L’enseignement d’Yves Luginbühl

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Chronique de mes enseignements du paysage

Yves Luginbühl

Directeur de recherche émérite au CNRS

A priori, je n’avais pas de prédilection pour l’enseignement. C’est un peu forcé par ma situation au retour de mon séjour en Espagne, en 1982, à la Casa de Velázquez que j’ai dû m’y engager, car je suis resté quelques mois au chômage. J’ai finalement trouvé du travail dans un bureau d’étude, la SEGESA, Société d’Etudes Géographiques, Economiques et Sociologiques Appliquées. Ce bureau d’études m’a confié quelques études et recherches, dont une recherche sur les représentations sociales des paysages dans le Boischaut, région de l’Indre, où George Sand a vécu, à Nohant-Vic. J’y ai réalisé 68 entretiens semi-directifs auprès des habitants et surtout des agriculteurs pour saisir leur vision du paysage. C’est dans ce bureau d’études que j’ai rencontré Nicole Mathieu, directrice de recherche au CNRS, qui m’a demandé si je souhaitais enseigner dans un institut privé, l’Institut des Hautes Etudes de Droit Rural et d’Economie Agricole. Comme je n’avais pas de salaire élevé, j’ai accepté et j’ai préparé mes cours sur l’espace rural et sa géographie.

Le premier cours fut une épreuve, parce que je ne savais pas vraiment m’exprimer en public, mais finalement, tout s’est bien passé et j’ai institué, sur le conseil de Nicole Mathieu, un exercice consistant à étudier un canton français pour en faire l’analyse géographique et en montrer les évolutions. Les étudiants y consacraient 6 mois environ, par binôme, et devaient me restituer un mémoire d’une centaine de pages que j’ai dû corriger.

Dans la même période, je fus contacté par un organisme de formation professionnelle, le CREPAUC, qui souhaitait m’embaucher pour former à l’aménagement du territoire des géomètres. Il s’agissait de séquences de formation de 2 à 3 jours avec un exercice d’aménagement sur un territoire réel, mais qui n’était qu’expérimental. Ce fut une expérience enrichissante, même si je n’étais pas toujours à l’aise avec ces géomètres qui avaient déjà une trajectoire professionnelle. Je me débrouillais comme je pouvais, et je n’étais pas seul pendant les séances de formation ; il y avait aussi un urbaniste et l’animatrice qui m’avait recruté.

Après 2 années de travail dans le bureau d’études SEGESA et un autre (GEM), ainsi que ces deux activités d’enseignement, en 1984, je suis recruté au CNRS en tant que chargé de recherche seconde classe, au laboratoire STRATES dirigé par Nicole Mathieu ; c’est d’ailleurs grâce à elle que j’ai été recruté au CNRS, et grâce à d’autres chercheurs, comme Gilles Sauter et Jean Malaurie qui siégeaient au jury. D’une certaine manière, ce fut une chance pour moi, car je ne connaissais que très mal le milieu de la recherche.

C’est à partir de ce moment que je me suis investi davantage dans l’enseignement et notamment à l’Université de Paris1 Panthéon Sorbonne, dans un DEA, “Organisation et Dynamiques des Espaces” où intervenaient des chercheurs du laboratoire STRATES, dont Nicole Mathieu. Ce DEA n’était pas spécialisé sur le paysage, mais j’ai fait plusieurs interventions devant les étudiants et les chercheurs sur diverses recherches que j’avais réalisées et en particulier sur les méthodes d’enquête. Je me souviens avoir fait un exposé sur l’usage des photographies dans les entretiens : l’une de mes recherches dans le Boischaut, dans le département de l’Indre, m’avait permis d’expérimenter cet usage des photos. Il s’agissait de clichés que j’avais pris moi-même sur place, des photos de paysage montrant l’évolution du bocage depuis un bocage dense à un bocage déstructuré par les remembrements. Or, lors des 7 premiers entretiens, les personnes interrogées, habitants et surtout agriculteurs me répondaient que ce paysage n’était pas le leur. Lors du huitième entretien, la personne me demanda si j’avais d’autres photographies à proposer ; j’en avait en effet d’autres et je lui montrai : quelle ne fut pas ma surprise lorsque cette personne désigna une photo d’un paysage qui n’était pas du tout un bocage, mais une apparente forêt : j’avais pris cette photo depuis une colline et l’on ne voyait que les cimes des arbres et pas du tout les parcelles, d’où cette apparence de forêt ; depuis ce jour, je remplaçais une photo par celle-ci et toutes les personnes suivantes choisissaient ce cliché pour me dire que c’était bien chez eux, leur paysage ; alors, pourquoi cette photo ? En fait, celle-ci correspondait à l’idée qu’ils se faisaient du paysage de leur région, qui, pour elles, n’était pas un bocage ; le bocage, c’est en Normandie, en Vendée, mais pas dans le Boischaut ; ici, ce sont des arbres et des bouchures, terme utilisé pour désigner les haies. En outre, ce paysage correspondait à une description du paysage local par George Sand au 19ème siècle ; et les habitants s’y étaient retrouvés ; l’un d’entre eux me raconta que le général Montgomery, arrivant dans la région, s’arrêta sur une éminence d’où il pouvait voir le paysage qu’il décrivit comme une forêt.

Lors des séances du DEA, je fus parfois pris à parti par des collègues qui ne comprenaient pas toujours ma spécialisation sur le paysage : pour eux, le paysage était une notion bourgeoise, conservatrice, sans vision globale et dépassée. Un exposé que je fis sur les Atlas de paysages déchaîna un torrent de critiques, parce qu’à leurs yeux, je pensais avoir trouvé une méthode d’identification des paysage infaillible ; ce qui me conduisit à réfléchir et à modifier la méthode et à l’améliorer. Je pense que ce qui troublait les chercheurs de mon laboratoire, c’est que le paysage était donc une notion un peu ringarde, alors que pour moi-même, le paysage était le cadre de la vie quotidienne. En tout cas, mes interventions furent organisées selon 12 séances de 3 heures, de 1992 à 2003.

Dans la même période, je fus contacté par une collègue de l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles pour y donner un cours que le paysage rural. Ce cours porta sur l’histoire du paysage européen et de ses représentations sociales (30 heures par an pendant presque 20 ans) ; j’y ai introduit un module sur l’analyse de l’évolution du paysage d’un canton français à l’aide des données écologiques et socio-économiques, comme à l’IHEDREA. Cet exercice a recueilli de nombreuses critiques de la part des professeurs du projet de paysage, car il n’était pas dans la ligne sacrée du projet de paysage. Mais j’ai tenu bon et le module a continué pendant 20 ans, malgré les observations défavorables des professeurs de projet. Un peu plus tard, j’ai reçu le soutien d’une sociologue de l’ENSP, Monique Toublanc qui venait d’être recrutée, en provenance de l’INHP, Institut National d’Horticulture et du Paysage d’Angers. Je lui suis très reconnaissant de m’avoir aidé à prolonger cet exercice dans le temps et d’ailleurs, c’est elle qui a repris ce module lorsque j’ai abandonné mon enseignement à l’ENSP alors que je venais de prendre ma retraite.

Titre d’un cours réalisé à l’ENSP

Dans les années 1980, j’ai également assuré un enseignement à l’Ecole d’Architecture de Versailles. Il s’agissait d’un Certificat d’Etudes Approfondies “Paysage” avec 6 heures de cours. Dans la même période, je fus sollicité par l’Ecole Nationale de Formation Agricole de Toulouse avec 2 cycles de formation au paysage des enseignants de géographie.

Cours réalisé à l’ENSP et l’Ecole d’Architecture de Versailles

En 1979 j’ai aussi assuré un cours sur le paysage à l’Ecole d’Architecture de Nanterre dans le cadre de l’obtention du diplôme d’architecte.

Toujours dans la même période, j’ai été sollicité par l’Ecole Nationale d’Ingénieurs de Techniques Horticoles et du Paysage (ENITHP) pour un cours sur l’histoire du paysage et de ses représentations sociales qui a duré quelques mois. Puis par le Conservatoire des jardins, de la nature et des paysages de Chaumont-sur-Loire et l’Université de Tours, au sein du DESS aménagement et paysage, pour un cours magistral de 12 H de 1993 à 2002. En 2002, j’ai assuré deux conférences sur le paysage à l’Ecole d’Arts plastiques Camondo, à Paris.

De 1997 à 2005, ce fut un cours important à l’Université d’Angers : dans le cadre d’un Diplôme universitaire de géographie du paysage, j’ai enseigné un module consistant en des cours théoriques et un exercice thématique comportant l’analyse d’un territoire le plus souvent rural réalisé par de jeunes professeurs de lycées agricoles en formation, en termes d’évolution d’un paysage ; il s’agissait de 12 heures annuelles. J’ai dû évaluer les mémoires des étudiants qui faisaient environ 100 pages et leur rendre un corrigé annoté et une note finale. Ce fut une bonne expérience, car ces futurs professeurs de lycées agricoles étaient sérieux, posaient toujours de bonnes questions pendant les cours.

De 2005 à 2013, j’enseignais à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture et du Paysage de Bordeaux, dans un séminaire de troisième année qui durait 6 heures ; dans cette école, dont je fus le président du Conseil Scientifique, j’ai donné des cours sur les représentations sociales des paysages et sur l’évolution de ces représentations. Je dois dire que les étudiants étaient plutôt assidus, posaient des questions pertinentes ; ce n’était pas comme à l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles où les étudiants arrivaient tardivement au cours, les premiers vers 9h30 alors que le cours commençait à 9h, les derniers vers 10h30, se plaçaient au fond de la salle, et travaillaient sur leur ordinateur ou regardaient leur téléphone mobile. C’était exaspérant, seuls ou plutôt seules 4 ou 5 étudiantes suivaient le cours et posaient parfois posaient quelques questions. Je pense que les étudiants étaient encouragés par certains professeurs du projet de paysage qui estimaient que les connaissances ne servaient à rien et que tout sortait du génial cerveau des concepteurs ; c’était une manière de pouvoir contrôler les étudiants en leur laissant croire qu’ils étaient des génies. Je n’en crois rien, il n’y a qu’à voir comment Picasso a réalisé sa carrière de grand peintre en travaillant ardemment sur les peintres qui l’avaient précédé, comme Velázquez notamment. Il était un bourreau de travail, avalait toutes les connaissances sur la peinture et n’a pas inventé le cubisme avec d’autres peintres uniquement grâce à son cerveau surdimensionné.

Deux cours que j’ai enseignés à l’ENSP de Versailles

De 1996 à 2000, j’ai enseigné dans un DEA cohabilité entre les Universités de Paris 1 Panthéon Sorbonne et de Paris 10 Nanterre : “Sciences sociales, sociétés rurales” ; il s’agissait d’un séminaire sur les problèmes d’environnement qui consista en 8 séances de 3 heures. Ce DEA était associé au laboratoire LADYSS dont j’étais alors membre puis directeur.

Entre 1992 et 1997, je fus contacté par Bernard Lassus, plasticien, que j’avais connu au CNERP et qui avait créé le DEA “Jardins, paysages, territoires”, cohabilité entre l’Ecole d’Architecture de Paris-La Villette et l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), où enseignaient alors Augustin Berque, Alain Roger, Pierre Donadieu, Bernard Kalaora et Lucien Chabason, notamment. Ce DEA avait été créé à la suite d’un colloque au Centre Georges Pompidou, à Beaubourg, qui avait donné lieu à un numéro spécial de la revue « Le Débat », intitulé « Au-delà du paysage moderne. » J’avais d’ailleurs assisté à ce colloque. En fait, la création de ce DEA était la conséquence du départ de Bernard Lassus de l’ENSP de Versailles où il était professeur et était entré en conflit avec Michel Corajoud également professeur. Bernard Lassus souhaitait développer la recherche sur le paysage et c’est pourquoi il pensait qu’il fallait former des étudiants à cette recherche. J’y ai enseigné pour quelques séances au début surtout sur le paysage rural, puis Bernard Lassus m’appela un jour de 1998 pour me rencontrer.

Lors de notre entretien, il m’annonça qu’il devait prendre sa retraite et avait besoin d’un successeur. Il me demanda si je souhaitais prendre sa suite. Je dois dire que j’étais très ennuyé, pour plusieurs raisons : je dirigeais alors le laboratoire LADYSS, Unité Mixte de Recherche (UMR) cohabilitée par le CNRS et les Universités de Paris 10, 8 et 1 qui me donnait un travail extrêmement prenant. Le laboratoire comportait environ 50 chercheurs et enseignants chercheurs et de nombreux doctorants. En outre, je venais d’être nommé au Comité National de la Recherche Scientifique, à la section géographie et architecture, organe qui évalue les chercheurs et les laboratoires équivalents, ce qui représentait une énorme tache. J’exposais ces problèmes à Bernard Lassus qui insista et je me suis donc retrouvé directeur du DEA « Jardins, Paysages, Territoires », de mars 1999 à 2003. Les professeurs étaient presque les mêmes qu’au début, c’est-à-dire Alain Roger, philosophe de l’esthétique, Augustin Berque, Augustin BERQUE, géographe, professeur de géographie à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Pierre Donadieu, agronome et géographe, Pascal Aubry, Paysagiste DPLG, chargé de cours à l’Ecole d’Architecture de Paris La Villette et Arnaud Laffage, Plasticien paysagiste, maître assistant à l’Ecole d’Architecture de Paris La Villette, Jean-Pierre Le Dantec, historien et ingénieur de l’Ecole Centrale de Paris, Professeur des Ecoles d’Architecture.

Des Séminaires optionnels comprenaient : Philippe Güttinger, juriste et Maître de Conférences à l’Université de Paris X, chargé de cours à l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles, Frédéric Pousin, Architecte, Directeur de recherche au CNRS, Philippe Descola, Anthropologue, Directeur d’étude à l’EHESS, Jean-Marc Besse, Philosophe, Chargé de recherche au CNRS, Jacques Leenhardt, Sociologue, Directeur d’étude à l’EHESS.

Deux exemples de cours que j’ai réalisés au DEA « Jardins, Paysages, Territoires »

Ce fut un énorme travail, car il fallait organiser les emplois du temps des professeurs, examiner les candidatures des étudiants (entre 30 et 35 selon les promotions) qui venaient de plusieurs pays, comme la Chine, le Japon, l’Italie notamment, puis auditionner ceux qui avaient été choisis lors de l’examen de leur dossier ; il était nécessaire d’évaluer la connaissance de la langue française pour les étudiants étrangers. Il fallait également organiser deux journées de séminaire commun avec les professeurs, suivre la rédaction de la lettre du DEA et les mémoires des étudiants et bien évidemment faire cours. Il s’agissait de 8 séances de 3 heures pendant une année. Au début, j’exposais aux étudiants les résultats de mes propres recherches sur le paysage, mais je m’aperçus rapidement qu’ils manquaient cruellement de méthode ; j’ai alors mis en place un enseignement davantage centré sur la méthodologie de recherche, la définition de la problématique, des hypothèses, du programme de travail et des méthodes d’enquêtes, de leur exploitation. Dans cet objectif, je mis à contribution mes propres recherches comme des exemples de mise en œuvre. Je pense que ces cours de méthodologie ont porté leurs fruits, peut-être pas pour tous les étudiants, mais en tout cas pour certains d’entre eux.

Je pus m’en apercevoir lors du séminaire annuel pendant lequel les étudiants exposaient leur mémoire de DEA ; ce séminaire avait pour but de faire exposer leur travail aux étudiants et d’évaluer leurs capacités de s’exprimer en public, de maîtriser la langue française et leurs méthodes de recherche. C’est à la suite du séminaire que nous décidions des étudiants qui pourraient réaliser une thèse. J’ai d’ailleurs pu inscrire quelques-uns d’entre eux sous ma direction à l’Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne, en géographie.

J’enseignais également à l’Institut National d’Horticulture d’Angers (Agrocampus Ouest depuis 2008), lors d’un séminaire de seconde année (3 heures) depuis 2005. Et dans la même période à l’Ecole Spéciale d’Art des Jardins de Paris, où je donnais 3 conférences en 2008.

Avec la réforme de l’enseignement supérieur, dite de « Bologne » (à l’échelle européenne), je participais à trois masters, depuis 2003 :

Le Master « Géographie de l’environnement », Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne, cours magistraux sur le paysage (20 heures au début, 4 heures en 2008). Ce master faisait suite au DEA « Jardins, Paysages, Territoires » (JPT) que j’avais réussi à faire cohabiliter par l’Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne ; en effet, à l’origine cohabilité par l’EHESS, j’avais eu un entretien avec la Directrice des Etudes de cette institution qui m’avait convoqué dans son bureau en présence du président. Elle m’avait dit que Bernard Lassus avait l’intention d’instaurer une discipline du paysage ; pour elle, il n’en était pas question, les disciplines existantes, la géographie, la sociologie, l’anthropologie, etc., se suffisaient à elles-mêmes et en conséquence, avec l’accord du président de l’EHESS, elle mit fin à la l’accord passé avec l’Ecole d’Architecture de Paris La Villette ; c’est pourquoi je dus chercher une autre institution universitaire et c’est donc Paris 1 qui a accepté le DEA JPT.

Le Master recherche et professionnel : « Géographie de l’environnement », Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne, avec des séminaires de 3 heures sur le paysage.

Enfin, le Master recherche et professionnel : « Théorie et démarche du Projet de Paysage », à l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles et l’Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne, où je donnais 21 heures de cours lors des séminaires sur le paysage. En fait, ce dernier master était la continuité du précédent.

