Petite histoire du CNERP (1972-1979)

Article Ouvrage collectif Paysage

 

Petite histoire du Centre national d’étude et de recherche du paysage (1968-1979)

 

L’invention du « paysage d’aménagement »

 

 

 

Introduction

 

Aujourd’hui le plan de paysage, selon le ministère de la Transition écologique est  «un outil de prise en compte du paysage – qu’il s’agisse de sa protection, sa gestion ou de son aménagement – dans les politiques sectorielles d’aménagement du territoire (urbanisme, transports, infrastructures, énergies renouvelables, agriculture) à l’échelle opérationnelle du paysage et du bassin de vie, que sont les unités paysagères. »[1].

Dans la formation des paysagistes à l’ ENH de Versailles, il est apparu très progressivement depuis la fin des années 1930, dans la Section du paysage et de l’art des jardins, puis au CNERP (1972-1979) de Trappes, avant de s’imposer comme un apprentissage de base dans les ateliers de l’ENSP.

Comment cette idée exprimée par l’expression « paysage d’aménagement ou grand paysage » a-t-elle été introduite dans la formation des paysagistes concepteurs (les paysagistes DPLG de 1960 à 2018), initialement marqués par l’art des jardins ?

 

La chaire d’architecture des jardins et d’urbanisme de l’ENH

Construire une ville selon un plan dessiné, le plus souvent quadrillé est  une idée aussi ancienne que celle de son développement organique, sans plan. Elle sera théorisée par  l’ingénieur  Ildefons Cerda en 1867  avec le plan d’urbanisation de Barcelone.

C’est à la fin du XIXe siècle, avec le développement de l’industrie dans les villes et la création des villes coloniales, que de nouveaux modèles d’urbanisme sont développés dans le monde entier. Avec son ouvrage « Garden cities of to-morrow”, en 1898, Ebenezer Howard propose l’idée et la réalisation de cites-jardins, quartier planifié sur un modèle concentrique pourvu d’espaces ouverts et circulatoires jardinés. La première ville-jardin émerge en 1904 à Letchwork, construite par l’architecte et urbaniste Raymond Unwin. D’autres seront édifiées en Grande-Bretagne et concrétiseront l’utopie d’une ville verte accessible à tous.

En France, ce modèle devenu international est repris par Henri Sellier (1883-1943), ministre de la Santé dans le gouvernement de Léon Blum. Exprimant une politique innovante de logement social, il se traduit par une quinzaine de réalisations de cités jardins de 1920 à 1945. Parallèlement le mouvement moderne avec notamment l’architecte Le Corbusier propose de nouvelles visions de la « ville contemporaine » (le plan Voisin pour Paris en 1925 par exemple).

Après la première guerre mondiale, les premiers enseignements d’urbanisme concernant les villes jardins sont introduits à l’université d’Harvard en 1924, puis en Europe dans les écoles d’architecture et des Beaux-Arts,  et les nouveaux instituts d’urbanisme.

À cette époque l’École nationale d’horticulture (ENH) de Versailles, forme depuis 1927 des ingénieurs horticoles dont certains exercent le métier d’architecte-paysagiste à l’étranger notamment dans la fondation des villes coloniales à Rio de Janeiro, Montevideo, Rabat ou Marrakech.

L’architecte paysagiste, dont la compétence et la dénomination ont été alignée  s sur celle de l’Américain F.L. Olmsted (1822-1903), concepteur de Central Park à Manhattan et en France sur les pratiques de l’ingénieur Adolphe Alphand (1817-1891) à Paris, apparait d’abord comme un concepteur et réalisateur des parcs et jardins publics prévus par les plans d’urbanisme.

 

Les élèves de l’ENH ont acquis ces compétences au cours de leurs trois années de formation horticole, qui ont mobilisé (entre autres) les enseignements de la chaire d’architecture des jardins et des serres. Le titulaire au début des années 1930 était l’architecte paysagiste  René-Edouard André (1867-1942) qui fut après son père professeur de 1911 à 1934.

À cette époque, après la crise économique de 1929, la diminution considérable de la demande privée de création de jardins avait favorisé la réponse aux commandes publique et privée déclenchées par l’extension des villes. Aussi la chaire où fut recruté l’architecte paysagiste Ferdinand Duprat en 1934 fut-elle intitulée « Chaire d’architecture des jardins et d’urbanisme ».

 

Formé dans les jardins de Kew Garden, et expert en restauration/création de jardins privés, F. Duprat (1887-1976) connaissait bien les innovations urbaines anglaises et défendit l’idée, avec la profession d’architecte paysagiste qui commençait à s’organiser, d’une formation beaucoup plus importante dans le domaine de l’urbanisme et de la conception de projets aux échelles urbaines.

Dans son enseignement, il fit sans doute allusion aux collaborations qui s’établissaient entre architecte urbaniste et architecte paysagiste, entre Henri Prost (1879-1959), Jean-Claude-Nicolas Forestier et Marcel Zaborsky (1884-1980) dans la ville coloniale de Rabat (Maroc) par exemple[2].

Il constatait avec regret que, dans la pratique, les rares professionnels paysagistes français ne connaissaient pas ou peu l’urbanisme et que les architectes urbanistes ignoraient les compétences horticoles et jardinières. Parlait-il de plan de paysage à ses élèves ? Nous n’en savons rien, mais il ne pouvait ignorer Grandes Villes et systèmes de parcs (1906) de J.-C.-N. Forestier (1861-1930) et l’œuvre américaine de l’architecte paysagiste Frederick Law Olmsted qui avait autant inspiré J.-C.-N. Forestier qu’A. Alphand.

  1. Sgard pionnier du « paysage d’aménagement »

Les démarches de F. Duprat et de la profession pour créer une nouvelle formation d’architecte paysagiste n’aboutiront qu’après la guerre 1939-45. À la rentrée de 1946, une nouvelle « Section du paysage et de l’art des jardins », indépendante de la formation des ingénieurs, recrute au Potager du Roi à Versailles trois ingénieurs horticoles pour une formation complémentaire en ateliers de projets, dessin et urbanisme pendant un an.

À la rentrée de l’année scolaire 1947-48, six autres élèves sont admis dont trois ingénieurs horticoles. Parmi les non ingénieurs, « un bachelier avec de réelles aptitudes au dessin, mais sans connaissances botaniques et horticoles » est sélectionné avec un traitement de faveur. Il s’agit de Jacques Sgard. Le directeur Jean Lenfant lui propose une année comme auditeur libre pour acquérir les connaissances horticoles nécessaires après sa sortie de la Section. Faveur (non reproductible décide le conseil des enseignants du 12 juillet 1948) qu’il mettra à profit comme « cuscute[3]» après sa formation en un an.

Il bénéficia, au cours des deux années de formation, des enseignements d’ateliers de l’architecte de jardins et urbaniste André Riousse, de l’architecte et urbaniste Roger Puget, de l’expérience de l’ingénieur horticole (élève de Ferdinand Duprat) Albert Audias, de l’érudition botanique de Henri Thébaud en connaissance et utilisation des végétaux, des cours de l’historienne des jardins Marguerite Charageat, de la formation technique de Robert Brice et Jean-Paul Bernard, ainsi que des cours de dessin de René Enard.

Autant de disciplines (12), qui complétaient la formation de l’ingénieur horticole auquel avaient été déjà enseignées les matières scientifiques (botanique, physique, chimie, mathématiques), biotechniques (arboriculture, floriculture, pépinières, maraichage), et économiques. Pour J. Sgard, elles étaient toutes nouvelles, car l’apprenti paysagiste n’était pas ingénieur horticole.

Après l’obtention de son diplôme de paysagiste (par un concours en loge inspiré de celui des Beaux-Arts) et des cours par correspondance auprès de l’Institut d’urbanisme de Paris, et ayant obtenu une bourse universitaire d’étude, il part en vélo aux Pays-Bas en 1954. Dès l’année suivante l’un de ses premiers projets fut le plan de paysage de la station thermale de Lamalou-les-Bains (Hérault) livré en 1955 en association avec le professeur de phytosociologie Georges Kuhnholtz-Lordat de la faculté de Montpellier.

Sous la conduite du paysagiste Jan This Peter Bijouhwer (1898-1974), J. Sgard avait découvert les projets néerlandais, notamment ceux de la reconstruction, des plans de paysage et de développement rural, et des polders comme celui de l’Isselmeer. En 1958, il soutient sous la direction de l’urbaniste Jean Royer, une « thèse » de fin d’étude, intitulée Récréation et espaces verts aux Pays-Bas3.

 

En tant que paysagiste DPLG et urbaniste, J. Sgard cherche donc très tôt à articuler la pensée de la fabrique urbaine avec celle de l’art des jardins. Mode connu de pensée et de pratique, mais un peu oublié après la guerre, qu’il transmet au jeune Pierre Dauvergne en 1965 au cours de son premier stage en agence. Qu’il développe dans les OREAM à partir de cette époque. Et qu’il enseigne aux étudiants de la section quand il est appelé en 1963, comme enseignant d’atelier, par J.-C. Saint-Maurice et le directeur de l’ENSH Etienne Le Guélinel   puis les années suivantes avec P. Roulet, G. Samel, B. Lassus et P. Dauvergne.

Mais, trop dépourvu de moyens et de possibilités d’adaptation à une nouvelle commande publique (l’urbanisme des villes nouvelles notamment), trop dépendant de l’ENSH, l’enseignement de la Section fut à la faveur des grèves étudiantes de 1968, remis en cause par les élèves et les enseignants.

 

La création du GERP (1967-71)

 

En 1968, les négociations de l’école pour obtenir du ministère de l’agriculture plus de moyens pour former les paysagistes en urbanisme et aménagement du territoire, ayant échoué, les étudiants se mettent en grève, les postulants au concours en loge refusent de s’y présenter le 28 mai 1970[4], et les enseignants cessent leurs activités. La fermeture de la Section est alors programmée pour 1974 par le ministère. Jacques Sgard et Bernard Lassus démissionnent et fondent avec Pierre Dauvergne et d’autres jeunes paysagistes le Groupe d’étude et de recherche sur le paysage (GERP).

 

Dès le départ, le GERP est structuré autour de groupes thématiques animée par des jeunes diplômés : « Information – Documentation » : Caroline Baudelot, « Environnement » : Paul CLERC, « Paysage » : Pierre DAUVERGNE, « Ecologie » : Denis ROUVE, puis Alain MIGNARD, « Enseignement » : Michel Viollet. Les divers bulletins rendent compte des activités des groupes.

 

Durant les débats, Bernard LASSUS, plasticien coloriste, recruté par J. Sgard à l’ENSP dès 1963, intervient sur les questions relatives à la recherche :

« … Il faut que le Gerp, fasse un inventaire de ce qui se dit, ce qui se fait et ce qui s’est fait. Il faut qu’il publie l’inventaire des questions même non résolues. Il faut qu’il répertorie suivant une méthode, les problèmes déjà situés … ».

