8 – L’enseignement de 1979 à 1982

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Chapitre 8

L’enseignement de 1979 à 1982

Pierre Donadieu raconte l’organisation de l’enseignement de l’ENSP au début des années 1980.

Version du 2 février 2019

 

Le troisième programme pédagogique de l’ENSP est connu par un document rédigé au cours du printemps 1979[1]. Il concerne l’année scolaire 1979-1980.

Au cours de chacune des trois années de formation, les enseignements étaient regroupés en sept ensembles appelés, en principe, départements : la connaissance du milieu, la connaissance du milieu humain, les techniques de communication, les arts plastiques, la maitrise d’œuvre et les techniques opérationnelles, les théories, études et approches paysagères, et les ateliers de projets.

 

La connaissance du milieu

Ce département dispensait 300 heures en première année, 141 heures en deuxième année et 71 heures en troisième année, soit environ 480 heures. Comme son nom l’indiquait, il était chargé de transmettre des connaissances sur le milieu physique, supposées utiles aux futurs paysagistes pour leur pratique de conception et de réalisation de projets.

Dès la première année était dispensé un cours de 15 heures sur les bioclimats, qui devait aider à comprendre les sensibilités aux climats des végétaux à planter (P. Donadieu) ; un cours de 20 heures de géomorphologie (P. Fournier de l’Institut national agronomique de Paris) pour nommer et interpréter les formes du relief ; 70 heures de cours et de travaux dirigés pour apprendre à identifier les végétaux et leurs propriétés écologiques (M. Rumelhart à la place de J. Montégut dans la Section) ; 80 heures pour les choisir et les utiliser dans les projets (G. Clément et P. Lemattre qui avaient remplacé L. Sabourin) : un cours de physiologie végétale de 21 heures pour comprendre le fonctionnement biologique des végétaux (N. Dorion). Enseignements auxquels s’ajoutait un voyage d’étude d’une semaine (M. Rumelhart et P. Lemattre). Ces bases d’une formation écobiologique étaient importantes surtout pour ceux qui n’avaient pas faits d’études horticoles. Elles étaient dispensées essentiellement par de jeunes ingénieurs horticoles, praticiens (G. Clément) ou enseignants chercheurs à l’ENSH et à l’ENSP.

En seconde année, cette formation écobiologique se poursuivait avec un approfondissement de 75 heures en phytoécologie et un voyage d’application dans la baie de la Somme : le Marquenterre (P. Donadieu et M. Rumelhart) ; 25 heures en sciences du sol avec P. Pasquier (ENSH) et 32 h en utilisation des végétaux (G. Clément, C. Preneux et P. Lemattre).

Elle se terminait en troisième année avec 60 h de travaux dirigés de cartographie et de photointerprétation (P. Donadieu et P. Bordes).

D’un côté des enseignements scientifiques appliqués (sciences de la vie et de la terre, sciences horticoles et forestières), de l’autre des formations pratiques concernant la composition paysagère et la décoration florale. Ces formations étaient dispensées indépendamment les unes des autres. Si bien que l’utilité de certaines fut contestée ensuite par les étudiants et les enseignants d’atelier[2].

 

La connaissance du milieu humain

Placée sous la direction de Pierre Dauvergne, paysagiste DPLG, une dizaine d’enseignants se répartissait environ 180 heures d’enseignements. La majorité était des vacataires et les autres (3) issus du corps enseignant permanent de l’ENSH. Leurs enseignements étaient surtout situés en 1ère année (102 heures) et en 2ème année (65h), notamment l‘histoire de l’art et de l’art des jardins (S. Hoog, conservatrice au château de Versailles)

En première année, P. Dauvergne préparait les étudiants à « l’analyse approfondie d’une situation pour acquérir les bases d’une réflexion et d’une création personnelle … et à une meilleure connaissance des interlocuteurs du paysagiste » grâce à « une lecture du paysage d’Elancourt » en termes d’organisation sociale (45 heures). Au cours des deux premières années, les sociologues Hervé Moisan, J.-P. Schaff et l’ethnologue P. Lemonnier initiaient les étudiants aux concepts de l’ethnologie et de la sociologie urbaine et rurale (65h). Ils s’inspiraient, notamment, des publications de la revue Hérodote pour expliquer la perception du paysage et ses dimensions esthétiques. M. Joly introduisait à la sociologie des organisations administratives et aux procédures de l’urbanisme ; l’économiste P. Mainié (ENSH/INRA) à l’histoire macroéconomique et à la microéconomie des entreprises paysagères qu’il étudiait ; le géographe J.-P. Boyer à l’économie de l’espace et J. Carrel (ENSH) au droit foncier et des contrats (36 heures).