Tous ces enseignements m’ont accaparé longtemps et je donnais dans la période de 1998 à 2008 environ 120 heures de cours par an, ce qui équivalait au service d’un professeur d’université alors que j’étais directeur de recherche au CNRS.

En outre, j’ai dirigé des thèses à l’Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne au nombre de 13 soutenues, et participé à 36 jurys de thèses. J’ai aussi encadré des mémoires, ceux du DEA JPT, des diplômes de fin d’études de l’Institut des Hautes Etudes de Droit Rural et d’Economie Agraire, des diplômes DPLG de paysagiste à l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles et des maîtrises à l’Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne  (8 maîtrises soutenues), ainsi que des mémoires de DEA à l’Université de Paris 1 (30 mémoires soutenus), et des mémoires de masters (Université de Paris 1 et Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles).

Je dois dire que cette expérience d’enseignement a contribué à structurer ma pensée de la recherche, à aider des étudiants, souvent étrangers en difficulté dans leur pays d’origine, dont une étudiante brésilienne et une vénézuélienne qui parlaient mal le français et que j’ai accompagnées lors de la réalisation de leur thèse dont j’ai dû corriger les fautes d’expression. L’étudiante brésilienne m’en a été reconnaissante puisqu’elle m’a invité deux fois au Brésil, dans l’Etat du Minas Gerais et dans l’Etat d’Espiritu Santo pour des conférences et des colloques. Mais je retiens surtout de ces divers enseignements une qualité essentielle : celle d’être parfaitement à l’aise lors de conférences et de pouvoir m’exprimer facilement devant n’importe quel public. Ainsi en a-t-il été lors des ateliers de la Convention Européenne du Paysage où j’ai souvent prononcé des conférences devant les représentants de 43 pays d’Europe. En même temps, ces enseignements m’ont permis de valoriser mes recherches et de les faire connaître à un public d’étudiants de nombreux pays, ce qui sans doute leur apportait des connaissances et des méthodes de recherche, un apprentissage de la réflexion théorique et pratique. Je souhaite ardemment que mon apport leur a été profitable.

L’enseignement de Pierre Dauvergne

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Pierre Dauvergne, formateur au paysage d’aménagement

 Dauvergne, mars 2019

 

Des formations initiales : à l’ENSH – SPAJ, à l’ENSP, dans les universités, les grandes écoles, des formations professionnelles, le CNERP, des formations continues, de l’information et de la sensibilisation :

De 1967 à 1974, à la Section du Paysage et de l’Art des Jardins (SPAJ) de l’École Nationale Supérieure d’Horticulture (ENSH).

Puis, de 1976 à 1984 à l’École Nationale Supérieure du Paysage (ENSP).


De 1967 à 1974 à l’ENSH-SPAJ

1967 – 1968 : Je suis assistant de Bernard LASSUS – cours d’études visuelles. En 1968, après la démission de l’équipe pédagogique, la grève des élèves, la création et les interventions du Groupe d’Étude et de Recherche du Paysage (GERP), l’immobilisme de la Tutelle, une nouvelle équipe pédagogique se constitue, afin de prendre en charge les promotions présentes à l’école…

De 1969 à 1974, cette équipe rassemble en fait des « militants » pour défendre la SPAJ et les étudiants recrutés. Elle fonctionne sans véritable mandat de l’administration, mais elle est plus ou moins soutenue, car la Direction souhaitait éviter de nouveaux soubresauts des étudiants.

L’équipe constituée par cooptation rassemble Michel VIOLLET, secrétaire général de la SPAJ (jusqu’en 1971), Jacques SIMON, moi-même, et à partir de 1972, Michel CORAJOUD. Par ailleurs, des enseignants de l’ENSH poursuivent leur cours. Interviennent également des conférenciers. Cette équipe travaille quasiment en autonomie, construit et expérimente une nouvelle pédagogie avec les étudiants. Dans ce cadre, je reprends alors, avec l’accord de Bernard LASSUS, son cours d'”études visuelles”, et certains de ses exercices plastiques, tout en conduisant des exercices pédagogiques métissés avec les éléments sous jacents aux apparences, que sont les facteurs écologiques, géographiques, économiques, et sociaux. Au cours de cette période, j’exploite mes activités principales déployées successivement au sein du STCAU (1967 – 1969), du GERP (1967 – 1970), et de l’OREALM (de 1969 à 1974).

En 1969, l’OREALM me détache à la SPAJ, à raison d’une demie journée par semaine.

Parmi les exercices menés, je citerai en premier, celui de 1972 avec les deux promotions réunies. L’objectif était d’élaborer un plan de paysage pour l’avenir de la clairière de la Commune de LOURY, dans le Loiret, afin de déterminer les grandes orientations du futur Plan d’Occupation des Sols (POS).

Ce travail a donné lieu à une présentation en Mairie sous la forme d’une exposition publique des travaux durant 15 jours, et une présentation par les étudiants devant un jury constitué du Conseil Municipal au complet, du curé, de l’architecte-urbaniste du Service Régional de l’Equipement. ! Ce projet était prétexte à la connaissance de la nouvelle planification territoriale : les SDAU, PAR et POS. Voir le compte rendu de l’exposé du 3 juillet 1972 à l’UER Sciences d’Orléans – La Source, de Pierre CHABRIER de la SAULNIERE, Maire de Loury « Recherches sur l’aménagement des communes rurales” dans le cadre du congrès commémorant le centenaire de la Fondation de l’Association Française pour l’Avancement des Sciences (AFAS). Voir aussi en page 20 de « Le Courrier du CNRS » – N° 24 – 1977, l’article de, Pierre CHABRIER – “Réflexions – Pour un aménagement rationnel et humain du territoire rural”.

A Loury : en haut à droite, le Conseil Municipal, en bas à gauche, le curé.
Clichés d’Alain Marguerit, l’un des étudiants.

Autre exercice, la simulation théorique des apparences successives d’un versant forestier, selon la nature du foncier, l’âge et la nature des peuplements, … exercice permettant d’aborder la connaissance de la forêt, de l’économie et des organisations forestières, avec des interventions ponctuelles d’experts, dont Tristan PAULY, Igref, responsable du centre de gestion de l’ONF à Versailles. Cet exercice sera repris plus tard, en 1977, lors d’une session de formation continue de l’ENGREF à Charleville-Mézières dans les Ardennes (voir dans les actions de formation continue.

Autre exercice en 1972 : le réaménagement d’une sablière en fin d’exploitation en forêt domaniale de Saint-Germain-en-Laye. Le projet devait être justifié par l’évaluation de la demande en loisirs du territoire au sens large. Le centre de gestion de l’ONF à Versailles est encore intervenu. Les extraits ci-après de l’un des projets rendu correspondent à l’interprétation de la méthode de Kevin LYNCH (« L’image de la cité » – Edit. Dunod – Coll. Aspects de l’urbanisme – 1969).

 

Extraits d’un travail d’étudiant : carte des zones de perception et légende des symboles graphiques.

Enfin, en 1974 des projets sur des espaces habités se sont déroulés en Ville Nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines sur les communes de Guyancourt, et d’Elancourt. Dans les deux cas, il s’agissait d’inventorier les usages des espaces aménagés, notamment à partir des traces au sol, puis de faire des propositions d’amélioration. A une autre échelle, c’est le développement urbain de la ville de Chevreuse et ses incidences sur la vallée, qui ont été réfléchis.

Le quartier d’Elancourt-Maurepas – Ville Nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines.


De 1976 à 1984, enseignant à l’ENSP. (Création de l’ENSP en 1975) :

Durant le CNERP, j’ai participé aux enseignements de la SPAJ, puis de l’ENSP. Après la fermeture du CNERP, en 1979, je suis mis à disposition de l’ENSP à mi-temps, de 1979 à 1981, puis à temps plein jusqu’à fin 1984 par le Ministère de l’Equipement et du logement (j’étais au Service Central de l’Urbanisme – STU), pour développer un enseignement du paysage envers l’aménagement et l’urbanisme. C’était une contribution du Ministère au fonctionnement de l’école. Evidemment, je participe à de nombreuses réunions pour la coordination des enseignements, en particulier entre les ateliers et les départements, et la définition du projet pédagogique de l’école. J’ai été membre du Conseil d’Administration, Vice-Président, avec un intérim long de la Présidence, puis Président du CA jusqu’à la Présidence d’Éric ORSENA. A partir, du début de 1985, je poursuis ma carrière dans une grande collectivité territoriale, le Conseil Général du Val de Marne.

1978 – Fondation du département des Sciences humaines :

Mon implication dans l’enseignement diffère très sensiblement de celui de la SPAJ. En effet, l’ENSP est structurée autour de trois ateliers de projet (Michel CORAJOUD, Bernard LASSUS, et Allain PROVOST), ramenés à deux par la suite (Atelier Charles-Henry DUFRESNY avec Bernard LASSUS, et l’Atelier LE NÔTRE, avec Michel CORAJOUD,) et cinq Départements, dont celui des Sciences Humaines. Les ateliers disposent de près de la moitié des heures. Ainsi, les Départements, pour assurer l’acquisition des connaissances avaient un temps pédagogique partagé et morcelé. L’articulation des départements avec les Ateliers autour de projets s’est avérée très difficile.

– Création et développement des « Ateliers Régionaux de Paysage ».

Il s’agissait, en particulier de la reproduction d’une pédagogie du CNERP confrontant les étudiants à des territoires concrets. Comme pour le CNERP, c’était également la possibilité de trouver des compléments de financements.,

– Responsable du département des sciences humaines, mais aussi, suivi de diplômes, et pédagogie du projet de paysage (participation à des ateliers avec Michel CORAJOUD)

En 1979, dans la plaquette du cercle des élèves de l’ENSSH -ENSP, je publie un long article « plaidoyer » pour la prise en compte du Paysage dans l’aménagement et l’urbanisme, et les conséquences pour la conduite d’un enseignement, en s’appuyant sur les expériences pédagogiques menées depuis les années 70. (C’est un article, qui conserve toute son actualité, voir à la fin du « chapitre IV. Quel enseignement ? ») :

« L’analyse d’un espace est prétexte à l’acquisition de connaissances théoriques, et dans cette mesure, aide à l’articulation des cours et des travaux d’atelier. L’analyse de l’espace n’est jamais neutre, elle est toujours orientée en fonction d’un contexte. Le choix de terrains réels est essentiel à ce niveau-là.
Le paysagiste, dans sa pratique professionnelle, ne travaille pas seul. Il a des interlocuteurs, qu’il doit connaître, convaincre. Les terrains réels permettent la confrontation avec ces interlocuteurs.
L’étudiant doit alors mener son travail avec méthode pour atteindre ces objectifs et se faire comprendre à la fin de son travail. Il doit pour cela sélectionner les informations et les données pour les interpréter. Les travaux nécessitent alors, et naturellement, l’intervention d’enseignants couvrant des matières théoriques et techniques. Certaines phases du travail peuvent être menées par plusieurs enseignants.
Les terrains réels permettent alors un travail en équipe d’enseignants. De ces projets, s’ils débouchent au prochain cursus pédagogique, des travaux en équipe d’enseignants sur un même terrain seront assurés. Dans cette mesure, on peut penser, que les étudiants seront mieux préparés à affronter les problèmes d’aménagement. L’enseignement doit être attentif à la demande sociale et ne doit pas se contenter de la suivre, mais aussi dans toute la mesure du possible la précéder. »

Dans les années 1980, animation d’un cycle de conférences – débats mobilisant les enseignants principaux de l’école, dont. Michel CORAJOUD, qui invite Henri GAUDIN, architecte : « Orées, ou la topologie des marges », Moi-même, Jean François REVERT, architecte urbaniste : « Paysage et structures décentralisées », et Allain PROVOST John WHALLEY, paysagiste – architecte britannique : « Jardins anglais du XXème siècle ». Pour des raisons matérielles, ce cycle n’a pas été poursuivi.

Membre de la direction de l’école de 1981 à 1984.

1981 – ATELIER “PERCEPTION ET ANALYSE DU PAYSAGE” :

Cet atelier a permis de conduire plusieurs exercices d’études sensorielles de cheminements, ou d’espaces dans le quartier environnant l’école, autant de prétextes à l’acquisition de connaissances sur les mécanismes de la perception. Le cours « Etudes visuelles » de Bernard LASSUS est encore exploité. Voir en particulier deux documents réalisés par des conférenciers : Pierre MARIETAN et Jean-Marie RAPIN, « environnement sonore et aménagement de l’espace », et Madeleine LOUYS, auteur de décors et costumes de théâtre, « Scénographie et espace ».

ATELIER VALLEE DE LA MAULDRE :

Toujours en 1981, cet exercice portait sur une vallée confrontée à une urbanisation diffuse, et à des signes de déprise agricole. Ce terrain a permis de présenter les outils de la planification territoriale en France, le recours à la prospective et à la technique des scénarios, en partant de l’exemple de la Loire Moyenne (OREALM). Voir le document « Prospective et paysage – atelier vallée de la Mauldre ». Il a aussi, fait important, induit la participation d’autres enseignants aux travaux des étudiants (Michel CORAJOUD, pour l’Atelier Le Nôtre, Philippe MAYNIE du département des sciences humaines, et Marc RUMELHART, du département du milieu). Cet exercice a été difficile à conduire dans un temps pédagogique trop court. Cependant, il fut, je crois, le premier travail transversal entre enseignants de l’ENSP … une première !

Cette question a agité nombre de réunions des enseignants, d’abord sur la question de la répartition des heures d’enseignement entre les Ateliers et les Départements, sachant que chacun estimait, que la répartition lui était défaroble, et que pour d’autres, les heures des Départements constituaient un réservoir où piocher ! notamment au moment des rendus des projets d’atelier, les fameuses « charrettes ». Il en était de même pour les Ateliers. Dans ce contexte de frustration, la construction d’équipes pédagogiques pluri disciplinaires était vaine. Plus étonnant, a été l’impossibilité d’articuler et d’organiser les pédagogies des ateliers. L’administration, faible …, a demandé alors aux étudiants de se positionner pour tel ou tel atelier. Un comble ! Il arriva ce qui devait arriver, l’un des ateliers, en l’occurrence l’Atelier Le Nôtre ramassa largement la mise, ce qui n’a rien arrangé dans le climat délétère de cette période. Des étudiants ont refusé de participer à ce marchandage, et ont suivi les deux Ateliers simultanément.

Moi-même, participant aux réunions dites pédagogiques, connaissant trop bien Bernard LASSUS et Michel CORAJOUD, les estimant chacun autant, j’agissais, avec Roger BELLEC, pour que les points de vue se rapprochent, que les deux pédagogies, toute les deux respectables, puissent se valoriser, plutôt que s’opposer.

En prolongement de l’atelier “Vallée de la Mauldre”, une recherche a été menée en 1982 par un groupe de 9 enseignants appartenant à l’un des Ateliers de projet et à plusieurs Départements sur le thème de “la démarche de projet”. C’était une réponse à un programme de recherches lancé par la Direction de l’Urbanisme et du Paysage (DUP). Voir l’article « la démarche de projet – ENSP » parue dans le N° 18-19 spécial « Des paysages » des Annales de la recherche urbaine Edit Dunod. 1983. Ce travail, animé par Philippe MAYNIE, inhabituel au sein des enseignants fut laborieux. Il ouvrait des perspectives possibles.

 

En 1982 – 1983 – Le Département du milieu humain est créée et se met en place.

J’en assure la coordination. La plupart des enseignants et conférenciers poursuivront leur enseignement durant les années suivantes. – voir Doc. « 1982-1983 – Département du milieu humain », dénommé en 1984, Département des Sciences Sociales et de l’l’homme. Il présente les enseignants intervenants sur les quatre années du département, principalement en 3ème année. 292 heures sont réparties entre 13 enseignants et conférenciers, dont deux de l’ENSH, Jean CARREL, juriste, et Philippe MAYNIE, ingénieur agronome, chercheur à l’INRA. Autres intervenants : Robert BALLION, sociologue, chercheur au laboratoire d’économétrie de l’Ecole Polytechnique, Yves BURGEL, géographe, professeur à l’Université Paris X, responsable du laboratoire de géographie urbaine, Marie-Elisabeth CHASSAGNE, chercheuse au CESTA et au laboratoire d’économétrie de l’Ecole Polytechnique, Jacques CLOAREC, sociologue au laboratoire de sociologie rurale de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Simone HOOG, Conservatrice au Château de Versailles, Maurice IMBERT, sociologue au Centre d’Ethnologie Sociale et de Psychosociologie, Jacques JOLY, géographe, professeur à l’ Université de Grenoble et à l’Institut des Sciences Politiques de Paris, Alain SALLEZ, économiste urbain, professeur à l’ENPC et à l’ESSEC, Christiane VAILLANT, géographe-urbaniste, à l’Atelier d’Etudes sur l’Environnement (ATEN), enfin, Yannick YOTTE, sociologue, professeur à l’Université Paris I.

