Le paysage, les paysagistes et le CEMAGREF de Grenoble

Chapitre 11 – Retour

Chapitre 12

Le paysage, les paysagistes et le CEMAGREF de Grenoble (1974- 2003)

Pierre Donadieu et Bernard Fischesser racontent l’histoire du paysagisme d’aménagement au Centre d’études du machinisme agricole, du génie rural et des eaux et forêts de Grenoble.

Version du 18 mai 2019

Après le schisme du paysagisme d’aménagement à l’ENSH de Versailles (Section du paysage et de l’art des jardins) en 1968, et l’étape pionnière du Centre national d’étude et de recherche du paysage (CNERP, 1972-1979), les travaux du CEMAGREF de Grenoble ont poursuivi pendant 30 ans les recherches sur les nouvelles pratiques paysagères d’aménagement rural. Bien qu’oubliés aujourd’hui, les nombreux travaux publiés ont marqué les praticiens de cette époque. Une partie du savoir-faire paysagiste contemporain leur est pourtant due.

Le paysage : un problème nouveau pour le ministère de l’Agriculture

Au début des années 1970, la question du bouleversement des paysages français fut posée au ministère de l’Agriculture et de la Forêt comme au jeune ministère de l’Environnement. Le premier y répondit de trois façons. D’abord en sollicitant l’INRA SEI (service d’expérimentation et d’information) de Versailles et Dijon, et l’ENSSAA de Dijon, avec notamment un groupe de chercheurs animé par le géoagronome Jean-Pierre Deffontaines, travaux qui aboutiront à la publication en 1977 du célèbre ouvrage collectif Pays, paysans paysages dans les Vosges du Sud1, toujours réédité plus de quarante après.

La montagne et la forêt apparaissant comme les régions les plus concernées, le ministère sollicita également deux départements du Centre d’étude du machinisme agricole, du génie rural, des eaux et des forêts (CTEGREF puis CEMAGREF) l’un à Nogent-sur-Vernisson près de Montargis, l’autre à Grenoble.

Deux équipes d’ingénieurs chercheurs furent mises en place. À Nogent la question des paysages forestiers fut analysée par l’ingénieur paysagiste d’origine hollandaise, Peter Breman dans le cadre de la cellule Paysage de la Division Chasse à la demande de l’Office national des forêts et de la direction de l’Espace rural et de la forêt du ministère. À Grenoble c’est la division Aménagement et Protection du milieu naturel qui fut sollicitée pour aborder la question de la forêt de montagne et du paysage forestier, notamment dans le cas des parcs nationaux.

Deux ingénieurs furent affectés à ce nouveau programme d’études : Bernard Fischesser et Hugues Lambert.

Né en 1938, Bernard Fischesser, élève de l’Institut national agronomique de Paris, diplômé de l’École des Eaux et Forêts de Nancy, a débuté sa carrière dans les Alpes du sud (service de Restauration des Terrains en Montagne (RTM) puis il a été attaché à la Direction des Forêts à Paris et a rejoint, en 1968, le groupement du CEMAGREF2 de Grenoble, dans l’ancien corps des ingénieurs du Génie Rural et des Eaux-et-Forêts, aujourd’hui corps des Ponts-et-des-Forêts. De 1965 à 1972, il est associé à la mise en œuvre d’une politique française de l’Environnement, notamment auprès du Conseil de l’Europe. Il a été membre du comité scientifique national « Écologie et Gestion du patrimoine naturel », et des comités scientifiques du Parc national des Écrins et du parc naturel régional du Queyras. Puis, après une formation au CNERP (1973) de Trappes, il prend en charge, avec l’ingénieur paysagiste Hugues Lambert, les études paysagères du CEMAGREF de Grenoble et les poursuivra jusqu’en 2003. Il se consacre parallèlement à l’édition d’une douzaine d’ouvrages de vulgarisation consacrée à l’écologie, aux forêts, aux rivières et aux paysages montagnards.