Déconnectés des pratiques de projet en ateliers, ces enseignements scientifiques, dits « théoriques » par les praticiens, évolueront considérablement au cours des années 1980 notamment avec le dért des enseignants de l’ENSH en 1982 et 1983 et le recrutement des premiers enseignants permanents de l’ENSP en 1985 et 1986.

 

Les techniques de communication

Trois enseignants se partageaient cette formation de 355 heures.

En première année, en techniques de représentations (200 h), Lucienne Tailhade-Collin, paysagiste DPLG avec F. Manach, enseignant à l’UP d’architecture n° 5 formaient les étudiants « à représenter des espaces plantés et surtout des espaces paysagés imaginaires » (esquisses, plans masses, coupes, perspectives, maquettes).

R. Bellec, par ailleurs secrétaire général de l’ENSP, prévoyait au cours des trois années (90 heures) un enseignement de communication orale et écrite « permettant de mieux situer les conditions du développement des relations interpersonnelles à l’oral comme à l ‘écrit». Théorique, cette formation, dont on connaît mal la mise en œuvre, sera reprise par l’ethnologue D. Bouillon sous la forme d’une sémiologie de la communication au début des années 1990.

Lui était adjointe une formation de 30 heures en anglais par R. Fontaine, professeur à l’INRAP de Dijon, et dont la mise en œuvre restera longtemps intermittente du fait de l’absence chronique des élèves.

Ces formations pratiques répondaient à un véritable besoin de compétences à acquérir par les élèves, notamment dans les ateliers. Seule la première (les techniques de représentations) s’inscrira définitivement dans la longue durée.

 

Les arts plastiques

En continuité avec celle de la Section du Paysage et de l’Art des jardins, cette formation de 270 heures était prise en charge par deux professeurs certifiés de dessin, Françoise Blin (45 heures) et Daniel Mohen (90 heures). Ils enseignaient au cours des trois années : le « savoir traduire ou exprimer, par la maîtrise des techniques picturales et graphiques …et par le développement de la personnalité ». Le programme prévoyait l’initiation à la composition, à la maîtrise du geste (vision, rythme et mouvement), à « l’écriture des végétaux et à la couleur dans l’espace (lois d’harmonie, des contrastes, élaboration de la palette végétale »). Chacun devait trouver, en atelier, une méthode de travail personnel en s’appuyant notamment sur son expérience de visites d’expositions et de musées.

En outre Jean Sire, peintre et conseiller technique et pédagogique à l’Institut National d’Éducation Pédagogique de Marly-le-Roi, consacrait 135 heures à « une pédagogie de l’expression sensible » au cours des trois années. Il privilégiait « un univers plurisensoriel fondé sur la connaissance du langage formes-couleurs ».

Ce groupe d’enseignants fusionnera plus tard avec celui des techniques de communication, réduit à la compétence de la pédagogie de la représentation graphique. Son travail était essentiel pour les ateliers qui en attendaient à la fois une capacité des étudiants à imaginer un aménagement et celle de représenter et communiquer un projet. Comme le niveau des élèves était très hétérogène, les enseignants ne pouvaient faire mieux que de suivre les progrès de chaque étudiant au cours des trois années, et de constater son succès, ses difficultés ou son manque de travail, voire de capacités.

 

La maîtrise d’œuvre et les techniques opérationnelles

Ce département qui gérait 260 heures d’enseignements regroupait des praticiens paysagistes, concepteurs DPLG (A. Provost, J. Coulon, L. Saccardy), entrepreneurs paysagistes (R. Gibet, G. Mandon), et spécialistes (G. Kokoreff en éclairage, R. Thomas en sols ou P. Bordes en topographie et terrassements).