En préambule du document les objectifs pédagogiques du Département sont énoncés comme suit :

« Les objectifs de l’ENSP sont de former des paysagistes capables de répondre à des attentes variées, concernant principalement la maîtrise d’œuvre et les missions de conseil.
Les objectifs du département du milieu humain s’attachent plus particulièrement à préparer le paysagiste à comprendre et à analyser le monde environnant, à lui permettre de se situer par rapport aux phénomènes socio-économiques contemporains, afin qu’ils soient en mesure de traiter les demandes multiples auxquelles il aura à faire face dans sa pratique professionnelle.
En effet, les pratiques s’inscrivent toujours sur un espace concret. Celui-ci à une histoire et est en mouvement. Cette dynamique est à considérer dans l’élaboration de projets.
Par ailleurs, l’un des objectifs sera d’attirer l’attention du paysagiste sur le fait, qu’il n’est pas seul à porter un regard et un jugement sur l’espace.
Les enseignements permettront au paysagiste de l’aider à formuler et à fonder ses hypothèses de travail, de repérer les divers acteurs impliqués et concernés par l’intervention paysagère envisagée, de négocier et d’élaborer avec eux les propositions et le projet. Enfin, réussir une intervention paysagère, c’est aussi prendre en considération les conditions de sa production et de sa gestion, c’est-à-dire les mécanismes et forces qui sous-tendent les apparences des espaces et les logiques des acteurs qui les développent. ….
Par ailleurs, il est envisagé que la formation se développe par articulation avec les ateliers à propos d’exercices décentralisés expérimentaux. ».

Sur ce dernier aspect, un atelier a été notamment mené en ville nouvelle du Vaudreuil, en 2ème année de l’Atelier Le Nôtre, grâce à un « prêt d’heures ».

En 1983, au titre de l’ENSP, et de la FFP, je suis nommé expert à la Commission de Concertation pour le TGV Atlantique, dite “Commission FOUGERE » (du nom de son Président, Conseiller d’Etat). Cette Commission relevait du Premier Ministre, et des Ministères de l’Environnement, et des Transports. Elle était composée de Louis FOUGERE, Conseiller d’Etat, de MM BEAUPETIT, Sénateur, BELORGEY, Député, BOITEL, Préfet hors cadre, Vincent LABEYRIE, Professeur à l’université de Pau, et des Pays de l’Adour, MENET, Président de la commission environnement de la FNSEA. Les travaux de cette commission ont servi de support pédagogique pour aborder la loi sur la protection de la nature et les « dossiers d’impact » appliqués ici aux infrastructures linéaires de transport. Un document a été remis aux étudiants : « 1983 – DAUVERGNE (Pierre) – “Paysage et infrastructures linéaires – Cas du TGV – Note de réflexion”. Cette note reprend les réflexions menées au sein du CNERP à propos des lignes électriques à très haute tension, et pour l’aménagement hydraulique du site du Vaudreuil.

Les étudiants ont pu consulter l’ensemble des rapports de la commission dont, DAUVERGNE (Pierre) « paysage et infrastructures linéaires – cas du TGV – note de réflexion » – ENSP – 1983, DAUVERGNE (Pierre) « Bilan des impacts sur l’environnement du TGV Sud-est – Paysage » – Constitue l’annexe 2 du rapport de la commission Fougère. – ENSP – 1983, « Le TGV Atlantique – notes et rapports de la commission de concertation » – ENSP 1984

1983 – 1985 – En 2ème et 3ème année, deux exercices, sont conduits sur les heures de l’Atelier Le Nôtre en ville nouvelle du Vaudreuil (EPAVNV). Ce terrain pédagogique était riche pour évoquer la politique des Villes nouvelles, et celle-ci tout particulièrement puisque choisie au plan national pour mettre en œuvre une politique environnementale, avec notamment en son sein, un Conseil Scientifique Environnement, moi-même en étant membre pour les questions relevant du paysage.

En 2ème année, le thème choisie était l’espace dit de l’« Ile du Roi », en partie aménagé en jardins familiaux. Alain MIGNARD, paysagiste de la ville nouvelle a présenté sur un plan général la conception de la ville et son inscription dans son site Sont ensuite intervenus des conférenciers pour présenter la politique des jardins familiaux : Françoise DUBOST, sociologue, auteur de l’ouvrage « Coté jardins » (Edit. du Scarabée – 1984), et d’un film pour France 2 sur le thème de la liaison entre politique culturale et politique culturelle, Mr BRION, Délégué général de la Fédération nationale des jardins familiaux, Mr BOUE, Président de l’Association des jardins familiaux du Vaudreuil

C’était aussi pratique pour mobiliser facilement des intervenants cadres de l’EPAVNV, dont Mrs HURE, et LEGAGNEUR, membres de la Direction, LEBEAU, architecte, et Alain MIGNARD paysagiste, des membres du Conseil scientifique environnement : CLEMENT-GRANDCOURT, IMBERT et SALLEZ, ces deux derniers étant par ailleurs enseignants au Département du Milieu Humain. L’encadrement pédagogique était assuré par Isabelle AURICOSTE et moi-même.

Les étudiants ont pu mesurer les grandes différences d’occupation et de cultures des parcelles. Ainsi, les marocains réalisaient des cuvettes pour retenir l’eau, afin de favoriser le développement de la menthe, les turcs avaient des cultures mêlées, dans le plus grand désordre apparent, avec épinards, oignons en dominance, salades et navets, les polonais, comme les français, ont des cultures tracées au cordeau. Les étudiants ont pu également constater comment les hommes et les femmes, selon les divers groupes, se partageaient les tâches. Les étudiants se sont également interrogés sur la présence forte de clôtures compartimentant inutilement l’espace. Il leur a été répondu, que cela était indispensable compte tenu des vols fréquents de légumes ou d’outils. De même, ils ont estimé une présence excessive des abris de jardin plaidant à leur regroupement.

Les étudiants, en deux groupes, ont mené leurs projets sur « le jardin du noyer », un parc urbain, et sur « les jardins familiaux. » les travaux sont restés exposés durant 15 jours.

La direction de la Ville Nouvelle et l’association des jardins familiaux du Vaudreuil ont particulièrement apprécié les propositions, en particulier pour la meilleure insertion des jardins dans la ville, améliorer les jeux pour enfants, désenclaver le jardin du noyer, revoir le tracé d’une route envisagée le long de l’Eure. Au final, ils se sont déclarés favorables pour poursuivre cet échange avec l’ENSP en 1984-85.

Mais, un évènement non attendu a été mon embauche fin 1984 au Conseil Général du Val de Marne … et ma démission concomitante, à la fois de l’ENSP, et du Conseil Scientifique Environnement de la Ville Nouvelle du Vaudreuil.


Autres formations initiales

Nombreuses Unités de Valeur, séminaires, conférences, une activité constante d’« ambassadeur et de militant du paysage d’aménagement ».

Dans les universités

En 1971 et 1972 – Institut d’Écologie Appliquée (IEA – Professeur AGUESSE) – Université Orléans-La-Source – Ce cycle a donné naissance aux « ingénieurs écologues », structurés professionnellement en Association Française des Ingénieurs Écologues ou « AFIE ».

J’y ai développé durant deux années un cycle « Paysage » de 30 heure (3ème cycle). En 1976 et 1977, responsable d’un séminaire ” paysage et aménagement” (3ème cycle) à l’Institut d’urbanisme de Créteil – université Paris-Val de Marne.

En 1978 et 1979, à l’Institut d’urbanisme de Vincennes – Université de Vincennes-Saint-Denis, Paris V111, je suis responsable d’une UV ” paysage et aménagement” (2ème cycle). Elle est très représentative de mes interventions dans les Universités durant la période du CNERP :

U.V. K5 890 : AMENAGEMENT ET PAYSAGE.

Responsable : P. DAUVERGNE + équipe CNERP

1er semestre

Le mot paysage est, sommairement, comparable à l’expression « milieu de vie ». En ce sens le paysage n’est pas seulement le reflet de la vie d’une société, mais aussi le milieu dans lequel se déroulent les activités humaines, qui se modèlent sans cesse. Le paysage n’est donc pas uniquement un tableau, un panorama, qu’un touriste contemple, ou un décor pour certaines activités (loisirs, tourisme, résidence parfois), mais aussi, – et à la fois – le cadre et le produit des activités quotidiennes plus ou moins conflictuelles d’individus, de groupes sociaux et de la société toute entière.

Prétendre alors protéger, aménager ou organiser les paysages, c’est s’intéresser aux agents, qui les modifient, ou les maintiennent, c’est prendre en compte la manière dont ils sont perçus par les divers groupes ou individus concernés et enfin, c’est rechercher leur participation effective pour assurer leur conduite et leur gestion dans le temps, en fonction d’objectifs préalablement définis par toutes les parties.

Étudier et agir sur le paysage amène donc à porter son attention sur les facteurs écologiques, économiques, culturels, visuels et psycho-sociologiques. Il est évident, que selon les contextes, certains facteurs prédomineront, d’autres seront parfois négligeables.

Après une introduction sur le « paysagisme » contemporain (pratiques, besoins, réponses) et les « idéologies paysagères » véhiculées par les divers partenaires de l’aménagement et de l’urbanisme, plusieurs séances seront consacrées, d’une part à l’histoire du paysagisme en Europe, d’autre part à la pratique du paysagisme.

L’objectif majeur de l’U.V. est de donner (et de rechercher) une information concrète et critique sur les pratiques contemporaines. Les interventions de praticiens seront conçues dans ce sens, de même que le travail, qui sera demandé aux étudiants (individuellement ou par groupes de 3 au maximum), pourra, le cas échéant, se concevoir dans le cadre conjoint d’un groupe d’atelier, pour assurer la liaison entre information, enquête de terrain, recherche et pratique.

Par ailleurs, de 1981 à 1982, à l’Institut d’Urbanisme de l’Université de Constantine, dans le cadre d’une coopération avec l’Institut d’Urbanisme de Créteil je suis responsable d’un séminaire “paysage” sur deux ans (3ème cycle).

Enfin, en 1982 et 1983, en 1980 et 1981, coopération pédagogique entre l’Ecole Supérieure d’Horticulture de Chott Mariem (près de Sousse en Tunisie) et l’ENSP, responsable d’un séminaire sur le paysage et les espaces verts, au cycle de formation interdisciplinaire à l’aménagement et à l’urbanisme (FIAU) du Centre de recherche sur l’urbanisme (CRU) (3ème cycle) :

Des formations professionnelles

Pour mémoire, de 1972 à 1976 cycle professionnel au Paysage d’Aménagement de l’Association “Paysage”, puis au CNERP., enseignant au sein des cycles longs interdisciplinaires de formation professionnelle au paysage (post 3ème cycle), avec Bernard LASSUS, Jacques SGARD, Jean CHALLET, Jacques MONTEGUT, Charles ROSSETTI, Michel MACARY, architecte, et moi-même. En 1983 et 1984, membre de l’équipe pédagogique, dirigée par Bertrand WARNIER, de l’Université d’Été de Cergy-Pontoise (fin 3ème cycle),

Des formations continues

Nombreuses sessions de formation continue, comme concepteur, animateur principal, ou simple intervenant. :

En, 1972, de 1975 à 1977 des formations au Département de la Formation continue de l’ENGREF (Dion. MALLAVAl et Jean Pierre CAZEAUX, responsable du département environnement). Nombreuses sessions, dont la création originale de cycles de formation approfondie comprenant trois sessions successives pour les IGREF et ITF (phase 1 : sensibilisation, phase 2 : information, phase 3 : pratique).

La 3ème session correspondant à un exercice pratique in situ, comme en 1977, à Charleville-Mézières. Le groupe de stagiaires est au sommet d’une colline boisée avec vue plongeante sur Charleville-Mézières, et sur le versant boisé occupé par la forêt domaniale de Sedan. On y voit des coupes rases récentes, et des « zébrures » d’enrésinements. Avec Jean Pierre CAZEAUX, et le responsable de l’ONF local, le groupe de stagiaires, fort des connaissances acquises lors des deux précédentes sessions, est alors invité à décrire la situation paysagère, après connaissance des objectifs sylvicoles, mais aussi à proposer des salutations alternatives. L’un des stagiaires fait une maquette. Nous sommes alors dans une période de critiques au plan national de la gestion des arbres : coupes à blanc, monoculture résineuse, paysages forestiers transformés en timbre-poste, ou en zèbre, arbres d’alignement transformés en « totems » sur les routes nationales … C’est la campagne « Halte au massacre et à la dénaturation des paysages ». Dans le même temps il est parlé du « mitage du paysage « par l’habitat individuel ». C’est la période où le CEMAGREF de Grenoble (Bernard FISCHESSER), et surtout de Nogent-sur -Vernisson (Peter BREMAN) œuvrent pour sensibiliser et améliorer les pratiques au sein des forestiers et sylviculteurs. D’autres cycles de ce type se sont déroulés en Val de Loire et en Sologne.

Vue sur Charleville-Mézières et la forêt domaniale de Sedan

Projet d’enrésinements par plages exposé par l’ONF

Maquette d’un « contre-projet » de stagiaire

D’autres sessions se sont déroulées en 1973 et 1975, au Centres interprofessionnelles de formation permanente (CIFP), de 1973 à 1979 – au CNERP, nombreuses sessions de formation continue sous la responsabilité d’Anne KRIEGEL, responsable de la formation continue. En 1975,et de 1977 à 1981 – Nombreuses interventions au Centre de Recherche de l’Urbanisme (CRU), en 1978 – Centre de Perfectionnement pour la Recherche Industrielle et sa Gestion (CEPRIG), de 1979 à 1983 – ENPC – Département de la formation continue dont en 1982 “La prise en compte du paysage dans l’aménagement” – Intervention ” Les méthodes d’approche dans les pratiques paysagères, De 1980 à 1981 : A la DDE de Nancy, de Clermont Ferrand, à la DRAE de Corse et au CETE (Rouen, Aix en Provence), De 1982 à 1985 au Département de la formation continue del ’ENSH-ENSP, et en 1983 ….

 

DES ACTIONS D’INFORMATION ET DE SENSIBILISATION :

 

De 1973 à 1974, au sein du CNERP, je suis responsable de l’appui technique en matière de paysage auprès des nouveaux chefs des ateliers régionaux des sites et des paysages (ARSP), et des délégations régionales de l’environnement (DRE), en 1973 au Centre d’Etudes Supérieures d’aménagement (CESA), à Polytech de Tours, une journée sur les paysages de la Loire Moyenne, En 1979 et 1980 à Tunis, formation au paysage des cadres de la Direction de l’aménagement du territoire, dans le cadre d’une Coopération UNESCO / TUNISIE : 4 missions. Participation au titre du STU – Ministère de l’Environnement et du Cadre de vie pour la conception du futur Parc National Archéologique de Carthage-Sidi Bou Saïd, en 1981, au Centre de Géologie de l’ingénieur à l’Ecole Nationale Supérieure des MinesExposé et travaux pratiques au titre de l’ENSP et de la Cellule Environnement de L’Etablissement Public d’Aménagement de la Ville Nouvelle du Vaudreuil sur les dossiers d’impact, en 2006 – à l’Ecole d’Architecture et de Paysage de Lille : “Les OREAM, laboratoires pour une approche de la grande échelle” en hommage à Jean CHALLET – Cycle de conférences avec Jacques SGARD, Michel VIOLLET, De COURSON, CHARPENET et SENTENAC.

Très nombreux articles dans diverses revues professionnelles dont : Paysage et Aménagement (P+A), Archivert, Pages paysage, Espaces verts, Urbanisme, Architecture d’Aujourd’hui, Métropolis, Technique et Architecture, Casabella, …

Des conseils pour la conception de deux expositions grand public, « Paysages » au CCI du Centre Georges Pompidou en 1981. Voir le catalogue de l’exposition, dont mon article « On a le paysage que l’on mérite !», « La ville en ses jardins » également au CCI du Centre Georges Pompidou en 1982.

Réalisation d’un Film de 16 mm « Paysages des hommes … Hommes du Paysage » conçu par SAMEL (Gilbert), et DAUVERGNE (Pierre) – Société des Paysagistes Français. 1982.

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DISTINCTIONS :

Vers 1985 – Membre d’honneur FFP

1993 – Trophée du Paysage pour la première tranche du parc départemental de la Plage Bleue à Valenton : Maîtrise d’ouvrage CG 94-DEVP associée à l’Agence paysagiste ILEX,

1994 – Chevalier dans l’ordre du Mérite agricole

1998 – nominé pour le Prix National du Paysage (Gilles CLEMENT), et en 2000, nominé pour le Grand prix du Paysage. (Isabelle AURICOSTE). Bien que sollicité par le Ministère, successivement pour ces deux prix, la préférence du jury s’est portée, comme précédemment, sur des paysagistes de maîtrise d’œuvre. Une occasion ratée pour valoriser la maîtrise d’ouvrage paysagiste, toujours mal reconnue et pourtant très nécessaire pour développer la maîtrise d’œuvre.

2001 – Membre du Conseil national du paysage.

2007 – Grand prix national du Paysage pour le parc départemental des Cormailles à Ivry-sur-Seine : Maîtrise d’ouvrage CG 94-DEVP associée à SADEV 94 – Agence paysagiste TER.

2008 – Prix national de l’arbre

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Séminaire “Ville, territoire, paysage”

Appel à communications

3e séminaire du Réseau « Ville, Territoire, Paysage »

École nationale supérieure d’architecture de Versailles

École nationale supérieure de paysage de Versailles

13-14 juin 2019

Les écoles dans leurs territoires.

Expériences pédagogiques et enjeux de recherche du domaine Ville, Territoire et Paysage.

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A. Contexte institutionnel

3e édition des séminaires VT/P, en lien avec la Première Biennale d’architecture et de paysage de la région Ile-de-France, (3 mai – 13 juillet 2019).

Depuis quatre ans, le réseau « Ville, Territoire, Paysage » organise des séminaires interdisciplinaires qui ont pour objectif d’interroger les savoirs et les pratiques portés par les enseignements du champ VTP.

La dynamique de travail collégial activée par ces séminaires est motivée à la fois par un besoin de partage des réflexions et des pratiques et par la volonté de constituer une force de proposition dans le processus de renouvellement de ce champ disciplinaire.