Né en 1946, Hugues Lambert a obtenu le diplôme d’ingénieur horticole de l’ENSH de Versailles en 1969, puis de paysagiste DPLG de la section du paysage et de l’art des jardins de cette même école. Ayant suivi, lui aussi, la formation du CNERP au milieu des années 1970, il est recruté, après une expérience africaine, par l’équipe de B. Fischesser jusqu’en 1986. Les rejoindra, en 1972, Marie-France Dupuis-Tate, écologue spécialiste des milieux humides et ingénieure de recherches attachée à la Division environnement naturel et pay¬sage du CEMAGREF.

Ont également participé à ces travaux, Jean Mounier, ingénieur diplômé de l’Ecole nationale des ingénieurs des travaux horticoles et du paysage d’Angers, Philippe Charreton (IGREF), ainsi que les paysagistes Marie-Pierre Bazan, Anne-Lyse Comparet et Bruno Gadrat, tous issus de l’ENSH/ENSP de Versailles.

Pendant les premières années, de 1972 à 1977, cette équipe va repenser l’héritage de la pensée du CNERP pour en faire une doctrine d’action à usage des ingénieurs du ministère de l’Agriculture. Leur approche n’est pas celle, scientifique, ethnologique et socio-agronomique, des chercheurs du « groupe dijonnais ». Elle se présente comme une pensée de l’action, voire comme un contre-pouvoir. B. Fischesser écrira en 1987, après quinze ans de pratiques : «Nos expertises paysagères sont sans cesse confrontées et affrontées à des décisions qu’elles contrarient ou essaient de modifier. Non seulement nous ne sommes pas porte-parole de l’État ou des pouvoirs locaux, mais souvent nous les gênons et tentons de modifier leurs comportements (POS puis PLU, loi cadre montagne, remembrement, assainissements, permis de construire)3.

L’expertise paysagère du CEMAGREF en 1977

Outre le ministère de l’Agriculture, les études paysagères qui sont entreprises sont financées de deux façons, par une subvention annuelle du ministère de l’Environnement , pendant quelques années, et par des commandes des collectivités publiques. Ce qui permettra de pérenniser les études de cas exemplaires et les publications pendant plus de trente ans.

En 1977, l’ouvrage fondateur de la pensée du groupe, Le Paysage de montagne4, est publié. Sa préparation est accompagnée depuis 1975 par des études paysagères, par exemple sur les cas des vallées de Cervières (Hautes Alpes), et du Gaschney (Vosges), l’insertion paysagère des refuges du parc national des Ecrins5, l’avenir du massif du Puigmal dans les Pyrénées-Orientales et celui de la vallée de Haute-Luce (Haute-Savoie), ou encore les réflexions sur la conduite des forêts d’Ardennes avec le CNERP de Trappes et la collaboration de l’ingénieur du Génie rural et des eaux et forêts Hébert Suffrin (un document audiovisuel de 1977). Il faut également citer les études paysagères des contrats de rivière Rhins –Trambouze (Rhône, Loire) et de l’opération Ardèche Claire (Ardèche) qui sont à l’origine des contrats de rivières en France. Ainsi que l’étude de la Haute vallée de la Loue (Doubs) qui déclencha un très important financement de la part de la Communauté Européenne pour aider les communes dans leur nouvelle politique de gestion de l’espace (cf un audio visuel de 1993).

Dans un article paru en 1987 dans la revue Paysage et Aménagement, B. Fischesser résume l’expérience de son équipe. Il fait du paysagisme (d’aménagement) une démarche pragmatique de planification et d’aménagement qualitatif de l’espace rural.

Le mot paysage réunit dans son esprit plusieurs finalités héritées en partie de la mouvance d’idées du CNERP, des expériences du paysagiste urbaniste J. Sgard, du plasticien B. Lassus, et de l’écologue J. Montégut.