Dès la première année, les paysagistes M. Corajoud et J. Coulon faisaient comprendre la nécessité de penser le projet en fonction de leur réalisation et des techniques disponibles (42 heures). Puis les paysagistes et ingénieurs horticoles A. Provost et L. Saccardy précisaient en 2ème et 3ème années le rôle des maîtrises d’œuvre et d’ouvrage, les arcanes des marchés et les contenus des différentes phases d’études (30 heures). P. Bordes (ENSH) enseignait les techniques de nivellement, J.-M. de Forges (ENSH) les techniques de l’hydraulique (irrigation, drainage, filtration…) pendant 35 heures ; et A. Provost, peintre, paysagiste et ingénieur horticole, les techniques d’ouvrages particuliers (dalles, plans d’eaux, piscines, fontainerie …), …

Autant la proximité des techniciens et des concepteurs apparaissait comme une nécessité de la formation, autant celle des experts scientifiques (hydraulique notamment) perdait de son intérêt. Il n’était pas indispensable pour concevoir un projet, disaient les enseignants de projets (J. Coulon notamment) de maîtriser les équations de probabilité de Bernoulli pour penser la circulation de l’eau sur un site. Cette notion était nécessaire aux ingénieurs, mais facultative chez les apprentis concepteurs de projet de paysage.

Cette divergence de vues sur les programmes pédagogiques sera en partie à l’origine de la crise de 1983 (le départ des enseignants de l’ENSH).

 

Théories – Études et approches paysagères

Ce groupe d’enseignements était distingué des ateliers et concernait 166 heures en 1ère et 2ème années. Il était pris en charge par B. Lassus, professeur à l’UP d’architecture n° 6 – future école d’architecture de Paris-La-Villette – (35 heures) en démarches paysagères et critiques et moyens d’une pratique, par M. Corajoud, paysagiste (20 heures) en morphologie des paysages, P. Dauvergne (33 heures) en analyse de sites et paysages, en composition paysagère par L. Tailhade-Colin et A. Provost (12 heures), et J. Coulon en analyse et études de lieux paysagers.

Des interventions des paysagistes : J. Sgard (interprétation des paysages), T. Sprecher, et J. Challet étaient prévues.

Rien n’indique que toute ces conférences aient été faites. Cette programmation tenait à la nécessité de faire apparaitre un champ théorique substantiel permettant d’éclairer les pratiques paysagistes. Seuls B. Lassus, M. Corajoud et J. Coulon et quelques apprentis historiens y prétendaient au moment où démarrait le premier programme de recherches de l’ENSP (chapitre 7). Fallait-il compter sur les éclairages donnés par les enseignants de l’ENSH, et les chercheurs de l’INRA et le CNRS ? Nul ne le savait et restait de fait méfiant ou réservé face aux propositions des « sachants ».

Ce groupe d’enseignements sera, dès 1985, réintégré sous différentes formes dans les ateliers de projets.

 

Ateliers de projets

Comme dans la Section, les ateliers restaient le lieu privilégié de l’apprentissage pratique du métier de paysagiste. 910 heures leur étaient réservées, environ un tiers du temps d’enseignement des trois premières années.

B. Lassus, professeur à l’UP n°6 et P. Aubry, paysagiste DPLG se consacraient à l’atelier Charles-Rivière Dufresny en 2ème et 3ème années (400 heures), M. Corajoud, paysagiste et A. Provost, paysagiste DPLG à l’atelier André Le Nôtre (412 heures). En troisième année, J. Sgard, T. Sprecher et E. Mauret (3 paysagistes DPLG) encadraient un atelier d’aménagement du territoire et d’urbanisme (135 heures).

Théoricien, B. Lassus fondait son enseignement sur trois concepts : la reconnaissance paysagère, le substrat paysager et l’ambiance paysagère, le paysagiste étant considéré comme « un médiateur culturel ».

Pragmatiques, M. Corajoud et A. Provost voulaient transmettre « la capacité à maîtriser les processus qui conduis(ai)ent à une mise en forme avant le projet définitif et à sa faisabilité ». Il s’agissait d’assembler des données analytiques (du site, du programme) autour d’une intention ; ceci selon plusieurs phases empiriques successives : analyses, esquisses, schématisation, re-esquisses, « feu-vert », projet proprement dit, distanciation et présentation[3].

Ce cadre a servi de structure aux enseignements de projet. Le changement le plus important fut en 1982 le passage à une option d’ateliers (Le Nôtre ou Dufresny) en   troisième année, en raison de l’incompatibilité des théories et des pédagogies d’atelier. Elles étaient devenues des doctrines contradictoires pour les enseignants, mais pas nécessairement pour les étudiants.

