaines ». PD. 

Au CNERP comme dans son enseignement à l’ENSP, il est d’abord un organisateur d’études et de débats publics pour que des réponses concrètes soient apportées aux questions posées. L’ambition est exorbitante là où les architectes et les urbanistes attendent des réponses jardinières qui ne sont plus adaptées à une demande sociale peu connue et à une commande politique évasive. À une époque également (années 1970) où des réponses aux actions d’aménagement sont apportées par les écologues (la planification écologique), les géoagronomes (les travaux de J.-P. Deffontaines), les géographes, les anthropologues et les sociologues. Comment choisir, alors que la loi de 1976 sur la protection de la nature imposait les « études d’impact » et quelques architectes (sans succès) la « sitologie ».

P. Dauvergne s’appuiera beaucoup sur les travaux du plasticien et plus tard paysagiste B. Lassus.

La nature de B. Lassus

Si les paysagistes ont comme vocation d’installer la « nature » dans la ville, encore faut-il connaitre ce qu’il manipule. La réponse scientifique est du côté des sciences de la nature, de la biologie, de l’écologie, de la biogéographie, qui ne sont pas tournées vers l’action. Pas plus que du côté des sciences sociales qui n’inspirent guère les praticiens. Peut-être faut-il regarder du côté du land-art comme le paysagiste J. Simon ?

Le plasticien B. Lassus, qui intervient au côté de J. Sgard et que P. Dauvergne eut comme enseignant apporte une solution originale et relativiste. Il écrit en 1977 :

« Le naturel me semble lié à un champ visuel déterminé. À moins qu’il ne soit homogène, il y a toujours dans le champ visuel un élément qui peut être considéré comme plus naturel qu’un autre, et c’est par opposition à un autre élément qui de ce fait est qualifié d’artificiel qu’il se situe vers le naturel. Il est très probable que si vous avez un arbuste en pot dans votre cuisine, vous le considérez comme plus naturel que le réfrigérateur émaillé de blanc sur lequel il est placé »5. En d’autres termes les paysages hétérogènes semblent préférables à des paysages homogènes.

Ainsi théorisé, le paysage n’est pas seulement l’affaire des sciences de la terre, de la nature ou de la société, mais s’inscrit plutôt dans une conception de l’appréciation et de la composition paysagère. Elle relève de la pensée plasticienne et contourne la question de l’expérience et du jugement esthétique.

Le projet : induction versus déduction

L’État, au temps du CNERP, souhaitait des guides méthodologiques pour encadrer les pratiques d’aménagement soumises à études d’impact (barrages, autoroutes, remembrements …) . Craignant une normalisation des pratiques, le CNERP ne s’engagea pas ou peu dans cette voie ingrate :

« Par exemple, encore, une entreprise importante, mais en difficulté, fabricant des poteaux métalliques pour supporter les câbles électriques ou téléphoniques, était combattue par des associations, ces poteaux étant jugés disgracieux dans les sites et paysages. Le ministère souhaitant défendre les emplois de cette entreprise, a demandé au CNERP des arguments pour poursuivre, selon des modalités à définir, la fabrication de ces poteaux.

Le CNERP a proposé d’implanter ces poteaux dans les paysages artificialisés, du type de la Beauce, et de réserver l’implantation des poteaux en bois dans les paysages de bocage, boisés ou forestiers. Le ministère a fait le choix inverse. Incompréhension donc ». PD.

Ce qui s’esquissait ainsi était un long processus de formation des maitres d’ouvrage à la culture paysagiste de projet. Les ateliers pédagogiques régionaux de l‘ENSP (1988-2018) y répondirent pendant quarante ans de manière infatigable et en général convaincante. À savoir que tout projet doit s’inscrire d’abord dans un contexte local et territorial, et non seulement dans des normes réglementaires, en faisant confiance autant aux intuitions du concepteur qu’aux avis des parties prenantes.

Un engagement politique et citoyen

Pour P. Dauvergne, le paysage peut offrir un sens précis, c’est le milieu matériel de la vie sociale. Sa transformation, faible ou radicale, ne peut être pensée que pour et avec ses habitants.

« Le mot paysage est, sommairement, comparable à l’expression « milieu de vie ». En ce sens le paysage n’est pas seulement le reflet de la vie d’une société, mais aussi le milieu dans lequel se déroulent les activités humaines, qui se modèlent sans cesse. Le paysage n’est donc pas uniquement un tableau, un panorama, qu’un touriste contemple, ou un décor pour certaines activités (loisirs, tourisme, résidence parfois), mais aussi, – et à la fois – le cadre et le produit des activités quotidiennes plus ou moins conflictuelles d’individus, de groupes sociaux et de la société toute entière.

Prétendre alors protéger, aménager ou organiser les paysages, c’est s’intéresser aux agents, qui les modifient, ou les maintiennent, c’est prendre en compte la manière dont ils sont perçus par les divers groupes ou individus concernés et enfin, c’est rechercher leur participation effective pour assurer leur conduite et leur gestion dans le temps, en fonction d’objectifs préalablement définis par toutes les parties. ». PD,6.

 

Membre et militant du Parti communiste français dès 1965, P. Dauvergne a contribué à l’élaboration de nombreux textes sur le cadre de vie et les espaces verts, notamment avec P. Laurent et P. Juquin (Archives P. Dauvergne)

Elu dans la commune d’Elancourt puis dans la ville nouvelle de Saint-Quentin en Yvelines, il prend en responsabilité les questions d’urbanisme et publie de nombreux textes sur son expérience d’élu confronté à la mise en place d’une ville nouvelle.

En tant que directeur des espaces verts, puis de l’aménagement, du Val de Marne, il agit sans doute de manière pragmatique, mais en fondant ses décisions sur ses convictions politiques et personnelles :

« Un bureau d’études est créé. Plusieurs paysagistes sont recrutés, pour la plupart des anciens élèves de l’ENSP où j’enseignais : Une équipe de maîtrise d’œuvre et de maîtrise d’ouvrage publiques en paysage, se met rapidement en place. Elle sera la principale agence publique de paysage en France.

L’avantage d’une telle structure, c’est de se donner les moyens de tenir dans la longue durée la cohérence des actions et projets au fil des acquisitions foncières, et donc de nouvelles tranches de travaux. C’est aussi la meilleure façon d’associer autour des projets tous les agents qui auront aux divers stades leur part de responsabilité. C’est la meilleure garantie de tenir dans le temps les objectifs. J’ai donc pu vérifier sur le terrain le bien-fondé de mes positions tenues en tant qu’élu à la Ville Nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines, puis au CNERP avec la recherche sur les espaces extérieurs du germe de la ville nouvelle du Vaudreuil »7.

Parc de la Plage Bleue à Valenton (Val-de-Marne), une ancienne sablière. Cliché J. M. PETIT – CG 94

Pour conclure

P. Dauvergne a tracé un chemin singulier parmi les refondateurs des pensées et pratiques paysagistes en France.

Dans la première partie de sa carrière, il s’est intéressé à la manière d’influencer la décision publique d’aménagement de l’espace en fonction de nouveaux critères relatifs à la qualité du milieu de vie. Inspiré par son expérience du CNERP, il a mis au point, comme enseignant et chargé d’étude, une modalité nouvelle d’analyse et de projet de paysage qui implique les élus et les parties prenantes, et non les seuls concepteurs et commanditaires. Elle évoluera plus tard vers la pratique nouvelle de « médiation paysagiste ». Avec J. Sgard et quelques autres, il a inventé le « paysagisme d’aménagement », une attention politique globale particulière accordée au soin de la production de la qualité des milieux de vie.

Dans la seconde partie de sa carrière, il est devenu maitre d’ouvrage des aménagements des espaces publics du Val-de-Marne. De ce fait, il a pu mettre en œuvre, de manière exemplaire, la plupart des principes qu’il avait expérimentés auparavant. En agissant notamment sur la politique foncière du département, sur les pratiques des équipes gestionnaires et en créant un bureau d’études capable de concevoir les espaces et d’en suivre la gestion.

Si aujourd’hui, les paysagistes concepteurs sont en principe tous capables, selon les critères de leur nouveau titre de paysagiste concepteur depuis 2016, de jongler avec les échelles spatiales et temporelles de projet, ils le doivent en grande partie à Pierre Dauvergne.

Pierre Donadieu

Mars 2020


Bibliographie


Notes

4 Dans le même temps, ce terrain était le support de la première recherche sur le paysage financée par la jeune Mission du paysage du ministère de l’Environnement.

5 B. Lassus, Jeux, Paris, Éditions Galilée, 1977, p. 70. Cité par S. Bann, Le destin paysager de B. Lassus (1947-1981), éditions HYX, 2014.

6 Programme d’enseignement du département du milieu humain, ENSP Versailles, 1981.

Michel Corajoud

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Michel Corajoud

Architecte paysagiste et enseignant

Son parcoursSes réalisations et étudesSon enseignementSes publicationsSes distinctionsSes idées

Michel Corajoud est né le 14 juillet 1937 à Annecy et décédé en 2014 à Paris. Son père était commerçant.

Son parcours

« À Thônes, il prépare son baccalauréat en philosophie. C’est à cette période qu’il développe son attrait pour le dessin, comme refuge d’abord, puis comme passion. Il s’agit du premier jalon lancé, inconsciemment, sur le tracé de son parcours professionnel. En 1957, Michel Corajoud obtient son bac au lycée de Valence et dès l’année suivante, soit 1958, il quitte sa ville natale pour venir à Paris où il réussit le concours d’entrée à l’école des Arts Décoratifs »1.

Il suit d’abord cette formation (atelier Baudry) pendant quatre ans en cours du soir et commence sa carrière en travaillant chez Bernard Rousseau, architecte d’intérieur, proche de Le Corbusier.

Il s’initie ensuite au paysage avec le paysagiste Jacques Simon de 1964 à 1966.