 

Progressivement, le GERP attire et anime le monde professionnel, notamment par l’organisation de cinq conférences magistrales de personnalités de premier plan dans le grand amphi de l’école, durant lesquelles une centaine personnes est présente. Y participent le Directeur de l ’école, Etienne LE GUELINEL, des enseignants vacataires comme Roger PUGET, Jacques MONTEGUT, Jacques SIMON, des professionnels comme Pierre ROULET et Jean Claude SAINT-MAURICE, également, et plus nombreux, des étudiants et jeunes anciens., qui animeront les groupes de travail.

 

Pierre DAUVERGNE publie des résumés des études paysagères menées à l’étranger  : « La mise en valeur et protection des paysages – De la protection des paysages à la mise en valeur du milieu de vie ». De même, pour les notes « Eléments principaux du site » du STCAU : La « végétation » et « la forêt ». Il anime le groupe jusqu’à la mi 1969, période où il intègre l’Organisme régional d’étude et d’aménagement de la Loire Moyenne (OREALM)[5].

 

L’activité intense du GERP fut fondatrice. Il fut lancé par des jeunes qui avait ressenti un besoin nouveau auquel n’avait su répondre que partiellement l’enseignement et les groupements professionnels …

Il s’agissait pour eux de définir de nouvelles démarches pour repenser les pratiques des paysagistes hors des compétences strictement horticoles et jardinières, mais sans en nier la nécessité pour les professionnels dont c’était les attributions attendues.

 

Le contexte de l’aménagement du territoire, et les perspectives de nouvelles commandes paysagistes avait en effet changé avec la promulgation le 30 décembre 1967 de la loi d’orientation foncière qui instituait les SDAU et les POS. Au sein du ministère de l’Equipement et du logement, le Service technique central d’aménagement et d’urbanisme (STCAU) réfléchissait avec quelques enseignants de la Section à la mise en application de cette loi autour de l’ ingénieur agronome Rémi Pérelman[6]. Il leur fallait trouver une réponse à la question : comment trouver une alternative aux modes d’une urbanisation qui se faisait aux dépens d’espaces « vides » disponibles et produisait des milieux de vie sans qualités, sans espaces ouverts végétalisés, inappropriés à l’habitat humain ?

 

Le fonctionnement des GEP (Groupement d’étude et de programmation auprès des Directions départementales de l’Equipement) comme les OREAM ne devait-il pas faire appel à des paysagistes ? A condition d’en former suffisamment, car indiquait le GERP en 1968 « nous constatons le manque de formation de paysagiste répondant à ce besoin (…) nous devons susciter l’intérêt d’une formation répondant à l’élaboration des POS qui suivront les SDAU »[7]

 

L’idée de paysage pouvait fédérer les réponses, mais elles étaient multiples avec peu de bases théoriques.

 

Les premières réflexions furent empiriques, et associèrent en fait quatre notions de paysage exprimant de manière différente la compréhension d’un milieu de vie humaine et la possibilité d’agir sur lui pour lui donner des qualités d’habitat :

 

Les Bulletins du GERP de 1967 à 1970 illustrent ces premiers tâtonnements :

 

– le paysage pouvait être une notion scientifique d’analyse de l’occupation végétale et de la dynamique spatiale  inspirée par les méthodes des géographes et/ou des phytoécologues : le paysage était alors réduit à un objet scientifique cartographiable (avec la carte des unités paysagères).

Pour un géographe issu de l’école de pensée de Paul Vidal de la Blache (1845-1918), le paysage n’est pas un produit voulu mais un produit cartographiable des activités sociales et économique dans un contexte physique donné. Il n’est ni beau ni laid, il est signifiant des caractères dynamiques d’un lieu qui méritent tous d’être analysés par la géographie physique et sociale.

Pour un phytogéographe ou un phytoécologue, issu du CNRS de Montpellier, l’analyse des végétations et des sols, écrit P. Dauvergne en 1969, en commentant les rapports d’un  colloque UNESCO sur l’homme et les ressources de la biosphère, devrait guider la nature des aménagements paysagers et le choix des espèces ou des communautés, notamment en orientant l’écologie vers, selon les travaux allemands[8], une « écologie du paysage ».

 

le paysage pouvait faire appel à une notion d’identité territoriale inspirée par les cultures anglo saxonnes : le paysage comme expression de l’attachement historique d’un groupe à son milieu de vie. Relation décrite scientifiquement à travers les représentations sociales d’un milieu de vie dans des cultures différentes. Cette idée apparait cependant peu dans les productions foisonnantes du GERP, mais sous tend les jugements de valeur sur la disparition ou l’altération des caractères visibles des territoires, et fondera plus tard les actions de politique paysagère patrimoniale et les recherches sur le paysage comme bien commun[9].

 

le paysage pouvait traduire une notion d’expérience sensible, surtout visuelle, esthétique, issue historiquement de la peinture de paysage et passant par la représentation artistique, picturale/photographique, et le goût du pittoresque et du sublime pour la contemplation des œuvres ou de leurs référents matériels éventuels. Culture dont les architectes de jardins étaient les héritiers dans la conception de leurs projets de jardins. L’architecte de jardin ne devait-il pas penser son projet non comme un architecte ou un jardinier mais comme un peintre disait le marquis de Girardin (1735-1808), concepteur des jardins d’Ermenonville. Cette dimension culturelle du paysage qui était également implicite dans les débats sera à l’origine plus tard des politiques patrimoniales du paysage (UNESCO notamment), mais sous une forme dépourvue de référents historiques et culturelles (les approches sensibles, les ambiances), l’accent étant mis sur la polysensorialité du paysage, elle refondera la spécificité de l’architecte paysagiste (ou du paysagiste concepteur).

 

l’idée de paysage pouvait également traduire une notion projectuelle et planificatrice dont Pierre Dauvergne, à la suite de son mentor Jacques Sgard, trouva les références au Pays-Bas :

« le Hollandais sont à un haut degré d’artificialisation. Le paysage est planifié à l’échelon du territoire. Aucun espace n’est considéré comme négatif (…) On peut donc parler de planification. Ce n’est pas encore le cas chez nous. (…) Aux Pays-Bas, une loi de 1954 prescrit « un plan de paysage » pour chaque projet de remembrement. Faudra t-il attendre des dégradations irreversibles en France pour procéder de la même façon ? »[10] S’oppose alors dans le débat l’argument économique de la maitrise d’ouvrage à celui de la qualité du mode de vie et du rôle du paysagiste « homme de l’espace » selon J. Sgard, plutôt que « homme du végétal ».

 

Exploratrice cette première étape prépare la suivante quand se met en place le premier ministère chargé de l’Environnement.

 

L’association « Paysage »

De 1971 à 1975, l’association Paysages, qui préfigure le CNERP, prend le relais du GERP.

Lors de la création du premier Ministère chargé de l’Environnement par Robert Poujade (1971/1974), l’association « Paysage »  propose  à ce dernier de mettre en place une formation nouvelle au « paysage d’aménagement » destiné à des professionnels de l’aménagement et de l’urbanisme. Le Ministre, qui avait besoin d’asseoir son autorité le plus vite possible, donne son accord au projet de l’association, car il pouvait être mis en place très rapidement.

Un haut fonctionnaire de la Cour des comptes, Serge Antoine (1927-2006), du Haut Comité de l’Environnement, avait parallèlement suggéré au ministre la création d’un cycle de formation au paysage, projet qu’il connaissait, et qui de son point de vue, était mûr pour sa mise en œuvre. D’autre part, ce projet contribuerait à la formation de personnels compétents pour les futures politiques du ministère, et ses nouvelles structures administratives décentralisées.

Le 2 novembre 1971, un Conseil Interministériel charge l’association PAYSAGE de mettre en place un cycle professionnel annuel sur « le paysage d’aménagement »[11]. Grâce à une subvention du Ministère, le cycle est installé le 16 novembre 1972. Une petite équipe auprès de Rémi Pérelman prépare le cycle : Sarah Zarmati, Charles Rossetti et Pierre Dauvergne, puis est mis en place un conseil pédagogique (le Groupe d’Orientation Pédagogique et Scientifique (GOPS), avec la participation de membres de l’équipe plus Jacques Sgard et Bernard Lassus.

Les stagiaires font acte de candidature après parution d’annonces dans la presse, ou par connaissance de l’existence du cycle, notamment par les GERP et la section du paysage et de l’art des jardins de l’ENSH de Versailles. Ils sont recrutés après un entretien avec un jury.  De 1973 à 1974, Pierre Dauvergne est chargé de mission pour mettre en place l’« Appui Technique » aux Ateliers Régionaux des Sites et Paysage (ARSP), puis aux Directeurs Régionaux de l’Environnement (DRE), deux nouvelles structures de l’Administration. De 1972 à 1976 : quatre cycles longs interdisciplinaires de formation professionnelle au paysage (post 3ème cycle) se déroulent durant cette période.

L’association s’installe dans des locaux 45, rue de Lisbonne à Paris. La première promotion de quinze professionnels fut prolongée d’un an. Le bilan étant jugé très positif, ce cycle a été reconduit durant trois années.

En pratique, les paysagistes professionnels n’avaient pas attendu l’ouverture de la formation pour répondre aux questions qui étaient posées localement dans le cadre des OREAM et des DDE.

Depuis 1969 le paysagiste Jean Challet et son équipe, mais aussi les agences « API » et « Paysages » expérimentaient dans la région Nord Pas de Calais des « études paysagères » et les stagiaires de la première promotion étaient allés se former à leur contact dès 1973.[12]

En 1974, six d’études étaient faites ou en cours avec la participation de l’équipe de Jean Challet où figurait un écologue. : sur le canal de l’Aisne, la baie de Somme (pour donner un avis sur le SDAU de la « Cote picarde »), l’aménagement des étangs de Romelaere, le marais de Saint-Omer, le parc de la Deule et les tracés de futures autoroutes.

Ces « approches paysagères » étaient plus proches d’études d’impacts d’aménagement que de plans finalisés de paysage. Elles donnaient au paysagiste, avec un écologue et un géographe (université de Picardie), le rôle de l’expert qui répond, dans le cadre d’un contrat avec le commanditaire à des questions posées par la transformation prévue des paysages (par une autoroute, un canal, un lotissement…). Les cartes des unités paysagères indiquaient le degré de sensibilité (écologique, économique, visuelle …) aux modifications prévues, et le degré de protection ou de changement souhaitable.

Ces études, pluridisciplinaires, ont permis de relocaliser des zones de loisirs, de reconstituer des fragments forestiers ou de modifier un tracé autoroutier. Elles analysaient la dynamique des paysages, précisaient les critères de classement possible des sites et aboutissaient à des propositions de modification du SDAU. L’apport spécifique du paysagiste concernait l’analyse visuelle c’est-à-dire : » les relations existante entre les lignes de force qui déterminent l’impact visuel des espaces et des aménagements (…) par exemple l’impact à Abbeville des travaux de voiries et les possibilités d’occupation des sols, ou encore la vulnérabilité des milieux naturels (l’alimentation en eau des marais, et l’équilibre entre eaux douces et salées »).

De très nombreuses autres études du futur CNERP, notamment en Normandie (la Vallée de la Seine, 1974), en Seine-et Marne (les sablières, 1973),  en Bretagne (Le Faou) ou en Provence (le plateau de Valbonne[13]) réalisés avec l’encadrement de paysagistes professionnels serviront de support à la formation des stagiaires de l’association « Paysage ».