 

Les contenus d’enseignement

Les archives ont conservé quelques polycopiés des prévisions d’enseignements de l’année 1979-80. Ces supports d’ateliers, de cours ou d’excursion avaient été mis en place dès la fin des années 1950 dans la Section à la demande des étudiants. Mais ces documents concernaient surtout trois départements : la connaissance du milieu et celui de milieu humain, et les techniques. Les étudiants en ateliers comme en arts plastiques et en techniques de représentations n’en manifestaient pas le besoin, puisque les enseignements reposaient sur l’acquisition de savoir-faire de conception, artistiques ou de techniques visuelles, sinon de savoir-être. Nul besoin donc de savoirs scientifiques ou techniques formalisés dans des textes écrits.

Connaissance du milieu

Les polycopiés, très nombreux, concernaient par exemple des informations sur des lectures de paysage (Forêt de Beynes, arboretum de Chévreloup, plaines du Vexin, baie du Marquenterre, Forêt de Rambouillet, coteaux de Grignon …). Il s’agissait à la fois d’expliquer les paysages par le climat, la géologie et les sols, de lire des cartes topographiques ou géologiques, de faire des relevés de végétation, et de récolter des échantillons de végétaux pour la réalisation d’herbiers. Orienté vers la connaissance botanique et écologique, l’enseignement était organisé par thèmes, saisonniers (les rameaux nus et bourgeons en hiver, les graminées au printemps) ou non (les conifères), et finalisé par des contrôles continus (herbiers botanique et écologique commentés). La plupart des connaissances et des sites d’excursion étaient empruntés à l’héritage de J. Montégut, professeur de botanique, de physiologie et d’écologie végétale à l’ENSH. Ingénieurs horticoles, P. Donadieu et G. Clément (ENSH 1965) et M. Rumelhart (ENSH 1971) en étaient les héritiers directs.

S’y ajoutait un cours polycopié de M. Lefèvre sur la forêt, la production et la gestion forestière qui s’adressait plus à de futurs forestiers qu’à des paysagistes.

Techniques de projet

Héritiers des cours de la Section du paysage, les enseignements cordonnés par A. Provost faisait appel à une dizaine d’enseignants vacataires, notamment G. Mandon, R. Gibet, R. Thomas, P. Bordes, ainsi qu’à Guy Kokoreff en tant que technicien éclairagiste[4] au sein d’une équipe de projet. Peu de traces ont été laissés par ces enseignements.

Connaissance du milieu humain

Quatre enseignants jouaient un rôle important. P. Mainié, enseignant à l’ENSP et maître de recherches de l’INRA à l’ENSH avait conçu un enseignement d’économie de l’espace[5] en première année et un autre relatif à la gestion des entreprises paysagères en troisième année. Aux élèves de troisième année, il exposait dans un polycopié de douze pages[6] les principes de gestion d’une entreprise paysagère afin de préparer les visites aux agences. Il organisait des visites de ces entreprises. Par exemple le 7 novembre 1980, les étudiants par groupes allaient rendre visite, les uns, notamment Christine Dalnoky, à Jacques Sgard dans son atelier d’urbanisme et de paysage à Paris, les autres comme Michel Péna à Thierry Sprecher au CODRA. Il faisait appliquer ainsi ses enseignements méthodologiques de première année sur la pratique des entretiens qui consistaient, en particulier, « à se demander comment l’espace choisi pour mon projet peut s’intégrer dans le vécu de l’espace du village tel qu’il est aujourd’hui ou peut être demain ». Cette pratique de l’enquête eut du mal à se perpétuer par la suite.

Le sociologue H. Moisan distribuait des photocopies d’articles de psycho (socio)logues, relatifs à la perception du monde, qu’ils commentaient en cours. Là encore, la relation inexistante avec la pratique de projet, et l’absentéisme, comme dans d’autres enseignements (« théoriques ») de ce département, mirent fin assez vite à ces initiatives sans lendemain.

J. Joly enseignait la sociologie des organisations administratives (les grands corps de L’État, les réformes ministérielles …) pendant 20h, comme à des étudiants de sciences politiques. Jean Carrel le droit de l’urbanisme et rural, mais ses cours n’ont pas laissé de traces.

Les arts plastiques

Seul D. Mohen a laissé un texte développant ses intentions pédagogiques en relation avec le projet[7]. Il prévoyait d’étudier la composition du paysage à partir de l’étude des tableaux des peintres (Poussin, Chardin, Seurat, Rubens, Delacroix, les Cubistes, de Stael), et privilégiait les idées « d’équilibre et d’ordonnance » de la structure d’une image. En focalisant sur le geste du peintre, il abordait les notions de vision, de rythme, et de mouvement. En analysant les peintures préhistoriques et chinoises, autant que celles du peintre Olivier Debré, il expliquait les paysages représentés comme signes d’une culture. En s’intéressant à la couleur, il montrait l’intérêt des contrastes et des harmonies dans la construction des images de projet de paysage. En analysant l’espace des tableaux dans les dessins de Cézanne et de Giacometti, il mettait en évidence le rôle de la profondeur, de la perspective, du vide et de la troisième dimension

Les ateliers

Un polycopié Atelier paysage et aménagement du territoire précise les objectifs ambitieux de cet exercice de troisième année (168 heures), d’abord dans la vallée de la Mauldre, puis dans un atelier itinérant « Paysage et aménagement rural » pendant une semaine en juillet[8]. D’abord établir des diagnostics, puis « juger de la qualité de la vie locale », fixer des objectifs de production et de conservation des paysages, dans le cadre de procédure de planification. Cet atelier réunissait, ce qui était nouveau, trois paysagistes (P. Dauvergne, J. Sgard, T. Sprecher), deux ingénieurs écologues (P. Donadieu et M. Rumelhart) et deux économistes, P. Mainié notamment. Les scientifiques encadraient des travaux de cartographie ou d’enquêtes, les étudiants paysagistes exploraient, écoutaient et proposaient des aménagements selon les différentes parties de la vallée. Mais ces activités, inspirées par les pratiques paysagistes du CNERP disparu, restaient séparées les unes des autres. Il appartenait aux étudiants de faire une hypothétique synthèse.

P. Dauvergne accompagnait lui aussi son enseignement d’enquêtes auprès des étudiants[9]. En première année, Michel Desvigne, issu de l’université, voyait« le paysage comme un champ de bataille où le camouflage intègre bâtiments, machines et hommes en un ensemble parfait ». Yves Pilorge, issu d’un BTSH, en deuxième année le concevait « comme une résultante de divers facteurs de tous ordres », et Michel Péna, issu d’un premier cycle d’architecture, avouait « je pense aujourd’hui que le paysagiste sert à embellir le paysage : mes premiers maîtres sont les beaux paysages ».

Une note manuscrite succinte de M. Corajoud faisait état de l’organisation de son atelier Le Nôtre en deuxième année avec un projet de centre de colloque à Elancourt dans la ville nouvelle de Saint-Quentin. D’abord « établir les relations du site avec le plateau », les accès notamment ; puis définir un périmètre ouvert au public, les équipements du parc (amphithéâtre, aires de sport et de détente…). Un organigramme d’octobre à février prévoyait les visites de terrain, les temps d’atelier et de correction individuelle et collective.

Nulle trace de l’atelier Dufresny hormis le texte du programme pédagogique de 1979-80.

Ces rares documents sont les seuls, à ce jour, avec les bilans pédagogiques annuels des enseignements, qui permettent de se rendre compte des contenus de formation. Car il était rarement fait un bilan de chaque cours ou atelier qui n’était pas à l’époque évalué par les étudiants. D’une manière générale, les contenus ne faisaient pas l’objet de débats pédagogiques. Le seul critère restait la satisfaction des étudiants qui n’hésitaient pas à faire savoir leur jugement auprès de la direction des études ; un autre critère passif, le plus efficace … étant l’absence des élèves à ces cours ou ateliers.

Rappelons que, parallèlement à l’enseignement, la Mission du paysage dirigée par A. Riquois mettait en place les premières mesures de la nouvelle politique du paysage. Ce qui concernaient en 1981 les études du vignoble alsacien, de la région de Vézelay et du Causse Méjean et qui pouvaient impliquer des stagiaires de quatrième année de l’ENSP. Un groupe de travail entre les ministères de l’Agriculture et de l’Environnement, basé à l’ENSP, allait être chargé du renforcement du personnel de l’ENSP (6 postes), de l’apport de contrats d’études et de recherches et d’un centre de documentation à développer[10].