Dans le domaine forestier, notamment là où le tourisme hivernal se développe et où la ville s’étend, il faudra « conjuguer les impératifs économiques et écologiques avec des préoccupations paysagères » (p. 18). Ne serait-ce qu’en raison des implantations touristiques que le CEMAGREF étudie à la demande de la Direction des forêts. Dans le cas des reboisements de résineux, « durcissant et assombrissant le paysage, (et qui) choquaient l’opinion », et dans celui du passage des lignes à haute tension sur les reliefs et dans les forêts qui était ressenti comme « agressif ou banalisant», il recommande au forestier de montagne : « de diversifier les lisières, d’intégrer les pistes de ski et de préférer un sentier à la forme ondulée plutôt que rigide ». À cette préoccupation esthétique, il ajoute des recommandations écologiques qui s’appuient sur les méthodes des forestiers britanniques. « Mélanger feuillus et résineux selon l’altitude … en allant dans le sens du naturel » (p. 19) ; s’appuyer sur les règles de l’écologie (p. 29), préférer l’enrésinement par plages plutôt qu’en bandes … » (p. 20).

Bernard Fischesser réalisa deux documents audio-visuels avec Yves Luginbühl lors de leur séjour au CNERP, l’un sur les paysages de montagne et l’autre sur les paysages forestiers.

Extrait de B. Fichesser et M.-F. Dupuis, « Les valeurs du paysage », Forêt Méditerranéenne, t. XV, n° 3, 1994.

Cette démarche de naturalisation écologique et paysagère fut étendue à tout l’espace rural montagnard. Pour préserver l’attractivité des paysages, en évitant leur « défiguration, leur dénaturation et leur banalisation » (ibid.), B. Fischesser construit une doctrine en même temps qu’une méthodologie. Car l’empirisme des premières études du CNERP ou de l’API, tenait plus de « l’étude d’impact avant l’heure que de l’expertise paysagère ». Ces travaux montraient cependant l’importance de la représentation graphique synthétique des blocs diagrammes de paysage et des scénarii d’évolution et de leurs rôles possibles comme outils de concertation (p. 21). In fine, l’idée de « conduire à une stratégie de site matérialisée par un plan de paysage » – une pratique que J. Sgard et P. Dauvergne avaient enseignée au CNERP – s’imposa au groupe grenoblois.

Mais, écrit B. Fischesser, il fallait s’appuyer sur des données objectives pour « dialoguer avec les décideurs et les aménageurs épris de réalisme et de sciences exactes » (23). Il fallait une assise scientifique pour ne pas se fonder seulement sur l’intuition et les appréciations personnelles des « experts ». C’est pourquoi dans les tomes 1 et 4 des publications de 1977, il va organiser son expertise paysagère selon trois temps.

1. Celui du repérage objectif des structures paysagères et des principales logiques d’organisation, de fonctionnement et d’évolution d’un paysage. Démarche pluridisciplinaire interpellant le géologue, le géographe, l’historien (dont la toponymie), l’agronome, le forestier, l’écologue, le sociologue, l’économiste (économétrie) …. Pour en dégager des implications au niveau de l’étude paysagère.

2. Celui du repérage et de la hiérarchisation progressive de critères d’ambiance (organisation spatiale, lignes de force, limites visuelles , couleurs et textures, axes visuels et points d’appel visuels, rythmes, lisibilité, identité, typicité, équilibre visuel, vulnérabilité …etc…. conférant son identité sensorielle au paysage et permettant de mieux la mettre en valeur. Cette approche, multi-sensorielle, s’appuie sur des travaux scientifiques essentiellement anglo-saxons (oculométrie…). Elle s’effectue selon 3 échelles : petite échelle , par survol en hélicoptère permettant de repérer l’enchainement d’unités d’ambiance paysagère ; moyenne échelle, selon des séquences de parcours motorisés ; grande échelle, par le crayon et la photo.

3. Celui d’une médiation sociale engagée avec les acteurs locaux selon une méthodologie ajustée dans les années 1980-90.

Ainsi leur fut-il possible de proposer un ensemble de règles pour infléchir la production des paysages de montagne dans les procédures administratives (plan d’occupation des sols, zonage agriculture-forêt, remembrements, schémas de cohérence territoriale (SCOT …). Ils interprétaient ainsi la demande du CEMAGREF : prévoir les évolutions, améliorer la lisibilité des paysages transformés, diversifier les formes perçues, intégrer de nouveaux équipements aux paysages existants, et créer des outils de médiation en cas de conflits entre aménageurs, visiteurs et habitants.