La démarche adoptée par exemple pour l’étude paysagère du plateau de Valbonne (de la mer aux Baoux et du massif du Tanneron à Nice) prévoyait « une reconnaissance légère du site (approche dite sensible avec des données socioéconomique et culturelles, (…) un premier diagnostic qui conclura à la nécessité d’éviter l’urbanisation et d’affirmer la vocation d’espace structurant de la région … tout en permettant l’implantation d’un centre international d’activité scientifiques, industrielles et tertiaires ».

Le principe du « paysage comme globalité et non comme addition de composantes » est alors utilisé  avec  des propositions de scénarios permettant «  de visualiser les conséquences possibles dans les domaines socioéconomiques, socioculturels, visuels et de la connaissance du milieu en général ».

Il ne nous incombe pas disent les rédacteurs, à nous qui avons un rôle technique de conseil et d’incitation, et somme toute passager, de faire ces choix à la place de ceux qui vivent et font vivre ce paysage ».

Cette première étape expérimentale, financée surtout par la maitrise d’ouvrage d’Etat (DDE, OREAM, CETE, GP …) permit de mettre en place des réponses techniques empiriques à des problèmes locaux mal diagnostiqués faute de compétences, et une formation d’agents de conseil issus du monde de l’aménagement : architecte, paysagiste, ingénieur ….

Ayant fait ainsi ses preuves pendant 3 ans, l’Association Paysage laissa en 1975 la place à une autre association (loi 1901) qui devint le support juridique du Centre national d’étude et de recherche du paysage (CNERP), structure plus pérenne. Elle poursuivit le cycle de formation jusqu’en 1976.

Le CNERP (1975-1979)

Les missions du CNERP, dirigé par Rémi Pérelman, concernaient les études paysagères, la documentation, la conception et la diffusion de documents d’information, la mise en place de sessions de formation, et la formation proprement dite de « paysagistes d’aménagement » qui a duré 5 années, c’est-à-dire 4 cycles de formation.

Le cycle de formation professionnelle au paysage d’aménagement comprenait des séminaires animés par un groupe d’enseignants réunissant Jacques Sgard, Bernard Lassus, Charles Rossetti et Rémi Pérelman. S’y ajoutaient Michel Macary, architecte, Jean Challet, paysagiste, Jacques Montégut, écologue, et Pierre Dauvergne.

Les séminaires concernaient des sujets très divers, comme la poly-sensorialité du paysage, l’apprentissage de nouvelles sensations sensorielles avec l’écoute de musiques contemporaines (le compositeur Pierre Mariettan), les approches philosophiques de la sensorialité, la démarche écologique, la question du changement d’échelle, l’apprentissage de l’analyse des photographies aériennes, etc. Plusieurs voyages furent organisés pour la première promotion : autour de Fos-sur-Mer, au moment de la constitution du grand aménagement du terminal pétrolier et la découverte de l’étang de Berre, une journée au BRGM à Orléans pour découvrir les capacités du microscope électronique, notamment.

La présentation de la première étude sur le paysage à l’échelle de l’aménagement du territoire, en vallée de la Loire, est réalisée par l’OREALM et une équipe de jeunes paysagistes sous la direction de Pierre Dauvergne, avec des phyto-sociologues du Centre d’études phytosociologiques et écologiques (CEPE),un laboratoire du CNRS à Montpellier. Cette étude, publiée sous le nom « Le paysage rural et régional » a été l’occasion de découvrir l’approche poly-sensorielle et les méthodes de diagnostic paysager, d’évaluation des évolutions des paysages, et l’intégration des propositions dans les documents d’urbanisme tels que les POS et SDAU.

Les stagiaires ont participé à trois études de paysage à l’échelle de l’aménagement du territoire : l’étude paysagère du plateau de Valbonne-Sophia-Antipolis déjà évoquée, l’étude paysagère d’un périmètre dans le Parc naturel régional d’Armorique autour de la commune du Faou, et l’étude de paysage d’un axe routier en Champagne.

Installé à Trappes près de Versailles, dans un bâtiment expérimental d’une unité pédagogique d’architecture de Paris (UP6 ou 3 ?), le CNERP était organisé autour de quatre pôles :

  • Le Centre de Documentation du Paysage, dirigé par Sarah Zarmati, réunissait plusieurs milliers d’ouvrages et de publications diverses et réalisa des bibliographies, des notes et des recherches documentaires.
  • La cellule audiovisuelle,dirigée par l’ingénieur agronome Yves Luginbühl, assisté de Jean Pierre Boyer et Pierre Vantouroux ,avait constitué une diathèque et réalisé des documents audiovisuels de sensibilisation au paysage. Cette cellule concevait les maquettes des publications du CNERP.
  • La cellule de la Formation Continueanimée par l’architecte Anne Kriegel qui a organisé de nombreuses sessions de formation continue concernant les milieux professionnels de l’aménagement et de l’urbanisme. Voir par exemple, ci-dessous, le programme de l’année 1978.
  • Le groupe d’étude, de recherche et d’expérimentation :

Sous la direction du paysagiste DPLG Pierre Dauvergne, l’équipe est constituée principalement par des professionnels issus des cycles de formation du CNERP dont : Alain Levavasseur, paysagiste DPLG, Marie Noëlle Brault, paysagiste DPLG, Zsuza Cros, paysagiste hongroise, Jean Pierre Saurin, paysagiste DPLG, Jean Rémy Nègre, architecte-urbaniste. S’y joindront d’autres membres comme Marie Claude Diebold, géographe, Claude Bassin-Carlier, ingénieur écologue et Janine Grégoire, secrétaire.

Selon le Centre de Documentation, de 1973 à 1977, 127 rapports d’études, ou de recherches sont réalisés par les équipes du CNERP (7 en 1973, 24 en 1974, 28 en 1975, 34 en 1976 et 34 encore en 1977). À l’analyse de ces listes il est possible de recenser les thèmes qui préoccupaient le Ministère et ses services. En effet, la quasi-totalité de celles-ci correspondent à des commandes du Cabinet et des services centraux. Les contrats étaient négociés par Rémi Pérelman. Certains constituaient des formes de subvention publique de fonctionnement au CNERP.

Qu’ont apporté l’association Paysage et le CNERP à la profession et à ses pratiques ?.

 Les apports du CNERP

En se saisissant de questions qui n’étaient pas ou mal abordées par les aménageurs, les juristes, les chercheurs et les élus, les dix années de pratiques et d’enseignement ont révélé la plupart des lacunes des politiques d’aménagement du territoire en France.

La lacune principale, tenant aux insuffisances de formation des urbanistes, des architectes, des économistes et des élus, concernait la manière de fabriquer la ville et le territoire, formation qui amenait à considérer comme « vide » (blanche sur les cartes) et disponible pour la construction, tout espace qui n’était pas construit. Remise en cause, cette idéologie de la « table rase », ne finit par s’effacer qu’à l’aune du contrefeu réglementaire (les politiques publiques environnementales, patrimoniales et de paysage) qui furent définies et appliquées ensuite.

Le laboratoire d’études paysagères que fut le CNERP apporta, grâce au début à des pionniers comme Jacques Sgard et Pierre Dauvergne, et à l’observation des pratiques dans les pays du nord de l’Europe, plusieurs changements de savoir-faire chez les professionnels  :

– en affirmant la nécessité de la pluridisciplinarité pour répondre avec les compétences nécessaires aux questions posées par les commanditaires d’ études,

-en mobilisant la compétence de paysagiste maitre d’œuvre comme complémentaire de la réponse paysagiste aux impacts des aménagements et de la proposition de documents de planification paysagère distinct des documents d’urbanisme, le CNERP indiquait ainsi que l’urbanisme de projet était aussi nécessaire à la qualité des paysages produits que l’urbanisme réglementaire. Démarche qui fit progressivement du projet de paysage un ensemble d’intentions dont la cohérence spatiale se construisait à plusieurs échelles dans les plans de paysage.

– en adoptant une nouvelle manière d’analyser le paysage qui lui attribuait une dimension sensible et imaginaire. Elle se traduisait par des schémas de vues qui faisaient exister le spectacle des paysages et leur contribution à la qualité du milieu de vie habité. En précisant les méthodologies d’analyse des paysages, alors que celles-ci s’appuyaient principalement sur l’étude de l’occupation des sols à l’aide de données statistiques quantitatives, notamment chez les géographes, les enseignants du CNERP, notamment Bernard Lassus, ont développé des approches qualitatives fondées sur des analyses visuelles. Les études précédentes qui utilisaient ces données des recensements de la population ou de l’agriculture étaient critiquées pour leur « froideur » qui ne rendait pas compte de la variation des sensibilités aux paysages.

La question des sensibilités sociales aux paysages n’était pas vraiment évoquée. Elle viendra plus tard, lors du premier appel d’offres de recherche engagé par la Mission de la Recherche Urbaine en 1983.   L’intérêt pour cette sensibilité fut cependant précurseur des nombreuses recherches qui ont commencé dans les années 1980 avec les notions de représentations sociales des paysages et qui ont marqué profondément un renouveau des approches paysagères ; ces représentations sociales ont été au cœur de toutes les recherches réalisées dans le cadre des programmes scientifiques engagés ensuite au ministère chargé de l’environnement[14]

Cette réflexion sur les modèles d’appréciation des paysages a permis d’engager un débat qui se cristallisera en 1991 lors du colloque organisé par Bernard Lassus, Augustin Berque, Alain Roger, Pierre Donadieu, Lucien Chabason et Bernard Kalaora au Centre Georges Pompidou et intitulé « Au-delà du paysage moderne »[15]. Il y fut en quelque sorte entériné la fin de l’esthétique du pittoresque et du sublime qui avaient déjà été critiquée dans les séminaires du CNERP.

– en sensibilisant les acteurs techniques du paysage aux possibilités d’adapter les projets d’équipement aux terrains concernés.  Par exemple en formant les ingénieurs du Centre d’Etude du Réseau de Transport (CERT) d’Electricité de France) (EDF),   le CNERP a été chargé de développer une culture du paysage chez ces « lignards » par des sessions courtes de formation, mais aussi par des exercices pratiques avec une maquette représentant le terrain. Au-dessus de celle-ci des caméras mobiles permettaient de visualiser et d’évaluer les simulations de tracé. Les lignards devaient justifier leur projet de tracé. En formant également les cadres des entreprises d’extraction des granulats grâce à des reconstitutions de l’évolution des paysages avec le développement des sablières et de l’urbanisation.

-En accompagnant entre autres « coaching », l’installation des villes nouvelles comme, de 1973 à 1984, pendant les 12 années d’assistance paysagiste à l’Etablissement Public d’Aménagement de la Ville Nouvelle du Vaudreuil près de Rouen, et à sa Cellule Environnement[16] 

– en modifiant, chez les acteurs et usagers des territoires, les significations du paysage, en particulier la double dimension, matérielle d’une part et immatérielle d’autre part en ayant recours à ce qui fut développé plus tard autour de la notion d’émotions paysagères dans la mise en œuvre de la Convention de Florence sur le paysage.