 

La scission des ateliers (1981-82)

À la fin de l’année scolaire 1979-80, le 3 juillet 1980, les avis des enseignants sont très contrastés : en première année, les étudiants restent scolaires et universitaires pour M. Rumelhart, « de bon niveau » pour P. Dauvergne et « année très mauvaise » pour le pédologue P. Pasquier ; en deuxième année, « promotion excellente » pour P. Donadieu, S. Hoog, J. Sire et M. Rumelhart », « insuffisante pour 8 ou 9 » pour P. Pasquier[11].

Dans le détail de l’enseignement, tout n’est pas parfait… Les travaux non rendus sont fréquents, notamment en deuxième année à P. Dauvergne et qui concerne 9 élèves sur 15. Tous les travaux demandés, s’ils sont remis, ne semblent pas répondre aux exigences pédagogiques des enseignants. Huit propositions de rattrapage en troisième année concernant des enseignements de G. Clément, M. Rumelhart, J. Sgard, A. Provost et P. Dauvergne , mais également de P. Lemonnier sont formulées. Est en jeu l’attribution du diplôme si la note finale n’est pas satisfaisante. Plusieurs systèmes de notation existent en fait en fonction de l’étendue utilisée de la grille de notes. Plus elle est resserrée en évitant la note 8 à 10, plus l’on évite les rattrapages, mais la distinction entre étudiants est faible ; plus elle est élargie en incluant des notes éliminatoires, plus elle est efficace et distingue les élèves les uns des autres, mais provoque des rattrapages, parfois jamais rattrapés ….

Le 6 juillet 1981, les enseignants jugent la promotion de 1ère année (25 étudiants) « disparate » (J. Coulon, P. Dauvergne, D. Mohen), « immature » (S. Hoog, L. Tailhade-Colin), « inégale » (F. Blin), « indisciplinée » (P. Bordes), et absentéiste (P. Donadieu).

Deux ans après la mise en place du programme pédagogique de 1979, le 24 septembre 1981, 13 enseignants se retrouvent à la rentrée autour de la table du conseil, situé au premier étage sur le pignon Est de l’actuel bâtiment Saint-Louis.

Un premier litige apparaît pour savoir si les notes inférieures à 8/20 en ateliers entrainent un redoublement systématique ou si les étudiants peuvent fournir au cours de l’année suivante des travaux dits de rattrapage, avec un redoublement possible et une nouvelle chance si la note est mauvaise. Non résolu de manière satisfaisante par la modification (complexe) du règlement intérieur, ce problème restera récurrent par la suite.

Les tensions qui sont nées, depuis un an entre les deux ateliers Le Nôtre et Dufresny aboutissent à décider d’une option pour les étudiants en troisième année. Bien que certains souhaitent suivre les deux. Sur ce dernier point F. Manach pense qu’il faut les faire voter …

Cette tension a accompagné les travaux des enseignants en 1981 et a abouti à un « rapport sur la situation, les problèmes et les perspectives de l’ENSP et de l’ENSH ». Celui-ci concerne la création d’un premier cycle sous la tutelle de l’école, d’une formation continue, et celle d’un noyau d’enseignants permanents de l’école ainsi que l’arrivée d’étudiants en troisième année. L’absence d’enseignants titulaires fragilise en effet considérablement l’école, qui dépend uniquement d’un lourd budget de vacations et des enseignants de l’ENSH.

Parallèlement est mis en place le premier programme de recherches de l’école dont le responsable P. Mainié indique que « l’objectif de ce groupe de travail est de résoudre les problèmes que pose la démarche de projet » (p. 6).[12]

Le 6 juillet 1982, nouveau conseil des enseignants en principe constitué de 27 membres, 13 étaient présents.

Les divergences pédagogiques entre les deux ateliers s’accentuent en troisième année. L’atelier Dufresny, avec un effectif réduit, a choisi une note collective pour « des résultats satisfaisants » mais sans résoudre le problème de l’enseignement des techniques de maîtrise d’œuvre dans le projet dès la deuxième année. Alors que M. Corajoud et A. Provost recherchent cette complémentarité dans leur atelier commun et individualisent les notes. Tous, notamment B. Lassus, se plaignant par ailleurs du niveau bas du taux de vacations, qui revient de fait à un « bénévolat » de leur part.

Revenant sur la recherche en cours, P. Mainié fait état de l’intérêt des différentes démarches utilisées, mais déplore « la faible disponibilité des personnes concernées ». Trois nouveaux projets de recherche (P. Donadieu, P. Mainié) à financer par la Mission du paysage sont débattus. Le conseil retient quatre thèmes mis au vote : Constitution d’une banque de données végétales informatisées (P. Donadieu), l’arbre dans l’espace social contemporain (P. Donadieu, P. Mainié), problématique de projet (M. Corajoud) et perception et paysage (F. Blin). Ceux de P. Donadieu et de M. Corajoud sont retenus.

 

Naissance de l’Institut français du paysage

À la rentrée de l’année scolaire 1982-83, le compte-rendu du conseil des enseignants résumait le projet de création du groupe de travail interministériel Enseignement et promotion du paysage[13]. Présidé par P. Harvois, auteur du premier projet d’Institut du paysage en 1971-72, il avait réuni le 6 septembre les représentants du ministère de l’agriculture (Renard, Bellec, Chaux), de l’urbanisme et du logement (Dauge, Duport, Riquois, Lassus), de l’environnement (Letourneux), de la culture (Pattyn) et de la recherche et de l’industrie (Bruston), ainsi que M. Manya directeur du service des espaces verts de la ville de Marseille.

Etait prévue « la création d’un Institut français du paysage (IFP) » qui se substituerait à l’ENSP. Il s’agissait : « d’aller très vite pour obtenir un décret créant l’Institut et définissant le corps enseignant ». Méthode qui n’avait pas abouti à un succès en 1972 …

Le conseil a réagi immédiatement : où sera cet institut (P. Bordes) ? À Versailles répond R. Chaux. Pourquoi les professionnels n’ont-ils pas été consultés (M. Corajoud ) ? Ce dernier affirme que ces questions « relèvent des « penseurs du paysage et non des administrateurs ». R. Chaux rétorque que c’est le gouvernement qui décidera. M. Corajoud rappelle que « la présence de B. Lassus n’est pas due à ses qualités de paysagiste, mais à celle de conseiller technique de P. Harvois » (en fait il est conseiller technique de Yves Dauge et était présent parmi les membres de la commission Harvois en 1970).

Au conseil des enseignants suivants, on apprend que cette instance sera représentée par M. Corajoud, A. Provost, B. Lassus, R. Bellec et R. Chaux.[14]. L’hypothèse du déplacement de l’ENSH à Angers est confirmée pour 1986 (il n’aura lieu en fait que dix ans plus tard). Il est admis cependant par tous que « les problèmes d’horticulture ne sont qu’une fraction des préoccupations à prendre en compte dans la formation paysagère » (p . 3). Face aux propositions du futur conseil d’administration de l’IFP par R. Chaux. M. Corajoud fait voter à l’unanimité la proposition « d’une représentation majoritaire des enseignants chercheurs, membres du personnel et étudiants au conseil de l’IFP ».

Enfin, au bout de six ans de sélection, le concours d’entrée en 3ème année est suspendu en 1983-84 du fait des problèmes pédagogiques de niveau des étudiants qu’il pose aux enseignants (3 étudiants, les derniers, ont été recrutés à nouveau en 1982). En outre l’épreuve de représentation graphique du concours de première année, peu satisfaisante, devra être revue par un groupe de travail.

Le départ de G. Clément, qui enseignait l’utilisation des végétaux en première et deuxième année (130 h), est annoncé au conseil des enseignants du 25 février 1982 (pour des raisons de santé[15] et peut-être pour des raisons de mésentente avec les enseignants d’atelier qui lui demandaient d’enseigner dans le cadre de leurs ateliers). Un groupe de travail (Donadieu, Rumelhart, Aubry, Dauvergne, Tailhade-Collin) est désigné pour proposer un nouveau programme de travail, avec l’idée de reprendre cet enseignement dans le cadre du département de connaissance du milieu (dite « équipe d’écologie végétale »[16]). Une diversification de cet enseignement est envisagée par le conseil avec des apports en ethnobotanique, histoire de l’art, arts plastiques et des témoignages de praticiens.

Dans ce même compte rendu, on apprend que le comité interministériel à la qualité de la vie (CIQV) du 9 février, consacré (en partie) à la formation des paysagistes, n’envisage plus la création d’un premier cycle, au profit du développement d’un troisième cycle dans l’IFP ; qu’un groupe de travail (Dauvergne, Donadieu, Sgard, Dreyfus) se consacre à la demande ministérielle de formation en « paysage d’aménagement » à l’ENSP, demande qui ne semble pas satisfaite par les enseignants, non issus du CNERP. Que les enseignants paysagistes ne veulent pas d’une formation continue paysagiste qui spécialiserait les architectes, et qu’un cycle de quatre conférences de personnalités extérieures sera organisé l’année suivante à l’école[17] .

 

Conclusion

De cette étape de construction de la formation des paysagistes à l’ENSP, il faut retenir qu’elle est le résultat d’un assemblage improbable (et instable) entre des polarités culturelles différentes et parfois opposées.

Entre les enseignements techniques au service de la pédagogie d’ateliers, et les enseignements scientifiques pris en charge surtout par des enseignants de l’ENSH ou leurs héritiers ; entre les tenants du « paysagisme d’aménagement » issu du CNERP et demandé par les ministères chargés de l’urbanisme et de l’aménagement du territoire, et ceux d’une formation à la maîtrise d’œuvre opérationnelle défendue par les organisations professionnelles (Société française du paysage, Chambre syndicale des paysagistes) ; entre deux conceptions de la pratique paysagiste, l’une pragmatique défendue par M. Corajoud et A. Provost, et l’autre conceptuelle et plasticienne théorisée par B. Lassus.

Sans compter l’idée que cette formation devait concerner également le monde agricole et celles de l’écologie politique et scientifique qui commençaient à circuler dans la société française après le premier choc pétrolier et la candidature écologiste de René Dumont à la présidence de la République en 1974.

Toutes les conditions étaient réunies pour que cette construction fragile explose. Ce qui se fit en deux temps, d’abord en 1983 avec le départ des enseignants de l’ENSH, puis en 1985 avec l’échec de l’Institut français du paysage (chapitre 9).

Pierre Donadieu

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[1] Programme pédagogique 1979, ENSP, doc. ronéo, Archives Donadieu, n° 2088.

[2] En 1983, à la suite d’une grève des étudiants, la moitié des enseignants du département fut contrainte de cesser ses enseignements.

[3] Cette démarche sera théorisée dans la Lettre aux étudiants publiée en 2000.

[4] G. Kokoreff, Le traitement des ambiances nocturnes, 2e année, 1980, non paginé

[5] P. Mainié, Economie et espace, plan du cours, 11 p., 1979-80. Il expliquait « comment le paysagiste peut, dans le cadre de son activité professionnelle, faire éventuellement appel aux économistes pour être éclairé sur les phénomènes qui influencent ses projets concrets d’aménagement », p. 1. Ce cours d’économie spatiale (des physiocrates à Marx et au libéralisme économique) disparut avec la crise de 1983.

[6] P. Mainié, Gestion des entreprises paysagères, doc. ronéo., 12 p., 1980.

[7] D. Mohen, programme d’arts plastiques, ENSP, doc.ronéo.,1979.

[8] Atelier Paysage et aménagement du territoire, note de présentation, septembre 1980, 13 p.

[9] P. Dauvergne, Le paysage, point de vue des étudiants, cours sur les méthodes et les techniques d’analyse des sites et paysages, doc ronéo., np., mars 1980

[10] Compte rendu du conseil des enseignants de l’ENSP, 18 décembre 1980. 11 membres dont 6 enseignants de l’ENSH

[11] Note manuscrite, boite 1995, archives pédagogiques ENSP.

[12] Voir Chap. 7.

[13] Procès-verbal du conseil des enseignants, 29 septembre 1982. Cote 1995.

[14] Compte-rendu du 18 novembre 1982.

[15] Lettre de G. Clément du 21 octobre 1981.

[16] Selon une note manuscrite de M. Rumelhart de 1982 qui préconise « l’acquisition progressive par les étudiants d’une palette de base mettant en relation certains végétaux avec certains effets ou certains types d’utilisation qui leurs sont propres »

[17] Compte –rendu de la réunion du conseil des enseignants du 25 février 1982

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