Le 3e séminaire VTP fait suite à celui des Grands Ateliers de l’Isle-d’Abeau, de mars 2015, et à celui organisé à l’ENSAP de Lille en novembre 2016. Le premier, « Ville, Territoire, Paysage : vers un réseau de pratiques et de savoirs », a représenté le lancement du réseau VTP et a permis d’esquisser un premier bilan sur les expériences d’enseignement du projet aux échelles urbaine, territoriale et paysagère.

Avec le 2e séminaire, « Recherche & Projet : productions spécifiques et apports croisés dans les domaines Ville, Territoire et Paysage », le réseau a ouvert une table de discussion sur la question du rapport entre recherche et projet, en explorant notamment la manière dont le projet peut générer de nouvelles démarches de recherche.

Ces deux années passées depuis le dernier séminaire ont permis au réseau VTP de restituer et valoriser les résultats des rencontres précédentes, d’élargir son comité scientifique à de nouveaux membres.

L’organisation de la première Biennale d’architecture et de paysage de la région Ile-de-France à Versailles, de mai à juillet 2019, avec une participation importante des deux écoles organisatrices a motivé le réseau VTP à choisir Versailles comme hôte de son 3e séminaire. Les sites des deux écoles, ouverts à tous publics et en liens avec les deux laboratoires de recherche (LéaV à l’ENSA-V et Larep à l’ENSP) accueilleront ce 3e séminaire.

Celui-ci se propose de bénéficier de la dynamique de la Biennale. Tout en conservant l’optique de permettre un retour et des échanges sur la pédagogie sur les Villes, Territoires et Paysages, il s’articule donc entre séances de terrain et échanges en séances plénières.

Ce séminaire sera aussi l’occasion de réfléchir à la stabilisation du réseau pédagogique et scientifique VTP auprès du Bureau des enseignements et du Bureau de la recherche architecturale, urbaine et paysagère – Ministère de la culture-Direction générale des patrimoines-Service de l’architecture-Sous-direction de l’enseignement supérieur et de la recherche en architecture.


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B. Thème du séminaire

La Biennale 2019 présente une réflexion transversale sur le rapport entre la ville et la nature à partir de deux propositions : « Le goût du paysage », côté ENSP (commissaire A. Chemetoff), enquête sur le potentiel nourricier du paysage ; « Augures. Immersion et perspectives dans la métropole climatique qui vient », côté ENSA-V (commissaire D. Klouche), retrace les signes de nouvelles manières de lire et écrire la métropole à travers trois entrées principales : le climat, l’accélération et la décélération, et le commun. Ouvrant pour un moment l’horizon des deux écoles très au-delà de leurs limites physiques, ces propositions offriront de nombreuses contributions et installations de professionnels et d’artistes.

Dans ce contexte, le séminaire VTP3 souhaite explorer le rapport que les écoles d’architecture et de paysage développent et entretiennent avec leur territoire. Ce questionnement de la relation au territoire des écoles pourrait se synthétiser et s’articuler en deux volets :

1) l’influence de la singularité des territoires sur les contenus et les modalités des enseignements

2) Le rôle / l’apport des écoles aux dynamiques de projet de ces territoires.

Nous souhaitons permettre de réelles découvertes des territoires et des modalités pédagogiques de leur exploration à travers des visites que nous organiserons dans la plaine de Versailles. Seront mis en avant des démarches développant un échange actif entre expérience pédagogique et acteurs du territoire ainsi que des expériences de projet développant un axe spécifique de recherche sur le territoire.


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C. Axes pour les propositions

Nombreuses sont les acceptions du mot « territoire », et variées sont les lignes que les usages du mot dessinent entre les aspects physiques, administratifs et humains. Avec la notion de « territoire » viennent celles de « frontière », de « limite », de « propriété », de « revendication », d’« enracinement », de « topographie » et de « climat » mais aussi celles d’une communauté de destins, d’outils, de ressources. Concrètement, l’analyse des territoires renvoie aussi aux questions de centralité et de périphéries, de réseaux et de mobilités. Autant de paramètres et phénomènes que l’enseignement du projet en architecture ou en paysage doit aborder pour permettre d’intervenir dans les territoires urbains, péri-urbains ou ruraux.

Nous proposons trois entrées principales pour cette exploration du rapport des écoles de projet à leur territoire :

Territoire et patrimoine(s) (rapport à l’histoire, à la société, à l’identité, à la conscience du lieu; le territoire comme bien commun; tourisme et valorisation territoriale (marketing ?), etc.).

Territoire comme écosystème (rapport au vivant, climat, qualité des sols, gestion des ressources – notamment agricoles -, biodiversité, métabolisme territorial, écologie territoriale, ingénierie du vivant, trames vertes et bleues, etc.)

– Territoire et gouvernance (les thèmes : la gestion des mobilités, les frontières et les modalités de prise de décision dans les territoires, / les acteurs institutionnels de la gouvernance locale, les acteurs non institutionnels et les tactiques habitantes).

Une des questions qui traversera cette exploration concernera le rôle que la pédagogie se donne sur ces territoires. Sera examiné comment les enseignants-chercheurs se positionnent comme des acteurs légitimes, en tant que formateurs de futurs spécialistes du projet spatial, mais aussi en tant que contributeurs ou facilitateurs à l’animation de ces territoires.

Dynamisés par l’organisation bicéphale de ce séminaire, les échanges nourriront également une mise en perspective des manières dont la notion de « territoire » est mobilisée respectivement dans le projet architectural et le projet de paysage.

Des contributions pourront enfin s’attacher à développer plus particulièrement des courants de recherche et des notions théoriques qui sous-tendent les pédagogies ou les alimentent. La diffusion des théories et des actions développées par l’école territorialiste (A. Magnaghi et Société des territorialistes), par exemple. Ou encore, les études sur les notions de métabolisme urbain et territorial (S. Barles, 2002), ou d’anthropocène (P. Crutzen, 2000 ; J.-B. Fressoz- C. Bonneuil, 2013, B. Latour, 2015), ou de mésologie (A. Berque, 2000, 2014), ou de palimpseste (A. Corboz, 1983 ; S. Marot, 2010). Mais aussi le rapport au sol et au vivant comme moteur de projet (B. Secchi, 1986 ; P. Viganò- P. Mantziaras, 2016 ; M. Chalmandrier et al., 2017 ; P. Donadieu et E. Remy, 2016 ; Y. Petit-Berghem, 2016) et la question du climat dans sa relation au projet de territoire (G. Escourrou, 1991 ; B. Latour, 2015), les dynamiques engagées sur le territoire par les nouvelles pratiques touristiques (M. Gravari-Barbas, E. Fagnoni, 2013), les questions de l’analyse sociale et de la projétation dans les territoires suburbains.


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D. Attendus scientifiques, critères de sélection

L’appel à contribution est ouvert à tout enseignant ou chercheur, individuellement ou en équipe, dans les ENSA(P) françaises ou autres institutions d’enseignement supérieur de l’architecture, urbanisme et paysage des pays voisins, tous champs confondus (TPCAU, SHS, etc.). Il est également ouvert à d’autres disciplines universitaires (géographie, écologie, sciences de l’éducation, psychologie cognitive, etc.). La langue de communication principale sera le français, des communications pouvant également être proposées en anglais.

Attendus scientifiques

– l’explicitation détaillée de chaque projet pédagogique ; la comparaison des dispositifs, des hypothèses, des corpus, des formes de résultats, des apports à la pédagogie, aux territoires eux-mêmes et aux savoirs.

– la réflexion critique sur les catégories, les visées, les méthodes déjà élaborées dans d’autres champs proches

– le questionnement du rapport au “projet”, et à son enseignement

– la contribution à la réflexion sur les aspects théoriques, méthodologiques et épistémologiques

Envoi et sélection des propositions de communications

Les propositions de communication seront présentées sous la forme d’un résumé long de 2 pages (environ 3000 signes). Ce texte sera accompagné de références bibliographiques (5 maximum) et d’une biographie synthétique de l’auteur (ou des auteurs) de 400 signes. Il sera précisé dans quel axe de réflexion se situe la proposition.

Les propositions seront transmises pour le 22 avril 2019 à l’adresse suivante :

Vtp3versailles@gmail.com

Le comité scientifique informera les auteurs des propositions retenues pour le 1er mai 2019.

Valorisation

Les auteurs dont les propositions ont été retenues enverront pour le 1er juin 2019, un poster (format A0 vertical) selon des consignes qui seront adressées le 1er mai. Il affichera le cas présenté en expliquant la problématique, la méthode de travail adoptée, une synthèse des résultats. Les posters resteront affichés à l’École d’architecture et à l’École de paysage jusqu’à la fin de la Biennale.

Ils seront disponibles au-delà sur les sites des laboratoires de recherche de l’ENSP et de l’ENSA-V, en attendant la publication d’actes sous forme électronique, espérée en 2020.


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E. Informations pratiques

Organisation

Lieu : ENSA-V et ENSP, Versailles et sites de visites dans les environs de Versailles.

Date : 13 et 14 juin 2019

Dates – clés

– Envoi de l’appel à contributions le 20 février 2019

– Date limite de réception des propositions : le 22 avril 2019

– Date de notification de l’acceptation : le 1er mai 2019

Comité scientifique

Jean Attali, professeur émérite ENSA Paris-Malaquais, chercheur associé de l’UMR AUSser / MCC / CNRS

Roberta Borghi, maître de conférence ENSA Versailles, chercheur au LéaV

Éric Chauvier, maître de conférence ENSA Versailles, chercheur au LéaV

Elena Cogato-Lanza, maître d’enseignement et de recherche, EPFL ENAC LAB-U (CH.)

Jean-François Coulais, professeur ENSA Paris-Malaquais, chercheur à l’IPRAUS

Stéphanie de Courtois, maître de conférence ENSA Versailles, chercheur au LéaV

Hervé Davodeau, Maître de conférence, ENITHP, Angers

Denis Delbaere, professeur ENSAP Lille, resp. de l’axe Territoire du LACTH

Xavier Guillot, professeur ENSAP Bordeaux, chercheur, UMR Passages

Emeric Lambert, maître de conférence ENSA Versailles, chercheur Chôros (EPFL, CH.)

Claire Parin, professeur émérite ENSAP Bordeaux, chercheur UMR Passages

Alexis Pernet, maître de conférence ENSP, chercheur au LAREP

Yves Petit-Berghem, professeur à l’ENSP, chercheur au LAREP

Roland Vidal, ingénieur de recherche et enseignant à l’ENSP de Versailles

Luc Vilan, maître de conférence ENSA Versailles, chercheur au LéaV

Comité d’organisation

Roberta Borghi, maître de conférence ENSA Versailles, chercheur au LéaV

Stéphanie de Courtois, maître de conférence ENSA Versailles, chercheur au LéaV

Roland Vidal, ingénieur de recherche et enseignant à l’ENSP de Versailles

Luc Vilan, maître de conférence ENSA Versailles, chercheur au LéaV

Sophie Bonin, maître de conférence ENSP, chercheur au LAREP

– Contact pour les aspects pratiques : Vtp3versailles@gmail.com

Pour les contributeurs retenus, le logement à Versailles sera pris en charge pour la nuit du jeudi au vendredi, de même que les repas des 2 journées du séminaire.


Contexte institutionnelThème du séminaireAxes pour les propositionsAttendus scientifiquesInformations pratiques


9 – Comment ont évolué les métiers de la conception des paysages ?

Fiche 8IntroductionFiche 10

Fiche n° 9

Comment ont évolué les métiers de la conception des paysages ?

Pierre Donadieu, Académie d’Agriculture de France

Du jardinier au peintre, à l’architecte de jardins, à l’ingénieur paysagiste et au paysagiste concepteur, les métiers du paysage n’ont cessé de se métamorphoser au cours de l’histoire. Ils se sont professionnalisés au cours de la seconde moitié du XXe siècle.

Depuis la Grèce antique, l’Empire romain et les dynasties chinoises, le paysagiste a d’abord été un jardinier (gardener), chargé de la création et de l’entretien des jardins des plus fortunés. Puis les meilleurs d’entre eux ont su les dessiner. Le plus souvent, surtout depuis la Renaissance européenne, ce sont les architectes qui dessinaient les jardins des demeures bourgeoises et aristocratiques, savoir-faire qui ont accompagné plus tard la construction des villes au cours des conquêtes coloniales en Amérique, en Asie et en Afrique.

Le temps des jardins et des peintres

Le métier de paysagiste s’est différencié entre les ouvriers paysagistes et les maîtres jardiniers qui concevaient et dessinaient les parcs et les jardins d’Europe au XVIe et au XVIIe siècle. C’est le cas d’André le Nôtre en France.

Joseph William Turner (1775-1851), peintre paysagiste anglais.

Parallèlement, le mot paysagiste a désigné le peintre paysagiste (landscape painter) qui représentait des scènes de nature, le plus souvent littorale et campagnarde. Cette référence a été ensuite essentielle au XVIIIe siècle qui a vu se développer en Grande-Bretagne, puis dans toute l’Europe et ses colonies, des jardins et des parcs paysagers jusqu’au milieu du XXe siècle. Le paysagiste jardinier (landscape gardener, garden architect), créateur et dessinateur de jardins, devait également être peintre et poète à cette époque. C’est le cas de William Kent et Humphrey Repton en Angleterre.

Au XIXe siècle, l’urbanisation et l’industrialisation des sociétés européennes se sont accompagnées de la mise en œuvre de doctrines hygiénistes et esthétiques pour requalifier les villes anciennes et créer les villes des nouveaux continents. Le paysagiste concepteur, architecte et/ou horticulteur, adopte alors le titre professionnel d’architecte paysagiste (landscape architect) en Europe et en Amérique du nord. Frederick Law Olmsted aux Etats-Unis, Jean-Pierre Barillet-Deschamps et Edouard André en France sont les figures professionnelles les plus connues de l’émergence de ce métier au milieu du siècle. Il faut leur ajouter celle des ingénieurs, notamment des Ponts-et-Chaussées, comme Adolph Alphand qui fut le maître d’œuvre de la création des parcs et jardins parisiens.

Bois de Boulogne, Paris, J.-P. Barillet-Deschamps, architecte-paysagiste et A. Alphand, ingénieur des Ponts-et-Chaussées (1860-70)

La professionnalisation des métiers

C’est au XXe siècle, en 1948, que la création de l’IFLA (fédération internationale des architectes paysagistes) consacre le métier d’architecte paysagiste et le professionnalise avec des organisations propres à chaque pays (une soixantaine aujourd’hui).

Plusieurs courants de pratiques de l’architecture de paysage vont alors s’individualiser dans la plupart des pays concernés, de plus en plus urbanisés.

Le paysagiste concepteur (landscape designer, landscape architect), chargé de la conception et de la réalisation des aménagements constitue le cœur de la profession. C’est un professionnel du projet de paysage et de jardin, formé dans les universités, à proximité des formations d’architecte, de designer, de planificateur, d’ingénieur et d’urbaniste. Ses marchés sont publics et privés. En France depuis la loi de 2016 : Reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages, le titre de « paysagiste concepteur » est accessible aux titulaires du diplôme d’État de paysagiste (ex paysagiste DPLG depuis 2015) délivrés par cinq écoles de paysagistes situées à Versailles, Bordeaux, Lille, Blois et Angers).

Parc d’Éole, Paris, Agence M. et C. Corajoud, 2007

Issu du profil précédent, parfois plus scientifique, le paysagiste planificateur (landscape planner) dispose de compétences pour concevoir avec les urbanistes les infrastructures vertes et aquatiques, les systèmes de parcs publics et de circulations dans les villes et les régions urbaines. En Europe, cette compétence initiée par F.L. Olmsted, A. Alphand, puis I. McHarg aux Etats-Unis va se développer des deux côtés de l’Atlantique, notamment sous la forme au début du XXIe siècle de l’urbanisme paysagiste (landscape urbanism). Le marché est public et concerne aujourd’hui les espaces urbains, périurbains et ruraux et les compétences des paysagistes concepteurs.

Ecoquartier de Montévrain (Marne-la-Vallée), Agence Follea-Gauthier, paysagiste concepteur, Philippe Madec, architecte-urbaniste, Trente hectares de terres agricoles ont été protégés.

Un troisième courant, complémentaire et distinct des architectes paysagistes, concerne les paysagistes de formations scientifique et technique : les ingénieurs paysagistes et les entrepreneurs paysagistes (landscape contractors). Leurs emplois sont situés soit dans les services publics des villes et des territoires comme gestionnaires (landscape managers) des espaces verts ou ruraux, soit dans les entreprises privées qui réalisent et entretiennent les espaces verts et les jardins. Ils relèvent presque partout d’organisations professionnelles distinctes de l’IFLA et de formations agronomique, horticole ou environnementaliste. En France l’Union nationale des entrepreneurs paysagistes (UNEP) réunit ces professionnels et les organisent. Les marchés sont publics et privés.

Vers de nouveaux métiers

Un dernier courant de paysagiste médiateur des aménagements d’espaces, travaillant avec les habitants, émerge en Europe avec la mise en œuvre de la Convention européenne du paysage de Florence (2000) à finalités culturelle et démocratique. Les marchés, encore rares, sont publics.

En pratique, et selon l’histoire paysagiste des pays, ces quatre profils, issus de formations universitaires ou de Grandes Écoles, sont plus ou moins réunis chez les mêmes praticiens, ou bien se distinguent nettement dans des organisations professionnelles distinctes avec des diplômes différents. Des spécialités de métiers apparaissent selon les marchés publics ou privés : paysages culturels, planification écologique, jardins et patrimoines historiques, création artistique, médiation culturelle, conseils de l’Etat et des pouvoirs publics, entreprises de paysage et de jardin, enseignement et recherche….