On peut affirmer en 2021 que tous les travaux qui ont été réalisés plus tard dans la communauté scientifique et dans celle des praticiens du paysage ont été marqués par les avancées du CNERP, même de manière inconsciente. Dans la sphère des administrations concernées par l’aménagement du territoire, il est certain également que ces avancées ont été significatives, notamment à la Mission Paysage devenue en 1993 Bureau des paysages. Il faut rappeler que la Mission Paysage a été composée dès sa création en 1979 de deux anciens stagiaires du CNERP, Yves Luginbühl et Anne Kriegel placés sous la direction de Lucien Chabason, au sein de la Direction de l’Urbanisme et des Paysages dirigée par Yves Dauge puis par Eudes Roullier. D’ailleurs, en 1993, Ségolène Royal a fait voter la première loi « Paysage » qui s’est inspirée indirectement des avancées du CNERP[17]

– en constituant une communauté renouvelée de praticiens du paysage qui sont passés de l’échelle du jardin à celle du territoire habité et ont structuré la collectivité des chercheurs en un grand groupe opératoire sur les analyses des paysages grâce à une forte diversité de démarches et de résultats.

Mais d’une certaine manière, le fait d’avoir contribué à la reconnaissance et à la requalification des compétences paysagistes a conduit le CNERP à sa perte.

Fin et renaissance d’une aventure pionnière

En 1976, la création de l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles au Potager du roi a provoqué la fin du CNERP. De nombreux paysagistes, qui n’étaient pas passés par cet organisme, le considérèrent comme un concurrent à leurs propres agences libérales. En outre,le CNERP connut une période finale de difficultés financières en raison de son mode de fonctionnement, fondé sur des contrats, sans subvention régulière qui aurait pu assurer sa survie.

En février 1979, le ministère de l’Environnement mit fin au CNERP. Ses agents partirent soit au Service Technique de l’Urbanisme, soit à la Mission Paysage, soit à l’Atelier Central de l’Environnement ; les autres suivirent une autre voie, en dehors des institutions publiques.

Une grande partie des missions du CNERP furent repris par l’ENSP, notamment la formation au « paysage d’aménagement », la documentation et la recherche.

Les réunions périodiques des chefs des ateliers régionaux des sites et paysages (ARSP) à Trappes avec l’Appui Technique ont finalement été suspendues et rapatriées au ministère, ce dernier vivant mal l’influence des idées du CNERP sur ses jeunes services…

Avant la dissolution du CNERP, les agents entreprirent une grève. À la fin de 1978, les personnels, une vingtaine de personnes, mènent une série d’actions pour défendre l’existence du CNERP, outil expérimenté dans le domaine du paysage, et bien sûr pour la défense de leur emploi. Avec le soutien de l’Union locale de la CGT, de nombreuses interventions sont menées. Deux parlementaires se mobilisent et posent une question orale tant à l’Assemblée Nationale, qu’au Sénat : Michel Rocard, député des Yvelines, maire de Conflans-Sainte-Honorine, et Bernard Hugo, sénateur, maire de Trappes, Président de l’EPA de la ville nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines. Les préoccupations des personnels sont prises en considération, comme l’intérêt de préserver l’expérience du CNERP, notamment lors d’une Inspection générale du Ministère. La création d’une nouvelle direction, celle de la Direction de l’Urbanisme et du Paysage (DUP), est une grande première ! Et en son sein, la Mission du Paysage ! Le CNERP n’a pas été inutile, il pouvait laisser la place à des administrations et des institutions durables.

Conclusion

L’apport indéniable du CNERP a été de chercher à réunir dans la compétence paysagiste le savoir voir et comprendre des sciences et des techniques, à l’art de regarder le monde sensible ambiant, la compétence de l’analyse pluridisciplinaire du devenir des paysages d’un site, et la capacité de lui projeter un devenir habitable d’intérêt commun.

Ce passage de l’échelle du jardin et du lieu à celui du territoire et du paysage n’était pas nouveau, puisque à la fin du XIXème siècle, il avait déjà réuni les constructeurs de ville, pionniers de l’alliance de l’urbanisme et du paysagisme. Il fut redécouvert et adapté par les paysagistes enseignants de la Section du paysage et de l’art des jardins de l’ENSH de Versailles, puis par le CNERP, l’ENSP et les autres écoles françaises de paysage.

Les premiers apports paysagistes à la fabrique urbaine des années 1970 furent d’abord de tenter de combler les lacunes importantes de l’urbanisation et de l’équipement du territoire. Les paysagistes arrivaient souvent trop tard, mais évitaient en général aux pouvoirs publics, politiques et techniciens, les erreurs grossières.

Ce n’est que plus tard, à partir des années 1990 qu’ils purent affiner et affirmer leur rôle spécifique consistant à (dé)montrer les identités possibles des territoires ruraux et urbains. En reconnaissant les caractères distinctifs sensibles et les dynamiques potentielles des périmètres de projet, ils purent, sans renoncer à leur histoire horticole et jardinière, développer des compétences nouvelles et ambitieuses de créateur et régulateur de paysages, à « toutes échelles d’espace et de temps »…

Aujourd’hui, le paysage s’est relativement bien imposé chez les acteurs de l’aménagement du territoire. Il y occupe une place stable mais évidemment inégale selon les projets,  notamment avec les dispositifs participatifs à l’échelle locale.  Ces démarches ne sont pas, cependant, toujours au niveau des enjeux actuels du changement climatique et de l’érosion de la biodiversité.

Par ailleurs, il signifie souvent pour les élus davantage protection plutôt qu’aménagement du territoire ou création de nouveaux paysages concertés. En conséquence, il devient parfois une contrainte plutôt qu’un atout. En outre, il est le plus souvent invoqué dans les opérations de tourisme qui devient ainsi l’une des activités économiques les plus attractives des collectivités territoriales.

Pourtant, à l’échelle européenne, grâce à la Convention Européenne du Paysage de 2000, la qualité du paysage est devenue fréquemment un facteur territorial de développement économique et de bien-être social. Mais il reste du chemin à parcourir pour que l’idée complexe, et pas toujours comprise de paysage, devienne un objectif à part entière distinct de la régulation du changement climatique et de l’érosion de la biodiversité. Bien qu’il puisse, par la prise en compte des structures paysagères territoriales, pouvoir servir ces deux causes essentielles pour l’avenir de l’humanité et de la planète.

Pierre Dauvergne, Pierre Donadieu, Yves Luginbühl , 2021

 

Ce texte est repris de plusieurs articles publiés (ou non) dans www. topia.fr

Pierre Dauvergne, L’émergence du « paysage d’aménagement » en France1967-1985Topia/Histoire et mémoire/Biographies, 2019.

Pierre Donadieu, Biographies , 14 figures, 2019

Pierre Donadieu,  Histoire de l’ENSP en 24 chapitres, 2017-2020

Pierre Donadieu, Courte histoire des formations de paysagiste concepteur en France, Ruptures et continuités (1873-1979), 2021, à paraitre.

Yves Luginbühl, Pour une histoire personnelle du CNERPTopia/Histoire et mémoire/Biographies, 2019.

Zsuza Cros, paysagiste hongroise, ancienne élève du CNERP (1972-79), raconte sa carrière en France et en Hongrie. Topia/Histoire et mémoire/Biographies, 2019.

 

Notes (non reprises mais peuvent être replacées)

[1] Loi sur la protection des sites et monuments naturels de 1906 pour leur intérêt artistique, légendaire, scientifique et esthétique. Cette loi a concrétisé un long parcours de diverses personnalités françaises dont Prosper Mérimée et le Touring Club de France. C’est Charles Beauquier, député du Doubs qui fit voter la loi à la Chambre des Députés.

[2] Loi de 1930 sur les sites classés et inscrits remplaçant celle de 1906.

[3] Reclus Elisée, 15 mai 1866, « Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes », Revue des Deux Mondes, Paris.

[4] Cette loi permettait de mettre en œuvre les Schémas Directeurs d’Aménagement et d’Urbanisme (SDAU), les Plans d’Occupation des Sols (POS), les Coefficients d’Occupation des sols (COS), la Taxe Locale d’Equipement (TLE), et les Zones d’Aménagement Concertée (ZAC).

[5] Note rééditée en 1971 par Rémi Pérelman.

[6] En effet, la LOF l’autorisait à condition de laisser ouvert au public les 9/10ème du massif urbanisé

[7] Voir les lotissements de maisons individuelles dites « Chalandonnettes »

[8  Zeitoun,1969, « La notion de paysage », in L’architecture d’aujourd’hui – N° 145.

[9] Brunet Roger, 1974, « Analyse des paysages et sémiologie, Eléments pour un débat », L’espace géographique, n° 2, pp 120-126, Paris.

[10] Sautter Gilles, 1979, « Le paysage comme connivence »- Hérodote (16), p. 41-66.

[11] Ce texte est intégré dans son ouvrage de 1975 « Le ministère de l’impossible ».

[12] Par ailleurs l’un des dirigeants de la Barclay’s Bank.

[13]  phase 2, de 2010 à 2015, Paysage, Territoires, Transitions, à partir de 2015. Yves Luginbühl, membre du CNERP a été président des comités scientifiques de ces programmes.

[15] A noter, qu’EDF faisait partie du Conseil d’Administration du CNERP.

 

 

 

 

 

 

[1] https://www.ecologie.gouv.fr/sites/default/files/Annexe_2_Elements_de_cadrage_de_la_demarche_VF.pdf

[2] Mounia Bennani, Villes-paysage du Maroc, La Découverte, 2017.

[3] Sobriquet attribué par les élèves ingénieurs aux élèves paysagistes qui préparaient le concours d’entrée à  la Section en suivant les cours des enseignants de l’ENH. La cuscute est une plante parasite de la luzerne …

[4] « Certains membres du jury sont dépassés par l’évolution considérable des notions de paysage » , écriront  P. Clerc et Denis Rouves, Pour un traité de paix avec le paysage, Le Monde, 3/12/1970

[5] D’après « Autobiographie de Pierre Dauvergne, https://topia.fr/2019/01/11/autobiographie-de-pierre-dauvergne/

[6] R. Perelman indiquait dans une conférence donnée au GERP que dans une étude d’aménagement foncier de la SAFER dans la région de Saumur « on aurait pu repenser le problème (résolu sur le plan quantitatif) d’une façon qui aboutisse à une solution matérielle d’une qualité bien supérieure » GERP, Bulletin n° 1, 1968.

Dans un autre exemple dans la même région, il avait préconisé d’ajouter une vue sur Le village de Fontevrault et son abbatiale. Et à Quétigny près de Dijon (où il rencontra B. Lassus et J. Sgard) l’enjeu était de « conserver son caractère de campagne à une future ville verte ». Il esquisse le profil de compétence d’un « paysagiste régional » et J. Sgard précise dans le débat que dans ce contexte « qu’au paysagiste artiste qui est une notion des plus dangereuses du fait de décisions arbitraires, il préfère le recours à l’utilisateur (du paysage) »

[7] GERP, Bulletin n°1, 1968, op. cit.

[8] Le naturaliste allemand Carl Troll (1899-1975) est un des pionniers de l’écologie du paysage en Europe.

[9] https://www.cairn.info/revue-espaces-et-societes-2018-4-page-105.htm (Sgard et al., 2018)

[10] GERP, Bulletin du GERP dans le cadre de la Section du paysage, 1968, np.