« Son tout premier travail, il l’obtient à l’âge de 25 ans, en 1962, en tant que salarié de Valentin Fabre à l’A.U.A. (Atelier d’Urbanisme et d’Architecture) où il est remarqué pour ses talents de dessinateur. C’est là que, de 1964 à 1966, Michel Corajoud va connaître son premier apprentissage et surtout la collaboration avec Jacques Simon, paysagiste en vue à cette époque. C’est Monsieur Simon (fils de forestier ayant une forte sensibilité pour le milieu naturel) qui va ouvrir les horizons au jeune Corajoud en l’initiant au monde vivant ». Idem

Puis, après un passage chez l’architecte Gomis pendant 3 ans, il devient membre associé de l’Atelier d’urbanisme et d’architecture (AUA) à Paris où il forme, avec les architectes Henri Ciriani et Borja Huidobro, une équipe de « paysagistes urbains : CCH, Ciriani, Corajoud, Huidobro » de 1969 à 1975. 

De 1975 à 2014, Michel Corajoud est associé comme paysagiste à Claire Corajoud son épouse, paysagiste DPLG diplômée de la Section du paysage et de l’art des jardins de l’École nationale supérieure d’horticulturede Versailles.

Il enseigne à la Section du paysage et de l’art des jardins de l’Ecole nationale supérieure d’horticulture de Versailles de 1971 à 1974, puis à l’Ecole nationale supérieure du paysage de Versailles de 1976 à 2003.

Ses principales réalisations et études

M. Corajoud s’est fait connaitre autant par des réalisations d’espaces publics urbains que par des études d’assistance à des maitres d’ouvrage publics.

Aménagements d’espaces publics

2012 : Aménagement paysager de la place de la Mairie de Troyes avec le scénographe de l’eau Pierre Luu,

2008-2011 : Aménagement paysager des espaces de la colline de Bourlémont et végétalisation des bâtiments de la porterie et du couvent autour de la Chapelle Notre-Dame-du-Haut à Ronchamp avec Renzo Piano,

2007 : Le jardin d’Eole (Paris, XVIIIe), avec Georges Descombes,

2005-2006 : Quais de Loire à Orléans avec Pierre Gangnet,

2005-2006 : Place Antonin Perrin à Lyon avec Pierre Gangnet,

2001 : Cité internationale Zones Amont et Aval à Lyon avec Renzo Piano,

2000-2008 : Quais rive gauche de Bordeaux et le miroir d’eau,

1998-2006 : Boulevard des États-Unis à Lyon avec Pierre Gangnet,

1998 : Couverture de l’autoroute A1 à Saint-Denis,

1998 : Avenue d’Italie à Paris avec Pierre Gangnet,

1996 : Quai et Boulevard Charles-de-Gaulle à Lyon avec Renzo Piano,

1992 : Aménagement de l’entrée de Creil et création d’une passerelle piétonne permettant de relier les coteaux boisés du quartier du Moulin au centre-ville.

1980 à 2005 : Réalisation du parc du Sausset (Seine Saint-Denis) avec C. Corajoud, J. Coulon et M. Rumelhart

1970-1974 : Parc des Coudrays à Maurepas (78) avec Enrique Ciriani et Borja Huidobro (AUA),

1968-74 : Parc de l’Arlequin à la Villeneuve de Grenoble avec Enrique Ciriani et Borja Huidobro (AUA).

Études urbaines et assistances à la maîtrise d’ouvrage

2000 : Assistance à la maîtrise d’ouvrage pour la réalisation du tramway sur les quais de la Garonne à Bordeaux,

1998 : Étude de définition d’aménagement du Front de mer de Saint-Denis de La Réunion,

1998 : Étude de paysage et d’urbanisme du secteur des « murs à pêches », à Montreuil avec  Souto de Moura,

1995 : Plan de paysage de l’Isle d’Abeau avec les CAUE de l’Ain, de l’Isère et du Rhône,

1991 : Mission d’expertise dans le cadre de la préparation des travaux du schéma industriel du port de Dunkerque,

1991-1999 : Projet urbain de la Plaine Saint-Denis (850 ha) avec Hippodamos 93,

1990–1991 : Etude des espaces publics en agrandissement du bois de Boulogne pour la “ZAC de la Porte Maillot “.

Recherche

1983 : Publication dans Les Annales de la recherche urbaine n°18-19, :”Versailles, lecture d’un jardin”, recherches réalisées avec les paysagistes Jacques Coulon et Marie-Hélène Loze.

Son enseignement

Versailles (ENSP)

À la demande des paysagistes et enseignants Pierre Dauvergne et Jacques Simon, il devient enseignant vacataire dans la Section du paysage et de l’art des jardins de l’ENSH de Versailles de 1971 à 1974, puis à l’École nationale supérieure du paysage de Versailles (1976-2003).

En 2003, au moment de la remise du grand prix de l’urbanisme, il se souvient : 

« En 1971, la section de paysage de l’École d’Horticulture de Versailles annonce sa fermeture prochaine. Alors que tous les enseignants quittaient, par anticipation, cette école, j’y entrais pour enseigner le projet de paysage bien que j’eusse, sur ce domaine précis, seulement quelques années d’avance sur mes étudiants.

Le fait d’enseigner, presque simultanément, le paysage alors que j’étais, moi-même, en train de le découvrir, a sans aucun doute fortifié l’importance qu’a eue ma pédagogie.

J’ai enseigné 32 ans dans cette école qui, après avoir fermé, s’est recomposée en École Nationale Supérieure du Paysage de Versailles. J’ai eu cette chance extraordinaire de pouvoir jouer un rôle prépondérant sur ce qui fut, longtemps, la seule véritable école du paysage en France et donc, d’infléchir notablement le sens que tous ces étudiants allaient donner à la profession de paysagiste. » (M.C., 2003)

Dans la jeune ENSP, il est d’abord enseignant vacataire dans l’atelier de projet « André Le Nôtre » qu’il dirige jusqu’en 1985. Il organise les ateliers de projet avec le paysagiste et ingénieur horticole Allain Provost responsable du département des techniques de projet, et participe activement au projet (sans lendemain) d’Institut français du paysage avec les autres enseignants. En raison de désaccord avec la direction, il démissionne toutefois temporairement de ses charges d’enseignant, missions que le directeur Raymond Chaux confie, momentanément, à la paysagiste Isabelle Auricoste.

«  La moitié de mon temps j’enseigne. En 1986 je suis maître de conférences de “théorie et pratique du projet sur le paysage ” et, à cette occasion, je rédige un assez long document sur la pédagogie de l’enseignement du projet et sur ce qui deviendra le cadre de l’organisation de l’enseignement du paysage à l’E.N.S.P. » (M.C., 2003).

Le texte du concours de maître de conférences, qui s’inspire de la pédagogie de son ancien associé l’architecte Henri Ciriani (d’abord à l’UP7 au Grand Palais, puis à l’école d’architecture de Paris-Belleville), influencera le nouveau programme pédagogique de l’école voté en 1986 : notamment la progression des ateliers de projet sur quatre années, et la place de l’enseignement du département d’ « Ecologie appliquée au projet de paysage » dirigé par M. Rumelhart devenu lui aussi en 1987, maitre de conférences dans cette nouvelle discipline. L’enseignement d’utilisation des végétaux assuré par le paysagiste et ingénieur horticole G. Clément jusqu’en 1983 est intégré dans le département d’écologie qui recrute le paysagiste Gabriel Chauvel, élève de M. Corajoud. Les exercices de « postfaces » (après l’échec des « interfaces ») permettent d’approfondir le traitement végétal des projets des étudiants. Mais les départements de sciences humaines (dirigé par A. Mazas, puis P. Donadieu) et d’arts plastiques (direction D. Mohen) conservent leur autonomie pédagogique.

De 1987 à 1990, Michel Corajoud, qui souhaite s’impliquer dans sa pratique de concepteur au sein de son agence, laisse la direction du département à Alexandre Chemetoff – également chargé du département des techniques du projet

Les paysagistes Christophe Girot, Gilles Clément et Gilles Vexlard lui succèderont comme chefs d’ateliers.

Genève (IAUG)

Il est professeur invité à l’Institut d’architecture de l’université de Genève (IAUG) de 1999 à 2002 avec les philosophes Sébastien Marot, Gilles Tiberghien et Jean-Marc Besse. En 2003, au moment où il quittait l’ENSP, il en faisait le bilan :

« J’ai participé à un enseignement de 3ème cycle “Architecture et Paysage” à l’Institut d’Architecture de l’université de Genève.

Si je donne avec précision les grandes lignes de cet enseignement, c’est parce qu’elles pourraient à elles seules suffire à situer mon travail et mes réflexions aux limites des territoires de la ville et de la campagne ou plus largement du paysage. À la mitoyenneté, aujourd’hui conflictuelle, entre ces deux mondes qui s’ignorent et se repoussent, alors que c’est là, précisément, où se joueront, demain, les projets de réconciliation que je souhaite.

Genève (pour garantir son autonomie alimentaire) a su, depuis 1952, aux limites de la ville, protéger son territoire agricole. À deux ou trois kilomètres du centre on est dans une véritable proximité, une interpénétration “paysagère ” entre la ville qui se développe et la campagne active (la Suisse comme “hyperville “).

À l’horizon Ouest le Jura, à l’horizon Est le Salève et, au-delà, les Alpes, viennent parfaire ce cadre. Ce rapport intense ville-campagne pose, actuellement, divers problèmes :

  • le développement de la ville, de la “zone villas ” notamment, qui suscite des conflits territoriaux, des conflits d’usage entre deux mondes qui se tournent le dos,

  • le maintien, à proximité des nouveaux urbains, d’une agriculture intensive,

  • la gestion du domaine agricole où des subventions sont données aux agriculteurs pour soustraire dix pour cent de leurs terres de culture et créer, en substitution, des aires de “compensations écologiques”,

  • la renaturation des cours d’eau dont la pratique est très avancée en Suisse Allemande et commence sur le Canton de Genève (…)

À l’origine de cet “atelier” de troisième cycle, une longue pratique de recherche et d’enseignement à l’I.A.U.G; avec des collaborations importantes dont celles de Bernardo Secchi pendant plusieurs années. En 1999, s’est constituée une équipe d’enseignants pour concevoir un atelier de projet et des séminaires de cours théoriques : un atelier de projet que j’anime avec trois architectes (Georges Descombes, Alain Léveillé et Marcellin Barthassat), un biologiste, un botaniste, un agriculteur. Des séminaires de cours théoriques animés par trois philosophes (Jean-Marc Besse, Gilles Tiberghien, Sébastien Marot fondateur et rédacteur de la revue “le Visiteur”). Sébastien Marot est l’auteur de deux articles importants : “L’alternative du paysage” “L’art de la mémoire, le territoire et l’architecture”. En arrière-plan, André Corboz, professeur d’histoire de l’urbanisme à l’école Polytechnique de Zurich.