Ce qu’il faut retenir

Deux profils majeurs de cadres paysagistes se distinguent : l’un à dominante scientifique et technique : les ingénieurs, planificateurs et entrepreneurs, l’autre, marqué par une culture de concepteurs de projets de paysage et de jardin, les apparente aux architectes et aux designers. L’effectif de ces derniers en France est d’environ 3000 en 2018. L’ensemble de la filière du paysage, publique et privée, représente environ 200 000 emplois, et fait partie des métiers de l’agriculture.

Pour en savoir plus

P. Donadieu, Les paysagistes dans le monde en 2014. http://topia.fr/archives/chroniques/

P. Donadieu, Les paysagistes ou les métamorphoses du jardinier, Arles, Actes Sud, 2009.

B. Follea, Une révolution pour la Transition, PAP n° 18, 2018.

8 – Quels rôles de la politique publique des Trames Vertes et Bleues dans les régions urbaines françaises ?

Fiche 7IntroductionFiche 9

Fiche n° 8

Quels rôles de la politique publique des Trames Vertes et Bleues dans les régions urbaines françaises ?

Philippe Clergeau, Académie d’Agriculture de France

Mise en place par les lois Grenelle de 2008 et 2010, la politique publique sectorielle de la Trame verte et bleue concerne autant l’espace urbain que l’espace rural. Quels sont ses objectifs et ses finalités ? Comment est-elle mise en œuvre dans les régions urbaines qui incluent des espaces agricoles et forestiers ?

Une nouvelle lecture écologique des paysages

L’écologie du paysage est une discipline scientifique qui est née au XXe siècle, avec notamment les premiers travaux du géographe allemand Carl Troll en 1939 qui s’est intéressé aux cartographies des potentialités naturelles aux grandes échelles. Les chercheurs R.T.T. Forman et M. Godron ont formalisé en 1986 cette interface écologie-géographie et identifié les grands concepts fondateurs, les éléments constitutifs d’un paysage écologique fonctionnel et les méthodes possibles d’analyse.

Cette Landscape Ecology souligne notamment un niveau de fonctionnement qui était peu pris en compte dans les études écologiques car elle considère les organisations des habitats et les mouvements des espèces dans des mosaïques plus ou moins hétérogènes. Ce niveau spatial de fonctionnement est compris entre le niveau des écosystèmes et celui de la région biogéographique. On pourrait aussi le dénommer complexe d’écosystèmes.

Cette échelle d’étude correspond à celle de l’aménagement du territoire et l’écologie du paysage a eu rapidement un grand succès car elle donnait une lecture complémentaire à une notion de paysage surtout abordé par les pratiques sociales, l’histoire et l’esthétique. Notamment le concept de continuité des liaisons nécessaires au déplacement des espèces dans un espace fragmenté a réinterrogé l’organisation et la gestion des taches d’habitat à conserver ou des corridors à recréer.

Dès les années 1970, des pays comme les Pays-Bas ont commencé à travailler sur ces organisations de paysage et en 1995 les membres du Conseil de l’Europe signent une stratégie pour la diversité biologique et paysagère ayant pour but de formaliser un réseau écologique paneuropéen. Très rapidement des pays comme la Pologne propose des cartes nationales de réservoirs de biodiversité (surtout les grands parcs nationaux) et des grands corridors à protéger (surtout des ripisylves).

Il a fallu attendre les réunions gouvernementales du Grenelle de l’Environnement en 2007 pour que la France s’engage officiellement dans ce programme en proposant une stratégie de « Trame Verte et Bleue » (TVB). Aujourd’hui les TVB sont inscrites dans la nouvelle stratégie 2020 de l’Union Européenne sur la Biodiversité. Mais avant que ne soit définie la politique de TVB, quelques régions (l’Ile-de-France par exemple) et certains Schémas de Cohérence Territoriale (par exemple le schéma de cohérence territoriale {SCOT} de Rennes Métropole) avaient déjà travaillé sur les continuités et inscrit des orientations écologiques dans les documents d’urbanisme.

Le ministère français a défini trois niveaux administratifs de mise en place : 1) un niveau national qui donne les grandes orientations (plusieurs guides sont disponibles en ligne), 2) un niveau régional où les instances se réunissent pour proposer des cartographies des habitats et des liaisons écologiques ; ce sont les Schémas Régionaux de Cohérence Ecologique (SRCE), et 3) un niveau local des mises en œuvre et des intégrations dans les documents d’urbanisme (Plan Local d’Urbanisme…). Il semble bien que les SCOT qui vont progressivement concerner toute la France soient l’échelle opérationnelle la plus pertinente pour que ces TVB deviennent de véritables outils d’aménagement.

Un maillage écologique à toutes les échelles géographiques

La trame verte et bleue a pour objectifs affichés par la loi française de réduire la fragmentation des milieux, d’identifier et de préserver les espaces de biodiversité et de les relier par des corridors écologiques, de mettre en œuvre des objectifs de qualités pour les zones humides et les eaux courantes, et d’améliorer la qualité des paysages (selon notamment les indications du code de l’environnement et du code de l’urbanisme).

Scientifiquement, elle est définie par une complémentarité entre des noyaux d’habitat (réservoirs de biodiversité) et des corridors écologiques. Cette complémentarité est identifiée pour différentes sous-trames en fonction des exigences des espèces (trame forestière, trame de zones humides, trame de landes…) et à travers leur croisement. C’est bien une préoccupation de conservation de la nature qui est le premier objectif des TVB mais aussi une ambition de son développement dans des contextes de territoire en mutation et sous pression humaine forte.

Figure 1 : Schéma de Trame verte avec ses noyaux d’habitat et ses corridors. La matrice est l’espace peu ou pas utilisable par les espèces.

Dans l’objectif d’une mise en place globale et dans la suite des demandes du Grenelle de l’Environnement, les TVB sont aussi attendues en milieu urbain1. Les enjeux sont alors différents : même si la biodiversité reste au cœur de la question, il s’agit avant tout d’envisager la manière dont citadins et nature peuvent cohabiter. Aujourd’hui, face à une forte demande habitante de nature, la tendance est au développement de liens variés avec une nature support de nombreux services, dont la plupart agissent directement sur la santé.

Mais l’approche reste essentiellement de l’ordre du discours et encore assez peu de municipalités ont franchi un pas qui permette de dire qu’il s’agit réellement de trame verte et bleue pour une biodiversité fonctionnelle. Car, dans la plupart des cas, il s’agit d’un verdissement assez identique à ce qu’il se faisait avant. L’exemple des éco-quartiers labellisés en France en est une illustration : la plupart présente des projets écologiques restreints aux techniques énergétiques ou aux traitements des flux (eaux, déchets), encore trop peu s’inscrivent dans une démarche de développement d’espaces à caractère naturel de qualité, c’est à dire riches en ressources pour les plantes et les animaux (voir encadré).

Concernant l’aménagement du territoire urbain, le paysagiste J. Ahern en 2007 a souligné l’importance de prendre en compte au moins deux échelles de fonctionnement : une échelle locale, celle du jardin, de la parcelle, et une échelle globale qui correspond à celle du quartier ou de la ville. Même si la nature en ville ne sera jamais celle de la campagne ou des zones plus « naturelles », plus on se rapproche d’un fonctionnement écologique, plus le milieu sera résistant aux agressions et aux contraintes de l’environnement. Et pour qu’un maximum d’espèces participent à cette nouvelle biodiversité, il faut qu’elles accèdent aux habitats que l’on restaure.

La démarche de trame verte et bleue implique aussi une intégration de la ville dans son contexte éco-paysager. Les continuités dans la ville doivent être connectées avec les sources d’espèces qui sont bien sûr dans l’espace périurbain ou même encore plus distantes des centres. Cependant une trame verte et bleue en zone urbaine peut, encore moins qu’en zone rurale, se suffire d’une analyse naturaliste. Il s’agit bien ici de prendre en compte les différents acteurs, leurs pratiques et leurs représentations qui sont des éléments fondamentaux de la mise en place de la trame et de leur durabilité. Inscription dans un patrimoine et une histoire locale, modes d’occupation des sols et pratiques développées, et projets architecturaux, urbains et paysagers sont autant de connaissances indispensables à la perception, l’appropriation et donc la construction efficace d’un projet urbain où la TVB a toute sa place.

Ce constat aboutit à une méthodologie de lecture pluridisciplinaire du territoire. P. Clergeau et N. Blanc ont ainsi proposé en 2013 de croiser différents diagnostics disciplinaires pour identifier les maillages écologiques potentiels les plus acceptables dans le contexte du territoire étudié. P. Clergeau avec d’autres auteurs en 2016 ont testé ce croisement des disciplines et le fonctionnement d’ateliers de concertation pour identifier les jeux de hiérarchisation des actions et aussi pour faire dialoguer tous les services d’aménagement d’un territoire très urbanisé. Ces travaux ont abouti à une cartographie discutée du territoire (Figure 2) que se sont appropriés presque tous les services de la collectivité, puisque tous ont participé aux ateliers.

Figure 2 : Exemple de réalisation d’un plan de trame verte sur la communauté de communes de Plaine Commune (Nord Paris). Plusieurs diagnostics (écologique, paysager, sociologique, des projets urbains, des plans de mobilités, etc.) sont croisés pour construire en discussion une carte de TVB avec propositions de phasage (hiérarchie des actions) et identification des contraintes.

Des premiers travaux, il ressort aussi que des corridors écologiques plus ou moins discontinus peuvent permettre des déplacements d’espèces en même temps que de participer au verdissement de la ville. Il a été démontré que des petits habitats répartis en « pas japonais » ou stepping stones peuvent être fonctionnels. Ce résultat devient important en milieu urbain où les coupures de voirie et de bâtiment sont très nombreuses2. Pour ces petits espaces à caractère naturel, on parle alors souvent d’espaces relais qui sont signifiants à différentes échelles s’ils présentent une bonne qualité écologique.

Par exemple, le sol des pieds d’arbres d’alignement dans un boulevard peut permettre la circulation de graines de diverses plantes d’une rue à l’autre. Autre exemple, des toitures ou des murs végétalisés peuvent accueillir une faune et une flore régionale et participer à certaines continuités3. Ou encore la multiplication de jardins partagés ou privés peut offrir des refuges (haies, sols) à certains arthropodes4. Pour l’instant, il s’agit la plupart du temps de potentialités car ces petits habitats urbains sont généralement trop dégradés ou trop simplifiés. Une réflexion sur l’agriculture urbaine doit aussi être menée pour y inclure un réel rôle dans la biodiversité urbaine. De nombreuses recherches se développent actuellement sur l’ingénierie écologique appliquée à la ville et aux paysages très urbanisés.


Encadré : Verdir la ville ou favoriser la biodiversité ?

Pour l’écologue, la définition de la biodiversité est précise : il s’agit d’une diversité en gènes, espèces ou écosystèmes et de leurs interrelations. La biodiversité n’est pas qu’une collection d’espèces mais bien un système avec ses processus (relations dans une chaine alimentaire par exemple.). En ville, les espèces sont majoritairement des espèces végétales ou animales domestiques, cultivées ou horticoles. Leur présence est liée aux comportements humains d’appréciation et non de fonctionnalité. La réflexion de l’écologue est de dire que si, a priori, une fleur sur un balcon n’est pas représentative de la biodiversité, mais un être vivant isolé et déplacé là, il peut cependant rentrer dans un fonctionnement de biodiversité quand un pollinisateur s’y attarde ou qu’un puceron s’y alimente. La présence d’un grand nombre d’espèces qui n’ont pourtant pas co-évolué ensemble peut donc créer une nouvelle biodiversité, si on s’appuie sur cette notion de fonctionnement.

Quel est alors l’intérêt de viser une biodiversité avec ses fonctionnements au lieu d’un verdissement que les paysagistes et les services des espaces verts savent déjà assez bien faire ? Ce qui est en jeu c’est la notion de durabilité et de résilience. Les grandes pelouses, les alignements de platanes ou les toitures de sedum sont de type monoculture, donc fragiles à tout accident climatique ou sanitaire. Ils nécessitent, comme en agriculture, des gestions et des soins réguliers. Une diversité d’espèces est bien plus résistante et donne une forme de stabilité aux systèmes écologiques et donc aux paysages. Une ou des espèces peuvent disparaitre sans que toute la plantation soit détruite. Par ailleurs, des habitats simplifiés comme les pelouses ou les toitures de sedum accueillent peu d’espèces animales et végétales. Reconstituer un habitat riche c’est donc à la fois lui garantir une forme de durabilité mais aussi lui donner un rôle dans une trame verte urbaine qui doit permettre la dispersion des espèces au sein des milieux urbanisés.


Ce qu’il faut retenir

La politique publique sectorielle de la Trame verte et bleue vise à renforcer la résilience écologique d’un territoire en favorisant la biodiversité végétale et animale dans les régions urbaines. Elle cherche à réunir les parties prenantes des projets, et à assurer une pérennité aux services écosystémiques rendus par les végétalisations. Ainsi, elle s’inscrit dans les politiques publiques transversales de paysage.


Pour en savoir plus

Ahern J., 2007. “Green infrastructure for cities: The spatial dimension”. In: Novotny V. & Brown P. (Eds.), Cities of the Future Towards Integrated Sustainable Water and Landscape Management. IWA Publishers, pp. 267–283.

Clergeau P., Linglart M., Morin S., Paris M., Dangeon M. (2016) « La trame verte et bleue à l’épreuve de la ville ». Traits Urbains 835, 37-40.

Clergeau P., 2007. Une écologie du paysage urbain. Apogée, Rennes, France.

Cormier L., De Lajartre A.B. & Carcaud N. (2010). « La planification des trames vertes, du global au local: réalités et limites ». Cybergeo : European Journal of Geography, https://cybergeo.revues.org/23187

Madre, F., Clergeau, P., Machon, N., & Vergnes, A. (2015). “Building biodiversity: Vegetated façades as habitats for spider and beetle assemblages”. Global Ecology and Conservation 3, 222-233.

Vergnes A., Le Viol I. & Clergeau P. (2012). « Green corridors in urban landscapes affect the arthropod communities of domestic gardens”. Biological Conservation 145: 171-178.


Notes

1 Clergeau 2007, Cormier et coll. 2010.

2 Gilbert-Norton, 2010.

3 Madre et coll., 2015.

4 Vergnes et coll. 2012.

7 – Pourquoi les agriculteurs devraient-ils s’intéresser à leurs paysages ?

Fiche 6IntroductionFiche 8

Fiche n° 7

Pourquoi les agriculteurs devraient-ils s’intéresser à leurs paysages ?

Pierre Donadieu, Académie d’Agriculture de France

En produisant des biens alimentaires et énergétiques, les agriculteurs approvisionnent le monde. En même temps ils produisent les paysages agricoles. Mais ce sont des sous-produits de leurs activités, appréciés par les uns, dépréciés par les autres, selon les cas. Pourquoi et comment les agriculteurs pourraient-ils contribuer à façonner les visages de leur territoire mieux qu’aujourd’hui ? De quelles façons les politiques publiques sectorielles, comme l’agriculture ou la biodiversité pourraient-elles s’inscrire dans les finalités des politiques publiques transversales comme celles du paysage ?

Environnement ou paysage ?

Il y a deux façons de comprendre un paysage agricole. Si ce qui est perçu par la vue est réduit à des objets matériels : des champs, des troupeaux, des serres, des fermes, des bois, des sols, des routes et des cours d’eau, cette vision relève de l’environnement explicable par les sciences physiques, naturelles, sociales, agronomiques et forestières, et à ce titre modifiable. Cette connaissance scientifique et technique permet en effet d’agir et de conduire un projet d’agriculture ou d’élevage ; de limiter les risques pour la santé de l’environnement et celle des hommes et d’adapter les productions agricoles et agroalimentaires aux transitions climatiques et agroécologiques en cours.

Si ce qui est perçu est réduit aux impressions, sensations et jugements de chacun, spectateur ou acteur d’une scène agricole, si l’on oublie un instant la réalité matérielle analysées par les scientifiques, cette perception relève du paysage1. Cette connaissance mentale et corporelle varie selon l’interprétation qu’en donne la culture de chacun, selon ses dispositions affectives et morales et le moment de l’expérience. Elle est le plus souvent insaisissable, et pourtant elle est partagée par les habitants d’une commune rurale, au sens de prendre part à des sentiments collectifs de plaisir, d’indifférence ou de méfiance.

Les agriculteurs peuvent-ils relier environnement et paysage ? Oui, en tenant compte autant de leurs propres regards que de ceux des publics. Car, sauf à soustraire les scènes agricoles aux regards des autres (ce qui est possible), les paysages agricoles sont depuis les routes et d’autres lieux publics ou privés accessibles visuellement à tous. D’autres points de vue que ceux des agriculteurs créent des paysages imaginaires avec des valeurs esthétiques et éthiques très variées : étonnement, admiration, inquiétude, perplexité, désarroi ou impuissance.

Certes, mais l’agriculteur n’est-il pas le maître exclusif de ses paysages ?

Plaine agricole de Versailles, 2012

Tenir compte du regard d’autrui ?