[11] Appellation qui sera retenue par la postérité, malgré son sens hybride mystérieux qu’éclaire mal la traduction anglaise (landscape planning + landscape management)

[12] D’après P. Dauvergne avec Z. Cros, A. Sandoz, J.-P. Saurin et S. Zarmati,  Compte-rendu de la présentation des études de paysage dans la région Nord Pas de Calais, 22 mai 1974, rapport n° 2, 51 p., 1975. Fonds Dauvergne, Archives ENSP Versailles

[13] Etude paysagère du plateau de Valbonne, CNERP 1973 confiée à l’association Paysage et réalisée par F. Trébuq, B. Brun, J.-P. Clarac, D. Corot, G. Demouchy et Y. Luginbühl.

[14] Programmes de recherche : Paysage et Politiques Publiques, de 1998 à 2003, Paysage et Développement Durable, phase 1, de 2005 à 2010, Paysage et Développement Durable,

[15] Le Débat (1991). « Au-delà du paysage moderne ». Paris, Gallimard, n° 65, mai-août.

 

[16] P. Dauvergne et A. Levavasseur, Landscape management : a case study : Le Vaudreuil new town, Landscape planning, 7, 247-262, 1980.

[17] LOI n° 93-24 du 8 janvier 1993 sur la protection et la mise en valeur des paysages et modifiant certaines dispositions législatives en matière d’enquêtes publiques.

OpenStreetMap

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OpenStreetMap (OSM)

OSM est un outil de cartographie collaboratif permettant, sur un fond topographique existant, d’apporter et d’échanger nos propres informations. Cette application a d’autant plus retenu notre attention que les données ainsi saisies peuvent être importées depuis, ou exportées vers, les logiciels de CAO-DAO et les SIG que nous utilisons par ailleurs.

Les données rendues publiques par d’autres utilisateurs peuvent également être utilisées, de même que nous pouvons rendre publiques nos propres données. La validation de ces données est faite par la communauté des cartographes contributeurs, de la même manière que  sur Wikipédia.

Les documents peuvent être travaillés à n’importe quelle échelle :

Exemple d’une carte réalisée par Hugo, de l’équipe POPSU :

Cliquez ici pour découvrir OpenStreetMap.

Et ici pour suivre, sur Youtube, le tutoriel que Hugo a réalisé pour nous.

Paysage et confinement

La recherche en paysage

au temps du confinement

 

Être confiné chez soi, pour un chercheur en paysage, c’est se priver de ses outils méthodologiques habituels : arpentage du terrain, relevés, croquis, rencontre avec les habitants, observations anthropologiques ou naturalistes, etc.

Pourtant, l’enseignement et la recherche continuent… parce que les contraintes de temps sont là, qu’il s’agisse de former des apprentis-chercheurs ou de respecter les engagements pris dans les programmes de recherche.

On explore donc les outils qu’il nous reste, et notamment ceux que nous offrent les technologies de l’information et de la communication, en se disant, pour se consoler, qu’on est moins désarmé en 2020 qu’on ne l’aurait été cinquante ans plus tôt.

“Le paysage, c’est l’endroit où le ciel et la terre se touchent”, nous disait Michel Corajoud.

On le sait bien, cet endroit n’existe pas, puisque le ciel et la terre ne se touchent nulle part.

Le paysage, c’est donc d’abord une affaire d’imagination, et l’imagination, elle, ne s’arrête pas avec un simple confinement.

 


Chronique [Plongée en carnet(s)] : Un paysagiste confiné, un extrait de carnet de terrain, les questions soulevées en arpentant et en dessinant, un lien pour approfondir…
Par Alexis Pernet
 

«J’ai associé un dessin, choisi dans différents carnets, un court texte écrit en référence à ce dessin, et un lien ou une référence bibliographique pour approfondir au besoin, tel ou tel point. Au fil des jours, des relations entre les dessins choisis, le texte associé et l’expérience contrainte du confinement se sont peu à peu affirmées, sans qu’il se soit agi au départ d’un projet explicite. Cette chronique a cessé avec le retour à une libre circulation.»

Consulter  / Télécharger le recueil

 
 

Quelques outils mis en œuvre par l’équipe du programme POPSU-Territoires(1) Magny-en-Vexin, une petite ville sous influence métropolitaine / à la recherche de son territoire perdu(2)

Les programmes POPSU ont la particularité de devoir se dérouler sur un temps court. Un an, ce n’est pas une durée habituelle pour un programme de recherche, fut-il de “recherche-action”. Et, bien sûr, interrompre durant deux ou trois mois un programme aussi court ne serait pas raisonnable.

Les stages engagés ont donc été maintenus, d’autant qu’il s’agit aussi de terminer dans les délais les cursus universitaires engagés.

Mais les processus méthodologiques ont dû être adaptés.

Les outils numériques ont été privilégiés, bien sûr, mais aussi et surtout les outils de communication. Si les enquêtes par téléphone ou par courriel sont d’ordinaire difficiles à conduire parce qu’elles sont trop souvent perçues comme intrusives, la situation n’est pas la même par temps de confinement, un temps où beaucoup de gens s’ennuient chez eux et sont plutôt contents de discuter, de répondre à des mails ou de remplir des formulaires.

• L’équipe a donc multiplié les entretiens téléphoniques, faciles à enregistrer grâce à la modernité de nos smartphones (avec l’accord de l’interlocuteur, bien sûr), et à partir desquels des formulaires d’enquête en ligne ont été élaborés puis diffusés. Vous trouverez ici la description de Framaform, l’une des applications (opensource) que nous avons utilisées pour cela.

• Du côté des images, si les croquis de terrain ont dû être abandonnés, les représentations graphiques numériques ont, en revanche, été particulièrement développées, en utilisant notamment un outil collaboratif (opensource également), OpenStreetMap, dont vous trouverez la description ici.

• Côté images, encore, les ressources existant sur le web ont été exploitées le plus possible. Vous trouverez ici une technique qui nous a permis d’exporter les documents de Géoportail (notamment) avec un peu plus d’efficacité que les multiples copies d’écran collées les unes à côté des autres que nous pratiquions auparavant. On récupère, par exemple, des cartes ou des photos aériennes au format A0. On utilise pour cela la fonction “Vue adaptative” décrite ici, que les navigateurs proposent en mode “développeur”.

Et d’autres choses encore, notamment du côté des outils collaboratifs, sur Topia ou ailleurs, qui ne sont pas destinées à être rendues publiques mais dont nous rendrons compte sur cette page.

1 : Programme initié par le Plan urbanisme, construction, architecture (PUCA). Voir ici.
2 : L’un des 10 projets lauréat de la session 2019. Voir ici.


Et sur Topia

Confinés ou pas, les acteurs habituels de Topia sont toujours actifs.

• Pierre Donadieu poursuit son “Histoire de l’ENSP“, qui comporte déjà 24 chapitres auxquels se sont récemment ajoutées plusieurs biographies. Vous y trouverez, notamment, celle de celui qui a dit que “le paysage est l’endroit ou le ciel et la terre se touchent”.

• Privés de leurs archives et de leurs bibliothèques publiques habituelles, l’historienne Chiara Santini et le paysagiste Michel Audouy proposent, à partir de leur propre documentation et de celle qu’ils trouvent sur le web, de visiter ou de revisiter virtuellement des jardins remarquables situés en France ou ailleurs. Ces visites qui nous sont proposées tous les jours ouvrables illustrent et renouvellent la page d’accueil de Topia. Elles sont compilées dans le menu “Ressource“.

Les paysagistes concepteurs et l’Afrique

Pourquoi n’y a-t-il pas ou peu d’Africains parmi les paysagistes formés à l’ENSP de Versailles ?

 

Après avoir soutenu avec succès son mémoire de fin d’étude devant le jury présidé par le directeur de l’ENSP, Raymond Chaux, Abdoulaye Dieye, étudiant sénégalais,  se tourna vers le public et lui dit : « Pendant quatre ans, j’ai appris comment les Français répondaient aux questions de paysage en concevant des projets appropriés, accordez moi quelques instants pour vous indiquer comment dans mon pays on répond à ces questions ». Il fit alors quelques gestes pour montrer qu’il s’installait sous le baobab séculaire d’un village de brousse, et il entra dans un palabre imaginaire avec les habitants et leur chef pour décider de la meilleure manière de construire un nouveau puits.

C’était en 1981. A. Dieye fut avec Abdouraman Samoura l’avant-dernier des cinq étudiants d’origine sénégalaise qui firent des études de paysagiste à l’ENSP. Chacun d’entre eux rentra dans son pays et y fit une carrière brillante, à l’UNESCO ou dans la fonction publique d’Etat (parcs nationaux, services territoriaux centraux). Après eux, aucun étudiant originaire de l’Afrique francophone – à l’exception des trois pays d’Afrique du nord –  ne suivit des études de paysagiste concepteur à Versailles.

Pourquoi une telle désaffection pendant cinquante ans ? Tenait-elle à une image floue et peu séduisante du métier, à des échecs au concours, à l’absence de candidature, ou encore à un manque d’intérêt des pouvoirs publics nationaux pour ces compétences.

Un recrutement ouvert, mais « homéopathique »

Avant 1974, à l’époque de la Section du paysage et de l’art des jardins de l’ENSH (1946-1974), le concours d’entrée, ouvert aux non français, n’excluait personne. Mais les candidatures, les admissions d’étrangers et l’attribution du diplôme de paysagiste étaient rares. Entre 1946 et 1972, les archives gardent la mémoire de l’admission de quelques étudiant(e)s européen(enne)s ou proches orientaux (israélien, grec, espagnol) au début des années 50 et 60. Mais exceptionnels furent à cette époque, ceux, dans le monde africain, comme le Tunisien Jellal Abdelkefi qui obtinrent le titre de paysagiste DPLG en y ajoutant ensuite un doctorat d’urbanisme.

Après la création de l’ENSP en 1976, le recrutement de l’Ecole s’ouvrit un peu vers l’Europe, l’Asie, l’Afrique, vers le Sénégal pendant quelques années, et surtout vers le Maroc et la Tunisie. Un seul Algérien obtint le diplôme de paysagiste DPLG.

Au Maroc, un contingent annuel de quelques élèves, hors de la sélection du concours (certains furent admis par cette voie), fut recruté après sélection par convention avec l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II. Au vu de l’attestation de fin d’études (après quatre années), le diplôme d’ingénieur agronome, dans la spécialité paysage, leur était attribué au Maroc et celui de paysagiste de l’ENSP par le ministère français. Il en fut de même pour les étudiants tunisiens recrutés à l’Institut d’horticulture et d’élevage de Chott Mariem à Sousse (mais sans l’attribution d’un diplôme tunisien d’ingénieur). Une trentaine d’étudiants fut ainsi recrutée. La plupart sont devenus enseignants, entrepreneurs ou gestionnaires de services publics dans leur pays ou ailleurs.

Une incompatibilité culturelle ?