Ces cours traitent, entre autres : de la cartographie, de l’anthropologie du paysage, des relations entre l’art contemporain et le territoire, le paysage, du “Suburbanisme” et du “Superubanisme”, des formes naissantes de la ville.

Nous avons entrepris de revisiter les ouvrages d’un grand nombre de théoriciens du XXème par exemple : Kevin LYNCH, Garett ECKBO, J.B. JACKSON, Collin ROWE, Vittorio GREGOTTI, Aldo ROSSI, Rem KOOLASS, Bernardo SECCHI.

Les thèmes abordés furent ces dernières années :

  • “Habiter la campagne “: projeter un groupe de logements dont la densité et l’organisation seraient en accord avec la paysage du Pays de Gex, au pied du Jura sur la partie française de ce territoire frontalier.
  • “Améliorer le domaine agricole d’Alexis Corthay” au Nord Est de Genève sur la commune de Choulex, à partir des thèmes : “compensations écologiques “, renaturation de la Seymaz (cours d’eau qui traverse ses terres), usage de plus en plus intense de la campagne par les nouveaux urbains, mutation probable de l’agriculture intensive vers une part d’agriculture de proximité.
  • “Faire des propositions pour l’extension urbaine” du Sud de Genève sur la commune de Troinex, entre Carouge et le piémont du Salève, extension provoquée par le déclassement d’une partie de la zone agricole dans le Nouveau Plan Directeur.
  • Valorisation et “renaturation” du territoire de l’Eau Morte sur les communes de Soral et de Laconex, au Sud-Ouest de Genève. Imaginer la mixité des usages entre des agriculteurs et des urbains ».

Ses publications majeures

M. Corajoud, Le paysage, c’est l’endroit où le ciel et la terre se touchent, Actes Sud/ENSP, 2009. Recueil d’une vingtaine d’articles publiés depuis 1975.

M. Corajoud, « Le projet de paysage, Lettre aux étudiants », in Le Jardinier, l’Artiste, l’Ingénieur, J.-L. Brisson (dir.), Les éditions de l’Imprimeur, 2000.

Il y développe une méthode empirique de projet en dix étapes : « se mettre en état d’effervescence, parcourir en tout sens, explorer les limites, les outrepasser, quitter pour revenir, traverser les échelles, anticiper, défendre l’espace ouvert, ouvrir son projet en cours, rester le gardien de son projet »

Distinctions

2017 : La Ville de Bordeaux nomme la promenade des quais rive droite et rive gauche de la Garonne « Promenade Michel Corajoud »

2003 : Grand Prix de l’urbanisme

1999 : Ruban d’argent pour la réalisation de la couverture de l’autoroute du Nord à Saint-Denis

1999 : Chevalier de l’Ordre national du Mérite

1993 : Prix du Courrier du maire, catégorie Projet urbain « Ville de Montreuil »

1992 : Grand Prix du paysage

1985 : Médaille d’argent de l’Académie d’architecture, « Architecture d’accompagnement » avec Claire Corajoud.

Ses idées et son parcours (d’après un texte donné au jury pour le Grand prix de l’urbanisme en 2003)

Son initiation :

L’École des Arts Décoratifs de Paris (1956-60)

Dans cet établissement, en même temps qu’il apprend à dessiner et à projeter, il travaille chez Bernard Rousseau, architecte d’intérieur, ancien collaborateur de Le Corbusier. Il se familiarise avec la conception du logement, et à la nécessité d’élargir le projet à son contexte social et spatial.

« J’ai appris la pratique et le goût du dessin, la pratique et le goût du “projet”.
Cette école était, alors, l’une des meilleures au sens où elle ne formait pas exclusivement à la décoration. Elle ouvrait très largement sur toutes les dimensions de l’activité de projet.

Pour aider au financement de mes études (je suivais les cours du soir à l’École des Arts Déco), j’ai travaillé deux ou trois ans chez un architecte d’intérieur : Bernard Rousseau qui avait collaboré avec Le Corbusier. Les commandes que nous devions satisfaire étaient assez particulières : Bernard Rousseau avait des amis proches qui lui demandaient de faire le projet des appartements qu’ils avaient acquis, en ne gardant que l’enveloppe des murs et les structures porteuses. Ce travail de conception et de réalisation d’une cellule d’habitation pouvait durer très longtemps, plusieurs années parfois !

J’ai donc, à cette occasion, abordé la question du logement, de son organisation et de son usage. J’ai développé une exigence sur l’agencement, la mesure, la proportion, sur la référence au corps, car nous étions sous l’emprise formidable et stricte du “modulor” de le Corbusier.

C’est dans ce travail précis, qui visait à augmenter la capacité d’usage d’une enveloppe bâtie donnée, à expérimenter tout le volume disponible, que j’ai élaboré les premiers outils nécessaires à la traversée des échelles qui me seront utiles, plus tard, dans le projet sur le paysage.

À ce moment, j’ai compris que nous étions plus dans le domaine de la transformation que dans celui de l’invention et que la conception à partir du contexte était décisive (…)

Nous savions aussi que les « grandes échelles » devaient être rapportées à des données plus vastes et avec Bernard Rousseau, nous partagions la passion de collectionner des images de toute nature, prises au hasard de toutes les revues. Nous estimions que cette collecte devait nous situer et nous ancrer dans l’actualité du monde (…) J’ai plus tard repris la collection d’images dans ma méthode d’enseignement du projet à l’École du Paysage de Versailles ».

Le rôle de Jacques Simon à l’AUA (1964-67)

À l’AUA où M. Corajoud entre en 1964, dans la cellule des architectes d’intérieur, Jacques Simon devient son principal mentor. Il est fasciné par ce paysagiste formé dans la Section du paysage de l’ENSH. Grand connaisseur des arbres, dessinateur, photographe, journaliste, amoureux des villes américaines, il initie M. Corajoud aux grands espaces et à la conception des projets de paysage et de jardin. Il lui fait comprendre la relation entre le temps et l’espace du projet, les temps des saisons comme ceux de la maturation d’un milieu aménagé.

«  Peu de temps après mon arrivée dans cette équipe où je travaillais sur des projets de villages de vacances, ma rencontre avec Simon fut fulgurante au point que notre association fut immédiate. Dans l’urgence, j’entre alors dans une nouvelle dimension que je ne quitterai plus : celle du Paysage. Simon est un personnage multiple : Il est un très grand paysagiste dont le travail de cette époque s’apparente à ceux des paysagistes “naturalistes” allemands dont on voyait les projets dans la revue “Garten und Landschaft”.
Son père étant forestier, il avait acquis très jeune une grande connaissance du milieu vivant, des plantes, des arbres dont il fait des dessins superbes.

Mais il est, aussi et presque également, un photographe-reporter qui voyage beaucoup et rapporte des témoignages précis sur de très grandes villes et leurs banlieues : en Allemagne, en Angleterre et aux États-Unis. Il était, alors, l’éditeur et le rédacteur d’une revue de paysage très éclectique, qu’il bricolait lui-même, avec une énergie et une santé considérables. On y voyait, à toutes les pages, des morceaux de ville avec, en situation, des gens qu’il faisait parler en leur dessinant des “bulles”. Il est, encore, un magnifique dessinateur dont les croquis simples mais très précis donnent bien l’idée de la maîtrise qu’il a de l’espace et de sa mesure.

Avec lui, je conforte les expériences acquises sur la question des échelles et des allers et retours qu’il était nécessaire de faire. J’élargis considérablement mon champ : de la minutie des objets, des meubles, des cloisons, de mes premières expériences, aux très grands espaces ouverts qu’il me fait découvrir. Quand nous regardions ensemble un paysage, ses deux mains très expressives et mobiles mettaient, sur l’horizon, chaque chose à sa place.

J’ai appris vite et donc confusément d’abord, l’agencement des divers plans qui organisent les proches et les lointains et qui, de porosités en porosités, en fabriquent les horizons. Simon savait, plus que tous, la mesure qui le sépare de chaque chose, même la plus lointaine. Il tenait ce don de son père qui, du sol, savait évaluer avec précision la taille des plus grands arbres.

Il m’initia au passage qui va de l’espace au temps,… au temps que prennent les choses du milieu pour se constituer, pour se transformer. Je me souviens encore de son excitation au premier débourrement des saules marsault … il y voyait le signe d’un printemps que l’on n’arrêterait plus ».

L’Atelier d’architecture et d’urbanisme (AUA), 1967-1970

M. Corajoud réintègre l’AUA à Paris en 1967, après le départ de J. Simon. Dans ce collectif, fondée en 1959 par l’urbaniste Jacques Allégret, sont réunis architectes, urbanistes, ingénieurs et décorateurs, soucieux de collaborer à la production de la ville et du logement social. Ancrés dans la gauche politique, ils plaident pour la pluridisciplinarité et ne sont pas tendres avec l’Académie des Beaux-Arts qui sera réformée en 1968. M. Corajoud prend position contre l’idéologie des espaces verts et du pittoresque paysager qui régnait en maitre depuis un siècle dans le milieu professionnel des rares paysagistes formés à l’ENSH.

« J’ai réalisé avec eux les projets d’aménagement de nombreux espaces extérieurs, mais à la différence de ceux que nous faisions avec Simon, je ne travaillais plus sur des plans masses achevés, je collaborais à leur établissement.