Chaque agriculteur fabrique lui aussi ses paysages avec les scènes de son environnement, avec les champs et les troupeaux, les siens et ceux des autres. Il regarde avec attention chaque jour l’évolution de ses récoltes à venir. Il guette les prévisions de la météo, les signes de maladies sur les vignes, les vergers, les céréales et les animaux. Il se réjouit ou s’inquiète, s’émerveille ou s’attriste. Il confond naturellement paysage et environnement agricoles. Ce sont ses paysages, son milieu de vie. Il voudrait en vivre bien avec sa famille, mais la météo, les prix du marché, les maladies des cultures et des troupeaux ou les variations imprévues des aides publiques en décident souvent autrement. Pourquoi tenir compte des regards souvent indifférents des passants ?

N’a-t-on jamais vu un randonneur venir critiquer un agriculteur parce que les paysages ne lui plaisent pas, ou inversement le féliciter du charme de son exploitation ? N’est-il pas inscrit dans la Constitution française, que l’État garantit le droit de pleine propriété au même titre que la liberté, et avec le code rural le droit des baux agricoles.

Tout entrepreneur agricole dispose de la liberté d’user de la terre qu’il cultive comme il l’entend à condition de ne pas nuire à autrui. S’il souhaite agrémenter le décor et favoriser la faune sauvage, parce que les pouvoirs publics le souhaitent et financent les frais, libre à lui de participer. C’est ce qui se passe pour les plantations de haies. Pour les bandes enherbées le long des cours d’eau, c’est une obligation pour laquelle il reçoit en compensation des subventions de l’Europe et de l’État français pour ne pas polluer. Quant aux doses de pesticides, cela ne se voit pas dans le paysage (sauf les épandages de glyphosate), mais peut nuire à la qualité de l’environnement et de ses habitants ! Et si les agriculteurs ont intérêt à évoluer vers l’agroécologie, voire l’agriculture biologique ou la permaculture, le changement se verra surtout par la diversification des cultures, les élevages de plein air et la diminution de la taille des parcelles. Ce qui plaira peut-être aux promeneurs qui déplorent les élevages industriels et les monocultures de maïs ou de vigne, mais pas les prairies bocagères.

Alors faut-il regretter la résistance relative des agriculteurs (pas tous) aux politiques de paysage du ministère de l’Environnement depuis une trentaine d’années ? Les céréaliculteurs n’aiment pas les arbres et les haies, car cela coûte cher à entretenir. Ce qui n’est pas le cas des éleveurs de plein air. Faut-il le leur reprocher ?

Plaine agricole de Versailles, 2017

Vivre avec son voisinage

Bien des exploitations agricoles dans le monde ont compris l’intérêt de s’ouvrir au public. Le plus souvent pour vendre des produits avec un meilleur bénéfice qu’avec un revendeur. C’est ce qui se passe dans les régions périurbaines avec les ventes à la ferme, mais beaucoup plus rarement loin des villes. On l’observe également avec les accueils d’agritourisme, de gîtes à la ferme et de chambres d’hôte pour le tourisme rural. C’est une conséquence de la nécessité économique de diversifier les revenus d’une exploitation.

Mais si les paysages, trop monotones, ne sont pas attractifs, si leur réputation paysagère n’en fait pas des lieux d’intérêt touristique, cette clientèle capricieuse ne viendra pas. Ce qui peut être un point de vue souhaité, légitime, d’un entrepreneur agricole.

Bandes enherbées protégeant la qualité de l’eau, Poitou, 2011

Mais on peut défendre un point de vue différent.

Dans beaucoup de collectivités rurales, les habitants des villes et des villages ne sont pas indifférents à la qualité de leur environnement et de leurs paysages. Grâce aux Conseils départementaux, les sentiers de randonnées pédestres et cyclistes se développent, les Offices de tourisme informent sur les hébergements ruraux et urbains et les centres d’intérêts pour les visiteurs : pêches, chasses, animations festives, patrimoines naturels et historiques.

Si les paysages agricoles sont suspectés de ne pas présenter les qualités environnementales requises – même s’ils paraissent sains-, si les campagnes ne sont pas accessibles au public, si les habitants des bourgs et des villages ne peuvent être rassurés par les exploitants, il est probable que les collectivités seront de plus en plus désertées ou accueilleront des populations à bas revenus qui y trouveront des habitations à faible coût. Autant d’inégalités territoriales que les agriculteurs peuvent éviter en ouvrant leurs chemins agricoles au public. En leur donnant un caractère accueillant grâce à des plantations d’arbres en bosquets ou en haies, en valorisant le petit patrimoine hydraulique et historique, en aménageant les petits cours d’eau et en veillant à la qualité de l’eau et des zones humides (mares et étangs).

Pour être cohérent, étant donnée la dispersion des parcelles, ce projet d’ouverture au public des espaces agricoles ne peut être organisé qu’avec la commune ou l’intercommunalité. Elles pourront prendre en charge la signalétique, le passage des clôtures (chicanes) et des fossés, des remembrements localisés et l’entretien de la propreté des chemins.

Habitants et agriculteurs ont intérêt à co-évoluer ensemble. Les habitants en étant informés des pratiques agricoles, de leurs contraintes et de leurs projets ; les agriculteurs en étant soucieux d’éclairer les habitants et de répondre à leurs questions légitimes, notamment sur la sécurité de leur environnement et de leur alimentation. L’évolution des paysages qui pourra en résulter passe alors par les nouvelles manières de se promener et de randonner dans les campagnes afin que les lieux agricoles deviennent familiers, même s’ils sont très ordinaires.

Sans doute est-il difficile de demander trop souvent à un agriculteur de jouer le rôle du guide ou de l’animateur. Mais des habitants peuvent être initiés et le faire.

C’est en multipliant la conscience des lieux que l’on peut favoriser l’appropriation des milieux de vie, en luttant contre les ségrégations qui confinent les habitants dans leurs pavillons ou leurs appartements, loin, trop loin des terres et des terroirs agricoles.

Plaine maraîchère de Montesson (ouest Paris), 2016

Ces pratiques existent déjà. Ce sont des exemples convaincants où les agriculteurs sont connus des habitants : fermes bio qui vendent sur place ou en circuits courts (AMAP), fermes pédagogiques accueillant les enfants des écoles, fermes communales, locations de jardins familiaux, de jardins thérapeutiques, de jardins partagés, repas et hébergements à la ferme, cueillettes directes, fermes d’accueil d’enfants handicapés, locations de camping, de pêches, de chasses, écomusées, réserves naturelles … Autant d’activités sociales, pédagogiques et de loisirs qui insèrent les agriculteurs dans la vie sociale des territoires ruraux. Qu’ils soient des entrepreneurs à fort capital ou de modestes agriculteurs.

Pays-Bas : circulations douces, 2006.

Ce qu’il faut retenir

S’ils souhaitent établir des relations à bénéfices réciproques avec leur territoire et ses habitants, les agriculteurs peuvent ouvrir leur exploitation à des fins sociales, alimentaires, environnementales, pédagogiques et de loisirs. Ils peuvent en tirer un bénéfice financier autant qu’humain : celui d’une reconnaissance par les habitants comme acteurs pertinents de la production de paysages agricoles multifonctionnels.

Ainsi la politique agricole sectorielle dont les agriculteurs sont parties prenantes, pourra-t-elle s’intégrer à une politique transversale de paysage dont tous les habitants d’un territoire devraient être bénéficiaires.


Pour en savoir plus

Ambroise R. « Dessiner les paysages agricoles pour un développement durable et harmonieux des territoires », 9eme conférence du Conseil de l’Europe sur la Convention européenne du paysage, 2017. Télécharger le pdf.

Ambroise R. et Toublanc M., Paysage et agriculture pour le meilleur ! Dijon, Educagri, 2015, 144 p.

Donadieu P., La société paysagiste, Arles, Actes Sud, 2002.

Toublanc M., Ambroise R., Pernot E., Herbin C. 2010.- “Paysages en herbe”, collection APPORT Paysages agricoles, Institut Français de la Vigne et du Vin, (documents téléchargeables sur www.agriculture-et-paysage.fr)


Note

1 Et de son interprétation phénoménologique (J.-M. Besse, Le goût du monde, Arles, Actes Sud, 2009).

6 – Pourquoi et comment améliorer la biodiversité dans les paysages agricoles ?

Fiche 5IntroductionFiche 7

Fiche n° 6

Pourquoi et comment améliorer la biodiversité dans les paysages agricoles ?

Françoise Burel, Académie d’Agriculture de France

Promouvoir la biodiversité dans les milieux ruraux représente un objectif majeur des politiques publiques environnementales. Quels rôles peut jouer la mise en place d’une trame verte et bleue dans les paysages agricoles ? Quels sont les avantages et les revers possibles des continuités écologiques ?

Les paysages agricoles représentent 60% du territoire de la France. Ils sont caractérisés par la présence de champs cultivés, de prairies permanentes, de vignes et vergers et d’éléments semi-naturels (bois, haies, landes…). Des transformations importantes ont eu lieu depuis les années 1950. L’évolution des systèmes de culture et des pratiques et techniques agricoles ont conduit à une intensification de l’agriculture sur une grande partie du territoire français, mais aussi à l’abandon des terres dans le quart sud-est. Dans les zones d’agriculture intensive la biodiversité a décliné fortement depuis quelques décennies1. Les causes en sont multiples depuis l’usage de produits phytosanitaires jusqu’à la perte d’habitats semi-naturels.

Le fonctionnement des paysages agricoles et la biodiversité

Dans ces paysages les éléments semi-naturels jouent un rôle clef pour la survie de la biodiversité. Ils servent de refuge aux espèces quand elles ne trouvent pas de ressources dans les champs cultivés. C’est par exemple le cas de certains coléoptères carabiques qui hivernent dans les bords de champ et se déploient dans les cultures par un phénomène de débordement (ou spill over) quand les cultures se développent. Ces milieux semi-naturels servent aussi d’habitat pour de nombreuses espèces sensibles aux perturbations liées à la conduite des cultures. Le pourcentage d’éléments semi-naturels dans des paysages agricoles européens est positivement corrélé à la biodiversité de différents groupes d’insectes, des oiseaux et des plantes2.

Quand le paysage est complexe c’est-à-dire présentant des éléments semi-naturels nombreux et diversifiés la biodiversité augmente et les chaines trophiques se complexifient. La biodiversité des paysages agricoles, outre son intérêt pour la conservation d’une flore et d’une faune originales, rend de nombreux services écosystémiques. Ce sont des services rendus par les écosystèmes et en particulier la biodiversité pour le bien être des sociétés humaines. Ils ont été définis par l’évaluation des écosystèmes pour le millénaire, réalisé par des scientifiques du monde entier à la demande de l’ONU. On distingue des services de support, nécessaires à la réalisation des autres services (exemple la pédogénèse) des services de production (ex : l’alimentation), des services de régulation (ex : épuration des eaux) et des services culturels (ex esthétique, loisir)

Fig. 1 la richesse spécifique de ces trois groupes d’insectes prédateurs, auxiliaires des cultures, augmente quand le pourcentage d’éléments semi-naturels augmente au niveau du paysage.

En dehors des éléments semi-naturels, la mosaïque paysagère constituée par les différentes cultures a aussi un rôle important dans le contrôle de la biodiversité. Par exemple la connectivité spatio-temporelle entre cultures d’hiver et cultures de printemps favorise de nombreuses espèces de carabes auxiliaires de cultures. En effet les cultures d’hiver offrent des ressources au printemps et au début de l’été et les cultures de printemps en été et au début de l’automne et les espèces se déplacent des unes vers les autres en fonction de la disponibilité des ressources3. D’autre part la taille du parcellaire influence la biodiversité. Dans les paysages à petit parcellaire, pour lesquels le linéaire de contact avec les éléments voisins favorise les échanges, l’abondance de la faune et de la flore est plus grande que dans les paysages à grand parcellaire4.

La Trame Verte et Bleue dans les paysages agricoles

Pour favoriser la biodiversité et le fonctionnement des services écosystémiques, en particulier les régulations biologiques ou la pollinisation, une trame verte et bleue est mise en place dans les paysages agricoles. Il s’agit de connecter entre elles les zones de forte biodiversité ce qui a pour effet de favoriser les mouvements entre taches d’habitat limitant ainsi les risques d’extinction des populations locales ainsi que la perte de diversité génétique. La connectivité se définit comme l’ensemble des éléments du paysage qui favorisent ou limitent la dispersion d’une espèce donnée, et le corridor écologique est un élément linéaire particulier qui peut favoriser la connectivité. Dans les paysages agricoles la connectivité, ou les continuités écologiques sont souvent liées aux éléments semi-naturels comme les haies et les bois par exemple.

La Trame Verte et Bleue a été conçue de manière hiérarchique du niveau national au niveau communal, et un niveau particulièrement important a été le niveau régional avec la réalisation des Schémas régionaux de Cohérence Ecologiques. Ils ont pour objectif de déterminer les corridors écologiques reliant les zones de forte biodiversité de la région. Chaque région a développé sa méthode pour sa mise en place. Par exemple en Bretagne, le paysage agricole est très fragmenté et caractérisé par un réseau de haies et de boisements plus ou moins dense. Le parti pris a été de définir des zones de perméabilité définies par la densité de ce réseau qui permet le déplacement des espèces forestières. Des zones de continuité écologique relient entre elles les zones de forte perméabilité (Fig. 2).

Fig. 2 : le schéma régional de cohérence écologique de la région Bretagne. En vert foncé avec des étoiles sont identifiées les zones de très forte perméabilité avec une forte densité de réservoirs régionaux, plus on va vers le rose clair et plus la perméabilité est faible. Les flèches représentent les corridors écologiques régionaux à protéger ou à renforcer.

Il a été montré par exemple que l’abondance et la richesse spécifique des coléoptères carabiques forestiers sont favorisées par la densité du feuillage de la haie et la densité du réseau bocager environnant. Ici les haies jouent le rôle de corridor écologique pour ces espèces forestières et leur importance peut être identifiée sur de grandes surfaces grâce à l’utilisation d’images radar Terra-SarX qui déterminent la structure interne de la végétation des haies5.

Mais cet effet positif des haies sur la biodiversité n’est pas universel. Dans la région de la Bresse l’hypothèse a été posée que les haies étaient des corridors favorables aux déplacements des prédateurs, renards, martres et fouines, augmentant ainsi les dégâts causés aux élevages de poulets en plein air. Or, après suivi par télémétrie des mouvements du renard et étude de la connectivité fonctionnelle par analyse génétique pour la martre et la fouine, il a été montré que les haies ne jouent pas le rôle de corridor écologique et ne contribuent pas à la prédation dans les élevages avicoles. Les prédateurs se sont adaptés à l’hétérogénéité du paysage et utilisent indistinctement les différents éléments.

Bien qu’un intérêt particulier soit donné aux zones boisées dans la mise en place des trames vertes d’autres éléments sont importants dans les paysages agricoles. Les prairies permanentes ont un rôle fort pour la biodiversité en particulier pour les populations de papillons qui sont plus riches quand les surfaces de prairies sont importantes. Ces prairies sont aussi sources d’individus qui vont pouvoir coloniser les nouveaux éléments du paysage tels que les bandes enherbées et elles favorisent les flux de gènes des populations. Cependant la connectivité de ces prairies peut avoir un effet néfaste sur l’agriculture. C’est le cas dans le Jura et en Auvergne où les pullulations de campagnols terrestres se propagent en vague d’une extrémité à l’autre d’une région quand les prairies sont connectées. Il faut alors supprimer des éléments de cette connectivité, identifiables par des modèles spatialement explicites de dispersion des individus, basés sur la théorie des graphes, pour limiter la propagation des pullulations.

Ce qu’il faut retenir

L’aménagement des paysages agricoles pour favoriser la biodiversité et le fonctionnement des services écosystémiques ne peut s’appuyer uniquement sur les continuités de la Trame Verte et Bleue. Celle-ci doit aussi prendre en compte la mosaïque des surfaces agricoles exploitées et promouvoir une hétérogénéité choisie en fonction de l’arrangement spatial des assolements, de la taille du parcellaire et des discontinuités entre éléments particuliers.


Pour en savoir plus :

Burel, F. et Baudry, J. 1999. Ecologie du paysage : concepts, méthodes et applications. Lavoisier coll. Tech&Doc.

Leroux, X. (éditeur) 2012. Agriculture et biodiversité, valoriser les synergies. Quae. 178 p.

1 Robinson, R. A. and W. J. Sutherland (2002). “Post war changes in arable farming and biodiversity in Great Britain.” Journal of Applied Ecology 39: 157-176.

2 Billeter, R., et al. (2008). “Indicators for biodiversity in agricultural landscapes: a pan-European study.” Journal of Applied Ecology 45: 141-150.

3 Burel, F., et al. (2013). The structure and dynamics of agricultural landscapes as drivers of biodiversity. Landscape Ecology for Sustainable Environment and Culture. B. J. Fu, Elsevier: 285 – 308.

4 Fahrig, L., et al. (2015). “Farmlands with smaller crop fields have higher within-field biodiversity.” Agriculture, Ecosystems & Environment 200: 219-234.

5 Betbeder, J., et al. (2015). “Assessing ecologica habitat structure from local to landscape scales using synthetic aperture radar.” Ecological indicators 52: 545–557.

5 – Les paysages agricoles peuvent-ils devenir des patrimoines ruraux ?

Fiche 4IntroductionFiche 6

Fiche n° 5

Les paysages agricoles peuvent-ils devenir des patrimoines ruraux ?

Pierre-Marie Tricaud, Académie d’Agriculture de France

La notion culturelle de paysage, qui porte traditionnellement l’idée de conservation, s’est ouverte récemment à celle de transformation. Comment les politiques de paysages, notamment agricoles, peuvent-elles prendre en charge ces deux orientations ?