Alors que l’ENSP accueillait quelques étudiants européens (allemand, norvégien, belge, italien par exemple) ou chinois, aucune candidature issue de l’Afrique intertropicale francophone n’est parvenue à l’école depuis celle de Saliou Niang en 1984. Faut-il y voir un désintérêt dû à l’assimilation fréquente du métier de paysagiste concepteur à celui de technicien ou d’entrepreneur en horticulture ornementale ? Une incompatibilité culturelle entre les modèles de perception des paysages et des jardins en Afrique et ceux des mondes occidental et occidentalisé ? Ou encore la concurrence de métiers voisins comme ceux de l’architecture et de l’ingénierie des travaux publics ?

Les activités de la Section Afrique de l’IFLA (fédération internationale des architectes paysagistes) fournissent des indications précieuses. Le groupe Afrique de l’IFLA, né tardivement en 2005, s’est réuni pour la seconde fois à Nairobi en 2011 avec trois pays leaders (Kenya, Afrique du sud et Nigéria), rejoints ensuite par le Maroc et la Tunisie (2014) qui ont organisé les symposiums de 2017 et 2019. Avec six pays membres le groupe Afrique de l’IFLA est loin de traduire sur ce continent un intérêt manifeste pour l’architecture du paysage comme dans la soixantaine de pays (Europe, Asie, Amériques, Océanie) où ces professions sont plus ou moins organisées et développées.

Les démarches paysagistes occidentales seraient-elles inadaptées aux cultures africaines ? Le paysage, en tant qu’il est produit et qualifié volontairement, serait-il un luxe pour pays développés[1], une importation de modèles paysagers et de règles d’urbanisme issus des pays occidentaux par les pouvoirs politiques nationaux, et destinés à remplacer les modèles vernaculaires (non ou peu visuels)?

Si le projet de paysage est un outil de la construction des territoires (par l’appropriation et le sentiment d’appartenance), il doit associer les parties prenantes (acteurs et habitants), ce qui suppose un minimum de conscience citoyenne, peu répandue dans beaucoup de pays du sud (pas plus que du nord d’ailleurs le plus souvent).

Quelles demandes sociales de qualité de paysage peuvent justifier un intérêt politique et démocratique en Afrique ? Celles des opérateurs touristiques, des agents de protection des patrimoines ? C’est un peu mince, car il s’agit dans ces cas du paysage comme sources de revenus et d’identité nationale et non de milieux de vie pour ses habitants !  Ce qui devient encore plus inextricable quand les cultures locales ne distinguent pas paysages culturels et naturels !

L’évolution des modèles de formation à l’ENSP de Versailles ont dû laisser perplexes de nombreux responsables en Afrique.

Changer de paradigme pour penser le paysage

Tant que l’idée de paysage sera restreinte à la seule relation visuelle au territoire, il y a peu de chances qu’elle inspire les urbanistes et architectes africains pour fonder les identités territoriales. Tant que les modèles paysagers occidentaux, désuets (et appauvris), du pittoresque et du sublime, qui réjouissent l’industrie touristique et les sociétés gentrifiées,  persisteront chez les pouvoirs publics, les paysagistes – sauf s’ils sont jardiniers et décorateurs – ne seront pas écoutés en Afrique.

En revanche, si l’idée de milieu (au sens mésologique et polysensoriel du géographe A. Berque) est retenue par les paysagistes concepteurs pour donner du sens à la pratique paysagiste, il est possible d’imaginer une construction territoriale et démocratique satisfaisante des paysages urbains et ruraux. Car cette construction sera à la fois matérielle et immatérielle (avec des symboles et des valeurs éthiques et esthétiques), individuelle et collective.

Il serait possible alors de lire l’espace public (et publicisé) urbain et rural comme un milieu de vie humaine et non humaine, façonnée par ceux qui en ont l’usage, y provoquent des conflits et y concluent des accords.

Le paysagiste deviendrait alors un accompagnateur des pratiques sociales, un médiateur vigilant, et un observateur impartial. Il percevrait l’exclusion et l’inclusion sociale, raciale, religieuse, économique… dans l’espace et s’emploierait à lui réattribuer les caractères d’une communauté tolérante de pratiques juxtaposées. Il serait moins un designer (producteur de formes) qu’un agent de reconnaissance des pratiques sociales et des solutions à leur compatibilité quand elles sont conflictuelles.

Ce que le paysagiste concevrait relèverait moins d’une hypothétique cohérence des échelles d’organisation spatiale, attendue par les pouvoirs publics planificateurs, que d’une reconnaissance de ce qui serait produit par les intérêts sociaux confrontés.

L’ordre des formes spatiales ne découlent-elles pas de l’ordre social et politique qui les produit, et non l’inverse. Dans cette perspective, les valeurs écologiques seront présentes dans le milieu coproduit à la mesure de la conscience des usagers et des pouvoirs publics, et de leurs aptitudes à se saisir des enjeux urgents du XXIe siècle. Tant que les Etats se limiteront (au mieux) à fournir des moyens (juridiques, financiers) et non à veiller aux résultats attendus de leurs politiques d’aménagement de l’espace, il sera nécessaire aux ONG de leur rappeler les responsabilités auxquelles ils ne font pas face. Dans ce cas il sera nécessaire de les changer.

Pour conclure

J’avais imaginé une explication raciale à l’absence d’étudiants africains à l’ENSP de Versailles. Le monde du paysagisme, au moins à Versailles, serait peu enclin à les accueillir. C’est une hypothèse sans fondement, car les candidats issus de pays africains ont été quasi inexistants.

Peut-être ces étudiants existent-ils dans les autres écoles de paysage en France et en Europe.  Je ne le sais pas.

Il faut plutôt admettre que les politiques publiques africaines d’urbanisme et d’aménagement du territoire n’ont pas ou peu reconnu en général l’utilité des paysagistes concepteurs, contrairement à l’Europe (surtout du nord).

Que les architectes et l’ingénierie des travaux publics restent dans ces pays des concurrents sérieux des paysagistes concepteurs en réduisant la compétence paysagiste aux entreprises d’espaces verts, à la production des pépinières et aux jardinages.

Que les modèles jardiniers et paysagers utilisés restent des importations, utiles pour quelques demandes sociales et politiques à caractère décoratif, mais peu adaptées aux cultures vernaculaires urbaines et rurales de l’Afrique.

Que, de fait, la compétence paysagiste est un luxe des pays développés,

Et que les écoles de paysage restent les lieux nécessaires de production des compétences professionnelles. En leur absence, il se passe peu de choses.

Pierre Donadieu

Avril 2020.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Évelyne Gauché, « Le paysage existe-t-il dans les pays du Sud ? Pistes de recherches sur l’institutionnalisation du paysage », VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement [En ligne], Volume 15 Numéro 1 | mai 2015, mis en ligne le 15 mai 2015, consulté le 19 avril 2020. URL : http://journals.openedition.org/vertigo/16009 ; DOI : https://doi.org/10.4000/vertigo.16009

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Le Potager du Roi à Versailles

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Le Potager du Roi à Versailles :

patrimoine vivant et pépinière de jeunes paysagistes

Face aux polémiques récentes autour du Potager du Roi, un groupe d’enseignants de l’École nationale supérieure de paysage a pris l’initiative de rédiger une tribune et de solliciter le soutien de professionnels, de chercheurs et de personnalités du monde du paysage et du jardin liés à l’ENSP et au Potager du Roi.

Ce texte vise à défendre à la fois le projet pédagogique et patrimonial porté par l’École nationale supérieure de paysage, ainsi qu’une vision dynamique de la conservation et de la valorisation d’un jardin historique.

Cette tribune est parue dans le journal Le Monde daté du 19/20 janvier 2020.


Un grand jardin historique est un organisme vivant. Il ne peut être conservé qu’en inscrivant son devenir dans le monde contemporain. À quel projet l’avenir du Potager du Roi à Versailles — jardin construit à la demande de Louis XIV, classé monument historique en 1926 et depuis 1995 sous la responsabilité de l’École nationale supérieure de paysage (ENSP) — doit-il répondre ?

Rappelons les faits. Le 4 octobre dernier, un article exclusivement à charge : « La lente agonie du Potager du Roi », publié dans le Figaro, dénonce l’état général du jardin, qui « n’en finit pas de se dégrader. » Le 16 octobre, l’ENSP répond sous la forme d’un dossier de presse. Y sont réfutées point par point des accusations injustes et des affirmations erronées, dont la plupart ont pour origine le « Livre blanc pour l’avenir du Potager du Roi », rédigé par l’Association des Amis du Potager du Roi, association de bénévoles constituée en 2016. Peine perdue, le journaliste persiste et signe le 30 octobre : « Le Potager du Roi est bel et bien à l’agonie. »

Une critique publique peut remettre en cause les compétences de l’établissement qui a la charge du Potager. Le site est en effet vieillissant et fragile, car sa structure générale, autant au niveau du bâti que des plantations, a fait l’objet de trop peu d’interventions depuis la fin du XIXe siècle. Pourtant, c’est bien l’École de paysage qui pour la première fois a ouvert le Potager au public et a initié avec le ministère de la Culture la conduite des nombreux chantiers nécessaires à la conservation et à la valorisation du site (études de diagnostic, replantations, travail en concertation avec des professionnels, développement du mécénat, programmation et réalisation de la restauration d’infrastructures et des bâtiments classés, politique des publics…).

Que veulent les Amis du Potager du Roi ? La restauration de ce qu’ils nomment un modèle de « potager aristocratique français du XVIIe siècle », le retour « à l’âge d’or de l’arboriculture française au XIXe siècle », avec l’ouverture du site jusqu’à 300  000 visiteurs par an et le « changement de gouvernance », voire sa mise en concession, avec ou sans l’établissement qui en a la responsabilité.

Cette proposition est clairement inspirée par une vision du patrimoine figée, commerciale, et sans rapport avec les enjeux de société et environnementaux actuels. Elle oublie que le Potager est depuis 1873 un jardin-école, placé sous la tutelle du ministère de l’Agriculture et destiné à la formation supérieure des métiers de l’horticulture et du paysage. L’ancien jardin royal a été alors organisé pour l’enseignement et l’expérimentation, en y implantant des centaines d’espèces et de formes fruitières nouvelles.

Au XXe siècle, sous la houlette de l’École nationale supérieure d’Horticulture, qui a géré le site jusqu’en 1995, la plupart des variétés cultivées ont été perdues. Le Potager est devenu un conservatoire. Aujourd’hui, l’École de paysage poursuit cette tradition, mais elle la démultiplie avec de nouvelles expérimentations horticoles et la mise en œuvre de pratiques agroécologiques. Les paysagistes concepteurs contribuent à ces développements et leur formation ne saurait se passer de l’expérience pratique du jardinage et des jardiniers du Potager.

Les Amis du Potager du Roi ne peuvent ignorer cette démarche, inscrite pleinement dans l’histoire du Potager. Le modèle économique qu’ils proposent, à vocation touristique, n’offre aucune garantie, ni de succès ni de meilleure conservation du site. En revanche, résumer la réussite du site à la seule augmentation de sa fréquentation revient à couper le Potager de sa vocation pédagogique et à mettre en danger sa vocation expérimentale. Le projet de développement porté par l’ENSP vise à respecter le sens historique du lieu tout en l’articulant avec un enseignement technique destiné aux meilleurs spécialistes et au public.