Les esquisses que je dessinais pour aménager le “dehors “, alimentaient à leur tour les architectes et les urbanistes de l’A.U.A. sur la question du “dedans “, celle de l’habiter.
Le point de vue que j’avais alors sur le paysagisme, après Bernard Rousseau, l’A.U.A. et Jacques Simon, est évidemment très différent de celui de mes confrères issus des écoles de paysage et, notamment, celle de Versailles.

Je leur reprochais leur manque d’intérêt et de culture pour la ville où ils introduisaient tous les signes du démenti. Ils puisaient leur inspiration et leurs références dans l’idée qu’ils se faisaient de la “Nature”. Ils collaboraient sans peine, à l’idéologie des espaces “verts”. Je pensais qu’en voulant compenser les effets d’une urbanité, évidemment très dure à cette époque, ils en barbouillaient le sol avec tout un petit fatras de circonvolutions molles, prétendument “naturelles “, qui, à mon sens, ne faisaient qu’introduire une violence supplémentaire. Ma critique était injuste, je le sais, mais je la réactive, aujourd’hui, pour bien montrer ce qui me distinguait alors et ce que je vais apporter de nouveau dans l’enseignement que je donnerai ensuite, à l’École de Versailles. »2

Le parc de l’Arlequin dans le quartier de la Villeneuve à Grenoble (1968-74)

Dès 1967, les enseignants vacataires de la Section du paysage commencent à quitter la Section du paysage dont la fin est annoncée avec la réforme de l’ENSH. Une partie d’entre eux (B. Lassus, J. Sgard, P. Dauvergne) crée en 1968 l’association « Paysages » qui préfigure le futur CNERP de Paris, puis de Trappes. Privé d’enseignants de projet, le directeur E. Le Guélinel, conseillé par M. Viollet et P. Dauvergne, fait appel à un jeune professionnel M. Corajoud et à J. Simon plus expérimenté. Leur enseignement, tourné vers l’urbanisme et l’architecture, marque une rupture brutale avec l’enseignement d’inspiration horticole de la Section.

Au même moment, M. Corajoud prend en charge dans le cadre de l’AUA, le parc de l’Arlequin à la Villeneuve de Grenoble. À la recherche de principes de conception, il tente de croiser géométrie et géographie. Il en reconnaissait en 2003 l’intérêt autant que les limites.

«  C’est le projet du quartier de l’Arlequin à la Villeneuve de Grenoble qui nous occupe le plus. George Loiseau et Jean Tribel, architectes à l’A.U.A., conduisaient cette opération. Nous devions en étudier la “rue” et le parc au centre du quartier.
Le projet de ce quartier revendiquait une forte densité, une grande continuité formelle du bâti, qui devait accueillir de la diversité (c’est le plan de Toulouse le Mirail qui fut alors transposé), une volonté d’établir de véritables espaces publics : la rue, le parc, une distribution qui favorisait la mixité. Il n’est pas utile de rappeler, dans le détail, l’ensemble des expériences menées : l’intégration des équipements à partir de la rue, la mise en place dans les écoles de nouvelles pédagogies, la tentative de réduire la ségrégation sociale dans le logement, la télédistribution, l’animation…etc.

Cette utopie a, pour partie, fonctionné quelques années et s’est progressivement défaite pour plusieurs raisons. Le départ de la “classe moyenne ” et celui des intellectuels, qui retournaient au centre-ville, furent à cet égard, décisifs.

On peut critiquer, aujourd’hui, les formes prises par cette utopie, l’échec relatif de la rue désactivée par l’arrivée du grand centre commercial, l’enfermement sur elle-même de cette forme urbaine singulière coupée des quartiers voisins et qui, de ce fait, renforce aujourd’hui, les effets de ghetto que l’homogénéité sociale a progressivement initiée.

Mais je n’ai plus jamais connu une telle intensité, une telle complémentarité de réflexions. Voici, ce que j’écrivais, à l’époque, pour expliquer mon travail de conception :

Le choc entre géométrie et géographie préside bien à la conception du parc de la Villeneuve mais dans un ordre inversé des efforts qui ont façonné la campagne.
La géométrie n’est pas, ici, la figure qui se déploie sur un fond, elle est le fond lui-même, le substrat, le site d’origine.

Sur ces terrains, rigoureusement plans, enclos par l’architecture, dans l’espace de cette sorte de clairière se tissaient déjà les lignes qui vont et viennent de l’ombre épaisse des bâtiments. L’espace est chargé des traits de la ville et il n’y a eu, pour moi, qu’à les graver sur le sol.
Je devais laisser s’exprimer l’architecture bien au-delà des pans qui la ferment. La façade n’est pas la tranche initiée où s’affrontent deux mondes hostiles (dedans – dehors, espace- pierre – espace-vert). C’est un lieu où se règlent, dans l’épaisseur, les subtiles entrées de l’ombre et de la lumière.

Le paysage naît de la tension de tous ces mondes d’évocation ».

Le parc du Sausset (1980-2000…)

Après avoir réalisé le parc des Coudrays à Maurepas dans la ville nouvelle de Saint-Quentin en Yvelines (1974) et celui de Grenoble, en 1980, M. et C. Corajoud sont lauréats avec le paysagiste J. Coulon, du concours du parc forestier du Sausset en Seine-Saint-Denis en 1980. Ce projet dont la mise en place durera plus de vingt ans leur permettent de définir la conception d’un projet de paysage comme une méthode de connaissance de la genèse d’un site en convoquant la géométrie, l’histoire et la géographie ; mais également en s’associant avec d’autres experts, forestiers et écologues. Ce projet restera, avec les quais de Bordeaux, emblématique pour M. Corajoud et ses élèves.

« Au milieu de l’année 1980, nous gagnons Claire et moi (nous sommes désormais associés) le concours de ce très grand parc de deux cents hectares, au Nord-Est de Paris, en limite d’Aulnay et de Villepinte, en Seine-Saint-Denis.

Pour rééquilibrer le Nord de l’agglomération parisienne en massifs boisés, pour réactualiser l’imaginaire des grandes forêts de Bondy et de Sevran, en partie disparues, le concours portait sur la création d’un parc forestier.

Le programme n’ignorait pas l’extrême lenteur de la croissance d’une forêt et il destinait donc à des populations futures, un parc pour lequel il était prématuré d’imaginer la nature des usages. Il nous demandait la conception d’un enchaînement d’espaces capables, très divers en tailles, en configurations et en qualités … une sorte de campagne bocagère et boisée qui serait équipée très progressivement et à la demande.

Le parc du Sausset, cl. Agence M. et C. Corajoud, archives

Les travaux du parc commencent en 1982 par la plantation de 400 000 très jeunes arbres. Ils ne sont toujours pas terminés, plus de vingt ans après, en raison de l’inégalité et de la modicité des budgets annuels.

Il me faut rendre compte de cette expérience qui a, évidemment, joué un rôle considérable dans l’évolution de mon point de vue sur la nature des paysages. Pour cette note, précisément, je m’attacherai à ne garder, des qualités mises à jour au cours du travail de conception et de chantier du parc, que celles ayant trouvé plus tard, des correspondances directes ou transposées au cours de l’élaboration des projets urbains de la Plaine Saint-Denis, de Montreuil, de la Cité Internationale.

Que se passe-t-il aux premiers moments du projet ?
Nous sommes immédiatement privés de nos moyens ordinaires de conception, de constitution par l’immensité du site. Je ne peux plus, comme je l’ai fait à Grenoble ou à Maurepas, tenir toute l’étendue.
Jusque-là, je pensais que l’on pourrait agir de manière définitive sur l’espace et que la réalisation se maintiendrait en tous points conforme à son projet.
Le contexte, le site ne s’étaient pas encore imposés. Je considérais, à tort, que les terrains des grands ensembles, des villes nouvelles sur lesquels j’avais réalisé des parcs étaient, le plus souvent, des espaces résiduels, assez amorphes et de faible sollicitation.

Mes projets ne s’alimentaient donc que de leurs propres raisons.
Je disais, à l’instant, que je voulais rompre avec mes aînés, avec l’idée qu’ils se faisaient de la nature. Je voulais faire cette démonstration et je l’aurais fait, de la même manière, en d’autres lieux.
Le site était, presque parfaitement, prêt pour la pousse des arbres que nous devions planter. Sur ce paysage calme et puissant, nous nous sommes donc déterminés à ne pas introduire le tumulte, à ne pas déranger le sol, à rompre avec la pensée des grands travaux et à ne jamais laisser entrer de gros engins de terrassement.

Nous découvrons le fait que le projet sur l’espace a, évidemment, comme visée l’amélioration et la transformation des lieux; mais il est, avant tout, une méthode qui permet d’interroger l’histoire et la géographie. Il est un outil de connaissance.

La géométrie est (également), à cet égard, un outil intéressant par la possibilité qu’elle donne de rapporter l’indécision des formes paysagères à la règle simple de certains tracés. On ne peut pas appréhender, ni représenter, la complexité morphologique d’un site dans un premier élan. Nous devons la reconstruire patiemment en utilisant les éléments de rationalité et de mesure que nous offre la géométrie.

Au parc du Sausset, nous considérions qu’elle était utile pour réconcilier les fragments chaotiques d’un territoire de banlieue. Le parc devait devenir le lieu où seraient restaurées certaines règles de composition de la ville sédimentaire. Nous nous sommes donc imposé un travail sur la géométrie, sur le tracé extrêmement élaboré. En effet, nous avons mêlé, intimement, les lignes que nous jugions nécessaires pour distribuer les lieux à partir d’un quadrillage initié par la Ville d’Aulnay, avec les anciens chemins et les limites de champs.

En effet, nous devenions, dès lors, des concepteurs assez particuliers puisqu’une bonne part des éléments que nous allions mettre en œuvre prenaient forme et se développaient d’eux-mêmes. Notre rôle se limitait donc à préparer les meilleures conditions pour qu’une situation paysagère génère son propre avènement.».