Les politiques publiques de paysage sont-elles des politiques patrimoniales ?

La notion de paysage est née de la peinture, dans l’Occident du xve siècle comme dans la Chine du IVe siècle. Elle est donc dès l’origine liée à une vision esthétique : l’intérêt porté au paysage est celui du sujet d’un beau tableau, plus tard d’une belle photographie. Et même si le regard, le cadrage, l’interprétation peuvent embellir tout sujet, les paysages pittoresques (c’est-à-dire dignes d’êtres peints) ont très tôt été appréciés pour eux-mêmes et fait l’objet d’une volonté de conservation, donc d’une valeur patrimoniale.

C’est ainsi que les premiers paysages protégés, les séries artistiques de la forêt de Fontainebleau, en 1861, l’ont été à l’initiative de peintres (comme leur nom le laisse entendre). Même les paysages emblématiques des États-Unis (Yellowstone, Yosemite…), pays pionnier dans le mouvement de conservation de la nature et des paysages, ont vu leur protection inspirée par les peintres de l’école de l’Hudson, qui les avaient peints au milieu du xixe siècle, autant que par les naturalistes.

Au début des années 1860, au retour d’un voyage dans l’ouest américain, Albert Bierstadt, le plus connu des peintres de l’école de l’Hudson, peint une série de vues de la vallée de Yosemite, qui deviendra au même moment l’une des premières réserves naturelles et 25 ans plus tard un des premiers parcs nationaux des États-Unis.

Jusqu’aux années 1980, les politiques publiques de paysage sont essentiellement des politiques de protection en vue de leur conservation, en France comme dans le reste du monde. Les principaux jalons en France sont la loi de 1906, qui protège les « monuments naturels », puis celle de 1930, qui établit les sites classés et inscrits, sur le modèle des monuments historiques dans la loi de 1913.

Un sommet dans cette patrimonialisation a été atteint en 1992 avec l’entrée de la catégorie des paysages culturels au patrimoine mondial de l’Unesco, au même titre que les chefs-d’œuvre de l’art, de l’histoire ou de la nature. Certes, des sites qu’on qualifierait aujourd’hui de paysages naturels ou de paysages urbains étaient déjà inscrits sur la liste établie par la Convention du patrimoine mondial de 1972, mais c’était la première fois que le paysage était pris en compte en tant que tel.

À partir des années 1980, un mouvement se développe en France considérant le paysage comme l’objet d’un projet et plus seulement comme un bien à conserver. Cette « école française du paysage » se démarque non seulement des politiques essentiellement de préservation menées jusque-là en France, mais aussi du landscape planning anglo-saxon, où même de la planification qui vise principalement la conservation.

Ce mouvement se traduira notamment par l’émergence de politiques publiques du paysage visant, au-delà de la protection des paysages déjà de qualité, à introduire une qualité paysagère dans la gestion des espaces plus ordinaires et dans les nouveaux aménagements, même ceux qui n’ont pas une finalité d’embellissement (infrastructures, agriculture, urbanisation…). Des années 1980 aux années 2010, ces politiques ont été menées au niveau national au sein des ministères en charge de l’environnement et/ou de l’équipement, notamment par la Mission du Paysage, créée en 1979 et devenue bureau des Paysages en 1997. Elles l’ont aussi été par les collectivités locales et territoriales, soit en partenariat avec l’État (notamment avec les Plans et les Chartes de paysage, les Atlas de paysage, les Observatoires photographiques de paysage) soit dans le cadre de leurs politiques visant à développer leur attractivité (notamment de nombreuses villes qui ont fait du projet de paysage sur l’espace public le préalable au projet urbain et le levier d’une nouvelle image).

Dans le même sens, au niveau européen, la Convention européenne du paysage, signée à Florence en 2000, fait la synthèse de la vision anglaise tournée vers la conservation et de la vision française privilégiant le projet. La Convention vise ainsi à « promouvoir la protection, la gestion et l’aménagement des paysages » (art. 3).

Quels rôles des conservateurs et des créateurs de paysage ?

Malgré ces évolutions, il subsiste un clivage entre les tenants de la conservation et ceux de la transformation des paysages, entre associations de protection (de la nature, du patrimoine) et acteurs de la maîtrise d’œuvre et de la maîtrise d’ouvrage. Les uns comme les autres s’accordent à considérer que respecter un paysage consiste à le figer, et que cela ne concerne que certains paysages labellisés comme remarquables, tandis que tout est permis partout ailleurs.

La Convention européenne du paysage a cependant marqué un progrès dans le dépassement de cette opposition ; elle entend en effet s’appliquer, et rechercher des « objectifs de qualité paysagère », « dans les territoires dégradés comme dans ceux de grande qualité, dans les espaces remarquables comme dans ceux du quotidien » (préambule et article 2). Ces paysages du quotidien, encore appelés paysages ordinaires, ont fait l’objet d’un intérêt croissant dans les recherches, les publications et les politiques depuis une quinzaine d’années.

On peut aller plus loin, en considérant que tout paysage porte, dans des mesures variées, des valeurs patrimoniales en même temps que des caractères qui peuvent être modifiés ; que dans chaque paysage, un projet peut faire vivre les valeurs patrimoniales et s’appuyer sur elles pour faire une œuvre de création qui sera le patrimoine de demain.

Les professionnels du paysage (paysagistes concepteurs, ingénieurs paysagistes notamment) peuvent avoir la volonté et les compétences d’être à la fois conservateurs et créateurs, y compris dans la même personne, comme dans la demande sociale. Les mêmes citoyens, les mêmes élus sont porteurs de demandes contradictoires. D’un côté, ils veulent d’une façon générale un cadre de vie agréable. De l’ autre, dans chaque décision élémentaire qui affecte ce cadre de vie, la qualité de celui-ci s’efface devant de nombreuses autres considérations – d’ordre pratique essentiellement (équipement, infrastructure, urbanisation, pratiques agricoles…), mais aussi d’ordre symbolique. L’émergence de nouveaux paysages est ainsi prise en charge par les promoteurs d’éoliennes, de déviations routières, de centres commerciaux ou de lotissements pavillonnaires. Dans ce contexte, les paysagistes jouent souvent le rôle de médiateur des décisions publiques et privées.

Les paysages agricoles peuvent-ils devenir des patrimoines ?

Les paysages patrimonialisés sont presque tous appréciés comme de beaux paysages, et pourtant seule une minorité d’entre eux a été conçue avec une visée esthétique : les parcs et les jardins. Tous les autres sont le résultat soit de processus spontanés (les paysages naturels) soit de la réponse à des nécessités matérielles (les paysages agricoles, urbains, industriels).

La Convention du patrimoine mondial, signée sous l’égide de l’Unesco en 1972, a reconnu des sites façonnés par l’agriculture comme des « paysages culturels. » Certains montrent des formes particulièrement spectaculaires de mise en valeur du territoire : terrasses rizicoles d’Asie (Philippines, Chine), terrasses viticoles ou de polyculture méditerranéennes (Cinqueterre en Italie) ou alpines (Lavaux en Suisse), polders des Pays-Bas, oasis… D’autres témoignent d’une activité de grande importance culturelle, comme la transhumance et l’élevage extensif (Causses et Cévennes) ou la production de vins d’exception (Porto, Tokaj, Bordeaux, Champagne, Bourgogne). Et dans beaucoup de paysages agricoles, plusieurs de ces valeurs se combinent : les paysages viticoles, notamment, produisent à la fois des vins de grande qualité, témoins d’une histoire riche, et des paysages spectaculaires : parfois des terrasses, toujours un parcellaire soigné, souvent des caves monumentales.

La vallée du Haut Douro, au Portugal, inscrite sur la liste du patrimoine mondial en 2001, est à la fois le terroir qui produit les vins de Porto et un paysage de terrasses exceptionnel (photo P.-M. Tricaud).

S’agissant de paysages évolutifs (c’est l’appellation sous laquelle ils sont inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO), leur conservation pose des défis particuliers : puisque leur appréciation, même esthétique, se fonde sur la reconnaissance de leur histoire et des activités qui les ont façonnés, si ces activités évoluent ou disparaissent, entraînant l’altération des formes qu’elles ont créées, faut-il encore conserver ces formes ? Ne risque-t-on pas de faire un faux paysage, comme un bâtiment reconstruit qui se fait passer pour l’original ?

Cette question de l’authenticité se pose avec acuité pour les paysages, et surtout pour les paysages agricoles. La plupart des paysages agraires ne peuvent être entretenus que par les activités qui les soutiennent. Quand ces activités disparaissent, la déprise qui suit transforme ces paysages en friche. Quand elles changent, sous l’effet de la mécanisation notamment, les paysages produits sont irrémédiablement changés.

Certaines politiques publiques ont fait le choix de conserver des paysages qui n’étaient plus portés par une nécessité économique mais qui avaient une forte signification pour la population, par exemple en Suisse et en Autriche, qui subventionnent l’élevage de montagne pour entretenir les alpages. D’autres privilégient une approche par le produit, pour que le paysage continue d’être porté par une activité productive, comme en France, où dans les mêmes alpages, l’exploitation des pâturages d’altitude est encouragée par le cahier des charges des appellations d’origine des fromages.

Si l’on veut que le paysage continue d’être porté par une activité productive, il faut accepter certaines modifications du paysage à la mesure des changements économiques et techniques. Si des terrasses de culture, des caves vinicoles historiques, des parcellaires bocagers, des marais cultivés ne sont pas adaptés à une exploitation plus rentable, moins pénible, plus conforme aux demandes d’aujourd’hui, le risque est qu’ils soient abandonnés, éventuellement conservés comme des musées, et l’activité productive déplacée.

Ce qu’il faut retenir

Il n’y a pas de recette universelle pour la conservation des paysages agricoles patrimoniaux. On peut les conserver. Mais l’équilibre entre ce qui est à conserver et ce qui est à transformer est à rechercher dans chaque lieu, chaque région, chaque terroir, en fonction des spécificités locales et de l’articulation entre les projets publics et privés.


Pour en savoir plus

Conseil de l’Europe, Convention européenne du paysage, Florence, 2000 (texte).
URL : https://www.coe.int/fr/web/conventions/full-list/-/conventions/treaty/176

Conseil de l’Europe, Convention européenne du paysage (actualités).
URL : https://www.coe.int/fr/web/landscape

Corinne Legenne et Pierre-Marie Tricaud (dir.), Le Paysage, du projet à la réalité. Les Cahiers de l’IAU Île-de-France, no 159, 2011. Consultable sur le site de l’IAU.

Anne Sgard, « Le paysage dans l’action publique : du patrimoine au bien commun », Développement durable et territoires [En ligne], Vol. 1, no 2, septembre 2010, mis en ligne le 23 septembre 2010, consulté le 5 avril 2018.

Unesco, Convention concernant la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel, Paris, 1972 (texte).

Unesco, Paysages culturels.

4 – Comment faire avec la conflictualité paysagère ?

Fiche 3IntroductionFiche 5

Fiche n° 4

Comment faire avec la conflictualité paysagère ?

Hervé Davodeau,

Maître de conférences, Agrocampus Ouest, Angers

La notion de paysage n’est pas réductible à un sens écologique ou esthétique. Elle joue des rôles variables dans les conflits sociaux qui mettent en jeu le milieu de vie des habitants, notamment quand leur participation est requise.

La multiplication des conflits d’aménagement ne s’explique pas seulement par le jeu d’acteurs local, mais par des ressorts plus profonds : perte de légitimité et de puissance de l’Etat, transferts de compétences vers les collectivités décentralisées, reconnaissance progressive de la démocratie participative, savoirs experts discutés par une population de plus en plus éduquée, exigeante des qualités de son cadre de vie. Cette conflictualité n’est pas nécessairement négative pour les territoires, elle contribue aussi à les construire1.

Le cadre législatif en faveur du cadre de vie (loi Paysage de 1993 en France, Convention Européenne du Paysage –CEP– en 2000) offre potentiellement un terrain d’expression favorable aux controverses, car le paysage « partie de territoire telle que perçue par les populations » (CEP) peut être mobilisé comme argument pour ou contre les projets. En examinant les contenus de trois cas d’étude2, nous essaierons de penser le statut du paysage dans les conflits d’aménagement.

 

Trois exemples

Les Basses Vallées Angevines (image de gauche) sont une vaste étendue de prairies inondables en amont d’Angers. Dans les années 80, ce territoire est l’objet d’une déprise agricole entrainant une progression de la friche et le développement des peupleraies : cette évolution contestée par certains groupes d’acteurs est l’objet de la controverse. La tentative avortée de réserve naturelle portée par les naturalistes déclenche une vive polémique entre éleveurs, populiculteurs, chasseurs, associations de protection de la nature, propriétaires, professionnels du tourisme, élus, … La résolution du conflit au début des années 90 passe par la mise en œuvre d’une réglementation des boisements et d’une Opération Groupée d’Aménagement Foncier Environnement dont la finalité est de conserver l’élevage extensif, la biodiversité et les paysages de prairies qui lui sont associés. Depuis, ce territoire est l’objet de diverses actions cherchant à concilier production agricole, gestion de l’environnement et préservation du paysage.

Dans le Finistère, entre la pointe de Mousterlin et le Cap Coz (image centrale) se joue une controverse dont l’origine remonte à la création du sentier des douaniers (1791), à son intégration au domaine public maritime (1858), puis à l’application d’une servitude de passage des piétons (1976). Dans ce cadre législatif national, le conseil municipal de Fouesnant acte dès les années 70 la décision d’un sentier littoral, avec l’appui de l’association de sauvegarde du pays fouesnantais. Mais cette décision est contestée durant trois décennies par certains propriétaires de grands domaines côtiers qui attaquent en justice les délibérations du conseil municipal, les résultats des enquêtes publiques, et les arrêtés préfectoraux défavorables. Le rapport de force s’inverse contre les propriétaires jaloux de leur tranquillité suite à la médiatisation du conflit en 2010 ; la pression citoyenne sur les recours en justice conduit à un arrêté préfectoral d’approbation du sentier en 2011, puis à la réalisation des travaux en 2013. Cependant aujourd’hui la nature de l’ouvrage est critiquée et le conflit est régulièrement réactivé.

À l’ouest d’Angers, le Ministre de la Reconstruction décide en 1950 d’expérimenter dans le quartier de Belle-Beille (image de droite) une démarche de construction de logements collectifs (500) qui préfigurera la procédure administrative d’urbanisme opérationnel des Zones d’Urbanisation Prioritaire. Plus d’un demi-siècle plus tard, les indicateurs sociaux du quartier reflètent une paupérisation très marquée justifiant le soutien de l’Etat à travers une opération de renouvellement urbain (2016-2027). Le slogan « rénovation verte du grand Belle-Beille » traduit une volonté de changement d’image par une stratégie de verdissement et un recadrage du périmètre intégrant le pôle universitaire. L’objectif est de le requalifier en un éco-quartier mieux desservi avec l’arrivée du tramway en 2022. La controverse éclate en avril 2017 lors d’une réunion publique demandée à l’initiative des riverains, face à la volonté de la municipalitéde construire plusieurs logements (objectif de densité urbaine et de mixité sociale) sur leurs terrains de sport.

Quelle est la place du paysage dans chacune de ces controverses ?

Dans les vallées angevines, l’analyse du conflit3 conduit à relativiser le poids de l’argumentaire strictement paysager face aux autres registres, en particulier économique (les peupliers nuisent à l’essor des usages récréatifs) ou écologique (ils menacent l’équilibre des milieux). Si l’argument esthétique est mobilisé pour dénoncer l’aspect géométrique des peupleraies, le mitage des paysages traditionnellement ouverts, l’obstruction de certaines vues, l’atteinte à « l’identité des lieux » etc., il souffre cependant d’être relatif à un point de vue et facilement retourné (des photographes amateurs ou l’écrivain Julien Gracq sont utilisés pour construire des représentations positives de ces paysages). La controverse « paysagère » tend donc à s’effacer derrière la question environnementale, dont les arguments sont plus objectivables quoique toujours très discutables (les peupliers ne sont-ils pas des pièges à carbone, ne permettent-ils pas de produire des cagettes en bois ?). Au-delà de la controverse argumentative, le conflit exprime la logique d’appropriation citadine des vallées autour d’Angers4 : tout autant qu’inondables ou agricoles, ces terres sont désormais périurbaines, et même urbaines pour l’île Saint-Aubin, véritable parc agricole situé dans les limites communales de la ville. Cette appropriation les soumet aux nouveaux usages récréatifs et nouvelles représentations paysagères qui produisent le conflit.

Dans le cas du sentier littoral à Fouesnant, l’enjeu est l’accessibilité physique et visuelle au littoral. Ici le paysage est revendiqué comme un droit confisqué aux usagers par les propriétaires. L’analyse du jeu d’acteurs local permet de prendre la mesure des contingences locales de l’application du droit sous l’effet du lobbying de propriétaires très influents (capital économique). Le droit « au » paysage revendiqué en application de la loi consiste donc à défendre un droit « du » paysage limitant le droit de propriété. Au-delà du contexte local, cette opposition entre l’intérêt général et le droit de propriété est le fondement de l’institutionnalisation du paysage dans les politiques publiques5 et il est au centre de la plupart des controverses paysagères6.