« Valorisé, le nouvel équipement générera un nouvel état d’équilibre visuel du paysage, soit son insertion dans ce paysage de sorte qu’il n’en modifie pas l’ambiance dominante » (p. 28). Il insiste sur « l’estimation de la capacité d’absorption de ce paysage, notion qui associe préoccupations écologiques, socioéconomiques et esthétiques ».

Extrait de B. Fichesser et M.-F. Dupuis, Les valeurs du paysage, Forêt Méditerranéenne, t. XV, n° 3, 1994.

Cette doctrine synthétique et transversale inspira les études faites au CEMAGREF et le monde de l’ingénierie écologique, paysagiste et forestière pendant des décennies, et l’inspire encore. Dans celui des paysagistes concepteurs et de leurs agences libérales, l’accueil fut plus réservé. Sans doute en raison de l’investissement en temps et en déplacements que la méthode impose.

Un accueil mitigé des paysagistes

Normatives, ces pratiques de paysagisme furent observées avec perplexité sinon avec méfiance par le milieu des paysagistes maitres d’œuvre issus de la Section du paysage et de l’art des jardins de l’ENSH. B. Fischesser le savait en 1977 au moment où s’ouvrait à Versailles la nouvelle École nationale supérieure du paysage. Il écrit : « La liberté de création du paysagiste est, en milieu rural, beaucoup plus réduite qu’en milieu urbain. Pour ces valorisations paysagères d’aménagements touristiques ou de grands sites, il sera de plus en plus fait appel aux techniques de génie écologique ou d’ingénierie écologique6. L’aménagement touristique dans le sens du naturel, d’étangs communaux ou de golfs d’altitude, connait actuellement une vogue croissante » (p. 29). Il disait ainsi que la sensibilité écologique des usagers des paysages allait sans doute largement inspirer les pratiques des aménageurs. Et que la créativité revendiquée par les paysagistes versaillais n’était pas nécessairement adaptée à la fragilité et à la singularité du milieu montagnard.

B. Fischesser intervint peu à l’ENSP de Versailles, mais plus régulièrement dans les enseignements des écoles d’Angers, de Blois et de Saint-Ismier (Isère). Mais, au moment de la grève des étudiants de l’école au printemps 1985, et de l’échec du projet d’Institut français du paysage, le ministère de l’Agriculture se souvint de son expertise et lui commanda un rapport sur la formation donnée par l’établissement encore dépendant de l’ENSH7. Il soutint fermement la singularité de la formation de l’ENSP, atypique au ministère. Il contribua probablement, entre autres raisons, à la décision ministérielle de relocaliser l’ENSH à Angers en 1993.

Pourtant la distance entre le paysagiste DPLG et le paysagiste d’aménagement n’était pas aussi grande que l’on pourrait le penser à cette époque. N’oublions pas que la culture de la plupart des formateurs du CNERP était celle du projet (de jardin, de paysage, d’architecture, de ville). Cette sensibilité réapparut en 1994 dans un texte de B. Fischesser et M.-F. Dupuis-Tate8.

Extrait de B. Fichesser et M.-F. Dupuis, Les valeurs du paysage, Forêt Méditerranéenne, t. XV, n° 3, 1994.

Ils écrivaient : « Pour notre équipe, seule l’existence d’un projet sur l’espace et une volonté collective justifient l’engagement d’études et de recherches de paysagis¬me d’aménagement ». Leur pensée avait évolué depuis le début des années 1970. Cinq principes directeurs étaient énoncés « pour étayer des propositions de gestion minimale des paysages : respecter l’échelle du paysage, exalter les critères de dominance, encourager une diversité maitrisée, affirmer la cohérence des ambiances et valoriser l’esprit du lieu ».

Ces principes étaient proches de ceux des démarches des paysagistes DPLG. D’autant plus que le CEMAGREF distinguait son approche du paysage par une entrée « milieu » de celle d’autres équipes (le groupe de Dijon et les géographes) ayant travaillé par une entrée “acteurs-utili¬sateurs de l’espace”.