Rappelons également que le renouvellement des espaliers et contre-espaliers est un processus long et coûteux, qui s’accompagne de la juxtaposition d’arbres centenaires fatigués, mais toujours productifs, et de jeunes sujets. Ce mélange de générations est normal dans les jardins fruitiers et contribue à leur valeur historique. Il est surprenant de constater, par ailleurs, que le travail de renouvellement engagé depuis plusieurs années est ostensiblement ignoré, autant par les critiques que par les photos qui les illustrent.

S’il est nécessaire de trouver les moyens financiers et humains pour restaurer le site, cela ne doit pas être fait au détriment de ses valeurs historiques et pédagogiques, indissociables. Il s’agit bien, comme le prévoit la direction de l’École de paysage, de réunir toutes les missions du Potager dans un lieu unique de formation, de conservation patrimoniale, d’accueil des publics et d’expérimentation.

Il serait donc très risqué de figer le Potager du Roi dans la seule image fantasmée d’un supposé Âge d’or de l’Horticulture, alors que la priorité pour ce patrimoine vivant est de s’inscrire dans les multiples enjeux environnementaux et sociétaux du XXIe siècle.

François ABELANET, architecte, scénariste, anamorphiste

Michel AUDOUY, paysagiste concepteur, enseignant, ENSP Versailles-Marseille

Henri BAVA, paysagiste concepteur (Agence TER), président de la Fédération française du paysage, Grand prix national d’urbanisme 2018

Jean-Marc BESSE, directeur de recherche CNRS, directeur d’études EHESS, UMR Géographie-cités

Bernadette BLANCHON, architecte DPLG, maitre de conférences, ENSP Versailles-Marseille

Romain BOCQUET, paysagiste concepteur, enseignant, ENSP Versailles-Marseille

Sophie BONIN, ingénieur agronome et civile, géographe, maître de conférences, ENSP Versailles-Marseille

Emmanuelle BOUFFÉE, paysagiste, jardinière

Gianni BURATTONI, artiste, dessinateur, peintre, landscape designer

Jean-François CABESTAN, historien de l’architecture, maître de conférences, Université de Paris I Panthéon-Sorbonne

Alberta CAMPITELLI, historienne des jardins, ancienne directrice des villas et jardins historiques de Rome

Elisabetta CEREGHINI, architecte, paysagiste, historienne, experte conservation patrimoine parcs et jardins

Laurent CHATELAIN, pépiniériste, groupement des pépiniéristes d’Ile-de-France

Marc CLARAMUNT, paysagiste concepteur, enseignant, ENSNP/INSA Centre Val de Loire

Gilles CLÉMENT, ingénieur horticole, paysagiste, écrivain, jardinier

Françoise CRÉMEL, paysagiste concepteur PHD, enseignante, ENSP Versailles-Marseille

Charles DARD, paysagiste concepteur, enseignant ENSA Rennes

Pierre DAVID, architecte, auteur, professeur, ENSA Paris-Malaquais

Stéphanie DE COURTOIS, historienne des jardins, maître de conférences, ENSA Versailles

Rosa DE MARCO, architecte PHD, maîtresse de conférences, ENSA Paris La Villette, AMP

Ariane DELILEZ, déléguée générale de la Fédération française du paysage (FFP)

Frédérique DESBUISSONS, historienne de l’art, maître de conférences, Université de Reims

Pierre DONADIEU, ingénieur horticole, membre de l’académie d’Agriculture, ancien enseignant ENSP Versailles-Marseille

Michel DUCHÊNE, président Association Henri & Achille Duchêne

Rémi DUTHOIT, paysagiste concepteur, enseignant, ENSP Versailles-Marseille

Massimo VENTURI FERRIOLO, philosophe, ancien professeur d’esthétique au Politecnico de Milan

Gilles EBERSOLT, architecte, co-concepteur du Radeau des Cimes 

François FELIX, paysagiste concepteur, rosiériste obtenteur

Federico FERRARI, historien de l’architecture, maître de conférences, ENSA Nantes — UMR AUSser

Marco FERRARI, architecte paysagiste, doctorant, Politecnico de Milan

Anne FORTIER-KRIEGEL, paysagiste concepteur PHD, inspecteur des sites, Paris

Adrien FOURÈS, paysagiste concepteur, agence Base, Paris

Pauline FRILEUX, ethnoécologue, maître de conférences, ENSP Versailles-Marseille

Alessandro GABBIANELLI, architecte paysagiste PHD, maître de conférences, Politecnico de Turin

Maria Adriana GIUSTI, historienne des jardins, professeure de restauration des jardins, Politecnico de Turin

Olivier GONIN, jardinier, documentaliste, ENSP Versailles-Marseille

Mathieu GONTHIER, paysagiste concepteur, enseignant, ENSP Versailles-Marseille

Cosette GRIFFIN KREMER, ancienne secrétaire générale et actuelle éditrice de l’Association internationale des musées d’Agriculture (AIMA), chercheur

Antoine GRUMBACH, architecte urbaniste, ancien professeur à l’ENSA Paris-Belleville

Jean-Pierre GUENEAU, président d’Hortis

Véronique FAUCHEUR, paysagiste concepteur, atelier Le Balto (Berlin)

Karin HELMS, paysagiste concepteur PHD, enseignante, ENSP Versailles-Marseille, présidente de la Fédération internationale des Architectes paysagistes — Europe (IFLA).

Béatrice JULIEN LABRUYERE, paysagiste concepteur, ENSP Versailles-Marseille

Sonia KERAVEL, paysagiste concepteur PHD, maîtresse de conférences, ENSP Versailles-Marseille

Bernard LANDAU, architecte voyer honoraire de la Ville de Paris, École des ingénieurs de la ville de Paris

Jean-Marc L’ANTON, paysagiste concepteur, maître de conférences associé, ENSA Val de Seine

Jean-Pierre LE DANTEC, historien des jardins, écrivain, ingénieur, architecte, ancien directeur de l’ENSA La Villette

Jean-Baptiste LESTRA, paysagiste concepteur, enseignant, ENSP Versailles-Marseille

Jacky LIBAUD, jardinier naturaliste, conférencier des jardins, Paris

Luisa LIMIDO, historienne des jardins, architecte PHD, journaliste, Association italienne des architectes paysagistes (AIAPP) — IFLA

Christian MAILLARD, administrateur et délégué régional Île-de-France, Hortis

Daniella MALNAR, historienne des jardins, service des Fontaines du Château de Versailles

Marco MARTELLA, historien des jardins, fondateur de la revue Jardins

Olivier MARTY, peintre, cinéaste, enseignant, ENSP Versailles-Marseille

Patrick MOQUAY, professeur, directeur du laboratoire de recherche de l’ENSP Versailles-Marseille

Véronique MURE, ingénieur agronome, botaniste, enseignante, ENSP Versailles-Marseille

Erik ORSENNA, écrivain, membre de l’Académie française

Claude PASQUER, paysagiste concepteur, jardinier, sculpteur

Michel PENA, paysagiste concepteur, président de la Fondation paysages

Alexis PERNET, paysagiste concepteur PHD, maîtres de conférences, ENSP Versailles-Marseille

Nicole POT JALLADEAU, inspectrice générale des affaires culturelles honoraire

Marc POUZOL, paysagiste concepteur, atelier Le Balto, Berlin

Michel RACINE, initiateur de l’ouverture au public du Potager du Roi (1991), membre d’honneur du Comité scientifique international ICOMOS-IFLA des paysages culturels

François ROUMET, paysagiste concepteur, enseignant, ENSP Versailles-Marseille

Marc RUMELHART, ingénieur horticole, écologue, ancien professeur à l’ENSP Versailles-Marseille.

Sylvie SALLES, architecte DPLG (PHD), professeur, ENSP Versailles-Marseille

Pierre SANNER, directeur de la Mission française du patrimoine et des cultures alimentaires, UNESCO

Chiara SANTINI, historienne des jardins, enseignante, ENSP Versailles-Marseille

Lena SOFFER, architecte paysagiste, Paris

Rainer STANGE, paysagiste concepteur, enseignant à l’École d’architecture et de design d’Oslo, président des paysagistes norvégiens

Cole SWENSEN, poète, professor Literary Arts, Brown University (USA)

Catherine SZANTO, historienne des jardins, paysagiste PHD, ENSA La Villette — ENSNP/INSA Centre Val de Loire

Jean-Philippe TEYSSIER, paysagiste concepteur, émission télé Jardins d’ici et d’ailleurs (ARTE)

Emmanuelle TOUBIANA, directrice de l’agence de relation presse Tambour Major

Jean-Marc VASSE, délégué général chez Val’hor, maire de Terre de Caux

Maria VILLALOBOS, architecte paysagiste PHD, Illinois Institute of Technology, Chicago (USA)

Clément WILLEMIN, architecte et paysagiste concepteur, médaille d’Urbanisme de l’Académie d’Architecture 2019

Vérité

Vérité

« Qu’est-ce qu’une vérité « vraie » ? Y-a-t-il des vérités plus vraies que d’autres ? Que peut-on croire ? »

Pourquoi se poser ces questions auxquelles seuls, semblerait-il, les philosophes peuvent répondre ?

Parce que nos actes, là où nous habitons ou travaillons, dans la commune de Louzy[1]ou ailleurs, en dépendent. Nous n’engageons pas des actes sur des doutes et des affirmations que nous pensons être faux ou peu fiables. Alors comment décider et agir si nous cessons d’être sceptiques ?

Prenons un exemple louzéen : faut-il abattre la peupleraie de la prairie communale du bourg ? Les arbres semblent vieux et dangereux pour le public. Mais les avis sont partagés et la décision de les abattre n’est pas prise. D’autant plus que nul ne sait comment les remplacer.

L’énoncé : « les peupliers sont vieux et dangereux » est-il vrai ?

Pour le philosophe autrichien Karl Popper (1902-1994), un énoncé est vrai s’il est réfutable, mais non réfutée. Une vérité sera donc d’autant plus vraie, qu’il n’a pas été possible de la réfuter (la Terre tourne autour du Soleil par exemple). Ceux qui affirment que les peupliers sont dangereux (ils sont hauts et vieux, perdent leurs branches et penchent de manière impressionnante), sont aussi crédibles que ceux qui affirment le contraire (ils n’ont que quarante ans, peuvent vivre beaucoup plus vieux et ont résisté à la funeste tempête de 1999 contrairement à une plantation voisine). Les premiers constatent que le public ne vient plus pique-niquer sous leur ombrage et les seconds précisent que leur ombrage sur la prairie voisine est très apprécié par les usagers.

Réfutable et réfutée, l’énoncé n’est pas une vérité, mais une opinion controversée.

Pour le philosophe existentialiste Jean-Paul Sartre (1905-1980), l’on affirme son existence grâce à l’opinion d’autrui qui reconnait vos qualités et vos défauts. Plus l’on vous dit que vous êtes intelligent, plus vous prenez ce jugement pour une vérité, celle de vos juges.  Si une majorité d’opinions se dégage pour affirmer que les peupliers sont susceptibles de provoquer des accidents, cette vérité subjective s’imposera à la municipalité, et d’autant plus qu’en cas de blessures, celle-ci en portera la responsabilité civile. En revanche si se manifeste une majorité d’opinions tout aussi subjectives que les précédentes, plaidant la sécurité et la beauté du site en l’état, la mairie ne devrait pas décider la suppression de la peupleraie. D’autant plus que cette décision pourrait porter préjudice au maire sortant candidat à sa réélection.

Est-ce le nombre qui fait la règle ? N’accroît-il pas le risque d’une erreur collective ?

Dans un régime politique démocratique, aucune vérité ne tombe du ciel ou d’une coutume profane ou religieuse indiscutable. L’opinion qui s’impose à tous est celle de la majorité produite par le débat public et attestée par le vote. Un débat public honnête et ouvert à tous, centré sur l’intérêt général ; un débat et un vote où l’abstention dégrade cependant la validité des « vérités » révélées.

La vérité universelle ayant fait son temps, et la vérité démocratique restant très relative et fragile, faut-il avoir recours à la vérité scientifique, objective, celle des experts ? Convoqués, et après mesures et enquêtes, les spécialistes des peupliers diront sans doute que la peupleraie communale est âgée exactement de 41 ans, est en bonne santé relative, se débarrasse normalement de ses branches mortes, et peut vivre encore plusieurs années avec des risques accrus de chutes d’arbres, surtout en cas de tempêtes exceptionnelles. Cependant sa valeur sur pied risque fort de décroitre avec le temps. Ces vérités techniques et rationnelles sont réfutables et seront peut-être en partie réfutées si une contre-expertise est demandée (sous-évaluation des risques de chute et de la valeur économique notamment).

Dans le doute sur la bonne décision municipale à prendre (abattage ou non), faut-il s’appuyer sur les émotions de chacun ? Car la prairie communale est un lieu public qui ne laisse pas indifférent. Les habitants s’y retrouvent régulièrement au 14 juillet, pour des concours de boules et de pêche, des vides greniers ou l’été pour des pique-niques. Son ombrage protège certes du soleil, mais la chute possible des branches dissuade les plus craintifs. Pendant six mois, elle reste déserte, marécageuse et parfois inondée. Pour les uns le lieu est rébarbatif, peu engageant, infréquentable. Et pour les amateurs de patrimoine religieux, la suppression des peupliers permettrait d’admirer, depuis la prairie, l’antique église Saint-Pierre construite au XIIe siècle. Une autre image de la commune serait possible.

Mais pour les autres, pêcheurs, boulistes ou promeneurs habitués aux charmes de ce coin de verdure et d’eau, pour les associations concernées (le Comité des fêtes, le Goujon Louzéen par exemple), quelles réactions suscitera l’abattage des peupliers, suppression qu’ils n’auront peut-être pas souhaitée ? La colère, l’indignation ou le désarroi si un tort leur a été infligé ? La surprise, s’il pensait la peupleraie immortelle et sa destruction impossible ? Le soulagement pour les ennemis des peupliers ? L’indifférence, degré zéro de l’émotion ?

La réponse à la question posée au début est moins celle de la vérité de l’énoncé (la peupleraie est-elle dangereuse ?) que de l’objectivité des opinions existantes. Plus ces subjectivités sont nombreuses à exprimer un monde commun (les qualités et défauts de la prairie communale), plus elles parlent d’une réalité objective (une subjectivité partagée) que vit la communauté habitante. Constat qui renvoie à la pratique du débat public et de la démocratie locale dans la commune de Louzy.

Pierre Donadieu 3/09/2019

D’après, en partie, C. Pépin, Philosophie magazine, n°132, 2019, p. 8.

 

 

 

[1]La commune rurale de Louzy, située dans le nord des Deux-Sèvres, réunit 1350 habitants. Ce texte fait partie des Chroniques louzéennespubliées sur le site de la commune de Louzy.

Curriculum vitae Pierre Donadieu

Pierre Donadieu

Né le 3 février 1945 (Louzy, 79, F)

Docteur en géographie (Université Paris 7), diplômé d’études approfondies (master) d’écologie végétale (Université de Montpellier), ingénieur d’agronomie (ENSSAA de Dijon) et ingénieur horticole (ENSH Versailles), membre titulaire de l’Académie d’Agriculture de France, Pierre Donadieu est professeur émérite en sciences du paysage et chercheur associé au LAREP à l’École nationale supérieure de paysage de Versailles-Marseille (ENSP).

De 1971 à 1977, il est enseignant-chercheur successivement à Dijon (ENITA), à l’Institut agronomique d’El Harrach (Algérie), et à l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II de Rabat-Agadir (Maroc).

À partir de 1977, il enseigne à l’ENSP. Il y créé avec M. Rumelhart, le département d’enseignement d’écologie, puis reprend celui de sciences humaines et sociales, met en place les ateliers pédagogiques régionaux de quatrième année (1989), le laboratoire de recherches (LAREP) en 1993, la formation doctorale et le master Théories et démarches du projet de paysage avec l’Université Paris-Panthéon Sorbonne et AgroParis Tech (Université Paris-Saclay) en 2005. Parallèlement, il participe, avec le plasticien paysagiste Bernard Lassus et le géographe Augustin Berque, à la création de la formation doctorale « Jardins, paysages, territoires » de l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-La -Villette avec l’École des Hautes études en sciences sociales de Paris de 1989 à 2008.

Il est professeur invité à l’Université de Sousse (Tunisie) de 2002 à 2011.

Ses travaux de chercheur ont concerné successivement la phytoécologie et la bioclimatologie méditerranéenne, le développement agropastoral en Méditerranée, la conservation des zones humides en France, les politiques publiques de paysage en Europe, les agricultures urbaines et les formations des paysagistes dans le monde.

Il a publié, seul ou avec d’autres, une douzaine d’ouvrages et environ 130 articles de recherche et de vulgarisation.

PhD in geography and agronomist, member of the Académie d’Agriculture de France, Pierre Donadieu is distinguished professor in landscape sciences of the national landscape architecture school of Versailles (ENSP). Since 1977, he is a teacher in this school. He funded the departments of ecology and human sciences, the régional workshops of the last year, the research laboratory, the doctoral training and the master « Théories et démarches du projet de paysage » with the University Paris Pantheon-Sorbonne and AgroParistech (University of Paris-Saclay). During this time, he was engaged with Bernard Lassus and Augustin Berque in the landscape doctoral training of the national school of architecture of Paris-La-Villette with the High school of social sciences of Paris.

His research works focussed succesively on agricultural development in the Mediterranean regions, wetlands conservation in France, landscape public policy in Europe, urban agricultures and training in landscape architecture.

Publications (sélection)

  1. Donadieu (sous la direction de), Paysages de marais, Paris, J.P. De Monza, 1996.
  2. Donadieu, Campagnes urbaines, Arles, Actes Sud/ENSP, 1998.
  3. Donadieu, Les paysagistes ou les métamorphoses du jardinier, Arles, Actes Sud, Versailles, ENSP, 2009.
  4. Donadieu, Sciences du paysage, entre théories et pratiques, Paris, Lavoisier, 2012.
  5. Donadieu, Campagne urbane, Una nuova proposta di paesaggio della città, (a cura de Mariavaleria Minini), Roma,Donzelli, 2ème édition, 2013.
  6. Donadieu, Paysages en commun, pour une éthique des mondes vécus, Presses universitaires de Valenciennes, 2014.
  7. Donadieu, Scienze del Paesaggio, tra teorie e pratiche, Pisa, Edizioni ETS, 2014.
  8. Donadieu, Paysages et développement de l’agriculture urbaine en Europe : Comment construire les biens communs agriurbains ? Conférence au symposium international, Agritecture Landscape, organisée et publiée par la revue Topscape à Milan, 25 juin 2015. http://topia.fr/travaux-de-chercheurs/travaux-de-l-axe-2/
  9. Donadieu (édit), L’agriurbanisation, rêves ou réalités, actes du colloque de Paris : Natures urbaines en projets(2013), Editopics, coll. Série Nature citadine, 2015.
  10. Donadieu, Devenir Métropole soutenable(coorganisation du colloque de Rennes avec l’Académie d’agriculture de France et Agrocampus ouest, octobre 2014), publié en 2015 sur http://topia.fr/travaux-de-chercheurs/colloques
  11. Donadieu, E. Rémy et Michel-Claude Girard. « Les sols peuvent-ils devenir des biens communs ? »Natures Sciences Sociétés, 24, 261-269, 2016
  12. Donadieu, « L’architecture de paysage demain : une démocratie des communs paysagers ?». Congrès international d’architecture de paysage (IFLA) de Turin, avril, 2016http://topia.fr/travaux-de-chercheurs/travaux-de-l-axe-2/
  13. Donadieu, « Les biosols, une condition de la résilience des régions urbaines », in Ressourcesurbaines latentes, pour un renouveau écologique des territoires, MétisPresses, E. d’Arienzo, C. Younès, A. Lapenna, M. Rollot (édits), 2016, pp. 129-142.
  14. Donadieu,Contribution à une science de la conception des projets de paysage, in Paysage en projets(C. Chomarat-Ruiz édit.), Presses Universitaires de Valenciennes, 2016, pp. 127-170.
  15. Donadieu., «  Building Urban Agricultural Commons : A Utopia or a Reality ? », Challenges in Sustainability, 2016. http://www.librelloph.com/challengesinsustainability/article/view/cis-4.1.3
  16. Donadieu, « Le paysage à l’Académie d’Agriculture de France, De l’esthétique à la biodiversité, (1789-1986), in Questions d’environnement, d’agriculture et de société, 100 ans d’évolution des connaissances dans les Comptes rendus de l’Académie d’Agriculture de France, Paris, L’Harmattan, 2017.
  17. Donadieu, «Vers un monde hors sol, un point de vue mésologique», in Le sol et la zone critique, fonctions et services (Jacques Bertelin édit.) Chapitre 8, ISTE éditions, Académie d’Agriculture de France, 2018.
  18. Donadieu, « Les sols en tant que communs territoriaux », ISTE éditions, Académie d’agriculture de France, Chapitre 8 (Guillaume Dhérissard édit.), 2018.
  19. Donadieu, Les communs agriurbains, Quelles résistances et quelles adaptations à la métropolisation ? Publication Université de Florence (Italie) (à paraître en 2019)
  20. Donadieu (édit), Les politiques publiques de paysage en milieu rural: évaluation et perspectives,. Compte rendu de la séance publique du 14 juin 2017, Académie d’Agriculture de France.
  21. Donadieu, « Comment produire un commun équitable ? ».https://cloud.topia.fr/index.php/s/HtGsyAo7UiVqfwi#pdfviewer
  22. Donadieu, « La médiation photographique, un outil de la gouvernance territoriale des paysages », in Les observatoires photographiques de paysage en France (1997-2017), https://cloud.topia.fr/index.php/s/B4CtFxRThvErWP2#pdfviewer
  23. Donadieu, Histoire et mémoire de l’ENSP et autres écoles de paysage, 2018, https://topia.fr/2018/03/27/histoire-et-memoire/
  24. Donadieu et al. Le paysage en douze questions, Académie d’agriculture de France, ENSP Versailles. https://topia.fr/2018/10/03/le-paysage-en-douze-questions/