La mobilisation contre les constructions sur les terrains de sport du quartier de Belle-Beille ne s’appuie pas sur un argumentaire à propos du paysage, mais sur la diversité des pratiques informelles non prises en compte dans le projet : apprentissage du vélo par les enfants, barbecue entre voisins, cohabitation entre habitants et étudiants, etc. Les logements envisagés ne sont pas dénoncés en anticipant le paysage projeté, mais au regard des usages actuels menacés. Le paysage n’est donc ici ni le sujet dont on s’empare pour lutter contre un projet, ni le projet auquel on s’oppose, mais le cadre spatial dans lequel prennent place les usages quotidiens. Si la contestation d’abord assurée par les riverains immédiats (dans une logique Nimby) aurait pu les conduire à préserver pour leur tranquillité les terrains tels qu’ils sont, l’élargissement de la contestation aux habitants du quartier les conduit à défendre leurs usages indépendamment de la préservation des lieux en l’état : le dépassement de la logique Nimby est une condition essentielle pour échapper aux accusations de mobilisation en faveur d’intérêts particuliers7.

Conclusion

Pour dépasser ces conflits, une meilleure participation du public semble une réponse adaptée. De nombreuses expériences démontrent qu’il est possible de s’entendre sur un programme sur la base d’un diagnostic partagé, permettant d’impliquer le public dans le travail de (co)-conception, voire de réalisations (chantiers participatifs). Dans ces démarches, le statut du paysage est divers, allant du paysage-objet à aménager au paysage-outil pour aménager8. La « médiation paysagère » désigne alors les démarches participatives d’aménagement qui utilisent le paysage comme moyen pour faire participer le public à l’aménagement de leur cadre de vie.

Les controverses paysagères et environnementales étaient à l’origine de la mise à l’agenda politique du paysage à la fin du XIXème siècle. Elles sont aujourd’hui induites par cette institutionnalisation : de causes, elles deviennent conséquences, suite à la reconnaissance du paysage en tant qu’enjeu d’aménagement. Si l’intégration paysagère peut encore être pensée comme une solution pour résoudre un conflit d’aménagement autour d’une infrastructure, la participation est désormais la réponse la plus convaincante, en particulier pour résoudre les controverses centrées sur les paysages. Encore expérimentales mais pouvant être testées et évaluées dans le cadre de programme de recherche-action, les démarches participatives proposent une alternative aux processus d’aménagement trop descendants, et donc potentiellement conflictuels. Elles sont malheureusement souvent discréditées par les modalités de la participation institutionnelle offerte aux habitants, et productrices elles-mêmes de tensions. Dans ces démarches remontantes, la valeur patrimoniale du paysage tend à s’effacer au profit de valeurs d’usages : ici l’enjeu n’est plus de protéger le paysage-objet (en l’état) que le paysage-relation (conserver l’usage plutôt que la forme). Ainsi, dans les années à venir, des controverses d’aménagement s’appuieront sur le paysage de façon différente, plus en lien avec la notion de « commun »9.

Ce qu’il faut retenir

Selon les cas, la notion de paysage disparait au profit des enjeux environnementaux, ou bien cristallise la remise en cause du droit de propriété foncière ou un projet municipal urbain de logements. C’est pourquoi son statut varie de paysage-objet à aménager à paysage-outil pour aménager. D’une manière plus générale, dans les démarches participatives, les valeurs d’usage s’imposent souvent aux dépens des valeurs patrimoniales. Ce dont il faudra tenir compte dans les décisions d’arbitrage.


Pour en savoir plus

DAVODEAU H., 2008, « Des conflits révélateurs de la territorialisation du projet de paysage : exemples ligériens », Territoires de conflits, analyses des mutations de l’occupation de l’espace, (dir. KIRAT, TORRE), L’Harmattan, pp 49-61/322.

MELE P. (dir), 2003, Conflits et territoires, Presses universitaires François Rabelais, 2003, collection « Villes et territoires », 224 p.

MONTEMBAULT D., TOUBLANC M., DAVODEAU H., GEISLER E., LECONTE L., ROMAIN F., LUGINBUHL A., GUTTINGER P., 2015, « Participation et renouvellement des pratiques paysagistes, Biodiversité, paysage et cadre de vie ». La démocratie en pratique (dir. Y. Luginbühl), Victoire Edition, pp.171-187/287.

SGARD A., 2010, « Le paysage dans l’action publique : du patrimoine au bien commun », Développement durable et territoires [En ligne], Vol. 1, n° 2.

Trom D., 1999, « De la réfutation de l’effet NIMBY considérée comme une pratique militante. Notes pour une approche pragmatique de l’activité revendicative ». In: Revue française de sciences politique,s 49ᵉ année, n°1, 1999. pp. 31-50


Notes

1 P. Melé, 2003.

2 Cas d’étude travaillés par l’auteur et ses étudiants à travers la pratique jeu de rôle : DAVODEAU H., TOUBLANC M., 2019 (à paraître), « La pratique pédagogique du jeu de rôle auprès des étudiants en paysage », Actes du colloque Didactique du paysage, Université de Genève, Métis Press.

3 LE FLOCH S., 1993, « La prairie, l’oiseau et le peuplier. Réalités et représentations du peuplier à travers l’analyse du conflit dans les basses vallées angevines », mémoire de DEA, École d’architecture de Paris-La Villette.

4 MONTEMBAULT D., 2002, « Les vallées face à l’appropriation urbaine. Des mutations de l’occupation du sol dans les grandes vallées proches d’Angers aux nouveaux paysages », Thèse de Doctorat, Université d’Angers.

5 « L’histoire des lois françaises sur les sites et les paysages est d’abord l’histoire de la remise en cause progressive des droits sacrés de la propriété » (BARRAQUE B., 1985, Le paysage et l’administration, 219 p.)

6 H. Davodeau, 2008.

7 D. Trom, 1999.

8 D. Montembault et al., 2015.

9 A. Sgard, 2010.

3 – Le paysage : un outil majeur de la démocratie ?

Fiche 2IntroductionFiche 4

Fiche n° 3

Le paysage : un outil majeur de la démocratie ?

Yves Luginbühl

Directeur de recherche émérite au CNRS, UMR LADYSS, Paris.

Le paysage est un produit perceptible des activités humaines. Dans quelles conditions cette production peut-elle entrer dans un débat démocratique ? Les valeurs de la démocratie peuvent-elles ou doivent-elles inspirer les parties prenantes de cette production ? De quelles façons ?

Une idée ancienne, mais oubliée

La relation entre paysage et démocratie pourrait paraître anachronique à priori. Pourtant, elle est au cœur du message que le peintre Ambrogio Lorenzetti a tenté de faire passer dans sa célèbre fresque « Les effets des bon et mauvais gouvernements » située dans le Palais ducal de Sienne, peinte en 1338. Cette allégorie représente les paysages urbain et rural de Sienne et ses environs gérés d’une part par un gouvernement censé être « bon » et d’autre part par un « mauvais gouvernement » (Fig. 1).

Le message est suffisamment clair et expressif : le bon gouvernement est celui qui gère le paysage dans la paix et la justice. A côté de chaque personnage, le peintre a écrit en lettres d’or leurs statuts et leurs vertus : justice, paix, tempérance, fortune, etc. La scène représente une scène de tribunal pendant laquelle sont jugés des accusés entravés par des cordes ; ils ont commis la faute de pillage du territoire communal de Sienne.

Le mauvais gouvernement est l’inverse du bon : le personnage principal symbolise le mal sous la figure du diable, la justice est ligotée par les liens, et d’autres personnages apparaissent avec leur statut et leurs vices comme l’avarice, l’orgueil, la tyrannie. Les paysages du mauvais gouvernement évoquent d’une part la campagne pillée et les villages incendiés par des soudards, d’autre part la ville comme lieu du crime et des dégradations.

Fig. 1 Fresque d’Ambrogio Lorenzetti, 1338, « Les effets du bon gouvernement »,
Salle de la Pace, Palais ducal de Sienne. Ville et campagne (les deux fresques sont jointives).

Cette fresque est l’expression d’une gouvernance du paysage qui pourrait être assimilée à une gouvernance démocratique, mais qui, dans le contexte de l’époque, n’avait rien à voir avec ce que l’on entend par démocratie aujourd’hui.

La gouvernance paysagère est définie aujourd’hui comme une forme de gouvernance territoriale. Elle concerne la prise en charge et la régulation collective de la production des biens publics et privés « tels qu’ils sont perçus par les populations », si l’on a recours à la définition de la Convention européenne du paysage de Florence (2000). Quelle est l’origine historique de cette pratique ? Comment est-elle mise en œuvre en Europe aujourd’hui ?

L’évolution des régimes de gouvernance et le paysage en Europe

Il existe de nombreux exemples historiques en Europe de relation entre le paysage et la gouvernance politique qui peut s’apparenter à la démocratie. L’un des premiers connus est celui des terpènes de la mer du Nord, qui apparaissent avant l’an mille et qui constituent des cas uniques en Europe de situation politique singulière1. Les terpènes sont des buttes de terre élevées dans les marais maritimes par les paysans des Frises hollandaise, allemande et danoise pour échapper aux grandes marées ; ils échappent aussi au contrôle politique coercitif des seigneurs installés sur la terre ferme et gèrent selon le droit coutumier de petits territoires.

 

 

Fig. 2 Terpènes de la Frise hollandaise au Xe siècle, reconstitution.

Quatre siècles après, le mot paysage apparaît en 1462 dans la langue flamande sous le terme « Lantscap » qui, confronté au mot allemand Landschaft revient à l’association de deux termes, Land et Schaft, c’est-à-dire pays et communauté, forme de gestion territoriale assurée par la société locale. C’est le moment de la création des polders. Les Pays-Bas, territoire exigu est alors constitué de nombreux marais maritimes que le gouvernement de l’époque va coloniser pour former des espaces agricoles dédiés à la production de fourrage ; cette économie, soutenue par une activité de commerce maritime intense, connaît alors un développement important qui permet au pays de produire du lait, du fromage et de la viande à un moment où les protéines étaient très déficientes dans l’alimentation humaine (Fig. 3).

Fig. 3 Polder à Enkhuizen, peinture de 1606 située dans l’hôtel de ville de la cité flamande. Stadthuis Collectif Enkhuisen.

Il faudra attendre le XVIIIe siècle pour voir l’avènement des deux premières démocraties du monde : les Etats-Unis tout d’abord puis la France lors de la Révolution de 1789. Mais il est difficile de dire qu’à cette époque, la qualité des paysages constituait une préoccupation première pour les pouvoirs politiques. Même si quelques personnalités s’y intéressaient du point de vue de l’intérêt public, comme François de Neufchâteau. Ce ministre des Arts, de l’Agriculture et de l’Intérieur sous la Révolution française engagea un vaste programme de plantation d’arbres2 pour produire du bois et des fruits alors que les forêts françaises étaient dans un état déplorable, sollicitées par les paysans pour se chauffer ou pour construire des charpentes ou des outils.

Le moment où la question de la relation entre paysage et démocratie a été vraiment posée date des années 1980, lorsque le Conseil de l’Europe engagea les travaux d’élaboration de la Convention Européenne du Paysage, en 1987. Cette Convention, réalisée par le Congrès des Pouvoirs locaux du Conseil de l’Europe, a été inscrite dans le cadre des droits de l’homme et de la démocratie. C’est en 2000 que le texte a été adopté par 18 Etats membres du Conseil de l’Europe, dont la France. Aujourd’hui, il est ratifié par 38 Etats membres, le seul grand Etat à ne l’avoir ni signé, ni ratifié est l’Allemagne en raison de sa structure fédérale et du sens que le terme Landschaft, plus proche de la conception écologique du paysage que dans de nombreux autres pays.

Émergence d’une démocratie européenne par le paysage.

C’est en tout cas grâce à la Convention Européenne du Paysage et à des expériences novatrices antérieures que la relation entre paysage et démocratie s’est développée et a été mise en œuvre progressivement. Dans son préambule, la Convention Européenne du Paysage stipule :

« Considérant que le but du Conseil de l’Europe est de réaliser une union plus étroite entre ses membres, afin de sauvegarder et de promouvoir les idéaux et les principes qui sont leur patrimoine commun, et que ce but est poursuivi en particulier par la conclusion d’accords dans les domaines économique et social. »

Les idéaux dont il est question sont bien les droits de l’homme et la démocratie ; les premières expériences de démocratie locale et participative eurent lieu un peu partout en Europe ; en France, c’est la Caisse des Dépôts et Consignations qui s’engagea dans ce processus avec un service dénommé « Mairie Conseils » ; celui-ci expérimenta en 1993 une opération d’aménagement paysager dans le département de la Vienne à Sainte-Hermine où Mairie Conseils et ses spécialistes, réunirent la population, les élus et des agents administratifs pour débattre collectivement de l’aménagement du paysage de la commune.

Une autre expérience s’est déroulée dans la vallée de la Dordogne la même année. Après une enquête réalisée auprès des 289 communes de la vallée, une lecture collective du paysage fut organisée avec certains maires, les agents des administrations concernées et des habitants. Puis des ateliers permirent de valider les cartes réalisées et d’engager un débat entre les participants pour examiner les problèmes de paysage qui se posaient comme l’urbanisation des coteaux de la vallée, le remplacement des plantations de noyers par des cultures de maïs, l’augmentation de la fréquentation touristique, etc.

Outre que la prolifération des pavillons sur les pentes de la vallée constituait un problème en elle-même, elle entraînait des surcoûts pour le budget municipal. Lors d’un atelier final, les participants ont proposé des mesures susceptibles d’améliorer la situation, comme par exemple la rénovation de maisons dégradées dans les centres-bourgs, qui ont permis l’installation de jeunes couples, favorable au maintien de l’école communale. Ou bien, après une contamination bactérienne de l’eau, de mieux contrôler l’écoulement des eaux de surface et d’irrigation et de réaliser un projet de station d’épuration.

Faire participer le public

La grande nouveauté dans la gouvernance paysagère contemporaine vient des projets participatifs. L’idée de participation du public est venue des Etats-Unis et du philosophe pragmatiste John Dewey qui inaugura les dispositifs participatifs dans l’éducation. Importés en Europe, ces dispositifs ont donné lieu à la Convention d’Aarhus, adoptée en 1998 par le Conseil de l’Europe. Mais auparavant, le principe 10 de l’article 2 de la Convention sur la diversité biologique signée à Rio de Janeiro lors du Sommet de la Terre de 1992 stipulait que « La meilleure façon de traiter les questions d’environnement est d’assurer la participation de tous les citoyens concernés, en mettant les informations à la disposition de celuici ». La Convention d’Aarhus a aujourd’hui pour objectif, entre autres, de favoriser la participation du public à la prise des décisions ayant des incidences sur l’environnement (par exemple, sous la forme d’enquêtes publiques). Elle est mentionnée dans le préambule de la Convention Européenne du Paysage.

L’idée de paysage constitue donc un concept transversal pouvant contribuer à engager des projets participatifs parce qu’ils permettent d’englober tous les domaines de l’économie locale et leurs conséquences sur la qualité de vie. Aujourd’hui, dans pratiquement tous les pays européens, des opérations participatives d’aménagement des paysages ont été engagées.

Cependant, rien ne permet d’affirmer que les projets de paysage participatifs sont la panacée. Tout dépend de l’animateur, des équipes mobilisées, des connaissances et données utilisées, du débat organisé avec les habitants, de l’origine de l’initiative et de l’échelle du territoire sur lequel l’expérience est conduite. Si ces opérations constituent un espoir pour la démocratie, il reste qu’elles sont possibles à l’échelle locale, alors que les plus importantes décisions pour l’avenir des paysages sont à l’échelle internationale, avec les négociations concernant le changement climatique, l’organisation mondiale du commerce, les marchés des productions agricoles qui fixent les prix des denrées alimentaires et qui ne peuvent se décider à l’échelle locale.

La qualité des paysages est l’enjeu des interactions entre le niveau local et les niveaux nationaux et internationaux, avec, pour ce qui concerne l’Europe, le rôle de la Commission Européenne. C’est donc l’enjeu de l’avenir de la démocratie.

La gouvernance implique la responsabilité de tous les acteurs concernés et une éthique qui les oblige à des droits et des devoirs à l’égard du cadre de vie commun et de son avenir pour les générations futures.

Ce qu’il faut retenir

Le paysage est un concept transversal dont l’usage peut contribuer à engager des projets territoriaux participatifs et donc démocratiques. Ces derniers permettent d’englober tous les domaines de l’économie locale et leurs conséquences sur la qualité du milieu de vie des habitants.


Pour en savoir plus

Berque Augustin, 2000, Médiance, De milieux en paysages, Belin, Paris.

Conseil de l’Europe, Dimensions paysagères, Strasbourg, 2017.

Luginbühl Yves, Toublanc Monique, 2007, « Des talus arborés aux haies bocagères : des dynamiques de pensée du paysage inspiratrices de politiques publiques », in Luginbühl Yves, Berlan-Darque (M.), Terrasson (D.), Paysages, de la connaissance à l’action, ouvrage collectif publié aux éditions QUAE, pages 163-177.

Luginbühl Yves, 2014, La mise en scène du monde, Construction du paysage européen, Editions CNRS, Prix Edouard Bonnefous 2015 de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, 430 pages.


Notes

1 LEBECQ Stéphane, 1980, « De la protohistoire au Haut Moyen Âge : le paysage des « Terpènes », le long des côtes de la mer du nord, spécialement dans l’ancienne Frise », In Le paysage, réalités et représentations, X° colloque des Historiens médiévistes, Revue du Nord, Lille 1979, pages 125-148.

2 François de Neufchâteau, Culture des Arbres, 1er, « Les administrateurs du département de Gironde à leurs concitoyens. Avis du ministre de l’Intérieur aux administrations centrales des départements et aux commissaires de directoire exécutif près ces administrations », 25 vendémiaire an VII, Archives Nationales, série F.