Extrait de B. Fichesser et M.-F. Dupuis, Les valeurs du paysage, Forêt Méditerranéenne, t. XV, n° 3, 1994.

Dans le même temps, la démarche devenait plus scientifique et s’appuyait sur l’oculométrie (étude des mouvements de l’œil). Elle ne parlait plus d’esthétique : « Il n’est plus ici question de beauté ou de laideur mais de confort et d’inconfort visuels ».

Partagée entre des approches sensibles et subjectives, des explications scientifiques et des postures de projet, la pensée de B. Fischesser et de son groupe accompagna la nouvelle politique du paysage qui était lancée par Ségolène Royale ministre de l’Environnement en 1993. En 2003, B. Fischesser prend sa retraite, le relais sera passé à une nouvelle équipe de chercheurs dans le centre CEMAGREF de Bordeaux (dirigée par l’ingénieur du Génie rural et des eaux et forêts Daniel Terrasson) en relation avec une nouvelle commande de recherches du Ministère de l’Environnement au CNRS (Georges Bertrand et Yves Luginbühl). Ce programme sera lancé par le séminaire d’Albi en 2000 et aboutira à l’ouvrage L’évaluation du paysage, une utopie nécessaire, à la recherche d’indicateurs/marqueurs pluridisciplinaires (sous la direction de Daniel Puech et Anne-Rivière Honegger) en 2004.

Qu’en ont retenu les paysagistes d’aujourd’hui ?

Yves Luginbühl concluait l’ouvrage de 2004 en insistant sur le changement de paradigme de la recherche sur les questions de paysage : « Il ressort de la démarche de recherche d’indicateurs/marqueurs pluridisciplinaires une posture de chercheurs-experts plutôt orientée vers une “coconstruction des représentations spatiales“ que vers l’emploi de méthodes clés en mains.

Qu’ont retenu, de leur côté, les paysagistes des travaux du CEMAGREF de Grenoble ? Il faudrait le demander à Jacques Sgard qui a fondé, avec d’autres (les paysagistes M. Viollet, P. Dauvergne en particulier), le domaine professionnel du « Grand Paysage et du Paysagisme d’aménagement ». Et surtout l’a enseigné au CNERP de Trappes puis à l’ENSP de Versailles en encadrant de nombreux ateliers pédagogiques régionaux de quatrième année pendant trente ans. Car ces ateliers répondaient à des commandes de collectivités publiques qui relevaient surtout du conseil de la maîtrise d’ouvrage, et donc de la pensée du paysagisme d’aménagement.

Ce qui est certain est que les paysagistes libéraux n’en ont pas retenu « une méthode clés en main ». Chacun a souhaité s’emparer de la commande publique pour y répondre librement en fonction de sa sensibilité et de ses compétences.

Retenons les points communs qui font aujourd’hui partie du capital culturel des paysagistes maîtres d’œuvre et conseillers de la maîtrise d’ouvrage : les notions de « projet sur l’espace », d’ « esprit (ou de génie) des lieux », de conservation ou de création d’ « ambiances », de réunion des données objectives et subjectives, de diversification des structures des paysages, de visualisation des données, d’analyse des dynamiques paysagères, de lisibilité et de cohérence des paysages perçus, de potentialités des paysages, et surtout de médiation des conflits sociaux … Les deux démarches, issues du CNERP et de l’ENSP d’une part, du CEMAGREF d’autre part semblent très proches.

Pourtant, les paysagistes concepteurs (surtout à Versailles, et beaucoup moins à Angers ou Blois) n’ont pas ou peu retenu la démarche du CEMAGREF. Elle concernait la qualification des perceptions par l’organisation spatiale : le nombre de plans, les visions longues et courtes, les rapports d’échelle ; par les indices visuels (lignes de force, effets de cadrage, couleurs et textures) ; par les critères de dominance (points d’appels, axes visuels, rythmes, contrastes et transitions) ; par les composantes d’ambiance (lisibilité, identité, vulnérabilité…). La démarche développait également les méthodes d’intégration visuelle des équipements ou l’idée de « capacité d’absorption » d’un paysage.