Les autres travaux

En 1985, M. Corajoud est lauréat du concours de maitre de conférences en théories et pratiques du projet de paysage à l’ENSP de Versailles. Il est le premier enseignant à être titularisé à l’ENSP. L’année suivante, il anime une réforme de la pédagogie et voit le départ de B. Lassus et de son équipe avec lesquels il était en conflit sur les principes et les finalités de l’enseignement d’atelier de projet.

Parallèlement, il mène de nombreux projets et études qui lui servent de supports d’enseignement, entre autres :

À Dunkerque :

« En juin 1991, l’agence d’urbanisme de la région Flandre-Dukerque me confie une mission d’expertise dans le cadre de la préparation des travaux du schéma industriel : 5 000 hectares d’espaces portuaires entre Gravelines et le port “Freyssinet ” à Dunkerque. Pour répondre dans l’urgence à cette étude, la méthode utilisée fut celle d’un travail précis de comparaison entre des cartes, des photographies aériennes et l’état des projets réalisés ou non. J’ai fait de fréquents survols en hélicoptère, que je confirmais par des points de vue au sol.

On a pu mettre en évidence la dynamique de développement du port vers l’Ouest (le long du rivage), qui s’accompagnait d’une avancée vers le Sud (à l’intérieur des terres), de plus en plus profonde, de la zone industrielle et des divers bassins qui devront suppléer à l’estuaire manquant. Ce mouvement perceptible du repli du paysage urbain vers le Sud, sur la nouvelle ligne d’appui de la rocade, les pressions exercées sur la RN1 dont on prévoyait la coupure pour agrandir le bassin de l’Atlantique, augurent de la perte possible de la mer comme référent de l’agglomération. »

À Paris avec l’aménagement de l’avenue d’Italie (1997)

« Je retiens de ce projet le mode de conception en “seconde œuvre”, que j’affectionne désormais.
Nous voulions, en effet, réintroduire ce grand axe dans le patrimoine des avenues parisiennes. Nous avons repris à notre compte tous les matériaux, tous les savoir-faire acquis depuis longtemps par les services de la voirie. L’accumulation de leurs expériences était la “première œuvre”. En deuxième œuvre, nous nous sommes intéressés à parfaire l’ensemble des distributions, l’ensemble des usages ; tous les détails de sols, de plantations, avec une attention plus particulière pour l’éclairage (Laurent Fachard) ».

À Saint-Denis avec la couverture de l’autoroute A1 (1997)

« L’ancienne route royale « avenue de Paris », puis avenue du « Président Wilson », fut éventrée en 1960 pour le passage en tranchée de l’autoroute A1. La Plaine Saint Denis est alors coupée en deux, dévastée par le bruit et la pollution.

Archives atelier M. et C. Corajoud

L’État, en 1997, veut implanter le Stade de France à Saint-Denis; les élus de cette ville exigent, avant toute négociation, que l’autoroute soit couverte. Couverte par une dalle, suffisamment lourde pour porter à la fois des hommes et des plantes, une dalle capable de reconstituer le sol de pratique volé ».

À Lyon, avec La première tranche du parc de Gerland (1997)

« Nous avons, avec Claire et Gabriel Chauvel, fait dans de ce parc un grand jardin linéaire de 500 mètres par 50.

Nous voulions, depuis longtemps, concevoir et réaliser un jardin qui, lui, fasse référence à la maîtrise des plantes par le travail de l’homme : agriculteurs, horticulteurs, maraîchers. Un jardin dans la ville qui évoque moins la “nature” que la “campagne”.

Un facteur essentiel d’étonnement de ce jardin est son mode de gestion : la tonte fréquente, la fauche des associations végétales, qui exacerbent les facteurs saisonniers et accélèrent le processus de croissance (vigueur des pousses de l’année). Ce mode de gestion met en scène : labours, semis, bouturages, fauches. C’est lui qui décide de la structure en bandes très simples, très rationnelles sur lesquelles va s’épanouir la diversité des plantes associées.

Mais c’est surtout l’importance de la dimension donnée à ce jardin, sa longueur, qui semble nécessaire pour que l’imaginaire du public quitte l’échelle de la plate-bande pour retrouver la dimension d’un champ cultivé et l’outillage adapté pour ce type de parcelle.

En ce sens, notre jardin est le contrepoint du “jardin en mouvement ” de Gilles Clément au parc Citroën Cévennes qui fait référence aux cycles et associations naturelles des plantes ».

Le parc de Gerland à Lyon

À Montreuil avec le site des murs à pêches

« Une première étude est faite en 1993 pour le centre-ville. L’équipe dirigée par Alvaro Siza réunit : Emmanuelle et Laurent Beaudoin, Christian Devillers et moi. J’apporte, à l’équipe et à Siza, qui l’adopte sans hésitation, une notion moins fermée du concept de centre.
Un croquis sur les “horizons”, les interrelations du centre avec les quartiers, montrait, en effet, la nécessité de garder, dans son champ visuel, dans son aire d’influence, les effets de la pente des coteaux Est. C’est par l’intermédiaire exprimé de cette part de la géographie de Montreuil que les quartiers populaires du plateau Saint- Antoine pourront être, demain, solidaires de cette nouvelle centralité. Une seconde et une troisième études portaient sur le quartier Saint-Antoine (plateau Est de Montreuil) où, sur une trentaine d’hectares d’un seul tenant, des parcelles fermées par des “murs à pêches ” perdurent.

En sauvant, en valorisant les quelques hectares de pans de murs restant, la ville de Montreuil peut se constituer une source, une mémoire à partir de laquelle, elle pourra, à nouveau, transposer et singulariser sa forme urbaine.

Dès mon étude de 1993, je pensais qu’un bon moyen de prolonger l’histoire de ce territoire, serait de maintenir et d’attirer, entre ces murs, des activités du type horticole ou agricole: production de fruits, de légumes, de fleurs, production de plantes pour les jardins.
En continuant de travailler le sol pour en maintenir la fertilité, ces activités collaboreraient à la sauvegarde des murs, mais aussi, à la préservation des espaces “naturels” du quartier. Mais l’Etat jugea que la seule protection juridique pourrait suffire … »

Les murs à pêches de Montreuil

À Paris avec les jardins d’Éole (2007)

La création de ce parc est le fruit d’une mobilisation des citoyens, des associations et des élus. Il a été réalisé par l’agence de M.et C. Corajoud et l’architecte suisse Georges Descombes.. Sur plus de 42 000 m2, les jardins d’Éole illustrent la volonté de la mairie de Paris de procurer un nouvel espace vert au quotidien pour les habitants d’un quartier longtemps dépourvu de ce type d’équipement collectif.

Avec le concours de sociologues, le parc a été aménagé sur une ancienne friche ferroviaire, la cour du Maroc, ex gare de marchandises, désaffectée depuis les années 1990.

Jardins d’Eole, Cl. P. Donadieu

«Quel était votre idée en dessinant ce jardin, et cela fonctionne-t-il ?
J’avais pensé un jardin ouvert, tout en longueur, pour rappeler l’ancienne friche et ses hangars qui accueillaient des trains, et aussi pour ouvrir un grand ciel, une vue large sur Paris. Mon idée était que les habitants, qui se sont battus pour préserver cet espace retrouvent le jardin dont ils avaient rêvé, un lieu de réunion, de fêtes. Il y a eu des modifications, des ronds avec des pensées plantées par les jardiniers que je n’aime pas trop personnellement. Le jardin de graviers ne se développe pas non plus comme nous l’avions vu lors de tests [les visiteurs étaient censés y semer des graines, en fait cet espace est resté très minéral]. Mais sinon, ça marchait très bien, les riverains l’avaient très vite occupé, toute une population à l’image du quartier, mélangée, venait y pique-niquer, faire la sieste sur les bancs. Et à présent, c’est déserté, et c’est regrettable ».

Marie Anne Klébert (propos recueilli auprès de M. Corajoud par), 2013, Le Journal du Dimanche.

À Bordeaux avec l’aménagement des quais de la Garonne,

« Pour le projet des quais de Bordeaux, la première réflexion de Michel Corajoud fut de se dire que « tout est là ». Les hangars étaient alors encore présents mais la beauté se faisait sentir. Pour un paysagiste, comme pour tout autre créateur, un lieu aussi proche d’un fleuve de cette importance, ainsi que les façades historiques représentent une grande attractivité. Michel Corajoud est fasciné par l’idée de réconcilier la ville avec le fleuve. Ce grand projet de 40 hectares n’en est que plus stimulant.

Le front du fleuve à Bordeaux, cl. Atelier Corajoud.

Les quais étaient autrefois assimilés à un grand vide sidéral, très dur à vivre l’été à cause de la chaleur mais aussi l’hiver à cause du vent. Il fallait donc transformer les quais afin d’améliorer leur attractivité et donner de nouveaux plaisirs urbains aux bordelais, avec des espaces accueillants.

Michel Corajoud va apporter des éléments supplémentaires aux quais. Des éléments permettant de nouvelles perceptions, de nouveaux usages, qui intègre la ville aux quais. Des éléments permettant de jouer avec des alternances d’ombres et de lumières. Bordeaux est une ville qui distribue parfaitement l’ombre et la lumière au travers de ses rues plus ou moins étroites, ses cours, ses places. Ce que la ville fait avec ses verticales de pierres, le paysagiste va le faire avec la végétation afin d’apporter de la tempérance aux quais.

Dans ce projet il n’y a pas de grands gestes. Il suffisait de donner aux choses leur juste place. Michel Corajoud laissa la diversité et la beauté du site s’exprimer en lui apportant certains compléments utiles au confort et au plaisir.

L’idée du miroir d’eau est venue au croisement de plusieurs observations. La première survint à la suite d’une pluie. En se promenant, le paysagiste aperçut le reflet du clocheton du toit de la Bourse dans une flaque. L’idée d’un reflet pour ce bâtiment venait de naître. Puis, durant la phase de travail du concours, Michel Corajoud et son équipe dînaient régulièrement le soir dans un restaurant situé en face de la Bourse, sur la rive droite. Les nuits où la Garonne était calme, ils pouvaient voir s’y refléter toute la magnificence du bâtiment. Un reflet qu’ils rêvaient de transporter sur la rive gauche. C’est à partir de ces observations qu’a émergé l’idée d’un miroir d’eau. » Aurélie Dorange, 2013, Architecture/urbanisme 3

Pour conclure

Michel Corajoud est arrivé très jeune (33 ans) sur la scène paysagiste française en 1970 au moment où l’école qui formait les praticiens à Versailles était désertée par ses enseignants. Au moment également où la politique gouvernementale d’environnement avait besoin des paysagistes et où les premières agences libérales s’organisaient.

Comme B. Lassus, M. Corajoud est un paysagiste autodidacte : M. Corajoud avec le concours de J. Simon puis de C. Corajoud, M. Rumelhart et G. Chauvel, et B. Lassus avec celui de P. Aubry notamment. Très différente, leur carrière de paysagiste n’est pas dissociable de leur trajectoire professionnelle qui a comme origine une formation artistique.

M. Corajoud a appris l’architecture du paysage pour, disait-il, mieux faire de l’urbanisme et de l’architecture. Il a mis au point une méthode empirique de projet urbain de paysage formalisé pour ses étudiants en 2000, après 30 ans d’enseignement. Son appui théorique, il le trouve chez les philosophes et quelques théoriciens et praticiens. Chez le philosophe F. Dagognet qui écrit que « le paysage est une méthode, on trouve moins en lui que par lui » et chez le paradoxal Michel Serres : « L’horizon est un confus distinct ». Le maitre jardinier A. Le Nôtre est pour lui une référence indépassable: « (le jardin de) Versailles est un exemple sublime d’emboitement des échelles ».

En pensant et agissant ainsi, il a rétabli avec ses élèves une relation esquissée dans les années 1930 à l’ENSH, en s’appuyant sur les travaux du paysagiste J.-C.-N. Forestier mais rompue après la dernière guerre entre le jardin et le paysage, entre la fabrique urbaine et le territoire. Parmi ses élèves, ceux de la Section du paysage qui deviendront enseignants (G. Vexlard, J. Coulon, A. Chemetoff, A. Marguerit, G. Chauvel, J.-P. Clarac entre autres …), et ceux de l’ENSP (M. Desvigne, T. Laverne, J. Osty, M. et C. Pena, F. Gaillard, P. Hannetel, J.-M. L’Anton, B. Tanant, M. Claramunt, A.-S. Bruel, entre autres … ).

Considéré par la profession avec Jacques Simon, Jacques Sgard, P. Dauvergne et Bernard Lassus comme l’un des rénovateurs du métier et de l’enseignement de paysagiste concepteur, Michel Corajoud a illustré l’idée que la contribution des paysagistes à la fabrique urbaine devait être « une forme introductive de l’architecture, qu’il y avait une continuité d’intentions nécessaire entre les bâtiments et les espaces extérieurs qu’ils déterminent »4.

En rompant avec la culture paysagiste d’inspiration horticole, hygiéniste et décorative, il a renouvelé empiriquement la pratique paysagiste, de manière différente de la démarche conceptuelle et plasticienne de B. Lassus et de celle, naturaliste et jardinière, de G. Clément.

En réinventant la notion de paysagisme urbain (comme dans le landscape urbanism), il a rétabli la possibilité des continuités matérielles entre les natures sauvage et jardinée, et l’architecture. Il a évacué la notion urbanistique de verdissement, qui toutefois n’a pas dit son dernier mot aujourd’hui, transition climatique oblige …

En inscrivant cette rénovation de la pensée de la fabrique urbaine dans les projets politiques de l’Etat et des collectivités, il a contribué, avec d’autres, à métamorphoser un métier et à promouvoir une profession aujourd’hui réglementée.

Pierre Donadieu avec le concours de B. Blanchon

Mars 2020


Bibliographie

B. Blanchon, « Les paysagistes français de 1945 à 1975, l’ouverture des espaces urbains », Annales de la recherche urbaine, n° 85, 1999.

B. Blanchon, « Michel Corajoud (né en 1937) », Créateurs de jardins et de paysage en France du XIXe au XXe siècles, (M. Racine édit.), Actes Sud/ENSP, 2002.

B. Blanchon, « Jacques Simon et Michel Corajoud à l’AUA, ou la fondation du paysagisme urbain », in Jean-Louis Cohen, avec V. Grossman, dir., Une architecture de l’engagement : l’ AUA 1960-1985, Paris, Editions Carré, Cité de l’Architecture et du Patrimoine, 2015, p. 214-225.

J.-P. Le Dantec, Le sauvage et le régulier, arts des jardins et paysagisme, Paris, Le Moniteur, 2002, réédition en 2019.

M. Corajoud, Texte pour le jury du Grand Prix de l’urbanisme, 2003. http://corajoudmichel.nerim.net/10-textes/texte-grand-prix/texte-grand-prix.pdf

M. Corajoud, https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Corajoud


Notes

1 https://docplayer.fr/7599621-Etude-de-cas-concrets-michel-corajoud-les-jardins-d-eole.html

2 Dans les années 1960, écrit B. Blanchon (1998, op. cit., p. 57) l’enseignement de la Section qui reste ancré dans la tradition horticole versaillaise est unanimement critiqué : « Nous étions plus ou moins autodidactes, dit J. Sgard, car l’enseignement ne nous a formé ni déformé ; il n’y avait pas vraiment d’école ». La plupart des jeunes paysagistes (J. Camand, J. Sgard, J.-C. Saint-Maurice, I. et M. Bourne) recherche des compléments de formation ou d’information à l’Institut d’urbanisme de Paris (R. Auzelle, H. Prost) ou en Europe du nord.

3 https://fullartcontent.wordpress.com/2013/08/22/lamenagement-des-quais-de-bordeaux-et-son-miroir-deau/

4 Citation de M. Corajoud reprise dans de nombreux commentaires de ses travaux. (extrait de « Michel Corajoud paysagiste », éditions Hartman/ENSP, 2000.)

Jacques Simon

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Jacques Simon

Paysagiste, enseignant et land-artiste

Son parcoursSes réalisationsSes publicationsSes distinctionsSes idées

Jacques Simon est né le 23 décembre 1929 à Dijon et décédé le 29 septembre 2015 à l’âge de 85 ans. Il passe son enfance dans la campagne bourguignonne. Son père est pépiniériste forestier.

Son parcours

Jusqu’à l’âge de 28 ans, il voyage à travers l’Europe, en Suède en particulier, où il travaille dans des exploitations agricoles et horticoles. Il séjourne également au Canada où il suit une formation à l’Ecole des Beaux-arts de Montréal.

De 1957 à 1959, après un premier échec, il est admis à la Section du paysage et de l’art des jardins de l’Ecole nationale supérieure d’Horticulture de Versailles. J. Simon s’y distingue « par des travaux qui sont presque ceux d’un professionnel » précisera le conseil des enseignants. Il est vrai qu’il est le plus âgé de sa promotion et déjà expérimenté. Il travaille en même temps dans des entreprises et des bureaux d’étude, notamment pour les établissements Vilmorin.

À l’issu d’un concours en loge, il reçoit en 1960 le diplôme et le titre de paysagiste DPLG. Il eut comme enseignants l’architecte et paysagiste Théodore Leveau, l’architecte urbaniste René Puget, les ingénieurs en horticulture Albert Audias, Henri Thébaud et Robert Brice, l’historienne des jardins Jeanne Hugueney, entre autres.

Il commence à écrire dès la fin de ses études dans des revues spécialisées : Maison et Jardin, et Urbanisme (rubrique espaces verts). De 1962 à 1982, il devient éditeur de la revue Espaces verts et vulgarise de nombreux travaux de paysagistes français et étrangers pendant une vingtaine d’années (voir ses publications).

De 1961 à 1967, invité par Paul Chemetov qui avait lu ses premiers articles, Jacques Simon collabore avec l’Atelier d’Urbanisme et d’Architecture (AUA). Il travaille avec le jeune Michel Corajoud (il a 27 ans) et l’initie à la pratique de la conception et de la réalisation des « espaces verts ».

En 2003, au moment du Grand prix de l’urbanisme qui lui est remis, Michel Corajoud reconnait le rôle essentiel de son mentor :

«  Peu de temps après mon arrivée dans cette équipe où je travaillais sur des projets de villages de vacances, ma rencontre avec Simon fut fulgurante au point que notre association fut immédiate. Dans l’urgence, j’entre alors dans une nouvelle dimension que je ne quitterai plus : celle du Paysage. Simon est un personnage multiple : Il est un très grand paysagiste dont le travail de cette époque s’apparente à ceux des paysagistes “naturalistes ” allemands dont on voyait les projets dans la revue “Garten und Landschaft”.
Son père étant forestier, il avait acquis très jeune une grande connaissance du milieu vivant, des plantes, des arbres dont il fait des dessins superbes.

Mais il est, aussi et presque également, un photographe-reporter qui voyage beaucoup et rapporte des témoignages précis sur de très grandes villes et leurs banlieues : en Allemagne, en Angleterre et aux États-Unis. Il était, alors, l’éditeur et le rédacteur d’une revue de paysage très éclectique (Espaces Verts), qu’il bricolait lui-même, avec une énergie et une santé considérables. On y voyait, à toutes les pages, des morceaux de ville avec, en situation, des gens qu’il faisait parler en leur dessinant des “bulles”. Il est, encore, un magnifique dessinateur dont les croquis simples mais très précis donnent bien l’idée de la maîtrise qu’il a de l’espace et de sa mesure.

Avec lui, je conforte les expériences acquises sur la question des échelles et des allers et retours qu’il était nécessaire de faire. J’élargis considérablement mon champ : de la minutie des objets, des meubles, des cloisons, de mes premières expériences, aux très grands espaces ouverts qu’il me fait découvrir. Quand nous regardions ensemble un paysage, ses deux mains très expressives et mobiles mettaient, sur l’horizon, chaque chose à sa place.

J’ai appris vite et donc confusément d’abord, l’agencement des divers plans qui organisent les proches et les lointains et qui, de porosités en porosités, en fabriquent les horizons. Simon savait, plus que tous, la mesure qui le sépare de chaque chose, même la plus lointaine. Il tenait ce don de son père qui, du sol, savait évaluer avec précision la taille des plus grands arbres.

Il m’initia au passage qui va de l’espace au temps,… au temps que prennent les choses du milieu pour se constituer, pour se transformer. Je me souviens encore de son excitation au premier débourrement des saules marsault … il y voyait le signe d’un printemps que l’on n’arrêterait plus »1.

Puis, avant la fermeture de la section du Paysage, de 1971 à 1974, il est appelé par le directeur de l’ENSH, E. Le Guelinel, et le paysagiste P. Dauvergne, à enseigner dans les ateliers avec son élève Michel Corajoud. Gilles Vexlard qui était étudiant à cette époque se souvient2 :

« En prépa ENSH, après un premier trimestre entièrement consacré à suivre des cours avec assiduité et détermination : pédologie, cultures florales, forçage des chrysanthèmes et des lilas, etc. J’étais dans une attente insatisfaite. Les professeurs de l’ENSH étaient tous des sommités dans leur spécialité, on ne pouvait se permettre d’arriver en retard en cours. Or, après Mai 68, nous avions d’autres aspirations. Deux heures d’atelier par semaine étaient trop minces pour me retenir à cette École que j’étais prêt à quitter ».G.V.

Jacques Simon arrive :

« Un après-midi de janvier, un homme est entré dans les ateliers. Il avait une sacoche en cuir à soufflet comme tous les professeurs de ce temps, et portait une veste américaine d’un vert très lumineux. L’atelier piaillait dans tous les sens comme à chaque retour de vacances : il restait le moment ludique de la semaine. L’homme n’a pas dit un mot. Il a attendu que tout le monde se taise. D’un coup, le silence s’est fait. Alors, il a commencé à parler, plus exactement à chuchoter. Il a juste dit : « Bonjour, je m’appelle Jacques Simon ».

Tout le monde était pendu à ses lèvres. J’ai tout de suite compris – j’avais été éducateur – qu’il savait comment s’y prendre. Il avait des astuces pédagogiques extraordinaires. On l’a pillé d’ailleurs, mais il ne s’en est jamais plaint. Au contraire, il était très partageur. C’était un pédagogue hors pair, dans le sens où il manifestait toujours le désir de tirer le meilleur, sans jugement, sans a priori, de tous ses étudiants. »

J. Simon ne se présentait pas aux étudiants comme un « sachant », mais comme, dirait-on aujourd’hui, un « coach » éclairé :

« En 1972, il avait 43 ans, on lui en donnait 30. Il était d’une fraîcheur redoutable. Il parlait toujours avec ses mains, ça m’a beaucoup marqué. Il ne donnait jamais de leçon : « Le paysage, c’est… » Non ! Il était dans le direct. Il nous engageait à penser et être dans le paysage directement. À nous ensuite de faire notre apprentissage.

Il était dans l’instantané. « Allez, cinq minutes de crobars ! Le plus vite possible ! » Simon est arrivé dans ma vie comme un courant d’air. Il ne donnait jamais de travail précis, jamais d’impératifs. Il nous sollicitait. Il n’était pas dans l’imposition mais dans la suggestion, dans la complicité, dans le non-dit – c’est bien plus efficace ».

Il enseigne également à l’étranger, en particulier à l’université de Pennsylvanie (USA) où il est invité par Ian Mc Harg, professeur de landscape planning, ainsi qu’à la faculté de Montréal.

Il se consacre à la commande des espaces verts des Grands Ensembles immobiliers (ZUP) depuis 1960 jusqu’à la fin des années 1970.Puis il cède ses projets en cours à une jeune coopérative de paysagistes l’API.

Il interviendra de manière irrégulière dans les ateliers de l’ENSP de Versailles créés en 1976 jusqu’au début des années 2000.

 

Ses principales réalisations

1960-1965 : Vigneux-sur-Seine, (avec l’architecte Paul Chemetov)

1965-1966 : ZUP de la Bourgogne (Tourcoing) ; ZUP de Beaulieu (Wattrelos) ; ZUP de la Mare-aux-Curés (Nangis),

1967 : ZUP de la Reyssouze (Bourg-en-Bresse), Bois-Mata, Villeneuve Saint-Georges, ZUP de Provins et des Chatillons,

1967-73 : Le parc Saint-John Perse associé à la ZUP de la Croix-Rouge (DVW architectes) à Reim ; un parc pionnier pour le renouvellement de la pensée paysagiste en France.

Parc Saint John-Perse, collage de J. Simon

1974 : Jeux aux Chatillons et à Croix Rouge (Reims),

1975 : ZUP de Fontenay-sous-Bois et lotissement Saint-Germain-Laval (avec les architectes DVW)

1995-2009 : Le parc de la Deûle à Lille

Maître d’ouvrage : LMCU (Lille Métropole Communauté urbaine),
Conception : architectes-paysagistes : Jacques Simon et JNC International en tant que chef de projet (Jean-Noël Capart et Yves Hubert)
Réalisation, gestion et animation : ENM Espace Naturel Lille Métropole

Le parc de la Deûle3

2002-2004, Le parc Mosaïc à Lille

Maître d’ouvrage : LMCU
Conception : Parcours dessiné par Jacques Simon et JNC International
10 paysagistes et 11 artistes

Réalisation, gestion et animation : Espace Naturel Lille Métropole

Le parc Mosaïc

 

Ses principales publications4

Elles sont concentrées surtout dans les 50 numéros de la revue Espaces verts créés et animés par J. Simon de 1968 à 1982.

Ouvrages et revues

Simon, Jacques.  Allées, escaliers, murets : créations de paysagistes européens.  Paris, La Maison Rustique, 1962.

Simon, Jacques.  L’eau dans le jardin; créations de paysagistes européens.  Paris, Maison Rustique, 1963.
Simon, Jacques. 
 L’art de connaitre les arbres. Paris, Hachette, 1964.
Simon, Jacques. 
 Aménagement des espaces libres.  Saint-Michel-sur-Orge, Espaces verts, 1974-1982.

Simon, Jacques.  300 plans. Saint-Michel-sur-Orge, Espaces verts, 1974.
Simon, Jacques.  
 400 terrains de jeux.  Saint-Michel-sur-Orge, Espaces verts, 1975.
Simon, Jacques. 
 500 croquis.  Saint-Michel-sur-Orge, Espaces verts, 1974.
Simon, Jacques. 
 200 détails.  Saint-Michel-sur-Orge, Espaces verts, 1975.

Simon, Jacques.  Routes plantées.   Saint-Michel-sur-Orge, Espaces verts, 1976.
Simon, Jacques. 
 Arbres pionniers.  Saint-Michel-sur-Orge, Espaces verts, 1976.

Rouard, Marguerite et Jacques Simon.  Espaces de jeux : de la boite à sable au terrain d’aventure. Paris, Editions D. Vincent, 1976.

Simon, Jacques.   Les gens vivent la ville.  Saint-Michel-sur-Orge, Espaces verts, 1976.
Simon, Jacques. 
 Jardins prives et lotissements. Saint-Michel-sur-Orge, Espaces verts, 1977.

Simon, Jacques.  Paysages et loisirs.  Saint-Michel-sur-Orge, Espaces verts, 1978.
Simon, Jacques. 
 Guide technique illustré des chantiers d’espaces verts. Saint-Michel-sur-Orge, Espaces verts, 1979.
Simon, Jacques
 Basic design.  Saint-Michel-sur-Orge, Espaces verts, 1980.

Simon, Jacques.  Croquis perspectifs des architectes paysagistes.  Saint-Michel-sur-Orge, Espaces verts, 1980.

Simon, Jacques.   Murs et sols.  Saint-Michel-sur-Orge, Espaces verts, 1981.
Simon, Jacques. 
 Les parcs actuels. Saint-Michel-sur-Orge, Espaces verts, 1981.

Simon, Jacques.  Pergolas et palissades.  Saint-Michel-sur-Orge, Espaces verts,1982.
Simon, Jacques. 
 Guide des détails d’aménagements extérieurs, 1987.
Simon, Jacques. 
 Jacques Simon, tous azimuts: sur les chemins, de la terre, du ciel, du
paysage.  Paris, Pandora éditions, 1991.


Articles

Canogar, Susana.  “Figuras del paisaje: siete visiones contemporaneas del espacio abierto.” Arquitectura viva1997 Mar.-Apr., n.53, pp.21-31, avec des photos de  Jacques Simon

Attias, Laurie.  “Green thought.”  Metropolis, 1996, v.16, n.1, pp.78-81, 83.  The Festival des Jardins, a landscape exhibition near Paris.
Features gardens by Jacques Simon, Gail Wittwer, and Pierre  Culot Simon, Jacques. ” Die Strasse als Linie, die Landschaft als Schrift/ The road as a line, the landscape as script.”
 Topos: European landscape magazine, 1996, juin, n°15, pp.100-106.

Pousse, Jean-Francois.  “Le paysage, sans cesse:  entretien avec Jacques Simon” [interview].  Techniques et architecture, 1992, n° 403, pp.92-93.   . 

Simon, Jacques.  “Fragmente und Impressionen.” Garten und Landschaft1988, v.98, n°4, pp.43-46.   Drawings by Jacques Simon, of the River Doubs area, between the Rhine and the Rhone

“Jacques Simon, paysagiste.”  Architecture d’aujourd’hui. 1981, déc., n° 218, p.6-7. 

“The surprising, sculptured, quickset terrain of Jacques Simon.” Landscape architecture1977 January, v.67, n.1, p.[47]-55.  

Simon, Jacques.  “Fountains in the landscape.”   Landscape architecture. July 1962, vol. 52:4, pp. 241-243.
 

Ses distinctions

1990 : Premier Grand Prix du Paysage du ministère de l’Environnement

« Le jury a entendu distinguer un paysagiste particulièrement inventif qui a joué un rôle important pour le renouvellement de l’approche des problèmes de paysage et su attirer l’attention de toute une génération de professionnels par ses nombreuses publications. Par ses réalisations, en particulier le parc St-John-Perse à Reims, il a apporté de nouvelles réponses à la conception des espaces urbains et créé un nouveau langage paysager fait de sobriété ». Ministère de l’Environnement.

2006 : Grand prix national du paysage : Le parc de la Deûle à Lille avec JNC INTERNATIONAL SA (Jean-Noël Capart, Yves Hubert).

« Entres autres qualités, le parc est un espace public multifonctionnel : Protection de l’eau grâce aux zones humides reconstituées ; Opportunité d’agriculture périurbaine de qualité (il existait déjà un pôle d’agriculture biologique à Wavrin) ; Réseau de corridors biologiques, trame verte contribuant à diminuer la fragmentation écopaysagère ; Éducation à l’environnement et au développement durable (visites guidées, sentiers de découverte, observatoires..) ; Vitrine architecturale : D’anciennes écuries ont été restaurées selon les standards de la HQE (Haute qualité environnementale) et une ancienne ferme transformée en Centre d’initiation à l’environnement (également HQE). » Wikipedia.

2009 : Prix du Paysage du Conseil de l’Europe pour le parc de la Deûle à Lille.

Ses idées

Expérimenter une nouvelle pédagogie d’ateliers

Pour concevoir les projets, J. Simon mettait en avant l’expérimentation et l’inventivité de chacun. Lors de son premier cours, les étudiants, et G. Vexlard en particulier, n’en revenaient pas :

« Jacques Simon a commencé ce cours en nous disant : « C’est le petit matin, vous êtes dans un sac de couchage, en septembre, dehors. L’herbe croustille, vous hésitez à sortir. Devant vous, il y a des rails de chemin de fer qui luisent dans la brume… Continuez l’histoire… » J’étais stupéfait : c’était exactement ce que j’avais vécu pendant ces vacances dans mon moulin aux premières gelées. Ce prof me racontait ce que j’avais ressenti quelques semaines auparavant en me levant tous les jours à cinq heures du matin pour aller faire mes premières gâchées de béton ou le faucardage de l’étang. Voilà la personne que j’attendais, la personne qui savait me parler du paysage. Je lui dois de ne pas avoir quitté cette école, son premier cours m’a permis de comprendre ce que j’étais venu chercher à Versailles ».GV.

Dans l’atelier, il savait se mettre en scène et s’imposer aux étudiants plus par la parole (ou le silence) que par le dessin :

« Plus que le dessin, l’outil pédagogique de Simon était la parole. Il ne mettait jamais son dessin en avant. Il nous parlait des paysages qu’il avait rencontrés et, par le biais d’un récit, il mettait l’étudiant en situation. C’était toujours comme ça qu’il lançait un projet, avec entrain et enthousiasme. Il aimait mettre en scène la pédagogie. Il arrivait par exemple devant la table d’un étudiant et il arrêtait de parler. Il ne disait plus un mot. L’étudiant perdait ses nerfs. Ainsi il laissait « se planter » le jobard ou mettait en avant le timide ; sans humiliation, avec le talent d’un grand réalisateur. » GV.

Inventer l’autonomie de la pensée paysagiste

J. Simon était un homme modeste et engagé, non dans l’action politique, mais dans l’invention d’un langage propre des paysagistes, inspiré par l’expérience du corps et de l’esprit dans les sites à aménager :

« Si on sent bien ses orientations humaines, je ne sais pas quelles étaient ses orientations politiques, il n’en faisait jamais état. Ce n’était pas un vantard. C’était même un grand timide qui a passé sa vie à essayer de se dépasser. Ce qui est sûr, c’est qu’il était profondément humaniste. Un humaniste contemporain. Il ne s’est jamais comporté comme une star alors qu’il avait une immense culture. Toujours sur la réserve, très pudique, mais en même temps un excellent metteur en scène, un acteur flamboyant.

Son engagement pour l’indépendance du paysage dans le projet avec un vocabulaire et une esthétique propres lui permettait un débat tonique avec les autres disciplines de l’aménagement : architectes, urbanistes ou artistes. Son expertise efficace donnait un sens précurseur dans l’élaboration des projets contemporains (…) Il s’intéressait au cinéma (il avait rencontré Jean Rouch), à la musique, à la littérature où les grands voyageurs avaient bonne place – Joseph Kessel, Jack London. Il disait souvent : « Le paysage se fait avec les pieds ». GV.

Quelques idées de formes, Espace Verts

En ce sens J. Simon était un visionnaire qui a inspiré l’évolution de la profession au-delà des métiers de l’architecture des jardins, vers l’urbanisme autant que le land art.

« Le travail de Simon nous entraîne par la séduction du paysage vers une nouvelle vision du monde. Simon est un homme du futur, un visionnaire. Son futur est aujourd’hui devenu réalité. Simon nous rappelle également que du projet de paysage doit surgir de l’émotion, la sensibilité, la liberté de conception. Simon lui-même est un grand émotif, émotion qu’il masque derrière sa vivacité et sa fulgurance. L’écriture du paysage doit prendre le pas sur la lecture… et Simon, c’est des pages et des pages de romans. » G.V.

Inventer un paysagisme avant-gardiste

J. Simon était un provocateur éclairé, critique ironique de la fabrique urbaine des années 60 et 70, que les jeunes générations de paysagistes ont pris au sérieux. Il a imposé une vision globale des territoires et de leurs paysages, qui n’existait pas, et dont les paysagistes ont su tirer parti pour l’imposer à l’architecture et à l’urbanisme réglementaire.

« A l’époque se souvient J. Simon, le discours de l’architecte, c’était demander au paysagiste du gazon et des arbustes afin de laisser voir l’architecture » (…) « (La mutation des pratiques) va se faire avec l’objectif affiché de « faire campagne, de trouver des liens entre le bâti et le milieu champêtre ».5

Aménagement des espaces libres, fascicule 7 : « Les gens vivent la ville », 1976

« Provocateur, dans les photomontages du Détournement des grands paysages il casse les échelles et les distances qui séparent les choses et nous révèle le rythme interne du paysage. Il est le premier à montrer l’esthétique de la catastrophe, à promouvoir l’inattendu et à travailler le contraste comme stimulant à la conception. ». GV.

L’art de la topo-graphie

J. Simon va à l’essentiel pour ouvrir l’espace à proximité des grands ensembles. Il se concentre sur le relief, bannit les fleurs et réduit le choix des arbres à quelques espèces rustiques plantées très denses et très jeunes. Le règne séculaire du pittoresque végétal exotique est aboli.

« Une maîtrise parfaite de l’échelle et des moyens d’action, conjuguée à un sens inné de la topographie lui font travailler le terrain comme une ressource fondamentale dans la construction économique du projet. Récupérer les terres des fouilles des bâtiments, associer les conducteurs de bulldozer à une sensibilité plastique, développée par le sens de la pente, de l’exposition, du jaillissement végétal. Aller à l’essentiel, au minimum pour désencombrer les fioritures de l’aménagement au bénéfice du paysage. « Tu ne plantes que trois espèces d’arbres, et encore il y en a deux de trop ! ». GV

Le land artiste

« Dès 1955, il peint en bleu vif 320 troncs de peupliers trembles à 300 km au nord de Chicoutimi au Québec. Et il récidive en 1964 – en faisant apparaître sur la pelouse du Champ de Mars à Paris un cercle de 35 mètres de diamètre, formé d’herbe haute et drue, obtenu grâce au versement d’azote liquide sur ce cercle.

Ces deux performances in situ servant de préambules à quantité d’interventions paysagistes éphémères. Par exemple le fameux et gigantesque (12000 mètres carrés) Drapeau de l’Europe réalisé à Turny (village bourguignon où habite fréquemment J. Simon) en 1990 en plantant des graines de bleuets et de soucis, puis en luttant pied à pied contre un étouffement possible des seconds par les premiers, avant d’enrayer une “insolente colonisation d’un tapis d’amarantes”.6

Avec les agriculteurs, le paysagiste réalise des installations paysagères éphémères et visibles du ciel principalement dans des champs de céréales ou de prairies. Il invente des paysages agricoles nouveaux, non du point de vue des paysans mais avec son regard et ses outils d’artiste.

Labyrinthe, J. Simon,

 

Pour conclure

Jacques Simon a inventé et fondé la possibilité d’une rénovation durable de la pensée et de la pratique paysagiste en France. Comme concepteur et réalisateur de projets, comme journaliste, enseignant et land artiste, il a contribué avec M. Corajoud à former la première génération des nouveaux paysagistes, celle de la Section du paysage de l’ENSH, puis la seconde, celle de l’ENSP où il est intervenu sporadiquement.

Pour lui, comme pour tous les paysagistes qui se sont inspirés de son œuvre, l’action, le projet de paysage sont des outils de connaissance qui ont été capitalisés par cette profession renouvelée. À ce titre, ils ont rejoint les scientifiques qui cherchent à connaitre pour agir, mais la connaissance pratique des paysagistes n’a pas recours aux méthodes de la science.

Pierre Donadieu

Mars 2020


Bibliographie

B. Blanchon, « Jacques Simon », in Créateurs de jardins et de paysage (M. Racine édit.), Arles Actes Sud/ENSP Versailles, 2002, Vol. 2, 269-271.

B. Blanchon, « Jacques Simon et Michel Corajoud à l’AUA, ou la fondation du paysagisme urbain », in Jean-Louis Cohen, avec V. Grossman, dir., Une architecture de l’engagement : l’ AUA 1960-1985, Paris, Editions Carré, Cité de l’Architecture et du Patrimoine, 2015, p. 214-225.

JP. Le Dantec, « Jacques Simon et le retournement de la fin des années 1960 », in Le Sauvage et le Régulier, Paris, le Moniteur, 2002, 199-207.


4 http://turny.chez.com/A0archives/jacques_simon_architecte.htm, compiled by Desiree Goodwin, Reference Assistant, February 25, 1998.

5 J.-P. Le Dantec, op. cit., p. 201

6 JP. Le Dantec, « Jacques Simon et le retournement de la fin des années 1960 », in Le Sauvage et le Régulier Paris le Moniteur, 2002, 199-207.