Ou plus exactement les paysagistes n’ont pas formulé leurs projets avec ce vocabulaire explicite des études visuelles. Le langage de l’écologie est apparu beaucoup plus tardivement (et très timidement), notamment avec les injonctions réglementaires sur la biodiversité et les risques environnementaux incluses dans la commande publique à partir des années 1990, et surtout des lois issues du « Grenelle de l’environnement » de 2008 et 2010.

L’influence des démarches du paysagisme d’aménagement apparait aujourd’hui dans les règles ministérielles d’attribution du titre de paysagiste concepteur depuis 20179. Elles ne se limitent plus à l’exercice de la conception de projets d’aménagements paysagers et de la maîtrise d’œuvre. Elles demandent de « savoir concevoir le paysage par une démarche de projet de paysage (…) d’ être capable d’interpréter spatialement une problématique d’aménagement et de territoire en questionnant et en hiérarchisant les éléments d’un diagnostic ; et d’être capable de concevoir le maintien, l’amélioration, l’évolution, l’adaptation ou la transformation des paysages ».

S’y ajoutent « la capacité de faire preuve de capacités projectuelles à toutes les échelles (…), de mobiliser et d’articuler des connaissances générales liées au paysage et à leurs caractéristiques historiques et actuelles (agriculture, parcs et jardins, arts plastiques, architecture, art urbain, urbanisme, planification) ainsi que des connaissances scientifiques et techniques en lien avec les paysages (géomorphologie, hydrographie -avec le concept fondamental de « bassin versant » qui implique une appréhension globale-, agronomie, horticulture, écologie, géographie naturelle et humaine…) et certains principes de l’ingénierie intéressant le paysage (assainissement pluvial, traitement des sols, soutènements, terrassements, plantations) (…), d’ anticiper l’évolution d’un paysage, (…) et d’assumer plusieurs situations professionnelles ».

Une grande partie de la pensée du paysagisme d’aménagement (une demande du ministère de l’Environnement à l’origine) se retrouve sous forme normative dans les pratiques d’une profession désormais réglementée, comme celle d’architecte ou de médecin. Les méthodes expérimentées par le CEMAGREF de Grenoble dans plus de 120 situations différentes pendant trente ans10 ont inspiré la boite à outils des praticiens. Les uns comme le plan de paysage font désormais partie des documents réglementaires d’urbanisme, les autres (l’atlas de paysage, la charte de paysage, l’observatoire photographique de paysage) restent d’usage facultatif, à disposition des projets territoriaux des élus et des aménageurs.

La compétence paysagiste, élargie à l’échelle territoriale, a été de fait transférée en quarante ans des services de l’État (au départ avec la Mission du paysage, l’INRA et le CEMAGREF) aux collectivités publiques (Agence d’urbanisme, CAUE, parcs naturels régionaux et nationaux …), aux agences libérales et aux bureaux d’études privées. Ce qui a permis à l’État11de disposer d’experts pour proposer et mettre en œuvre des solutions locales aux problèmes paysagers d’hier (déprise agricole, mise en place d’infrastructures routières, protection des sites, urbanisation non maitrisée …) ; mais aussi d’aujourd’hui (infrastructures énergétiques, qualification de l’espace public, étalement urbain, biodiversification, risques climatiques, agricultures urbaines…).

Pierre Donadieu avec l’aimable concours de Bernard Fischesser et Y. Luginbühl.

Version du 18 mai 2019


Bibliographie

B. Fischesser. « Le paysagisme d’aménagement au service de la gestion des cours d’eau, l’exemple de l’opération Ardèche Claire », 1985, Aménagement et Nature, p.18-22.

B. Fischesser, « L’expérience du Cemagref en matière de paysagisme d’aménagement », juin 1987, Paysage et Aménagement p.18-30.

B. Fischesser, « Le plaisir du paysage » sept 1987, Revue d’urbanisme n°221 p.115-126 .Introduction à un colloque national tenu à Paris sous la présidence de Mme Simone Weil.

B. Fischesser, 1991-1993.Dans la revue « Pour la Montagne » on trouvera une rubrique « Etude paysagère » dans les n° 22 à 29 rédigée et illustrée présentant différentes études paysagères du Cemagref en milieu montagnard (Ubaye, Haut Beaujolais, Gresse-en Vercors.

B. Fischesser, « Le paysagisme d’aménagement au service d’une valorisation de la montagne », Pour la Montagne, n°22, janvier, 1991.

P. Charreton, Marie-France Dupuis et Bernard Fischesser, « L’analyse paysagère dans la gestion des territoires », Ingénierie-EAT, n° 1, 15, pp. 31-40.

B. Fischesser, « Des études au service de la promotion économique des paysages montagnards de qualité, cas de la Vallée de l’Ubaye (Alpes de Haute-Provence) » in Montagnes Méditerranéennes, n°4 , 1996, p.23-32.

B.Fischesser, M.-F. Dupuis-Tate ,Le guide illustré de l’écologie, éditions Delachaux et Niestlé, 2017, Paris

B. Fischesser, La vie de la forêt, Paris, éditions de La Martinière, 2009. On y trouvera un chapitre illustré consacré à la valorisation paysagère de la forêt (p. 190-198).

B. Fischesser et M.-F Dupuis-Tate, Rivières et Paysages, éditions de La Martinière, 2003.
« Un chapitre p. 290 à 324, y est consacré à notre approche sur le terrain. Dans ce même ouvrage un chapitre présente notre analyse imagée de l’évolution d’un paysage de rivière de la préhistoire à aujourd’hui (un travail sans équivalent semble-t-il sur l’évolution d’un paysage français) (p. 42 à 76). Et aux pp.136-141 on trouvera notre conception (originale pour l’époque) en matière de blocs-diagrammes de paysage. Voir aussi les illustrations pp. 99-202 et 219-222 et aussi 212-215. Au fond tout cet ouvrage veut situer notre approche en matière d’aménagement de Grand Paysage qui veut allier sensibilités, sciences et médiation des propositions » (B. Fischesser, avril 2019).

L’essentiel des études paysagères réalisées par l’équipe est stocké à la bibliothèque du Groupement de Grenoble de l’Irstea( 2 ,rue de la papeterie, Campus universitaire de Saint Martin d’Hères (Isère)


Notes

1 Jean-Henri Teissier , Marc Roux , André Brun , Jacques Brossier, Joseph Bonnemaire Pays, paysans paysages dans les Vosges du Sud, les pratiques agricoles et la transformation de l’espace, Paris, INRA-ENSSA, 1977, 172 p.

2 Aujourd’hui Institut de recherche pour l’ingénierie de l’agriculture et de l’environnement (IRSTEA).

3 P. Donadieu, « Quinze ans de paysagisme au service de l’aménagement de la forêt et de la montagne », in P&A n° 11, 1987, p. 15.

4 Le paysage de montagne, recherches fondamentales en quatre fascicules (n° 116, 420 p., 1977) Tome 1 : L’étude paysagère, l’analyse des perceptions, T. 2 la forêt de montagne, T.3 : les autres composantes du milieu montagnard, T. 4 La perception de l’espace montagnard ;

5 Avec la coopérative d’architectes, d’ingénieurs et de paysagistes (API) fondée par le paysagiste M. Viollet

6 B. Fischesser, M.-F. Dupuis-Tate, Le guide illustré de l’écologie, éd. Delachaux et Niestlé, 2017, Paris. Se reporter aux chapitres ‘L’écologie du paysage’ et ‘le génie écologique’ p. 292 à 329.

7 B. Fischesser, L’avenir de l’Ecole Nationale supérieure du Paysage (ENSP), rapport, oct 1985. 92 p.

8 B.Fischesser, M.-F. Dupuis-Tate, « Les valeurs du paysage », Forêt Méditerranéenne, t .XV, n°3, 1994.

10  Notamment le bloc diagramme et les scénarii de paysage.

11 Confortée par la convention européenne de Florence (2000) ratifiée par la France en 2006.

Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *