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24 – De l’horticulture au paysage

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Chapitre 24

De l’horticulture au paysage

De l’ENSH à l’ENSP au Potager du roi de Versailles (1874-2000)

Continuités et ruptures

Les deux modèles de formationDeux écoles au Potager du roiContinuités de l’enseignement à VersaillesRuptures, continuités et innovations de Versailles à AngersConclusion

Texte d’une conférence donnée à l’Institut National du Patrimoine à Paris le 5 février 2020

Il était une fois, au Potager du roi de Versailles, une vieille école, une très vieille école, l’Ecole nationale supérieure d’Horticulture. Fondée en 1873, elle forma durant trois, puis deux années, d’abord des maitres jardiniers, puis des ingénieurs en horticulture et des paysagistes DPLG. Elle eut « trois filles » que légitima sa tutelle paternelle le ministère de l’Agriculture et de la Forêt:

  • En 1945 la Section du paysage et de l’art des jardins suivie en 1976 de l’École nationale supérieure du paysage

  • En 1971 l’École nationale des ingénieurs des travaux agricoles et horticoles d’Angers

  • En 1976, l’ENSH, école de spécialisation des écoles d’agronomie en deux ans.

Elle disparut du Potager du roi en 1993 en rejoignant son autre « fille » qui l’avait précédée dans la ville d’Angers.

Pendant 120 ans, l’enseignement de l’horticulture et de la conception des jardins et des paysages a marqué l’histoire du Potager du roi. Aujourd’hui, la formation des paysagistes concepteurs1 à l’École nationale supérieure de paysage de Versailles-Marseille a succédé à celle des ingénieurs de l’ENSH. Comment peut-on décrire cette succession de formations ? Ont-elles encore des points communs ? Quelles connaissances et compétences ont été transmises d’une école à l’autre ? Des discontinuités, voire des ruptures brutales, ont-elles existé et certaines marquent-elles encore les esprits ?

Les deux modèles de formation

L’histoire de ces deux écoles n’a pas été encore écrite. Les archives commençant à être réunies au Potager du roi comme aux archives départementales des Yvelines et ailleurs, les premières publications sont aujourd’hui disponibles2.

Elles couvrent de manière très imparfaite la période considérée, si bien qu’il est difficile d’en faire une synthèse suffisamment documentée. C’est pourquoi j’aurai recours à la méthode des modèles qui schématise l’évolution des enseignements entre 1874 et aujourd’hui. Deux modèles vont se succéder au Potager du roi, que j’appellerai le modèle de l’ingénieur et le modèle des Beaux-Arts (ou de l’architecte).

Le modèle de l’ingénieur horticole – c’est le nom du diplôme délivré par l’ENSH de 1927 à 1974 – a privilégié d’abord les savoirs pratiques, puis techniques et enfin scientifiques. Au début (1874)3, l’enseignement de l’école s’appuyait sur quatre modes pédagogiques, la leçon « théorique » d’une heure trente donnée en amphithéâtre, l’application de la leçon (des travaux dirigés ou pratiques au sein du Potager du roi et en salle), des voyages et visites surtout en région parisienne, et les travaux exigés par les cultures du Potager (vergers, cultures potagères, ornementales de plein air et sous serres et bâches). Ce dernier apprentissage, très pratique, pourrait être estimé à au moins 2/ 3 du temps de présence des élèves sur le site entre 1874 et 19274.

Réunissant les disciplines (arboriculture fruitière, cultures potagères et ornementales, biologie végétale, botanique, arithmétique, géométrie…) l’enseignement comportait 15 matières en 1899, qui se sont ajoutées successivement : l’anglais en 1884, l’horticulture industrielle et commerciale (1897), l’agriculture coloniale (1899), la pathologie végétale et le génie rural en 1907.

À partir du moment où le diplôme d’ingénieur horticole5 a été décerné aux élèves (1927), l’enseignement est devenu de plus en plus scientifique (savant) et de moins en moins pratique. Aux tabliers bleus des élèves et aux casquettes galonnées des chefs de pratique ont succédé après 1960 les blouses blanches des chercheurs dans les laboratoires de chimie, de physiologie végétale et de génétique de l’école.

Lorsque, en 1976, la réforme de l’enseignement supérieure agronomique transforme l’ENSH en école de spécialisation des écoles d’agronomie en deux ans, le nouvel établissement adopte une structuration pédagogique d’abord en deux secteurs Horticulture et Défense des cultures6, puis à partir du début des années 1980 en trois secteurs d’enseignement et de recherche : Horticulture, Défense des cultures et Sciences et techniques appliquées aux aménagements paysagers. La formation pratique des étudiants dans le potager-verger a disparu. L’entretien des lieux et la production sont pris en charge par une dizaine de jardiniers, de maitres-jardiniers et des stagiaires.

Le modèle de l’École des Beaux-Arts

J’appelle « modèle de l’École des Beaux-Arts », un système d’enseignement artistique hérité de l’Ecole nationale des Beaux-Arts fondé à partir de 1807, rue Bonaparte à Paris7. Organisée, jusqu’en 1968, en plusieurs sections (peinture, sculpture et architecture), l’enseignement était fondé surtout sur la pratique des ateliers conduits par des professionnels prestigieux, et notamment des architectes.

Ce modèle, très simplifié et réduit, a été introduit en 1874 à l’école d’horticulture sous la forme d’une chaire d’architecture des jardins et des serres. Son enseignement, très modeste en dernière année (une vingtaine de leçons et deux applications au début), a été confié d’abord à des ingénieurs des Ponts et Chaussées (Jean Darcel et Auguste Choisy), puis à un architecte paysagiste et botaniste : Edouard André (1840-1911) et à son fils René, ingénieur, jusqu’en 1934 ; et ensuite à l’architecte de jardins Ferdinand Duprat jusqu’en 1952.

Cette formation d’histoire de l’art des jardins et de dessin des projets était accompagnée par des enseignements artistiques, scientifiques (biologie, botanique, pathologie végétale …) et techniques (levée de plans, nivellement …). Les compétences de l’architecte paysagiste faisaient partie de celles de l’ingénieur horticole.

À partir de 1934, année d’arrivée de F. Duprat à la nouvelle chaire d’architecture des jardins et d’urbanisme, cet enseignement se révéla insuffisant pour rivaliser avec les pratiques des architectes qui se consacraient à la conception des jardins publics et privés ; pour accéder aux postes de cadres du service des jardins et plantations de Paris, et pour prendre en compte les savoirs de l’urbanisme naissant.

C’est pourquoi, au lendemain de la guerre et en raison des besoins de la reconstruction, est créée en décembre 1945 au sein de l’ENH, une Section du paysage et de l’art des jardins pour compléter la formation des ingénieurs horticoles et leur attribuer le titre de paysagiste DPLG, au terme d’un concours en loge organisé sur le modèle de celui de l’école des Beaux-Arts et des écoles régionales d’architecture.

L’atelier de projet devient alors au cours de deux années d’étude le centre majeur de la formation des futurs paysagistes. Il est encadré par des paysagistes DPLG parfois architectes (A. Riousse, A. Audias T. Leveau au début), J. Sgard et G. Samel (entre autres), puis M. Corajoud et J. Simon à la fin, ainsi que par un architecte urbaniste (R. Puget). Il est accompagné par les mêmes enseignements techniques (A. Brice, L. Sabourin, H. Thébaud …) et artistiques (R. Énard, J. Cordeau, F. Blin) qu’à l’ENH et par un cours d’histoire de l’art et de l’histoire des jardins (M. Charageat, J. Hugueney …).

La continuité de la formation paysagiste de l’ENH a donc été assurée en donnant une place beaucoup plus importante aux ateliers de projet, comme à l’Ecole des Beaux-Arts puis dans les écoles d’architecture créées à partir de 1968. Ce modèle sera repris, confirmé et développé avec la création de l’ENSP qui succède à la Section en 1976.

Deux écoles au Potager du Roi (1976-1993)

Deux formations aux compétences paysagistes vont coexister au Potager du Roi pendant cette période qui se termine avec le départ de l’ENSH à Angers.

À l’ENSH, la spécialisation Sciences et techniques appliquées aux aménagements paysagers est ouverte à partir du début des années 1980. Elle répond à une offre d’emplois importante et historique de la part des services de parcs et jardins publics des grandes agglomérations françaises. À cet effet, les enseignants choisissent en deux ans de formation les disciplines scientifiques et techniques nécessaires à la gestion technique et économique des espaces publics, sans approfondir l’apprentissage de conception de projet. Des conférences régulières sur ce sujet sont cependant assurées par deux paysagistes DPLG et ingénieurs horticoles : Laurent Saccardy et Gilles Clément entre autres.

Les étudiants sont issus surtout du premier cycle de l’université (sciences de la vie et de la nature) et beaucoup moins des écoles d’agronomie auxquelles l’ENSH offre des spécialisations : horticole, de protection des plantes et paysagère.

En pratique, ils reconduisent, en l’adaptant, le modèle ancien de l’ingénieur horticole, mais en réduisant sa compétence paysagiste au savoir-faire gestionnaire d’espaces publics et de conduite d’entreprises exigeant des connaissances scientifiques et technologiques : l’ingénierie paysagiste (P. Bordes et J.-M. Lemoyne de Forges), la science des sols artificiels (A. Anstett, P. Pasquier), les cultures ornementales (R. Bossard, P. Lemattre, C. Preneux), la législation et le droit (J. Carrel), l’économie (P. Mainié et C. Cook), la protection des plantes (R. Coutin, A. Faivre), l’écologie et la physiologie végétale, la malherbologie (J. Montégut, C. Bigot, P. Jauzein).

Pendant ces 17 années, l’ENSP de son côté prend en charge quatre années de formation dans l’ancien foyer des élèves, et quelques salles (amphithéâtres, ateliers, salle de travaux pratiques) communes avec l’ENSH. Elle dispose d’une autonomie administrative, pédagogique et financière, mais dépend d’un seul conseil d’administration avec l’ENSH, et presque uniquement d’enseignants vacataires, notamment paysagistes.

De 1975 à 1983, les enseignants de l’ENSH, cités précédemment, vont assurer des cours, des travaux pratiques et des visites aux élèves paysagistes principalement dans les domaines biotechnique et économique.

Mais le contexte de l’école, très instable en raison d’un projet de mise en place d’un Institut français du paysage (IFP), entrainant une séparation de l’ENSH et de l’ENSP, va mettre fin à cette collaboration à la suite d’une grève des élèves.

En 1985, le projet d’IFP est abandonné et le paysagiste Michel Corajoud, premier enseignant titulaire de son poste en « Théories et pratiques du projet de paysage », est recruté comme maitre de conférences.

En 1993, conséquence d’un projet de regroupement des sept écoles d’enseignement supérieur d’Ile-de-France du ministère de l’Agriculture, et simultanément d’un projet gouvernemental de délocalisation de l’ENSH et de l’ENSP à Bergerac et Blois, la décision de transfert de l’ENSH à Angers, auprès de l’ENITHP est prise par Hervé Bichat directeur général de l’enseignement et de la recherche.

À Angers les deux établissements fusionnent en 1997 dans un Institut national d’horticulture et de paysage (INHP) où le modèle ancien de l’ingénieur en horticulture et paysage est reconduit et adapté aux marchés professionnels de l’époque.

À Versailles, l’ENSP prend en charge la gestion et les productions du Potager du roi, continue ses recrutements d’enseignants titulaires, crée un laboratoire de recherche en 1993 et double ses effectifs du fait de la demande croissante des services publics mettant en œuvre les nouvelles politiques gouvernementales de paysage (Loi « paysage » de 1993 notamment).

Continuités de l’enseignement à Versailles

Avec le départ de l’ENSH à Angers, l’enseignement des quinze disciplines historiques n’a pas cessé en totalité au Potager du roi. Loin de là. Seules les matières liées à l’économie, aux sciences de la vie et à la technologie horticole ont disparu. Ont en revanche subsisté dans la Section et à l’ENSP, remodelées par l’évolution des connaissances universitaires et des pratiques professionnelles, la plupart des matières qui construisaient la compétence historique de l’ingénieur/concepteur en horticulture et paysage.

Six enseignants titulaires, d’E. Mussat nommé en 1874 à l’ENH à P. Frileux (ENSP, 2008) se sont succédé à la chaire de Botanique chargée de la transmission des disciplines (éco)biologiques (aujourd’hui les sciences du vivant dans le département d’écologie appliquée au projet de paysage),

Sept enseignants d’arts plastiques et techniques de représentation (dessin, perspectives …), d’E. Mangeant (ENH, 1886) à O. Marty (ENSP, 2009),

Treize enseignant(e)s d’histoire de l’art et des jardins, de J. Darcel (1876) à C. Santini (2011),

Six enseignants d’utilisation des végétaux dans les projets, de E. André en 1892 à F. Roumet en 2015.

Treize encadrants principaux d’ateliers de projet, en général paysagistes DPLG, de J. Darcel à G. Vexlard (1988) et G. Clément (2004).

Mais, nous le verrons plus loin, sous cette continuité de façade, se cachent des ruptures pédagogiques et des attendus professionnels différents.

Ruptures, continuités et innovations de Versailles à Angers

La rupture majeure des enseignements au Potager du roi concerne les disciplines biotechniques et économiques, qui ont été transmises de 1993 à 1997 à l’INHP d’Angers où elles existaient depuis 1971. Elle marque la séparation de deux modèles qui coexistaient à Versailles, celui (scientifique) d’ingénieur migrant vers la cité angevine et celui des Beaux-Arts (d’inspiration artistique) restant au Potager du roi.

Les débuts de l’ENSH correspondent à la période d’installation de l’établissement d’enseignement de 1873 à 1914 sous la direction d’Auguste Hardy (1824-1891) puis de Jules Nanot (1855-1924). Le site devint un vaste laboratoire d’horticulture expérimentale et les connaissances d’arboriculture, de cultures potagères et ornementales qui y étaient produites en firent un haut lieu de formation. L’école fut d’ailleurs récompensée par un Grand prix de l’enseignement agricole lors de l’exposition universelle de 1900.

Malheureusement, cinquante ans après, les techniques horticoles évoluèrent vers l’intensification et la spécialisation des productions végétales, la rationalisation des formes fruitières, la diminution du coût de la main d’œuvre et l’utilisation intensive de nouveaux pesticides pour faire face aux concurrences intérieures et extérieures. L’héritage des formes et variétés fruitières de cette époque fut de fait disqualifié, mais requalifié en collections patrimoniales de l’école.

Transférées à l’ENITHP, sept chaires et leur titulaire (cultures ornementales, cultures légumières et de plein champ, physiologie végétale, génétique et amélioration des plantes, sciences du sol, économie et droit, génie horticole…) fusionnèrent avec leurs homologues angevines. Le modèle de l’ingénieur persista mais les contenus de l’enseignement changèrent.

Si, avant 1945, l’on enseignait à l’ENH les rudiments des sciences de la vie et de la nature (biologie, anatomie, physiologie, botanique, zoologie, pathologie) comme de l’arithmétique et de la géométrie …, la raison en était le faible niveau des élèves dont beaucoup n’avait pas le niveau du baccalauréat. Avec l’élévation du niveau de recrutement et les classes préparatoires au concours commun aux grandes écoles d’agronomie, ces enseignement fondamentaux disparurent à Versailles puis à Angers.

Dans la nouvelle ENSP, l’enseignement de la botanique et de l’écologie végétale évolua d’une connaissance érudite de la flore et de la phytosociologie (chez les ingénieurs) vers un enseignement inspiré des ethnosciences. Les sciences humaines et sociales érigées en département à partir de 1980 conservèrent l’histoire des jardins (mais pas l’histoire de l’art).

En trente ans, la plupart des enseignements des départements « disciplinaires ou théoriques » furent mis en place à partir de la réforme pédagogique de 1986 avec des paysagistes issus des écoles de Versailles ou d’Angers. O. Marty en arts plastiques, A. Freytet, G. Chauvel et F. Roumet en écologie, M. Audouy en techniques de projet, M. Toublanc, puis A. Pernet et S. Keravel en sciences humaines.

Parallèlement à la transmission des héritages de connaissances théoriques et pratiques, de nombreuses innovations pédagogiques ont marqué l’histoire de la jeune ENSP.

Avec par exemple l’atelier dit C.-R. Dufresny conduit par B. Lassus et P. Aubry de 1978 à 1987, une approche plasticienne et poétique des projets a renouvelé les méthodes de conception fondées notamment sur la topographie du site et la maquette8. De leur côté les enseignants d’écologie et d’arts plastiques ont refondé les initiations au jardinage et à la prise en compte des dynamiques végétales naturelles. Les expériences de jardinage « Chaubrides » au Potager du roi (depuis 1987) et du « Transformateur » (une friche industrielle) à Redon (35) en 2003-2010 ont renouvelé la pédagogie de « l’écologie appliquée au projet de paysage ».

Conclusion 

À l’ENSH, sur le modèle des écoles d’ingénieurs, la continuité de la figure « patrimoniale » de l’ingénieur en horticulture et paysage à Angers (aujourd’hui Agrocampus ouest, centre d’Angers) a permis l’accès au titre professionnel de paysagiste concepteur (2016). Cette continuité pédagogique s’est accompagnée d’une rupture subie : l’abandon du Potager du roi, berceau historique de l’école.

À l’ENSP, sur le modèle des écoles d’architecture, la continuité de la présence de l’école au Potager du roi a permis de développer de nombreuses disciplines « patrimoniales » (histoire des jardins, botanique, dessin, techniques de travaux, conception des projets) avec l’accès au titre de paysagiste concepteur (2016). Cette continuité s’est accompagnée d’une rupture souhaitée : la disparition des disciplines scientifiques et biotechniques horticoles. S’ y est ajoutée la production de nouvelles connaissances pratiques et scientifiques ayant souvent recours à la pluridisciplinarité.

Dans ce contexte la figure historique méconnue du (maitre) jardinier n’est-elle pas en cours de renouvellement ?

Cette histoire de famille n’est pas terminée. Au sein du pôle universitaire national d’enseignement et de recherche d’Angers consacré au végétal (Vegepolys Valley), les deux « filles » réunies perpétuent et renouvellent le patrimoine versaillais de connaissances horticoles et paysagistes. À Versailles, pôle national du paysage depuis 1993, l’histoire paysagiste du Potager du roi se poursuit en cherchant à réunir harmonieusement dans un site réinventé, les quatre missions que l’ENSP s’est donnée : la conservation du patrimoine historique horticole, les formations de paysagistes concepteurs, l’ouverture du site aux visiteurs, et l’expérimentation agroécologique dans les jardins de production.

Pierre Donadieu

14 janvier 2020


Bibliographie

E. André, Le Potager de Versailles, L’École nationale d’horticulture de Versailles, Paris, La Maison Rustique, 1890, 59 p. Archives ENH/ENSP.

J. Nanot et C. Deloncle, Le Potager du roi et l’École nationale d’Horticulture de Versailles, Bulletin de l’association des anciens élèves de l’ENH, 1895-1898, pp. 183-282 et pp. 391-459. Archives ENSH/ENSP.

P. Donadieu, Histoire de l’ENSP de Versailles : https://topia.fr/2018/03/27/histoire-de-lensp-2/


Notes

1 Le diplôme-titre de paysagiste DPLG leur a été attribué de 1960 à 2018. Puis le diplôme d’Etat de paysagiste (DEP) a été distingué du titre professionnel de paysagiste concepteur par la loi de 2016.

2 Notamment les travaux de Alain Durnerin, B. Blanchon, Stéphanie de Courtois, Luisa Limido, Chiara Santini et Pierre Donadieu.

3 La vocation initiale du Potager du roi pour son créateur Jean-Baptiste de la Quintinie n’était pas seulement de nourrir la Cour royale, mais également de former les jardiniers qui y travaillaient.

4 Les élèves, âgés de 17 à 27 ans (environ 40 par an) travaillaient en moyenne 6 jours sur 7, 15 à 16 heures par jour selon la saison, avec 5 à 7 h de pratiques par jour dans le cadre de 6 sections (M. Mitteau, 2019).

5 Deux diplômes ont été délivrés auparavant : un certificat au début, puis le diplôme de l’ENH en 1897.

6 Note de la direction de l’Institut technique de l’horticulture d’Angers, 10 12 1974, Archives Nationales.

8 Enseigné dans l’atelier dit « André Le Nôtre » dirigé par M. Corajoud jusqu’en 2003.

23 – Plaisirs des fêtes au Potager du Roi

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Chapitre 23

Plaisirs des fêtes au Potager du Roi (1960-67)

Le bizuthageLes bals – la Garden Horti – La Nuit de l’HortiLes « surbooms » du caveauL’horticulture, une culture versaillaise

Le Potager du roi ne fut pas seulement un lieu de productions fruitières et légumières destinées aux cours royales et impériales. À partir du moment où il devint un jardin école en 1874, on s’y amusa, avec sans doute moins d’éclats que dans les bosquets du parc du château voisin avant la Révolution.

À partir de 1927, une centaine d’élèves ingénieurs habitèrent en permanence la nouvelle « coopérative » qui devint ensuite le foyer des élèves jusqu’en 1974. Ils ne consacraient pas tout leur temps à l’étude et aux travaux dans le Potager. Ils faisaient la fête régulièrement dans le Potager et ailleurs. Mais de ces festivités étudiantes, la mémoire a été presque effacée. Pourtant, il en persiste quelques traces dans les archives de l’ENSH et les souvenirs des anciens élèves. Elles concernent surtout les années 1950 et 1960.

Le bizuthage

Un Ancien (un Poto) témoigne :

« C’était la rentrée. Les cours venaient de commencer en ce début du mois d’octobre. L’air était doux et la terre des carrés, humide de récentes pluies, collait aux chaussures. La récolte des pommes et des poires dans le Potager battait son plein. Jardiniers et élèves de première année mobilisés faisaient connaissance en cueillant les fruits mûrs sur les arbres taillés en espalier du Grand Carré. Un « travail » facile et plutôt agréable. Les cagettes de fruits étaient remplies avec précaution puis transportées par un chariot usé au moteur fatigué jusqu’aux chambres froides où elles allaient passer l’hiver. Je découvrais l’univers clos de l’école d’horticulture du Potager du roi, un Graal enfin conquis après deux ans de bachotage dans les classes préparatoires aux Grandes Écoles.

La veille, ils nous avaient réuni dans le vaste réfectoire après le diner. On était une quarantaine, garçons et filles, y compris les « cuscutes », celles et ceux qui préparaient le concours de la Section du paysage et de l’art des jardins. « Ils » c’était nos anciens (les « Potos »), les élèves de deuxième et troisième années. Le président du cercle des élèves et celui des deux promotions nous avaient averti : « Demain commencera le bizuthage, vous (les « Bleus ») êtes à notre disposition pendant une semaine. Après votre baptême, vous ferez vraiment partie de la communauté du Potager ». Nous n’avions pas le choix …

Pour en avoir fait l’expérience en classes préparatoires je savais ce qu’étaient ces brimades plutôt drôles quand il s’agissait de choquer les passants dans les rues en braillant des chansons paillardes et en faisant sonner le cor de chasse sur la place publique. Au Potager du roi je ne savais pas ce qui allait nous arriver. J’avais tenté de me renseigner auprès des plus anciens : « Vous verrez bien, c’est plutôt marrant », répondaient-ils mi-figue, mi-raisin. L’omerta régnait. Pas moyen de savoir ce qui nous attendait.

Ils commencèrent par nous apprendre quelques chansons « potagiques » écrites sur des papiers ronéotés. Puis on passa aux brimades gentilles : astiquer les passages cloutés de la rue de Satory, qui n’avaient pas encore été remplacés par des bandes blanches ; déclamer des textes sans queue ni tête, ou un peu lestes, devant la statue du général Hoche sur la place homonyme, et faire entendre sur la place d’Armes, devant le château, fermement encadrés par nos anciens, les hymnes potagiques. Rien de bien méchant.

À l’intérieur du foyer des élèves, c’était un peu différent. La rigolade extérieure était remplacée par des épreuves très « éprouvantes ». Chaque nuit ou presque, le fracas des boules de pétanque qui roulaient dans le long couloir du premier étage, nous réveillait d’un sommeil agité. On essayait de se rendormir, puis ça recommençait … On se consolait en se disant qu’eux aussi ne pouvaient pas dormir. C’était épuisant et le lendemain pendant le cours de chimie tout aussi éprouvant d’Alfred Anstett, les paupières se fermaient. Mais on ne disait rien, soumis et abrutis.

Un soir, je crus à un répit salutaire. Mais, vers 22 heures, quatre énergumènes, excités et un peu ivres, nous firent sortir de nos chambres avec l’idée saugrenue d’ « entasser » trente d’entre nous dans une chambre prévue pour quatre. Pour le plaisir et pour voir… Au bout d’une demi-heure, on suffoquait, mais sans aucun signe de révolte. La porte avait été fermée à clé. Que ne devait-on pas endurer ! Il fallut l’évanouissement de l’un d’entre nous pour mettre fin à cette torture née dans des cerveaux fêlés.

Nous n’étions pas au bout de nos peines. Heureusement les plus sages de nos tortionnaires nous laissaient penser, à demi-mot, que la fin de nos malheurs était proche. Un autre soir, on nous fit descendre à la nuit tombée, un par un dans le sous-sol. Et, étalé sur une table, fermement tenu par des mains complices, chacun dut absorber avec un entonnoir un liquide infect que lui administrait jusqu’à l’étouffement un sinistre bourreau invisible.

C’était trop, j’envisageais une rébellion violente et solitaire. On me raccompagna au rez-de-chaussée, titubant et furieux. Je me retrouvais dans la bibliothèque où je découvris, stupéfait, un groupe d’anciens réjouis et amicaux qui m’accueillirent avec des sourires réconfortants inattendus. J’avais surmonté les épreuves initiatiques. Bravo. J’étais des leurs. Vive l’Horti.

Le bizutage se termina par une fête mémorable à l’intérieur de la grotte du parc Balbi éclairée par des torches comme au XVIIIe siècle. Le vin et la bière coulèrent à flot. On chanta et on écouta, soulagés, des discours de bienvenus. La nouvelle promotion était enfin admise dans la communauté étudiante potagique.

Procession des « bizuths » vers la grotte du parc Balbi pour leur « baptême », années 1930. Archives ENSH/P.

Cérémonie du « baptême » par les anciens cagoulés en présence de la marraine de la promotion. Au premier plan les bizuths « prosternés », années 1930. Archives ENSH/P.

Baptême de la nouvelle promotion dans la grotte du parc Balbi, au centre le « bourreau » et, avec le chapeau, peut être le directeur Joseph Pinelle, début des années 1930. Archives ENSH/ENSP

Pourtant la violence de cette initiation laissa des traces. Excédée, une promotion mit fin à la transmission du rite du bizuthage dans les années 1960. Elle décida de ne pas le reconduire l’année suivante. Mais, tenace, il réapparut quelques années plus tard sous une forme plus soft. » (Jacques de Monceau)

Les bals – la Garden Horti – La Nuit de l’Horti

Dans les années 1950, des bals fréquents étaient organisés par le Cercle des élèves, au Palais d’Orsay à Paris en 1954 : « À partir de 22 h les couples dont l’élégance contribuait à l’éclat de la soirée purent évoluer au son de l’orchestre Valentin (…), la soirée était animée par la verve et l’humour du chansonnier Edmond Meunier ; puis à 23 h 30 réception des personnalités »1.

En 1956, le Bal des « Potos » le 18 février, et le 21 avril le « Bal des fleurs » à l’hôtel de ville de Versailles sous le haut patronage du Président de la république2. En 1957, le 16 novembre, le « Bal des Bleus » à la suite du baptême de la 83e promotion. Le Cercle des élèves et son comité des fêtes ne chômaient pas.

Affiche de la Garden Horti, (1962). Fonds Allain Provost, archives ENSP/ENSH

En mai 1962, fut organisée une gigantesque « Garden Horti » au Potager du roi. Cette Garden Party réunissait une exposition de bouquets (la IIéme du nom) dans la bibliothèque, un spectacle de variétés (avec Roger Pierre et Jean-Marc Thibault, Anne Sylvestre, Jean Ferrat, entre autres) dans le Parc Balbi, un bal avec l’orchestre « Jazz » de Claude Luter, puis un cabaret sous les voutes, une tombola permettant de gagner une Simca 1000, un buffet, « un éclairage artistique »  du potager et des voutes…. Renouvelées pendant quelques années avec de jeunes artistes (Jacques Brel, Barbara, Georges Brassens …), elles restèrent inégalées dans les mémoires.

Extrait de « Garden Horti ENSH », 1962. Fonds A. Provost, Archives ENSP/ENSH Versailles.

Puis fut inaugurée la Nuit de l’Horti. Les préparatifs commençaient dès la rentrée, car la « Nuit de l’Horti » était prévue en décembre chaque année. Le comité des fêtes, renouvelé chaque année, et réunissant les énergies de quelques élèves de deuxième année, avait fait son apprentissage l’année précédente. En pratique pendant trois mois, le président du cercle et celui du comité des fêtes brillaient par leurs absences aux cours et aux travaux pratiques. Mais l’indulgence du directeur adjoint Jean Pasquier leur était acquise.

Affiche de la nuit de l’Horti (1965 ou 1966). Fonds A. Provost, archives ENSP/ENSH.

La Nuit de l’Horti, c’était d’abord un bal populaire sous un vaste chapiteau installé dans la cour du foyer aux multiples salles décorées pour l’occasion. Sans compter les voutes illuminées du Potager qui étaient ouvertes au public.

Il fallait donc, dès l’année scolaire précédente, retenir les orchestres et les artistes qui allaient attirer le public. On accueillit des artistes de cabaret, et l’orchestre de Stéphane Grappelly.

La logistique était importante. Pour éclairer et chauffer le chapiteau et le Potager, on avait recours aux générateurs électriques des militaires des casernes de Satory et des Mortemets, qui se prêtaient volontiers à un échange de services (entretenir leurs massifs de rosiers). Puis il fallait louer le chapiteau avec un parquet de danse grâce à l’entremise de l’éleveur de moutons qui louait les prairies du château à la Porte Saint-Antoine.

L’essentiel c’était la décoration du sous-sol du foyer et des voutes des terrasses, expérimentée et reconduite depuis la Garden party de 1962. Les élèves s’y prenaient très tard mais avec passion. Depuis l’entrée de la cour était ménagé sous les terrasses un parcours pittoresque agrémenté de fruits, de citrouilles, poireaux, carottes et autres légumes d’hiver superbement mis en valeur sous les voutes éclairées au même titre que l’ensemble du grand Carré. Ici on avait reconstitué une ambiance de grottes baroques, là organisé une exposition des travaux d’élèves et des collections d’insectes, d’herbiers, de fruits et de légumes dans un décor exubérant de fougères arborescentes, d’orchidées et de palmiers.

La Nuit de l’Horti était très connue grâce à ses affiches qui inondaient à la fin de l’automne les murs de la région ouest de Paris. Elle devait tenir la comparaison avec la Garden Party de l’École d’agronomie de Grignon qui en était la réplique en juin dans un cadre tout aussi prestigieux que celui du Potager du roi. L’honneur de l’ENSH était en jeu …

Le jour J la vie scolaire s’arrêtait à l’école. Chacun rejoignait son poste pour achever fébrilement les ultimes préparatifs : réceptions des livraisons de boissons et de fleurs venues de la Côte d’azur, installation des buffets et de la billeterie, mise au point des éclairages du plateau d’orchestre, montage des expositions, signalétique pour le public, réglage du chauffage de la tente, accueil des artistes … Puis le soir, le public affluait et se diluait dans les parcours à travers les voutes et les salles décorées et illuminées. L’orchestre et les artistes mobilisaient l’attention. Puis le bal devenait le centre d’intérêt. La Nuit de l’Horti s’achevait au petit matin glacé libérant enfin les élèves épuisés mais ravis.

Ensuite, en quelques jours, il fallait démonter, ranger, nettoyer et reprendre le rythme scolaire. Et dès le début de l’année suivante, le programme des festivités se poursuivait. Le comité des fêtes ne pouvait se reposer sur ses lauriers.

Les « surbooms » du caveau

Témoignage

« Quand le week-end arrivait, il fallait se détendre, se dépayser, se distraire surtout en hiver. Copier des cours sous la dictée fastidieuse des enseignants, suivre les manips des travaux pratiques de chimie, de génétique ou de botanique, ou participer aux visites de serres, de pépinières ou de vergers manquaient un peu d’attrait. Parfois c’était franchement rébarbatif. Mais nous étions là pour ça et nous l’avions en général choisi. C’était l’ordinaire de notre séjour au Potager du roi.

Confinés dans le foyer des élèves pendant la semaine, quelques-uns s’échappaient vers Paris dès le vendredi. Mais la majorité restait à Versailles, loin de leurs familles, avec pour seules perspectives le sport d’équipe dans les stades de la ville ou les cinémas. L’entretien des jardins privés versaillais offrait également un loisir laborieux apprécié de quelques privilégiés.

C’est pourquoi le comité des fêtes prenait en charge l’organisation de réjouissances régulières dans le sous-sol du foyer, le « caveau ». Dans ces « surprises-parties » du samedi soir, rien n’était vraiment surprenant. Tous ceux qui descendaient depuis leurs chambres savaient y trouver ce qu’ils en attendaient. En priorité des boissons alcoolisées en quantité non limitée, mais également des partenaires pour danser. Et puis peut être la convivialité et le débordement que ne leur apportait pas la vie d’élève ingénieur ou paysagiste, un peu trop policée et hiérarchisée à leur goût.

Les jeunes filles, qui habitaient dans un foyer de la rue Borgnis-Debordes, n’étaient pas très nombreuses à l’école. Si bien que pour remédier à un déséquilibre regrettable sur la piste de danse, le comité des fêtes avait recours à une invitation permanente des élèves de l’école d’infirmières du boulevard Saint-Antoine. Elles venaient régulièrement aux soirées, sans se faire prier, sauf quand la concurrence (déloyale) des invitations des élèves de l’école de Grignon se faisait sentir.

On dansait le twist, le tcha-tcha-tcha, le jerk et le rock, le slow également … jusque tard dans la nuit. On buvait beaucoup, sans doute un peu trop, en se couchant et en se levant très tard. Certaines années, la consommation nécessita même le recours permanent à des barriques de vin entreposées dans le caveau…Ces soirées étaient souvent bruyantes surtout pour les voisins de la rue Hardy, car on laissait ouvert les soupiraux pour renouveler l’air, même l’hiver. Et régulièrement, le gérant du foyer nous faisait connaitre avec résignation les plaintes impuissantes adressées au commissariat de quartier. Comble d’infortune, ce local occupait une partie du foyer des élèves sur le pignon donnant sur la rue de Satory. » (Jacques de Monceau)

L’horticulture : une culture versaillaise

À cette époque, l’ENSH était le seul établissement d’enseignement supérieur de la ville. Elle en était fière et organisait régulièrement avec les élèves de l’ENSH des manifestations publiques sur le thème du végétal horticole. Car les établissements horticoles et paysagistes étaient nombreux depuis le XIXe siècle dans toute la Seine-et-Oise et soutenaient financièrement ces fêtes : les entreprises Georges Truffaut et Moser à Versailles, Croux à Chatenay-Malabry, Monnier à Orgeval, Roussel à Chatou, Moreux à Noisy-le-Roi, Vilmorin à la Verrière, Thuilleaux à La Celle Saint-Cloud, Allavoine à Jouy-en-Josas …

En 1967, fut organisé un « Gala de la Rose » à Versailles. Il s’agissait de célébrer la beauté des fleurs et de leurs arrangements dans un concours international de bouquets qui se tenait dans les salons de l’hôtel de ville. En présence, dans le jury, des meilleures représentantes du bottin mondain versaillais et parisien : la Duchesse de Brissac, l’ambassadrice du Japon … succédaient, cinq ans après la « Garden Horti » de 1962, à Jean Cocteau et Louise de Vilmorin (entre autres).

Puis, dans la salle du cinéma Le Cyrano, devant le Tout Versailles réuni pour l’occasion, un défilé de mannequins « habillés » de différentes variétés de roses fut mis en scène avec les commentaires des élèves, bref une haute couture horticole sans comparaison possible. Bien que déjà âgé, le peintre japonais Fujita avait prêté son talent pour illustrer la couverture du programme.

Le Potager devint grâce à ces fêtes célèbres le théâtre versaillais permanent des activités des étudiants, des enseignants et des jardiniers. Cette communauté transmettait ses traditions et ses rites mais renouvelait également ses règles et innovations d’une promotion à une autre3. Les étudiants comme les enseignants, qui étaient souvent d’anciens élèves, partageaient un langage professionnel et des valeurs propres. Ils furent, au moins jusque dans les années 1990, réunis par une connaissance scientifique, technique et artistique du végétal et de ses usages alimentaires, industriels et décoratifs.

Les « Hortis », ainsi appelait-on les ingénieurs horticoles, aimaient les plantes, la botanique, la biologie végétale, la technique horticole et l’art des jardins et du paysage. Ils se considéraient comme différents de leurs cousins agronomes et forestiers. L’horticulture était devenue pour eux une « mécanique de précision » qui exigeait des talents et une formation particulière. Ils en étaient les cadres légitimes tant dans le domaine de la production horticole, de la protection des végétaux que des aménagements paysagers.

Puis, en 1993, par la volonté gouvernementale, furent créés deux pôles distincts nationaux d’enseignement et de recherche d’excellence, l’un consacré au végétal (à l’Horticulture et au Paysage) à Angers (Végépolys en 2020), l’autre au Paysage et à l’Art des jardins au Potager du roi à Versailles avec l’ENSP.

Le centre d’Angers d’ Agrocampus ouest a actualisé l’ancienne formation versaillaise d’ingénieur horticole (1873-1974). Et à Versailles la durée de la formation de l’ancienne Section du paysage et de l’Art des jardins de l’ENSH (1945-1974) a été portée de 2 à 4 ans, puis récemment à trois ans.

Les deux diplômes au niveau du bac+ 5 ans (d’ingénieur -spécialité paysage- à Angers et du diplôme d’Etat de paysagiste à Versailles) donnent accès depuis 2016 au titre professionnel de paysagiste concepteur.

Les deux écoles n’ont-elles pas compris qu’il existait deux chemins un peu différents pour répondre à une question posée depuis le XVIIIe siècle : « L’apparence (du monde) n’est pas le contraire ou le masque de la réalité. N’est-elle pas ce qui ouvre ou ferme l’accès à la réalité d’un monde commun ? »4 ?

P. Donadieu

17 février 2020


Bibliographie

Pierre Donadieu, Histoire de l’ENSP, https://topia.fr/2018/03/27/histoire-de-lensp-2/


Notes

1 Jacques Dubost, 78e, président du cercle des élèves. Bulletin de l’association amicale des IH et des anciens élèves de l’ENH, n°23, 1954.

2 Bulletin, …, N° 27, 1956.

3 La Garden Horti de 1962 marquait le passage de l’ENH à l’ENSH en 1961, ainsi que l’agrément du titre de paysagiste DPLG la même année.

4 Jacques Rancière, Jardins subversifs, le Temps du paysage. Aux origines de la révolution esthétique. La Fabrique éditions, 2020.

22 – Le concours en loge

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Chapitre 22

Le concours en loge de la Section du Paysage et de l’Art des Jardins de l’EN(S)H de Versailles

1951-1984

Pierre Donadieu et Pierre Dauvergne racontent le concours pour le diplôme de paysagiste DPLG des élèves de la Section.

Le concours en logeLes règles du concours en loge des paysagistes – Les dossiers de diplôme de paysagiste DPLG de P. Dauvergne et A. Levavasseur1966-1984 : deux dossiers très différents, le métier changeConclusion

Comment les élèves de la Section du paysage et de l’art des jardins (1946-1974) obtenaient-ils le titre professionnel de paysagiste diplômé par le gouvernement (paysagiste DPLG) ?

À l’issue d’une puis de deux années d’études, le certificat d’études de la Section leur était attribué s’ils avaient obtenu les notes suffisantes1. Commençait alors le parcours du concours en loge qui leur permettait d’accéder au titre professionnel (appelé diplôme) de paysagiste DPLG, après avoir effectué une année de stage au minimum.

Le concours en loge

Au XIXe siècle une loge était un petit atelier fermé où les élèves de l’Académie puis de l’École des Beaux-Arts2 préparaient le concours annuel du Grand Prix de Rome (peinture, sculpture, musique, architecture …). Sélection qui permettait, à partir de 1663, aux lauréats de résider à l’Académie de France à Rome pendant quatre à cinq ans.

Entrer en loge : renfermés dans des ateliers séparés, qu’on nomme loges, ils [les concurrentsexécutent, sans communication avec le dehors, dans un temps fixé, une composition sur ce programme (Mérimée, Mél. hist. et littér.,1855, p. 330).

Réservé jusqu’en 1903 aux jeunes élèves célibataires, le concours pour les peintres se déroulait en quelques semaines et en trois étapes : l’esquisse peinte à l’huile sur un sujet biblique ou mythologique, puis « À l’issue de cette épreuve, les sélectionnés doivent faire une étude de nu, peinte à l’huile en quatre sessions de sept heures. Enfin, pour les candidats restants, la troisième épreuve consiste à exécuter une esquisse et une grande toile sur un sujet historique imposé, isolés durant soixante-douze jours dans une loge »<3.

En architecture, de 1863 à 1968 à l’Ecole des Beaux-Arts et dans les écoles régionales d’architecture, « Le projet d’élève architecte s’effectuait de la façon suivante : dans un premier temps « montée en loge (à l’École des Beaux-Arts, cela se passait dans le bâtiment des loges). L’élève recevait un programme imprimé et élaboré par le professeur de théorie en titre, et devait rendre une esquisse au bout de huit à douze heures. Ensuite l’élève disposait d’un délai de trois semaines à un mois pour développer l’esquisse dont il devait garder les grandes lignes (le parti) et qu’il transformait en projet corrigé par le Patron et ses assistants, puis rendu à l’Ecole pour être jugé par un jury réuni à huis clos la semaine suivante »4 

Dans le domaine de l’architecture des jardins et du paysage, le même type de concours en loge fut organisé et adapté d’abord par la Société Nationale d’Horticulture de France (SNHF), puis par l’EN(S)H de Versailles à partir de 1950.

Les règles du concours en loge des paysagistes

De 1951 jusqu’en 1984, des sessions régulières furent organisées à l’EN(S)H pour attribuer le titre de paysagiste DPLG aux élèves ayant obtenu le certificat de fin d’études de la Section. Le jury était constitué essentiellement par les enseignants de cette Section. 170 élèves environ ont été distingués sur les 310 inscrits dans cette formation de 1946 à 19725.

À la fin de la Section, et à la suite des grèves des élèves et des enseignants de 1967-68, l’arrêté du 21 juillet 1971 a redéfini les conditions de délivrance du diplôme de paysagiste DPLG (voir Chapitre 19 La saga des diplômes).6

Selon ce texte, au moment de son inscription, le candidat devait déposer « une note d’une à deux pages indiquant le thème qu’il se propose de traiter et les motifs de son choix, les esquisses qu’il envisage de présenter, ainsi que la liste des pièces techniques qu’il se propose de présenter pour le rendu ».7 Ces esquisses devaient être au minimum au nombre de trois, portant sur l’ensemble du projet (plan masse) ou sur une partie du projet.

P. Dauvergne (2020) précise : « Le concours en loge durait une journée au cours de laquelle une esquisse devait être remise. Le jury donnait alors, ou non, le feu vert pour présenter après un an de stage minimum, le DPLG, consistant en un dossier complet comportant une analyse du site, toutes les pièces techniques et écrites, et bien sûr, le projet.

Les membres du jury, durant une journée, se partageaient les diverses pièces à évaluer, puis s’entretenaient avec le candidat ».

Le jury classait alors les thèmes en trois groupes : non retenus (car jugés hors d’une étude de paysage) ; acceptables sous réserve de modifications à présenter ; acceptés directement mais pouvant faire l’objet, à la demande du candidat, d’une audition.

Les candidats retenus devaient alors, à une date fixée par le jury, « exécuter en loge en 12 h, tout ou partie d’une des esquisses indiquées par lui (…), puis présenter au jury l’ensemble de son projet. À l’issue de cette présentation, le jury indiquait à chaque candidat s’il était admis ou non à poursuivre et quelles pièces, il devait remettre au moment du rendu final.

Enfin, les candidats retenus à l’admissibilité étaient avisés au moins un mois à l’avance de la date du rendu final. Les documents produits étaient examinés par le jury dans une réunion au cours de laquelle les candidats présentaient leurs travaux complets. À l’issue de cette réunion, le jury faisait connaitre ceux qui étaient proposés pour obtenir le diplôme de paysagiste DPLG.

Dans la négative, soit le candidat était invité à repasser devant le jury, lors de la session suivante en apportant les compléments demandés à son dossier. Soit le candidat était invité à se présenter à une nouvelle session. Cependant, il ne pouvait pas se présenter à plus de trois sessions.

Ce dispositif de sélection s’étalait sur des durées très variables en général de 6 à 8 mois, mais pouvant s’étendre à plus de trois ans. Quelques-uns s’arrêtaient en cours de route et d’autres plus nombreux oubliaient de s’inscrire, même en exerçant ensuite le métier de paysagiste concepteur8.

Quel était le contenu de ce concours ? Quelles compétences professionnelles cherchait-on à vérifier ? Il semble que deux périodes différentes se sont succédées. De 1951 aux environs de 1968, le jury a surtout validé des compétences de paysagiste maitre d’œuvre capable de concevoir et de réaliser des parcs et des jardins publics et privés. Ce qui explique les attendus du jury pour de nombreuses pièces techniques (plans techniques de nivellement, plantation, éclairage …, coupes, profils en long et en travers, devis estimatifs…). Pour l’illustrer, le dossier de concours de Pierre Dauvergne a été choisi. Il a été inscrit à la Section en 1963 et certifié en 1965. Il a présenté sa candidature au concours en loge en 1966 à l’issue de son stage d’un an, puis a participé aux enseignements de la Section (1972-1974), du CNERP (1972-79) et de l’ENSP jusqu’en 1985.

De 1969 à 1984, la naissance de la pensée et des pratiques du paysagisme d’aménagement au CNERP de Paris9 et Trappes a modifié les attendus du diplôme de paysagiste DPLG. Aux compétences traditionnelles de conception et de maitrise d’œuvre, se sont ajoutées celles de conseil de la maitrise d’ouvrage publique à des échelles territoriales variables (les études d’impact, les plans de paysage au niveau des POS et SDAU entre autres). Pour en rendre compte, le dossier de concours de Alain Levavasseur, inscrit à la Section en 1966, puis au CNERP en 1972, et à la session « balai » du diplôme de paysagiste DPLG en 1984 a été retenu. Les contenus et la présentation des deux dossiers sont assez différents.

Les dossiers de diplôme de paysagiste DPLG de Pierre Dauvergne et d’Alain Levavasseur

P. Dauvergne s’inscrit en 1966 au concours de paysagiste DPLG.

Pour cette session du concours en loge, le jury avait réuni : MM. Jussieu, ingénieur général d’agronomie, président ; E. Le Guélinel, Directeur de l’ENSH ; A. Audias, T. Leveau et J. Sgard paysagistes et enseignants ; J.-B. Perrin, chef du service des espaces verts à la direction de l’aménagement de la région parisienne ; D. Collin, ingénieur divisionnaire des services paysagers à la Ville de Paris, D. Cordeau professeur de dessin à la Section ; L.. Sabourin, ingénieur à la Ville de Paris, et R. Puget, urbaniste, inspecteur général au Ministère de la Construction et enseignants à la Section, ainsi que P. Grisvard conservateur des jardins du Luxembourg.

12 candidats étaient inscrits à la première série d’épreuves (esquisse sur un thème proposé par J.-B. Perrin10) et 6 ont été déclarés admissibles. Parmi eux Pierre Dauvergne. À ces derniers se sont ajoutés dans la seconde série d’épreuves (le rendu final) trois candidats classés dans la session de 1965, mais non admis.

Les 3 et 4 mai, comme les autres candidats, il exécute en loge une esquisse sur le thème proposé par le jury, qui est accepté. Avec les 9 autres candidats, le 25 octobre il présente au jury « l’ensemble des documents constituant le « rendu » à l’issue d’un travail libre réalisé d’après l’esquisse retenue précédemment ».11 Répartie en trois sous-commissions : rendu et composition, projet technique, projet de plantation, le jury délibère et attribue les notes finales permettant un classement selon les deux sessions de concours en loge.

Ayant obtenu une moyenne supérieure à 11/20, 4 candidats, dont Pierre Dauvergne, Pierre Pillet, et Caroline Mollie, sont retenus par le jury qui proposera au ministre de l’Agriculture de leur décerner le « diplôme de paysagiste ».12 À cette date le titre de paysagiste DPLG pouvait cependant depuis 1961 être attribué à l’issue du concours en loge. Celui de paysagiste du ministère de l’Agriculture (DPLMA) en tenait formellement lieu. Quelques mois plus tard, le ministre de l’Agriculture lui a attribué le diplôme de paysagiste DPLG, sous le n° 107, par arrêté du 4 janvier 1967.13

Le concours en loge a été très combattu par les anciens élèves candidats au DPLG, par le Groupe d’études et de Recherches du Paysage (GERP). Ce dernier a publié une tribune dans Le Monde du 3 décembre 1970 “Pour un traité de paix avec le Paysage”, signé de Paul CLERC et Denis ROUVE. Le GERP est également intervenu vigoureusement lors d’une Assemblée générale de la Société des Paysagistes Français (SPF, alors présidée par Daniel COLLIN). Pierre Dauvergne était porteur d’une pétition signée d’une trentaine de jeunes paysagistes, afin d’obtenir le soutien de la SPF auprès de la tutelle pour la réforme du DPLG. Il s’agissait également d’obtenir la possibilité aux non encore diplômés, souvent déjà engagés dans la vie professionnelle, d’en être membre, dans l’attente de la reprise des DPLG sur une autre base14.

Alain Levavasseur a été inscrit à la Section à la rentrée de l’année scolaire 1966-67. Il obtient en 1968 son certificat d’études à la Section au bout de deux ans avec, comme enseignants, la presque totalité des membres du jury du concours en loge de Pierre Dauvergne. Mais il ne peut se présenter au concours en loge15.

De 1968 à 1972 il travaille pour des entreprises d’espace verts et des bureaux d’étude (SCT-BETURE), puis en agence d’architecture. En 1972, il s’inscrit dans la formation du CNERP à Paris puis l’année suivante il devient chef de l’atelier régional des sites et paysages de la région Auvergne. En 1975, il est de retour au CNERP de Trappes comme chargé d’études dans l’équipe permanente (avec R. Pérelman, P. Dauvergne et Y. Luginbühl entre autres) jusqu’à l’arrêt de cette institution interministérielle en 1979. Il travaille ensuite au ministère de l’Équipement (STU) jusqu’en 1981, année où il devient chargé d’études principal (responsable de la cellule aménagement foncier et paysage) à la DDE de Charente-Maritime.

Son parcours professionnel s’organise autour des compétences du « paysagisme ordinaire » comme il l’indique dans son dossier pour l’attribution du diplôme de paysagiste DPLG déposé en mars 198416. Les questions qu’il traite de 1973 à 1981 visent plus particulièrement « la prise en compte du paysage dans les SDAU et les POS », ainsi que les politiques publiques d’espaces verts, régionales et métropolitaines. À la DDE, il revient au « paysagisme ordinaire » (lotissements, permis de construire, certificat d’urbanisme), aux programmes d’équipement des communes, à l’aménagement du littoral et aux programmes routiers.

Il s’inscrit au début de l’année 1984 à la dernière session d’attribution du diplôme de paysagiste DPLG pour les anciens élèves de la Section, dont il a été informé par la direction de l’ENSP-ENSH à Versailles. Ce dossier d’inscription n’a plus rien de commun avec le concours en loge de 1966. L’esquisse et le rendu final ont disparu. Trois fascicules distincts sont désormais demandés : 1/ Un CV comportant les activités principales de la carrière et leurs commentaires 2/Un extrait des travaux représentatifs et 3/ un bilan critique de l’expérience professionnelle.

Depuis le dernier arrêté de 1971 concernant le concours en loge, en dix ans les compétences recherchées chez les paysagistes ont évolué avec la création des associations « Paysages » et « CNERP », et avec celle du ministère de l’Environnement en 1971. Les pratiques des paysagistes d’aménagement, notamment avec l’équipe du CTGREF de Grenoble, ont commencé à répondre aux besoins ministériels (Equipement, Agriculture, Environnement, Culture). En outre l’ENSP de Versailles a pris en 1976 la suite de la Section sans reconduire le concours en loge. Pour ces raisons, la dernière session d’attribution du diplôme de paysagiste DPLG (ancienne formule) a modifié ses règles en les adaptant à des candidats dont la plupart avait plus de 10 ans d’expériences à la fois dans la conception de projets, de programmation et de politiques publiques, dans la maitrise d’œuvre et dans le conseil des maîtres d’ouvrages publics.

1966-1984 : Deux dossiers très différents, le métier change

Pierre Dauvergne et Alain Levavasseur ont presque le même âge, le premier a 23 ans quand il se présente au concours en loge de 1966 et le second 40 ans quand il candidate à la session de 1984. Les deux concours sont très différents, même si le parcours professionnel des deux paysagistes est très comparable sur le fond. Ils ont été aussi proches l’un que l’autre de la maitrise d’ouvrage publique et de la réalisation matérielle, de la pratique du paysagisme d’aménagement et de l’architecture des parcs et des jardins. Avec des nuances certes. Comme fonctionnaire territorial, le premier a fait l’essentiel de sa carrière dans les services techniques publics du département du Val-de-Marne et le second à la DDE de Charente-Maritime.

P. Dauvergne a présenté, pour le concours donnant accès au diplôme de paysagiste DPLG, un dossier correspondant au sujet unique et imposé à tous les candidats, d’ ” un Parc urbain d’activités de plein air”. Son dossier comporte de nombreuses pièces techniques écrites et des devis estimatifs sous la forme d’un « Rapport de présentation », accompagné d’une esquisse (voir figure 1), un rendu final (Fig. 2), et une trentaine de planches techniques.

Comme dans les concours en loge de l’Ecole des Beaux-Arts et des écoles d’architecture, il devait montrer, avant d’entrer dans la vie active, une compétence d’excellence dans un contexte d’émulation individuelle. Mais sans rêver comme les architectes aux perspectives du Grand Prix de Rome !

Fig. 1 Esquisse pour un parc public d’activités de plein air,1/500e, concours en loge, 1966, Fonds P. Dauvergne, ENSP.

Fig. 2 Rendu final, Concours en loge, 1966, 1/500e, Fonds Dauvergne, Archives ENSP.

L’esquisse et le plan masse du rendu final représentent deux étapes de la conception du projet que résume le rapport de présentation. L’esquisse au 1/500e positionne les différents éléments de programme du parc dans le relief du site : le sentier fleuri, le belvédère, la salle de repos, l’aire de jeux, le théâtre de verdure, le patronage municipal, l’auberge de jeunesse. Ils prennent place, à titre d’hypothèses à justifier, dans un écrin d’espaces boisés et gazonnés, traversés par des allées piétonnières de taille variable.

Dans le rendu final, la distribution spatiale des équipements a été modifiée et les circulations simplifiées.

Fig. 3 P. Dauvergne, Extraits du rapport de présentation, description du projet, 1966

Le rapport accompagnant le rendu final précise tous les éléments techniques et financiers du projet, par exemple, la nature et le prix des végétaux plantés, ainsi que le coût des terrassements.

Fig. 4 P. Dauvergne, Extraits du rapport de présentation, coûts des terrassements et des végétaux plantés, 1966.

Le rendu final témoigne ainsi de la capacité de Pierre Dauvergne à concevoir, puis à évaluer, les coûts d’un projet d’aménagement paysager. Compétences indispensables à l’exercice de la profession de paysagiste concepteur et maitre d’œuvre. Compétences transmises par les enseignants de l’école en atelier de projet et par les nombreuses visites de chantiers et de réalisations.

Dans le fascicule 2 : « Travaux représentatifs » d’Alain Levavasseur, paysagiste déjà expérimenté, les principes de présentation sont différents. Sont montrées des réalisations d’espace verts (2), des études de paysage liées à des documents de planification (6), des études de programmation d’espaces verts (6), des recherches sur les espaces verts et le paysage (8) et des missions de paysagiste en DDE (10). La plupart de ces travaux ont été réalisés avec d’autres paysagistes, notamment J.P. Saurin, C. Bassin-Carlier et P. Dauvergne.

L’essentiel des documents indique les pratiques de « l’exercice quotidien du paysagiste en DDE » (gérer les arbres le long des routes, les parkings, les carrefours, les plages littorales). Il montre l’investissement du paysagiste dans l’aménagement de la Corderie royale de Rochefort, de la rocade et de la plage de Chef de Baie de la Rochelle. Ses compétences ne sont plus seulement celles d’un concepteur d’espaces publics verts. Elles s’étendent à tout espace visible par tous, public ou privé. Le paysagiste est devenu gestionnaire de paysages pour l’agrément des publics.

Fig. 5, A. Levavasseur, I969, Aménagement du plan d’eau de la Maine à Angers, Diplôme de paysagiste DPLG, 1984 Archives ENSP

Fig. 6, gauche : A. Levavasseur, Aménagements routiers et carrefour de la Palmyre (Royan), diplôme de paysagiste DPLG, 1984, Archives ENSP
Droite : A. Levavasseur, Aménagements de la plage de Chef de Baie, La Rochelle, diplôme de paysagiste DPLG, 1984, Archives ENSP

Le fascicule de 45 pages « Bilan critique de l’expérience professionnelle » s’intitule « le retour des paysages ». Le propos est réaliste : « Insuffisamment préparés, peu nombreux, les paysagistes n’ont pas encore su intégrer leur savoir-faire « de base » dans une plus grande dynamique : celle de l’économie et de la société » (p. 3). La critique s’adosse à une évocation de l’art pictural du paysage et des jardins, aux deux ateliers de l’ENSP (Le Notre et C.-R. Dufresny), à la sociologie de l’art de P. Francastel et aux travaux de B. Lassus. Alain Levavasseur raconte sa formation au CNERP, distingue après le colloque de Cabourg de 1975 parmi les praticiens : « les globalistes, les naturalistes et les visualistes », déplore les limites de la loi de protection de la nature de 1976, s’inquiète d’une politique de paysage limitée à la protection des sites classés, se réjouit de la décentralisation de 1984, compare les concours du parc du Sausset au nord de Paris, avec ceux de la Corderie Royale à Rochefort et du parc de la Villette à Paris et fait confiance aux habitants pour accompagner l’art du paysagiste.

« Faire du paysage, écrit-il, c’est gérer le vu et le non vu, c’est gérer le sensible dont nul n’a le privilège ».

À lire ce dossier, on mesure le chemin parcouru de 1966 à 1984 par la pensée et la pratique paysagiste. En 18 ans, les paradigmes de la pensée paysagiste ont changé sans renier les pratiques traditionnelles de l’art des jardins. Ils ont commencé à sortir de l’hygiénisme urbain et de l’esthétisme jardinier codé de la fin du XIXe siècle pour s’intéresser aux besoins immédiats des habitants et aux usagers, mais en ayant peu recours aux sciences analytiques. Le laboratoire qu’a été le CNERP de Paris et Trappes, accompagné par les ministères, a joué un rôle déterminant dans la mutation de ce métier avant qu’il ne devienne, 45 ans après, une profession réglementée d’intérêt public.

Conclusion

Ces deux exemples montrent comment les anciens élèves de la Section ont accédé au diplôme de paysagiste DPLG avant 1985, soit immédiatement après les deux ans d’étude, suivies d’un an de stage minimum (la majorité comme P. Dauvergne), soit beaucoup plus tard (18 ans comme dans le cas de A. Levavasseur).

Le premier s’inscrit dans la tradition du concours en loge de l’École des Beaux-Arts, en montrant ses compétences de concepteur maître d’œuvre selon un « cérémonial académique » qui sera remis en cause à la fin des années 1960. Le second témoigne plus librement des étapes d’un début de carrière où il est à la fois maitre d’œuvre d’aménagement paysager et conseiller de la politique foncière des collectivités locales.

En 1979, le ministère de l’Agriculture a attribué par arrêté aux dix-neuf premiers diplômés de l’ENSP (4 années d’études), le diplôme de paysagiste DPLG. Pour y parvenir chaque étudiant(e) devait avoir réalisé de manière satisfaisante, au cours de la quatrième année, un stage de 6 mois dans une agence de paysagiste, un bureau d’étude ou une institution publique, et avoir présenté un travail personnel de fin d’étude (TPFE). Ce travail était composé d’un projet et d’un mémoire, soutenus devant un jury composé d’enseignants et de personnalités extérieures. Cette nouvelle méthode sera utilisée pendant 39 ans jusqu’en 2018 et la réforme de la durée d’enseignement réduite de 4 à 3 ans.

Pierre Donadieu 17 février 2020

Merci à Pierre Dauvergne pour sa contribution


Bibliographie

Pierre Donadieu, Histoire de l’ENSP, https://topia.fr/2018/03/27/histoire-de-lensp-2/


Notes

1 Un peu plus de la moitié des inscrits y sont parvenus.

2 Créée en 1816 par la réunion de l’Académie de peinture et de sculpture, fondée en 1648, de l’Académie de musique, fondée en 1669 et de l’Académie d’architecture, fondée en 1671, l’Académie des Beaux-Arts est une institution qui rassemble les artistes distingués par une assemblée de pairs et travaillant le plus souvent pour la Couronne. Elle définit les règles de l’art et du bon goût, forme les artistes, organise des expositions (C. Denoël, op. cit.).

3 Charlotte DENOËL, « Le concours du Prix de Rome », Histoire par l’image[en ligne], consulté le 07 février 2020. URL : http://www.histoire-image.org/fr/etudes/concours-prix-rome

4 https://www.grandemasse.org/?c=actu&p=ENSBA-ENSA_genese_evolution_enseignement_et_lieux_enseignement

5 Les archives de l’ENSP en ont conservé environ 70 dossiers. La plupart sont ceux déposés lors de la dernière session de 1983-84.

6 Note à l’attention des candidats au diplôme de paysagiste DPLG, 2 p. ronéo., 10.11.1976

7 Op. cit., p1.

8 Le dossier des archives administratives du concours en loge des élèves de la Section n’a pas encore été identifié. Il est difficile d’être plus précis.

9 À Paris c’était l’Association PAYSAGE qui préfigurait le CNERP installé ensuite à Trappes.

10 Le sujet de la session a été donné par Jean-Bernard PERRIN : l’aménagement d’un parc sur le versant du Mont Valérien, sous l’esplanade du Mémorial de la France Combattante (Rueil-Malmaison, Nanterre, Suresnes). Ce lieu fait partie aujourd’hui du Parc-Promenade Départemental Jacques BAUMEL (1979) et du Cimetière-Parc de Nanterre (1969-1979) – (J. DARRAS, architecte, Michel CASSIN et Pierre ROULET paysagistes). P. Dauvergne, 2020.

11 Selon le certificat établi le 20 février 1979 par Jean Pasquier directeur adjoint de l’ENSH

12 PV de la deuxième série d’épreuves, en date du 25 octobre 1966, du concours en loge ouvert les 4 et 5 mai 1966 pour l’attribution du diplôme de paysagiste du ministère de l’Agriculture.

13 Certificat du 20 février 1979. Fonds Dauvergne, ENSP.

14 Pierre Dauvergne, complément du 10 02 2020.

15 Remis en cause par les étudiants en grève.

16 A. Levavasseur, Dossier d’inscription à la session d’attribution du diplôme de paysagiste DPLG, 3 fascicules, 14 mars 1984.

21 – Conversation avec le paysagiste et urbaniste Jacques Sgard

Chapitre 20 Retour – Chapitre 22

Chapitre 21

Conversation avec le paysagiste et urbaniste Jacques Sgard

Ses expériences hors de France – Son enseignement à Versailles

Entretien réalisé par Yves Luginbühl et Pierre Donadieu, le 9 mai 2019, de 10h30 à 12h, rue Valette, UMR LADYSS, CNRS, 75005 – Paris. Ce texte fait suite au chapitre 20.

Yves Luginbühl : « Je souhaiterais savoir ce que tu as retiré de tes expériences à l’étranger ? »

Jacques Sgard : « Je sortais d’un enseignement qui était un peu léger à la section des jardins de Versailles, j’avais quand même par correspondance appris l’urbanisme, j’avais un diplôme et je suis parti en Suède, c’était un peu à la mode, (…) donc, j’avais l’idée de faire une thèse, je suis allé à l’office des Universités Boulevard Raspail, pour voir ce qu’ils pouvaient me proposer et ils m’ont dit, il reste une bourse pour la Hollande, j’ai dit « d’accord ». Et je suis parti en Hollande, et j’ai fait un stage formidable, je l’ai déjà écrit, d’abord j’ai été accueilli très agréablement, et en particulier par le professeur Jan This Peter Bijouhwer l’un des piliers de l’institut agronomique à Wageningen, il m’a pratiquement piloté, et il a balisé un parcours, j’ai été accueilli partout, par des gens qui pratiquaient le français ou l’allemand, (…) c’était en 1954, et j’ai beaucoup aimé ceux qui me recevaient ; ils ont pu me diriger vers des gens qui m’ont appris des choses que je ne connaissais pas ; surtout, les lieux de la reconstruction, il faut dire que les Pays-Bas avaient beaucoup souffert de la Seconde Guerre Mondiale, et toutes les villes avaient leur plan de reconstruction, et ça, c’était intéressant, j’ai rencontré des architectes, des entreprises, des géomètres ; ça montrait la façon très hollandaise de pratiquer l’aménagement du territoire, ils se flattaient d’avoir réaménagé les quais d’Amsterdam, d’une façon assez libre, encore que très raisonné, et c’était leur grain de folie, et j’ai découvert tout ça et, en même temps, leur rapport au domaine rural, alors, car c’était sous-jacent dans leur manière de traiter le domaine urbain et évidemment, c’est surtout le professeur Jan This Peter Bijouhwer qui était, à sa façon à lui un précurseur, c’est ça qui était formidable, surtout lié à ce que l’on peut appeler l’aménagement du paysage et je l’ai rencontré ; il était en train de travailler sur le polder nord-est, le polder nord-est du Zuyder Zee, c’est-à-dire la mer du sud, il y avait une rivière qui se jetait dans cette mer qui était en fait un grand lac, où ils ont taillé, dégagé un polder maritime ; alors, je suis arrivé, l’eau était partout, il y avait des animaux et des cultures, et ils étaient en train d’aménager, d’aménager l’espace de vie, les fermes, donc toute une organisation absolument rationnelle, un espace de vie pour de l’agriculture, ils savaient très bien à ce moment-là que ça ne permettait pas de faire face au manque de terres, car le Randstatt, extrêmement réduit, le poumon vert, était une zone de la Hollande où il y a Amsterdam, Rotterdam, Utrecht, etc., hé bien, c’était trop à l’étroit, mais mentalement, psychologiquement, c’était un moyen de conquérir sur la mer un espace de vie et c’était passionnant, pour moi en tout cas. Je m’étends longuement sur la Hollande, mais c’était un cas très important, j’ai donc fait ma thèse sous la direction de J. Royer urbaniste, en 1958, sur le monde rural et agricole avec un directeur de thèse qui s’intéressait de très loin à mon travail, j’espère qu’il (rires) a appris quelque chose, en tout cas, j’ai passé ma thèse, et ensuite, j’ai commencé à travailler, je me suis installé avec mes amis (Roulet, Samel, Saint-Maurice …) et là, s’est présentée ma seconde expérience à l’étranger, qui était l’Allemagne, à la suite d’un concours, pour y organiser une grande exposition de jardins que les Allemands faisaient tous les deux ans, pour y laisser ensuite un espace de loisirs. Et là, je m’étais inscrit pour ce concours à Sarrebruck, on était tout à fait débutants avec Samel, et notre ami s’était inscrit, Bernard, Jean-Pierre Bernard, je crois et on a obtenu le second prix. On était aux anges et je dirais que c’était pour une toute petite profession de paysagistes, et on avait une certaine fierté, et surtout on nous confiait la surveillance des travaux, ça s’appelait la Blumental, la vallée des fleurs, et j’ai beaucoup appris, en particulier en plantes, les Allemands connaissaient par cœur les plantes, j’étais très avide d’en connaître davantage et en plus sous la houlette d’un spécialiste ; donc à l’étranger, en Hollande, pour l’aménagement de l’espace et en Allemagne, vraiment pour l’art des jardins, et puis ça s’est très bien passé et on a réitéré plus tard, à Karlsruhe, on a eu un autre concours. »

Jacques Sgard : « C’était en 1967 et là, ce n’était pas pour traiter une vallée des fleurs, mais pour traiter un espace classique devant le château. C’est une tradition française et c’était pour aménager l’espace classique devant le château ; alors voilà, c’est ma troisième expérience à l’étranger, c’était peut-être moins important pour ma formation, mais très important pour mon agence, ça a duré quand même 3 ans, ça a alimenté notre agence de paysagistes et donc, c’était très important ; alors après, j’espérais, je voulais mettre en application ce que j’avais découvert aux Pays-Bas. Et c’était avec les OREAM, les organisations régionales d’aménagement d’aires métropolitaines, que j’ai pu travailler comme certains de mes amis qui connaissaient ces organisations ; il y avait Challet, mais Challet, normalement, devait aller à Marseille et puis, il a dit « Non, pas Marseille », il était rapatrié du Maroc, il était très considéré, parce que Rabat, c’était un foyer de paysagistes, notamment avec Michel Ecochard et donc il a préféré Lille. Et donc il m’a laissé Marseille, et j’ai commencé avec les OREAM, de l’OREAM de Marseille à l’OREAM de Lorraine, et ça a été un secteur d’études et de recherches intéressant. Mais mes rapports avec l’étranger, c’était essentiel, j’ai fait des voyages d’étude, je suis allé en Angleterre, en Espagne, je me suis cantonné à l’Europe et puis après, toujours par le biais des concours, j’ai travaillé à Beyrouth, mais c’est beaucoup plus tard, ça, mais ça montre à quel point les concours, ça pouvait être intéressant. Mais c’est vrai, et surtout le concours à Beyrouth, il était organisé par la région d’Ile-de-France, il y avait quelques paysagistes français, dont Michel Corajoud, il a été terriblement peiné de ne pas le gagner. Vous connaissez Corajoud, il n’a pas apprécié. Mais pour moi, c’était très intéressant. »

Yves Luginbühl : « Pour revenir sur Beyrouth, qu’est-ce que tu en retiens aujourd’hui ? Tu y es allé souvent ? »

Jacques Sgard : « Oui, j’y suis allé souvent, j’avais un collègue beyrouthin, un architecte qui a mis à ma disposition son infrastructure pour la surveillance du chantier. Donc, sur ce plan là, ce que j’en ai tiré, c’est que c’était très différent, ne serait-ce que les gens, donc, j’ai essayé de comprendre et de m’adapter à ce que je pouvais imaginer, il n’y avait pas de traditions de jardin. Donc, j’ai essayé de comprendre un espace de 30 hectares, c’était énorme, dans un triangle, je leur ai proposé des choses, ils n’avaient pas un sou à dépenser, c’était vraiment un cadeau de l’Île-de-France. Ce qui nous laissait une certaine indépendance, mais peut-être qu’ils n’avaient pas de véritable demande. »

Pierre Donadieu : « Mais il y avait une vraie dimension politique. »

Jacques Sgard : « Ah, tout à fait, on était en plus sur la ligne verte, mais on a eu de très bons rapports avec eux et finalement, ça aurait pu être un parc très apprécié, mais seulement, est arrivée la crise de l’eau ; et comme j’avais basé pas mal d’études sur des bassins, c’est l’absence d’eau qui a été le facteur le plus important. »

Yves Luginbühl : « Surtout en Méditerranée ! »

Jacques Sgard : « Eh bien oui, mais il s’est trouvé que tous ces bassins, ils étaient sur le plan et que pour l’arrosage, ça posait quand même quelques problèmes. »

Pierre Donadieu : « La dimension politique avec plusieurs religions, ça a joué un rôle ? »

Jacques Sgard : « Ça a forcément joué, parce qu’il y avait d’une part toute la communauté grecque orthodoxe, française, de tradition française qui m’a très bien accueilli, et là, Pierre ( X) était parti, et puis il y avait tous les quartiers musulmans, arabes, pour lesquels j’avais très peu de contacts et pour lesquels j’imaginais qu’ils n’avaient pas du tout le même rapport au jardin, à l’espace et à la nature et j’ai essayé d’imaginer des choses, en particulier, sur un côté du triangle, ça donnait sur les quartiers populaires arabes ; et je me disais que ce qu’il faudrait, c’est un grand espace, un grand mail à l’ombre, pour qu’eux-mêmes puissent installer des échoppes, j’imaginais ça, j’ai tout planté de Ficus, 4 rangées de 500 mètres de long, donc, c’était vraiment en pensant à eux, et également un espace pour les femmes parce que dans cette communauté, les femmes ont un statut un peu spécial, et je me suis dit que les femmes pourraient accéder par le biais des enfants ; donc, j’ai fait une grande place de jeux, avec un espace pour les femmes ; alors, je crois que ça marche un petit peu. »

Pierre Donadieu : « Oui, ça marche un peu, un petit peu, mais en fait, l’espace pour les femmes, il a été grillagé et cet espace est une sorte d’excroissance du quartier musulman et il n’y a aucune communication pour les musulmans avec le reste du parc qui, lui, est resté filtré, y compris pour les Maronites, c’est-à-dire qu’il y a un droit d’entrée, c’est une sorte de péage et pour entrer, il faut être autorisé par l’ambassade de France. Il y a un certain nombre de personnes qui sont persona grata et qui peuvent aller faire du jogging, pique-niquer, mais lorsque j’y suis allé, c’était en très bon état. »

Jacques Sgard : « (…) Et alors, avec la guerre, les incendies, la pinède d’origine, c’était plus grand-chose, quelques pauvres pins parasols, les pins avaient disparu, bien sûr, et en plus c’était un champ de mines, quand on est arrivé, il n’y avait pas d’aéroport, c’était assez chouette, on avait un hôtel où il y avait tous les correspondants de guerre qui se rassemblaient, mais j’étais tranquille parce qu’il y avait Pierre qui savait ce qu’il fallait faire ou ne pas faire ; et donc, c’était quand même une atmosphère très spéciale, et l’aérogare, il n’y avait presque rien, une piste, et c’était assez chouette, enfin bref, ça c’est un détail (…) »

Yves Luginbühl : « Tu disais que tu avais fait, pour les populations arabes, un grand mail avec des ficus, est-ce qu’il y avait de la pelouse ? Parce que j’ai voyagé un peu au Moyen-Orient, notamment en Iran, je sais que les gens adorent pique-niquer sur les pelouses. »

Jacques Sgard : « Alors, ce que j’ai fait le long du mail, c’est un accompagnement de pelouse et d’arbustes à fleurs, le long des Ficus nigra, et le reste, c’était pour les Chrétiens, c’était la pinède, mais en vallonnements parce que la pinède était entourée de rues avec une circulation avec beaucoup de voitures, une circulation qui existe toujours d’ailleurs et je voulais donner un isolement au parc, il fallait faire une pinède et des vallonnements, (…) et j’ai eu la chance de voir à côté de l’aéroport, la création d’une nouvelle piste pour les avions et qui me donnait la possibilité d’avoir du remblais, mais du remblais de même nature que le sol du parc, c’était un remblais sableux qui correspondait parfaitement aux exigences du pin qui était là. Alors, j’ai donc, selon ma prédilection naturelle qui est de travailler sur des remblais, bien sûr, et j’ai fait ça et c’est cette partie qui a été un petit peu, comment dire, je ne dirais pas réservée, je l’imaginais plutôt pour la population avec des racines de culture européenne, et c’est même pour ça que j’avais prévu une roseraie ; et puis ça ne s’est pas fait ; j’avais un point de rencontre entre des populations, c’était un grand bassin avec des terrasses, parce qu’il y a une tradition de jeux de cartes, et j’imaginais que les gens, pas tous, surtout pour les populations arabes, sous des treilles, ça pouvait être formidable ; donc, ce parc que j’ai fait, c’est une ébauche de parc, dans lequel la restitution d’une pinède a marché, la zone de restitution de la pinède a marché, et puis peut-être ce que j’appelais une zone de nature fréquentée par les écoles, et l’idée de nature a bien fonctionné, j’ai piloté des classes de gosses et je crois que c’était bien avec ces gosses qui parlaient français, mais j’étais quand même très loin de l’ambition que j’avais au départ pour ce parc. Je doute que ce parc aura un bel avenir, surtout qu’il y avait le problème de l’eau, il y avait une nappe d’eau qui a été asséchée, et je pense à la rivière de Beyrouth qui passait pas très loin mais ils l’ont bétonnée»

Pierre Donadieu : « Oui, la rivière a été bétonnée, c’est un exutoire, pratiquement un égout, (…) il y a de l’eau quand il pleut, mais le reste du temps, il est à sec. »

Jacques Sgard : « Il me semble que d’après mes souvenirs, il y avait un petit peu d’eau, mais il y a longtemps, et donc, en tout cas, ils ont bétonné le fleuve, les nappes ont disparu et donc, c’était une déception, mais bon, une déception corrigée par le plaisir et l’intérêt que j’aie eus avec cette aventure, naturellement, il y avait quelques restes, quelques traces, alors voilà l’expérience libanaise. »

Pierre Donadieu : « Il y a eu un autre parc qui a été fait à côté de la nouvelle marina, en bord de mer, là où tous les déchets arrivaient, là où la ville et les gravats étaient empilés moitié sur la mer, moitié sur la plage, là, sur 15 hectares, tout a été remblayé, un parc a été réalisé et c’est le paysagiste Thierry Huau, qui l’a fait, j’ai vu le parc en train d’être planté. Il y a en fait deux zones de gravats, celle-ci pour le parc et puis un peu plus loin, une autre vers l’ancien port. Et là, il y a une énorme montagne de gravats, qui a été végétalisée, (…) en fait, tous les intérêts économiques et politiques tiraient parti de ces zones de gravats, ils ont été très différents, là où il y avait de l’argent des grands hôtels se sont installés, des hôtels magnifiques ont été restaurés, le Saint-Georges par exemple, et la zone industrielle a été repoussée plus loin vers le nord.

Jacques Sgard : « Drôle de pays, hein ? »

Pierre Donadieu : « Oui, c’est un drôle de pays, »

Jacques Sgard : « Mais dans le Proche Orient, c’est quand même un curieux espace, il y a des échanges encore, je ne sais pas comment ça se passe maintenant. »

Pierre Donadieu : « A la suite de toutes ces initiatives urbaines, aujourd’hui, on a mis en place des formations de paysagistes, je me rappelle qu’il y a cinq formations de paysagistes, à Beyrouth, il y a l’Université américaine, l’Université Saint-Joseph, puis il y a l’université libanaise et deux autres privées ».

« Il y a des compétences au Liban, et ce qui est étonnant, dans un pays avec cinq millions d’habitants, à Beyrouth, il y a cinq formations de paysagistes de niveau master ; alors j’ai demandé pourquoi et on m’a dit : « Nous les Libanais, on est censés travailler ailleurs, et donc nos agences fonctionnent avec le Moyen-Orient, avec l’Afrique, etc., en fait leurs compétences sont exportées. Ce sont des formations privées, sauf l’Université libanaise, il y a des relations avec la France, assez étroites, entre l’Université Saint-Joseph et l’Ecole d’Angers, et entre l’Université de Tours et l’Université libanaise »

Jacques Sgard : « Donc il se passe des trucs ? »

Pierre Donadieu : « Oui, comme en ce moment, c’est relativement calme, la population continue à vivre normalement. »

Yves Luginbühl : « Il y a quand même les camps de réfugiés syriens. »

Pierre Donadieu : « Oui, mais ils ont une résistance, une résilience comme on dit aujourd’hui, à pouvoir accueillir un million de réfugiés, qui arrivent par la frontière syrienne. J’étais présent au moment où la situation était critique avec Israël, les deux parcs du quartier musulman et du quartier maronite ont été réinvestis par des tentes, par des réfugiés, qui attendent finalement d’être logés dans je ne sais combien de tours d’immeubles avec des locations, c’est tout un business autour du logement et en fait, il n’y a pas vraiment de camps de réfugiés, car ils ont toujours un parc de logements assez impressionnant, et on se demande pourquoi tous ces immeubles sont en train de se construire ; quand ça va se calmer, tout ça va se remplir et en fait l’argent des Libanais à l’étranger est investi là, dans l’immobilier »

Jacques Sgard : « Mais avec les Syriens, il y a eu toujours des rapports depuis longtemps. »

Pierre Donadieu : « Oui, mais politiquement, c’était un peu tendu, ils sont culturellement très, très proches, mais les équilibres politiques tiennent à des minorités religieuses qui contrôlent la majorité musulmane sunnite, et c’est la condition de l’équilibre interconfessionnel et social ; c’est totalement incompréhensible pour le monde entier, un ensemble de minorités qui puissent contrôler une majorité de sunnites, parce que ce sont essentiellement des sunnites du côté musulman, en fait, quand on discute avec eux, pour revenir à nos affaires de paysage, la question de l’espace public devient une question centrale, pour nous, c’est la qualité, la propreté, etc., la thèse de doctorat que j’ai encadrée portait là-dessus et on se rend compte que finalement, l’espace public beyrouthin ou de n’importe quel village ou autre, est normalement et potentiellement une poubelle, mais alors, à l’intérieur des maisons, c’est absolument nickel, alors on leur dit : « Mais vous vous rendez compte de l’image que vous donnez pour les étrangers ? » et ils nous disent : « Pour nous l’image c’est celle de l’intérieur. » ; quand on est dans le quartier maronite, ça reste assez occidentalisé, mais quand on est dans le quartier musulman, les intégristes chiites, le Hezbollah, alors là, c’est encore plus caricatural, dans les immeubles, tous les balcons sont occultés, des immeubles de cinq à six étages, tous les balcons sont voilés parce qu’on n’a pas à regarder à l’extérieur ; l’extérieur n’a pas d’importance. Alors pour arriver à faire comprendre aux paysagistes cette situation, que c’est l’espace privé qui est plus important que l’espace public selon les traditions culturelles, évidemment, c’est pas facile. Et ils le comprennent parfaitement, dès qu’ils sont à l’étranger, lorsqu’ils vont dans une université américaine par exemple, ils exportent des compétences qui ne correspondent pas à leur culture. »

Jacques Sgard : « Bon voilà quelques expériences à l’étranger. »

Yves Luginbühl : « Il y a une deuxième question que je trouvais intéressante, c’est le passage du parc et du jardin à l’aménagement du territoire ; alors évidemment il y a le CNERP, mais indépendamment du CNERP, je sais que tu as travaillé sur le massif vosgien, c’était un genre de plan de paysage. »

Jacques Sgard : « Oui, oui, le massif vosgien. »

Yves Luginbühl : « Ou alors, tu avais d’autres expériences avant le massif vosgien ? »

Jacques Sgard : « Mais c’était le massif vosgien qui était le premier, parce que c’est venu en cours de route, quand j’ai travaillé pour l’OREAM Lorraine… »

Pierre Donadieu : « J’ai lu le travail de l’OREAM Lorraine, c’était en 1971. »

Yves Luginbühl : « Alors c’était juste avant le CNERP. Je me rappelle très bien de tes cartes faites avec les photos aériennes pour montrer l’évolution du paysage, je m’en rappelle très bien. »

Jacques Sgard : « Oui, oui, c’est ça, les grandes études sur le paysage, c’était en Lorraine, parce que, à Marseille, j’ai travaillé un peu pour décrire l’espace autour de la ville, mais il n’y a pas eu de plan d’aménagement, c’était surtout pour sauvegarder les grands espaces vides, et surtout les Calanques, je me suis agité pour les préserver ; mais c’est surtout en Lorraine que j’ai réalisé des études sur le grand paysage. Et en particulier pour l’approche du massif vosgien, et aussi approcher tout l’espace alsacien, et faire des préconisations pour chaque commune, préconisations pour essayer, parce que pour eux, c’était très important l’image culturelle, comme disaient les acteurs, « Notre image de marque »

Pierre Donadieu : « Est-ce que tu as travaillé avec le paysagiste Hugues Lambert ? »

Jacques Sgard : « J’ai travaillé avec Hugues Lambert, ah non, pas avec lui sur les Vosges, mais j’avais eu des contacts avec lui, et Bernard Fischesser du CTGREF de Grenoble. »

Pierre Donadieu : « Vous vous êtes rencontrés ? »

Jacques Sgard : « On s’est rencontrés, mais pas sur les Vosges, il m’avait dit : « tu vois, ce que tu fais sur les Vosges, on est totalement d’accord, on travaille un peu comme toi », donc on avait de bons rapports et même avec B. Fischesser. »

Pierre Donadieu : « Fischesser était élève du CNERP ? »

Yves Luginbühl : « Oui, Fischesser était passé par le CNERP. On a même une photo où on le voit avec nous, j’ai beaucoup bossé avec lui sur la forêt et la montagne, on a fait des montages diapos sur la montagne et la forêt. »

L’équipe du CNERP en 1974, B. Fichesser est le sixième à partir de la droite, Y. Luginbühl le troisième à partir de la gauche. Archives ENSP.

Jacques Sgard : « Alors ça, c’est incroyable, alors là, j’ai un trou de mémoire. »

Pierre Donadieu : « Et en même temps qu’il y avait le travail sur les Vosges à l’OREAM de Lorraine, il y avait aussi le travail de l’INRA de l’équipe de Jean-Pierre Deffontaines. Est-ce que vous vous êtes rencontrés ? »

Jacques Sgard : « On s’est rencontrés, mais pas là-dessus. »

Pierre Donadieu : « Et pourtant, c’était en même temps. »

Yves Luginbühl : « Oui, c’était le livre Pays, Paysans dans les Vosges du sud, avec Jean-Pierre Deffontaines (et ses collègues de l’INRA). »

Pierre Donadieu : « C’est ça, il est sorti en 1977, donc les deux années avant, vous y étiez en même temps avec la même question, celle de la dynamique des paysages. »

Jacques Sgard : « Eh bien, non, on ne s’est pas rencontrés à ce moment-là. »

Pierre Donadieu : « Est-ce que ça veut dire que les commanditaires étaient un peu schizophrènes ? »

Jacques Sgard : « Et pourtant le commanditaire, c’était l’OREAM Lorraine, le patron c’était Jacques X , très paysage, mais là, on a loupé quelque chose. »

Pierre Donadieu : « On s’en rend compte 30 ans après, non 50 ans après !!! c’est impressionnant. »

Jacques Sgard : « Alors ça, c’est vrai. »

Yves Luginbühl : « Quand tu es passé à l’échelle du grand territoire, qu’est-ce que tu tirais de tes expériences du jardin pour l’appliquer à cette échelle ? »

Jacques Sgard : « Tu as tout à fait raison, parce que en fait, je me suis toujours intéressé au paysage, c’est-à-dire au grand paysage, je faisais du camping à vélo et ça me plaisait énormément, je me disais à ce moment-là, j’étais encore à l’école, mais comment passe-t-on du jardin au paysage, peut-on faire quelque chose, pourquoi est-ce si brutal ? Je pensais à la protection et je me demandais réellement comment faire. Et c’est par le biais des OREAM, que je me suis aperçu que ce qu’il y avait de commun entre toutes ces démarches, le jardin, le paysage, c’est évidemment le regard, c’est évidemment l’intérêt qu’on porte à l’aménagement de l’espace. Et également le désir que l’on a d’intervenir sur cet ordre ; un jardin, c’est l’ordre créatif, ce qui vaut pour le paysage et en particulier les critiques à lui adresser, ce que je considérais comme des atteintes au paysage, qui me révulsaient, et je me disais, il faut que l’on intervienne sur cet aménagement de l’espace. C’est quand même ce qui plaisait, c’est-à-dire le jugement sur ce que l’on voyait du paysage qui primait. Je réagissais toujours, je m’indignais quand il y avait quelque chose qui ne plaisait pas, et avec l’âge, peut-être, je suis devenu un peu plus indulgent et j’ai écouté beaucoup les gens, je discutais beaucoup et je me disais, ça serait pas mal si on faisait ça, c’est assez facile pour nous qui avons le langage pour ça, en particulier dans les villes…, donc on se rejoint tout à fait là-dessus, et ça, aujourd’hui, on a quand même des gens plus sensibilisés, en tout cas, voilà, le point commun, c’était pour moi, le regard sur cet espace, et ensuite, bien sûr, les outils qu’on mettait en œuvre pour réaliser ce que l’on voulait, parce que les outils du paysagiste « jardiniste », eh bien, on les connait bien, le travail de la terre, les plantes, les terrassements, et puis les outils pour le paysage, c’est autre chose, c’est le plan paysage, voilà, par exemple le plan paysage. »

Pierre Donadieu : « Est-ce que le plan paysage, c’était le bon outil ? »

Jacques Sgard : « Alors là, c’est une vaste question. »

Pierre Donadieu : « Rétrospectivement, c’est une question ou une question qui ne se pose pas ? »

Jacques Sgard : « il faudrait qu’on ait une discussion spéciale là-dessus. »

Pierre Donadieu : « Non, mais justement, ensuite, quand on va parler de l’enseignement, la question c’est comment on acquiert les bases, il y a deux niveaux, il y a le niveau du regard, qui est commun au jardin et au grand paysage, et ensuite la question des outils, est-ce que le passage à la planification qui n’a rien à voir, justement, est-il justifié ou est-ce que ce sont les pays scandinaves, les pays où l’on planifie facilement qui ont été la source du plan de paysage ? Sans compter la question que l’on ne se pose pas et il faut se la poser, je te la pose, est-ce que le plan de paysage, c’est un bon outil ? Tu as dû voir en soixante ans de travail, des situations où un plan de paysage a été fait et où le regard que tu portes lorsque tu es revenu sur le terrain, n’a pas réussi à conserver ceci, à garder cela ou à aménager, en tout cas, le plan de paysage me paraît plutôt un excellent outil, enfin, il y a des cas, très nombreux où le plan de paysage a été mis dans un tiroir, est-ce que ce que tu as pu préconiser a été respecté ? »

Jacques Sgard : « Oui, ça permet de discuter, un plan de paysage, ça réunit des interlocuteurs. »

Pierre Donadieu : « Est-ce que la finalité, ça a été de réunir, de faire partager un moment de perspective, une sorte de rêve qui se concrétisait par des possibilités d’action et après, ton travail se termine, car il y a des actions qui ont duré dix ans, quinze ans, voire vingt ans. »

Yves Luginbühl : « Je pense à Alain Marguerit, qui a réalisé le plan paysage de Saint-Flour, il y est toujours, il a commencé en 1993. »

Jacques Sgard : « Il faudrait faire un bilan. »

Yves Luginbühl : « C’est la question de l’évaluation post projet, ça devrait faire partie des questions d’un séminaire. »

Pierre Donadieu : « Tout à fait, oui, c’est l’évaluation d’une politique publique. »

Yves Luginbühl : « Eh bien oui. »

Pierre Donadieu : « C’est une question qui est récurrente aujourd’hui et qui convoque celui qui a fait le projet, qui a fait le plan, qui a imaginé, soit une stabilisation du paysage, soit une autre dynamique que celle qui existait, et alors on doit se demander : on a tenu compte ou on n’a pas tenu compte, parce que ce n’est pas du tout ça qui était prévu. Je me souviens de Jean Challet, on se racontait des histoires marocaines et il me disait : « tu te souviens, là, sur la plage d’Agadir, il y a un petit bosquet, un petit bois, eh bien, c’est moi qui ai demandé à ce que ce petit bois soit épargné, il a été scrupuleusement conservé, et il reste finalement un repère dans cette immense plage d’Agadir, même chose avec le quartier de l’Hivernage à Marrakech près de l’ancien aéroport, il y a eu la colonisation et quarante ans après la fin du protectorat, le quartier et sa vue sur l’Atlas enneigé étaient encore scrupuleusement conservés, quasiment le plan militaire du protectorat en 1918, il s’est passé presque un siècle ce qui permettait ça, c’était la présence d’un aéroport juste devant ce quartier, la protection était liée aux atterrissages et décollages, puis l’aéroport a été transféré, et pendant un moment, le plan directeur a joué un rôle capital pour les urbanistes, pourtant, c’était l’héritage colonial, on ne pouvait pas conserver, et à un moment donné, les idées ont évolué et ça a basculé dans l’urbanisation. »

Jacques Sgard : « Alors en fait, moi, je n’ai pas fait beaucoup de plans de paysage, j’ai fait des quantités d’études de paysage mais peu de plans de paysage. »

Pierre Donadieu : « La première étude que tu as faite ne s’appelle-t-elle pas : Plan du projet d’aménagement de Lamalou-les-Bains en 1955 ?

Yves Luginbühl : « C’est vrai que l’on donne le nom de plan de paysage à des opérations qui n’en sont pas institutionnellement, personnellement, j’ai fait le plan de paysage de la vallée de la Dordogne avec EPIDOR, ce n’était pas un vrai plan de paysage. »

Jacques Sgard : « Oui, Ça y est, je m’en souviens, Lamalou-les-Bains. »

Pierre Donadieu : « C’est la première étude où l’on parle de plan de paysage. »

Jacques Sgard : « Oui, oui, tout à fait. »

Pierre Donadieu : « Mais le mot plan de paysage est né plus tard ? »

Yves Luginbühl : « Institutionnellement, c’est 1993. »

Jacques Sgard : « Pour moi, ça vient de la Hollande, c’était Landscap Plan J’ai traduit, simplement. »

Pierre Donadieu : « L’expression a été maintenue par la pratique, puis elle a été institutionnalisée. »

Yves Luginbühl : « C’est plutôt marrant. »

Jacques Sgard : « Oui, c’est marrant. »

Yves Luginbühl : « Et puis il y avait aussi l’Angleterre avec Landscape planning. »

Jacques Sgard : « Oui, c’est vrai. »

Yves Luginbühl : « Par exemple à Sheffield, je ne me rappelle plus le nom du prof qui officiait à Sheffield, j’y étais allé, eh bien c’est quand on était au CNERP, on avait fait un voyage à Sheffield et à Glasgow, et on avait parlé de Landscape planning. »

Pierre Donadieu : « Il y a une chose qui est ambiguë, parce qu’en fait le terme de plan de paysage est passé dans la pratique, dans les institutions, dans le code de l’urbanisme, mais pas le terme planification paysagère. Alors que le mot Landscape planning, il était déjà là. »

Yves Luginbühl : « Je pense que planification, ça rebute beaucoup de gens, parce que ça fait lourdingue, ça fait… je me rappelle qu’au CNERP, quand on a commencé les premiers séminaires, je ne sais plus qui nous avait dit qu’il fallait passer aux aménagements légers et plus de ces études quantitatives, lourdes, qui sont les études de planification faites par les géographes, c’était ça qu’on nous avait dit. »

Pierre Donadieu : « C’était peut-être les études du paysagiste Ian McHarg, il jouait un rôle important avec beaucoup de principes d’écologie mais on a vu l’échec de la planification écologique en France, c’était la fin des années 1970, on essayait et ça n’a pas fonctionné. »

Yves Luginbühl : « Et tu sais pourquoi ? Moi, j’ai une interprétation, ils faisaient des cartes de contraintes, les cartes de contraintes, ça ne marchait pas, qu’est-ce que tu veux ! »

Pierre Donadieu : « A l’époque, je commençais à enseigner à l’école, ces cartes de contraintes, c’était une évidence, il y avait, dans les sites, des contraintes de relief, d’hydrologie, de risques naturels, de protection ; c’était tout naturel pour les écologues de faire des cartes de contraintes et les Québécois, à cette époque des années 70, faisaient des atlas qui étaient des successions de cartes thématiques, mais cet outil, cette démarche analytique, elle a fait un flop total, pour les Hollandais c’était peut-être pareil et aussi pour les Allemands. »

Yves Luginbühl : « Pour les Allemands, c’était l’écologie…ils n’ont ni adopté, ni ratifié la Convention Européenne du Paysage, ils sont très naturalistes. La Natur, c’est sacré, j’allais souvent en Allemagne, et j’étais surpris par leur comportement à l’égard de la forêt, c’était incroyable, on allait se balader dans la forêt à la nuit tombée, au clair de lune. C’était la Dunkelheit, la culture de la nature avec Siegfried et Wagner. On s’éloigne un peu de notre sujet. »

Jacques Sgard : « Non, on ne s’en éloigne pas tellement, c’est vrai que les Allemands aiment la forêt. »

Pierre Donadieu : « En tout cas, ça éclaire notre plan de paysage qui est resté une constante, et qui, il faut le reconnaître, est une partie du marché du paysagisme »

Yves Luginbühl : « Les deux gros marchés, ce sont les plans et les atlas de paysages. »

Jacques Sgard : « Oui, bien sûr, c’est exactement ça. »

Pierre Donadieu : « Les plans sont peut-être plus nombreux, je me souviens d’une réunion des urbanistes à Toulouse, c’était en 2003, c’était justement à propos des outils du paysagisme et de l’urbanisme, et quelqu’un a déclaré, je ne me souviens plus de son nom, « nous devons travailler, nous les urbanistes, avec les paysagistes », donc, désormais, disaient-ils, nous allons faire un travail commun, c’est évident, et lorsque la réunion était terminée, il y eut au moins quinze professionnels qui se sont précipités vers des paysagistes pour prendre des rendez-vous. A cette époque, les relations entre urbanistes et paysagistes n’étaient pas les meilleures. La vogue de l’urbanisme paysagiste n’était pas encore là, elle est arrivée après, elle est arrivée des Etats-Unis et du Royaume Uni. »

Yves Luginbühl : « Et alors après, qu’est-ce que tu as tiré de tout cela pour l’enseignement ? Lourde question »

Jacques Sgard : « Oui, mais c’est vrai, alors là, je me replonge dans le passé. »

Pierre Donadieu : « Tu as été enseignant à l’Ecole du Paysage dans la section de 1962 à 1968, au CNERP de 72 à 79, et à l’ENSP à partir de 83, 84 ? »

Jacques Sgard : « Peut-être bien. »

Pierre Donadieu : « En fait, tu as connu l’enseignement à trois périodes très différentes, celle de la Section de l’ENSH et celle de l’ENSP»

Yves Luginbühl : « Oui, mais ça, c’est passionnant ! »

Pierre Donadieu : « Finalement, on te demande d’intervenir dans les ateliers de la Section, il y avait très peu d’élèves. E . Le Guélinel, le directeur, sans doute parce qu’il est arrivé en 1959, toi tu es arrivé en 1962, donc, avec Saint-Maurice, on vous demande de rénover un petit peu l’enseignement, avec des élèves peu nombreux qui sont souvent absents. Il faut expliquer ce qui s’est passé autour de 68, il y a eu une crise, et quand vous êtes partis, des jeunes et des moins jeunes paysagistes, M. Corajoud notamment, sont arrivés avec J. Simon en 1972. Dans cette période-là avant de partir vers le CNERP, qu’est-ce que tu pensais qu’il fallait enseigner à des futurs paysagistes, parce qu’après on comparera avec ce qui s’est passé au CNERP puis à l’ENSP, avec des élèves différents, avec des contextes différents, avec des enseignants et des collègues différents, est-ce qu’on peut revoir soixante ans d’enseignement du paysage ? C’est impressionnant, soixante ans »

Jacques Sgard : « Oui, c’est impressionnant, à la Section, je me souviens, je leur faisais des exposés de sensibilisation, sur le paysage, sur le grand paysage et il y avait Pierre Dauvergne, qui était l’un de mes étudiants et je crois que là, ça l’avait vraiment impressionné. C’était la chance d’ouvrir tout un champ nouveau de réflexion pour la plupart et surtout pour Pierre Dauvergne ; pour le reste, je ne sais pas quelles influences ont eues mes exposés sur les étudiants. »

Pierre Donadieu : « On te demandait de faire des conférences, puis de participer à des ateliers, avec Saint-Maurice ? »

Jacques Sgard : « Oui, c’est ça, enfin, c’est très nébuleux, mais ça, je m’en souviens bien et il fallait changer de perspectives, parce qu’il faut se mettre dans l’ambiance des premières années de la Section, avec les professeurs comme Robert Brice ou Albert Audias qui est resté jusqu’en 1972, André Riousse, il est décédé plus tôt… »

Pierre Donadieu : « Oui, Riousse il est mort en 1958, il a été remplacé par Théodore Leveau,»

Jacques Sgard : « C’est ça, exactement, Leveau n’était pas très ouvert, mais enfin quand même, il était urbaniste. »

Pierre Donadieu : « Comment accueillait-il les jeunes enseignants ? »

Jacques Sgard : « Eh bien, j’étais allé lui présenter ma thèse, alors, je lui ai donné un exemplaire et je m’apprêtais à lui expliquer et il a dit, « Non Mon Dieu, j’ai autre chose à faire ». Il n’a pas écouté mes explications, mais quand même, il m’a offert un contrat et j’ai fait avec lui un projet de paysage, mais tout ça est un peu flou, je ne pense pas que ça serve à quelque chose, quand même. »

Pierre Donadieu : « Quand tu pars de la Section il y a une crise, il y a des grèves d’étudiants, Est-ce que tu pensais que l’on ne pouvait pas enseigner le « grand paysage », est-ce que la crise était liée à ça ? »

Jacques Sgard : « Oui, c’est vrai. »

Pierre Donadieu : « Le CNERP est créé, avec l’association « Paysage », en 1972, est-ce que tu te retrouvais dans ce nouvel enseignement ? »

Jacques Sgard : « Ah, tout à fait, surement, c’est certainement le CNERP qui m’a permis d’exprimer ce que je n’ai pas pu exprimer à l’école de Versailles. »

Pierre Donadieu : « Qu’est-ce que tu enseignais au CNERP, que tu ne pouvais pas enseigner à la Section, quelles étaient tes priorités ? »

Jacques Sgard : « C’était bien évidemment sur l’espace, sur le Grand Paysage. »

Yves Luginbühl : « Je me souviens de la Hollande en particulier, il me semble qu’il y a eu, plus tard, une grande étude prospective sur la Hollande, c’était voir le paysage de la Hollande 20 ans plus tard qui a été réalisée par je ne sais plus trop qui, à Wageningen ou une institution similaire. Est-ce que tu étais du voyage à Marseille, à Fos, Fos-sur-Mer ? »

Jacques Sgard : « Je ne crois pas, non Fos, ça ne me dit rien. »

Pierre Donadieu : « As-tu gardé des documents de cette époque ? »

Jacques Sgard : « Non je n’ai rien gardé de cette époque, je n’ai plus de documentation. »

Yves Luginbühl : « Moi-même, je n’ai pratiquement rien, je n’ai conservé que l’étude de l’OREALM, sur la vallée de la Loire, ce n’est même pas un document du CNERP, le Paysage rural et régional de Pierre Dauvergne. »

Pierre Donadieu : « En revanche, Pierre Dauvergne a énormément d’archives. »

Yves Luginbühl : « Oui et Zsuzsa Cros a aussi conservé beaucoup de documents. »

Jacques Sgard : « Ah bon, ça c’est curieux. »

Pierre Donadieu : « Tu interviens après le CNERP à l’école du paysage, et à ce moment-là, tu interviens tout de suite dans les ateliers pédagogiques régionaux ou bien tu donnes des conférences ? »

Jacques Sgard : « Non, j’ai travaillé essentiellement sur les ateliers, je n’ai pas fait de conférences ou très peu ou de cours, j’ai surtout encadré les ateliers. Et puis les diplômes, j’ai travaillé avec les étudiants, j’ai beaucoup aimé ça, les ateliers pédagogiques, et j’espère que ça a laissé des traces. »

Pierre Donadieu : « Tu avais quelques mémoires à encadrer, quelques travaux personnels de fin d’étude?»

Jacques Sgard : « Alors là, je les ai tous gardés, les mémoires. »

Pierre Donadieu : « Qu’est-ce que l’on peut retenir finalement de cette pédagogie de l’atelier ? Est-ce qu’il était toujours en continuité avec ce que tu avais fait auparavant ? »

Jacques Sgard : « J’ai trouvé ça formidable, la pédagogie d’atelier, c’était intéressant comme principe les ateliers parce que ça permettait aux étudiants de sortir du cadre un peu théorique et de se frotter aux réalités et en particulier aux élus qui finançaient souvent avec le sentiment d’aider, d’être pédagogiques. C’était très intéressant, j’ai eu quelques ateliers, des groupes d’encadrement, qui apportaient beaucoup, ils [les élus] n’étaient pas là pour critiquer un travail, mais plutôt pour les aider, et ça, c’était un aspect très positif. Mais j’en ai eu, des ateliers, qui étaient très irréguliers, mais dans l’ensemble, ça marchait bien et j’espère qu’ils ont pu en retirer quelque chose ; je voudrais bien, de la part de ceux qui ont participé à ces ateliers, voir la vision qu’ils en ont 20 ans après. Ça, ça peut être intéressant. »

Pierre Donadieu : « Est-ce que les ateliers des trois premières années préparaient bien à la quatrième ou est-ce qu’il fallait tout reprendre, est-ce qu’il y avait une compétence d’ expression graphique, ou d’ interprétation géographique ? Est-ce que l’on se posait la question de leurs compétences préalables ? »

Jacques Sgard : « Non, j’ai toujours été assez content, parce qu’ils montraient leurs capacités de voir dans l’espace, de représenter, de dessiner, de faire des dossiers, c’était pas mal et donc, on travaillait avec les gens, ils avaient une bonne base pour la lecture de l’espace. »

Pierre Donadieu : « Et une bonne capacité à projeter, à inventer ? »

Jacques Sgard : « C’était variable, je mélange parfois avec les diplômes. »

Pierre Donadieu : « Souvent, ce n’était pas très différent, mais les ateliers et les diplômes de quatrième année n’avaient pas la même finalité. »

Yves Luginbühl : « Comment tu te positionnais par rapport aux autres enseignants comme Lassus et Corajoud ? »

Jacques Sgard : « Avec Lassus, j’ai travaillé dès le début, assez peu, je l’ai rencontré à Marseille, je faisais partie du groupe de recherches d’ambiances, j’ai bien aimé Lassus finalement, pas marrant parfois, on avait de très bons contacts, c’est quand même moi qui l’ai amené à Versailles, donc, moi, j’ai beaucoup appris de lui parce qu’il avait une façon d’analyser les choses qui apportait une théorie que je n’avais pas, comme lui. On se complétait bien, finalement. ».

Pierre Donadieu : «En dehors de Lassus et de Corajoud, est-ce qu’il y avait d’autres références qui s’imposaient, notamment dans d’autres disciplines comme la géographie, l’urbanisme, la sociologie ? »

Yves Luginbühl : « Oui, puis il y a eu aussi la philosophie, avec le colloque de Saint-Etienne, l’anthropologie avec l’appel d’offres du ministère de la Culture et la Mission du Patrimoine ethnologique, il y a eu beaucoup d’ethnologues qui ont travaillé sur les représentations sociales des paysages. Étant chercheur et enseignant à Versailles, j’étais toujours en porte-à-faux par rapport à l’enseignement des ateliers, je n’ai jamais pu mettre les pieds dans un atelier, je ressentais une très forte opposition et notamment de M. Corajoud qui était en très forte opposition par rapport à moi, il n’avait pas de mots assez durs à mon égard »

Pierre Donadieu : « Dans le domaine du paysage, il y a eu dans les trente dernières années une effervescence intellectuelle impressionnante en France, je pense qu’il n’y a eu que très peu de domaines avec une telle effervescence au niveau européen. Or, dans l’enseignement du paysage en ateliers, il n’y a jamais eu le moindre mot sur les travaux des chercheurs, sauf chez B. Lassus qui appréciait beaucoup les anthropologues. On n’en parlait pas dans les ateliers et toute la formation ne tenait aucun compte des travaux de recherche sur le paysage. Il n’y avait pas ou peu de porosité entre la recherche universitaire et l’atelier de projet de paysage ; je ne dis pas que c’est bien ou mal, mais ça été la réalité. »

Jacques Sgard : « Je crois que M. Corajoud a beaucoup bluffé, mais quand il m’a appelé, car il m’a appelé quand même à Versailles, pour suivre quelques projets avec les étudiants, quelques ateliers, mais je ne le sentais pas ouvert sur le grand espace, sur la ruralité et il s’est découvert ruraliste beaucoup plus tard, (rires de J. Sgard). »

Yves Luginbühl : « Il s’est même découvert géographe, géographe et historien… »

Jacques Sgard : « J’aurais souhaité introduire de manière beaucoup plus systématique un cours sur le grand espace, j’aurais souhaité le faire, mais là, je me suis rendu compte que ça ne marchait pas. J’aurais tellement aimé faire progresser cette question et surtout dans les projets ; Pierre Dauvergne a fait, lui, quelque chose sur le grand paysage. »

Yves Luginbühl : « J’ai fait un cours sur l’histoire du paysage rural à Versailles, j’avais vingt heures de cours au début, ça marchait plus ou moins, il y avait toujours une dizaine d’étudiants qui suivaient et les autres qui étaient au fond de la salle, qui entraient et sortaient, regardaient leur ordinateur ou discutaient ensemble ; cette école était très différente de l’université, ça n’avait rien à voir. »

Pierre Donadieu : « Oui, c’est vrai que le langage du paysagisme ne s’inspirait en rien de celui des anthropologues, un peu comme si la communauté des paysagistes conservaient sa propre identité, séparément de la recherche, les paysagistes se sont forgé une culture propre indépendante des savoirs universitaires,… »

Yves Luginbühl : « Il y a eu cependant un certain nombre de paysagistes qui ont soutenu des thèses de doctorat, grâce au DEA Jardins, Paysages, Territoires, il est vrai que B. Lassus a fait un grand coup avec ce DEA, il a fait un coup formidable et d’une certaine manière, ça a ouvert la communauté des paysagistes à la recherche. »

Jacques Sgard : « Oui, c’est vrai. »

Yves Luginbühl : « J’ai enseigné aussi bien à Versailles qu’à Bordeaux, je trouve que Bordeaux était plus ouvert, beaucoup plus ouvert. »

Pierre Donadieu : « Oui, sans doute, grâce à Serge Briffaud, et à d’autres enseignants. Tout se passe comme si les paysagistes professionnels se singularisaient par leur langage, leurs pratiques, avec une communication basée sur les images, les plans et leurs mots propres. en fait c’est un peu comme dans le monde des agriculteurs qui se distingue de celui des chercheurs en agronomie (mais avec plus de porosité que dans le domaine du paysage). C’est un monde indépendant des universitaires et de la recherche. Dans la dernière génération d’étudiants de la Section, la connaissance nécessaire, ils la construisaient eux-mêmes avec beaucoup de référence aux auteurs américains »

Yves Luginbühl : « Tu connais le rapport du sociologue Jacques Cloarec, eh bien c’est très clair, les paysagistes disent qu’ils n’ont pas besoin de la recherche, nous sommes, disent-ils nos propres chercheurs. »

Jacques Sgard : « Oui, oui, c’est vrai, mais c’est curieux. »

Pierre Donadieu : « Le recours à la recherche pour les paysagistes, c’est seulement possible par le projet. Ils reconnaissent qu’il y a d’autres logiques de production de connaissances, (…), mais ce n’est pas leur métier ».

Yves Luginbühl : « Evidemment, dans les instituts de recherche, le paysage n’était pas toujours à l’honneur, à l’INRA, c’est différent, et à l’INRA SAD, c’était pas trop mal. »

Pierre Donadieu : « Oui, c’était un des lieux où on parlait du paysage rural et de son évolution »

Jacques Sgard : « Forcément, dans les années soixante, j’avais du mal à faire admettre des connaissances géographiques, c’était difficile. Mais il y avait des enseignants beaucoup plus ouverts, et surtout on travaillait sur des espaces vastes, mais ma mémoire me fait parfois défaut et c’est très difficile de m’en souvenir parfaitement. »

Pierre Donadieu : « En regardant les premières années des ateliers pédagogiques régionaux, et les dernières années, quelle différence il y avait ? »

Jacques Sgard : « Les premières années, on travaillait quand même sur l’aménagement d’espaces très localisés, par exemple des carrières, donc c’était plutôt chiant, ce genre d’exercice, ou alors le développement d’un quartier. Il y a eu quelques projets, oui, d’urbanisme et d’aménagement de grands espaces. » .

Yves Luginbühl : « L’expérience du CNERP, est-ce qu’elle a eu une influence sur ton enseignement à Versailles ? »

Jacques Sgard : « Oui, oui, mais il y avait quand même des opérations d’aménagement d’espaces beaucoup plus riches, sûrement. »

Yves Luginbühl : « Tu avais participé aux études que l’on avait faites au CNERP, au Faou ou à Sophia Antipolis ? »

Jacques Sgard : « Oui, mais de loin. »

Yves Luginbühl : « En tout cas, ça m’a marqué, cette étude, c’était une grande découverte, ah, oui, toutes les études que l’on a faites, l’Argonne, Aydius ( ?) avec Dauvergne, on était allés avec Dauvergne dans les Pyrénées centrales, c’était formidable, je vois encore le village, ce sont des moments qui marquent pour la vie. »

Pierre Donadieu : « La semaine dernière, c’était la biennale de l’architecture et du paysage à l’école d’architecture de Versailles en collaboration avec l’ENSP, Dans une conférence le paysagiste J.-P. Clarac a fait un exposé sur Sophia Antipolis, il avait repris la manière dont les leçons de cette étude faite au CNERP avaient percolé dans son enseignement, il avait été étonné par les propos du botaniste et écologue Jacques Montégut, enseignant au CNERP, parlant de la plaine de Sophia Antipolis, et que pour lui, ça avait engendré l’idée qu’il y avait des espaces communs, qui ont joué un rôle important pour l’aménagement de ces espaces. (…) »

Yves Luginbühl : « J’étais retourné à Sophia Antipolis récemment dans le cadre d’un colloque sur les infrastructures, du programme de recherche ITTECOP et je n’ai rien reconnu, tout a été bouleversé, ils ont tout foutu en l’air, c’est impressionnant ; il y avait une très belle maison, ancienne, le genre de bastide en pierres de calcaire, sur des terrasses, c’était magnifique, on voulait en faire un centre culturel, il y avait tout un réseau d’irrigation avec des rigoles qui percolaient dans les murets, c’était vraiment magnifique avec des pins autour, je n’ai jamais pu la retrouver ; je ne sais pas si elle a été conservée ou si elle a été démolie, c’était vraiment une belle bâtisse, méditerranéenne, je ne sais pas ce qu’elle est devenue, j’ai essayé de regarder sur internet, je n’ai rien trouvé. ».

Pierre Donadieu : « Je regardais l’annuaire des paysagistes conseils de l’Etat, ils sont une centaine, ils ont eu la capacité de conseiller les élus, ils sont presque tous les héritiers de la génération qui a commencé à regarder le territoire avec ténacité, persévérance et rigueur, ça fait 25 ans. »

Yves Luginbühl : « D’une certaine manière, les paysagistes conseils de l’Etat, ils sont les héritiers de notre génération, je me rappelle, Alain Levavasseur, il a été l’un des premiers à partir à Clermont-Ferrand, dans le premier ARSP (Atelier régional des Sites et Paysages) à la DRAE… »

Jacques Sgard : « Je crois que les paysagistes conseils, ils jouent un rôle intéressant ; ils font la relation entre les grands espaces et l’espace qui intéresse un maire, qui est l’espace immédiat, le village, son développement, ils introduisent une vision plus large, mais ils sont capables d’intervenir sur des espaces plus petits, qui sont des espaces de vie, proches des habitants et ça c’est intéressant, parce que ça peut être un prolongement lointain de ce que l’on faisait au CNERP, c’est un peu ce que nous avons fait. »

Pierre Donadieu : « Oui, l’encadrement des élus, c’était un peu ce qui s’expérimentait au CNERP. Parce que le dispositif d’encadrement, il s’est progressivement mis en place, et c’est ce que l’on constate dans les formations des paysagistes. »

Jacques Sgard : « Oui, c’est ça. Je vois dans le Charolais, il y a une paysagiste, je ne sais pas si tu la connais, Emmanuelle Guimard, elle fait un travail excellent, et c’est tout à fait dans cette perspective, d’alerter, d’intéresser, d’informer, de mettre le doigt sur des problèmes, elle est paysagiste conseil en Saône-et-Loire. »

Pierre Donadieu : « Chez les professionnels, il y a, sans doute, une forme de capitalisation des savoirs, mais j’ai l’impression que ce travail-là, c’est un travail permanent, ces expériences échappent à la capitalisation réelle, on ne peut pas parler de capital de savoirs formalisés, on a transmis finalement à l’école cette capacité à l’accompagnement des projets des collectivités, mais sans trouver la capacité à construire des théories, et à un moment donné, sans construire formellement les savoirs partageables. »

Jacques Sgard : « Oui, je crois que ça se transmettait, mais oralement, en travaillant ensemble. »

Yves Luginbühl : « Certaines thèses réalisées par des paysagistes n’ont pas toujours permis de garder la mémoire de ces savoir-faire, mais on en a dirigé pas mal tous les deux, des thèses, on peut dire qu’aujourd’hui on a un corpus théorique sur le paysage. »

Pierre Donadieu : « Oui et à chaque fois on éclaire un certain nombre de principes, des thématiques, des hypothèses, mais sous un angle assez pointu lié à une discipline de connaissance. Dans les projets de paysage, il me semble que la transmission de ces savoirs est surtout orale et par observation, elle passe directement des paysagistes expérimentés aux futurs paysagistes »

Yves Luginbühl : « Je suis tout à fait d’accord, j’ai l’impression que les paysagistes n’aiment pas écrire, ils n’aiment pas écrire leurs réflexions théoriques, à part B. Lassus, et c’est pour ça que c’est très important de faire l’histoire qu’on est en train de faire. Je pense qu’il y a un manque de temps et puis peut-être aussi un manque d’envie. »

Jacques Sgard : « Oui, un manque de motivation. »

Yves Luginbühl : « Regarde le mal que l’on a pour attirer des gens dans notre navire (les anciens du CNERP), on est combien à avoir écrit, on n’est pas nombreux, ni Alain Levavasseur, ni Jean-Pierre Saurin n’ont écrit quelque chose, peut-être Levavasseur, mais pas beaucoup, Claude Bassin-Carlier ne veut rien faire, on n’a aucune réponse de Sarah Zarmati, c’est quand même curieux. »

Pierre Donadieu : « Oui, mais quand on a des archives, comme celles de Pierre Dauvergne, on a des matériaux pour écrire. »

Yves Luginbühl : « Oui, j’ai écrit mon texte sur la mémoire du CNERP et je n’ai pas puisé dans les documents. De toutes façons, j’en n’ai pas du CNERP ou très peu».

Pierre Donadieu : « Pour faire une histoire du paysagisme, on a parlé de l’enseignement, en fait, il faut revenir sur les terrains, mais il me semble que les étudiants ne sont pas demandeurs, en réalité, ce qu’il y a eu avant eux ne semble ne pas ou peu leur importer. »

Jacques Sgard : « Oui, c’est vrai. »

Pierre Donadieu : « La question qui se pose c’est de savoir dans quelle mesure ce qui s’est passé éclaire les nouvelles pratiques paysagistes. On devrait interroger les projets anciens, voir comment ces projets apportent de nouvelles méthodes… »

Yves Luginbühl : « Je trouve que ça ne bouge pas beaucoup, ça m’impressionne, le diagnostic, les enjeux, c’est toujours pareil. »

Pierre Donadieu : « En ce qui concerne le projet, à la Biennale d’Architecture et de paysage, il y a eu des choses intéressantes, ce qu’ont fait les paysagistes, c’est parfois proche de ce qu’ont exposé les architectes à l’école d’architecture ; Il serait pourtant intéressant de sortir des archives toutes les photos que Corajoud a faites du monde rural. »

Yves Luginbühl : « Bien, est-ce qu’on a fait le tour ? Il y aurait sans doute bien d’autres questions à nous poser. Je vais transcrire tout ça, vous l’envoyer pour les corrections et vous me le renvoyer. »

Jacques Sgard : « Oui d’accord, en tout cas, c’était très intéressant cet échange. »

Pierre Donadieu : « J’ai fait un texte sur Topia qui raconte la relation des paysagistes à la formation, ce texte évoque la question de la transmission des savoirs à des étudiants. On devrait avoir des avis sur les modalités de cette transmission. Il me semble qu’à partir des expériences des uns et des autres, on doit pouvoir reconstituer cette histoire de l’enseignement du paysagisme. »

Yves Luginbühl : « je pense qu’à partir de la transcription, tu dois pouvoir enrichir ton texte.

Jacques Sgard : « Oui, c’est vrai. »

Yves Luginbühl : « Alors on arrête, merci Jacques, de t’être prêté à l’exercice, je vous envoie le texte de la transcription et vous pourrez l’alimenter avec vos expériences. »

FIN DE L’ENTRETIEN


Bibliographie

P. Donadieu, Histoire de l’ENSP de Versailles : https://topia.fr/2018/03/27/histoire-de-lensp-2/

20 – Transmettre le métier de paysagiste concepteur

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Chapitre 20

Transmettre le métier de paysagiste concepteur

(1946-1974)

Comment le métier de paysagiste a-t-il été transmis dans les enseignements de la Section du paysage et de l’art des jardins de l’ENSH de Versailles ? Des paysagistes parlent de ce sujet mal connu.

Trois paysagistes se souviennentL’expérience de Jacques Sgard Conversation avec un paysagiste enseignant

Trois paysagistes se souviennent

4 mai 2019 dans l’amphithéâtre de l’école. Les élèves écoutent Jacques Coulon, Jean-Pierre Clarac et Alexandre Chemetoff parler de leur métier de paysagiste. Ces trois praticiens confirmés ont un point commun. Ils ont suivi la même formation de la Section du paysage et de l’art des jardins de l’ENSH (1946-1974). Les deux premiers sont entrés à l’Ecole en 1969 et le troisième l’année suivante. Ils ont été les élèves de Michel Corajoud et de Jacques Simon à la fin de la formation dispensée dans la Section du paysage et de l’Art des jardins de l’ENSH.

Cinquante ans après leur formation, que disent-ils de l’enseignement et de leur métier qu’ils ont exercé de manière très différente ?1

Né en 1947 à Paris, Jacques Coulon est issu, avant la Section, d’une formation à l’École des Arts décoratifs et à celle des Beaux-Arts. M. Rumelhart qui lui a consacré un long article en 2002 dans Créateurs de jardins et de paysage le décrit comme un créateur empirique de formes, un homme de projet, soucieux d’inventer des chemins parallèles et originaux. Il écrit en le citant : « Le projet, qui « permet de continuer à apprendre sur le tas », est « plus largement compris comme un humus à partir duquel peut se construire une partie de la réflexion sur le paysage » (p. 310). J. Coulon s’intéresse à la forme « surtout dans la mesure où elle parle du temps ou le met en scène» (p. 311).

Parc de la Seille, Jacques Coulon et Laure Planchais, paysagistes concepteurs, 2003. D’après une image de l’ Agence Planchais.

Né en 1948 à Pamiers (Ariège), Jean-Pierre Clarac est issu d’une famille de maraichers et de pépiniéristes installée au pied des Pyrénées ariégeoises depuis cinq générations. Après sa formation au paysagisme d’aménagement au CNERP (Centre national d’étude et de recherche du paysage) en 1973-74, il fonde son agence libérale (avec notamment des réalisations d’espaces publics commanditées par l’EPAREB). Il devient, comme Jacques Coulon, enseignant (à partir de 1988) à l’ENSP et paysagiste conseil de l’État à partir de 2007.

Né en 1950, Alexandre Chemetoff est paysagiste DPLG, architecte et urbaniste. Il est le fils de l’architecte Paul Chemetoff. « Il réalise aujourd’hui des études et des opérations de maîtrise d’œuvre qui illustrent son approche pluridisciplinaire associant parfois dans une même réalisation architecture, construction, urbanisme, espaces publics et paysage dans un souci de compréhension globale des phénomènes de transformation du territoire : du détail à la grande échelle. (…). « Il conçoit la pratique de son métier comme un engagement dans le monde. Le programme est une question posée, le site un lieu de ressources et le projet une façon de changer les règles du jeu » (…). Wikipédia.

Place Napoléon, La Roche-sur-Yon, A. Chemetoff, paysagiste concepteur, d’après une image Wikipedia.

Ces trois paysagistes sont des concepteurs maîtres d’œuvre s’inscrivant dans la tradition professionnelle des « architectes paysagistes », aujourd’hui des « paysagistes concepteurs ». Jean-Pierre Clarac se distingue par le savoir conseiller les maîtres d’ouvrages (les élus) à l’échelle territoriale. J. Coulon revendique le design des formes paysagères et A. Chemetoff s’est inscrit dans les trois chemins de l’architecture, de l‘urbanisme et du paysage.

Avant d’entrer à l’ENSH, leurs chemins personnels sont très différents, mais tous ont connu les soubresauts des mouvements étudiants de mai 1968.

J. Coulon est un Parisien, élève du sculpteur Etienne Martin à l’École des Beaux-Arts. Il passe deux années dans la Section sans s’intéresser vraiment aux enseignements techniques de l’ENSH. J’étais, dit-il, dans le monde de la forme et non de la matière, et pour moi le projet (de paysage) reliait la forme et la matière. « On travaillait sur tout, sans réflexions fondamentales (…) C’est en faisant qu’on voyait ce qu’on avait à faire. L’idée de faire beau, de décorer, d’embellir ne se posait pas. On n’en parlait pas ». La rupture avec le modèle historique du jardin paysager s’imposait à lui, moins comme un refus radical qu’en tant qu’évidence de la recherche d’une alternative à inventer par l’expérience. Sans doute était-il convaincu que les savoirs savants pouvaient être remplacés par des observations de bon sens, que l’écoulement de l’eau sur une pente pouvait se passer des équations de Bernouilli enseignées par l’ingénieur J.-M. Lemoyne de Forges. Ou bien que pour distinguer les poiriers des pommiers en hiver, il suffisait de regarder les fruits sur le sol au lieu d’ausculter l’anatomie des bourgeons enseignée par le botaniste M. Rumelhart.

De son côté, Alexandre Chemetoff se souvient : « On avait des cours communs avec les élèves ingénieurs, d’hydraulique, de botanique, de floriculture, de nivellement ou de pépinières, mais pas d’écologie (au sens d’aujourd’hui). Cette connaissance botanique, des espèces, des variétés, des cultivars, transmise par les professeurs de l’École d’Horticulture : R. Bossard, P. Cuisance et C. Chaux nous paraissait illimitée, infinie. »

Après 1970, des enseignants nouveaux, étrangers ou non au berceau horticole, sont arrivés dans la Section : M. Corajoud et J. Simon. « Ils ont ouvert la formation sur le monde. Ils disaient : le projet c’est ce que vous vendez avec les végétaux (…). Mais les projets étaient limités aux parcs et aux jardins, c’était très conservateur, et même réactionnaire ».

La Section finissante avait été ébranlée par les révoltes étudiantes de mai 1968. Ses élèves comme ses enseignants étaient en grève quasi permanente. J. Sgard avait démissionné et cofondé le Centre national d’étude et de recherche du paysage (CNERP). Un premier projet d’institut du paysage échouait en 1972. L’ENSH fut de fait le théâtre d’un « choc culturel » entre le savoir scientifique et technique horticole, et la réflexion critique des jeunes enseignants de projet. Ces derniers, qui étaient issus de l’Atelier d’architecture et d’urbanisme de Paris (AUA), succédaient aux anciens enseignants de projet (T. Leveau, J. Sgard, J.-C. Saint-Maurice, G. Samel, A. Audias notamment).

Comme ses deux collègues, J.-P. Clarac est un concepteur maître d’œuvre. Il s’en distingue par deux traits : il est familier, par atavisme, du monde horticole et, par sa formation au CNERP, du « Grand Paysage ». D’ailleurs, au cours de leur formation à l’ENSH, il a fait bénéficier J. Coulon de sa compétence botanique, lequel le lui a bien rendu en l’aidant en dessin. Il rappelle le rôle qu’a joué le professeur de botanique et d’écologie de l’ENSH Jacques Montégut : « Il nous a appris le sens des plantes, de l’écologie et de la nature ; il nous montrait l’histoire séculaire des sites grâce au pouvoir indicateur des plantes ». J. Montégut enseignait également la biogéographie au CNERP. J.-P. Clarac en avait retenu les notions de saltus (l’espace pastoral commun des campagnes méditerranéennes distinct de l’ager et de la silva) pour penser l’aménagement des 3000 hectares du site de Sophia-Antipolis. Et aujourd’hui, le « penser les usages en commun » et la préservation des ressources naturelles sont devenus pour lui les fondements des projets de paysage.

Dans les trois cas, la pensée du projet est une « pensée de l’action » qui reformule les questions relatives au devenir du site de projet, quelle qu’en soit l’échelle spatiale. Les discours des trois praticiens ne s’appuient pas ou peu sur des connaissances scientifiques (biologiques, biotechniques ou sociologiques). Parfois ils évoquent des analyses philosophiques et éthiques globalisantes, de la même façon que les architectes qui cherchent à théoriser leurs pratiques. J.-P. Clarac approuve par exemple l’idée de « sub-urbanisme » du philosophe Sébastien Marot qui met en évidence la nécessité du soin des sites et le rôle des paysagistes. Tout autant que, selon les situations, « sont écoutés les points de vue de l’archéologue ou du chasseur, et reconnues les forces de la nature (qui gagnent toujours) ».

Sont-ils d’accord pour admettre comme J. Coulon que le paysage et le jardinage « ce sont d’abord des évènements à regarder » ? Une inondation, dit ce dernier, est autant un événement visuel qu’une catastrophe car « même la vie de tous les jours est un évènement qui mérite d’être regardé ». Le paysagiste, conviennent-ils, se donne la mission d’assembler de manière cohérente les formes à voir qui vont marquer le territoire commun à ses usagers : « Nous, on peut faire avancer les choses, en fabriquant la qualité des choses (des espaces) pour répondre, a minima, aux besoins fondamentaux de la société : de nourriture, d’air et d’eau ». Tous récusent fermement la compétence du paysagiste décorateur que la société et les pouvoirs politiques leur avait assignée au moment de leur formation. Et qu’ils ont su remettre en question et redéfinir tout au long de leur carrière.

L’expérience de Jacques Sgard

Né en 1929, formé dans la Section du paysage et de l’art des jardins de l’EN(S)H, puis enseignant (ENSH et ENSP) jusqu’à aujourd’hui, Jacques Sgard est le plus ancien et le plus expérimenté des paysagistes urbanistes français.

La Section du paysage et de l’art des jardins de l’Ecole nationale d’horticulture (ENH) de Versailles a recruté ses premiers élèves en octobre 1946 : six ingénieurs horticoles diplômés de l’ENH qui feront leurs études en un an. La Section leur était destinée : la demande avait été formulée auprès du ministère de l’Agriculture par plusieurs canaux : au début des années 1930 par le comité d’art des jardins de la SNHF et par la société française d’art des jardins (Achille Duchêne), puis par Ferdinand Duprat (professeur d’architecture des jardins et d’urbanisme à l’ENH de Versailles), et par Robert Joffet, conservateur en chef des jardins et espaces verts de Paris.

À la rentrée de l’année scolaire 1947-48, six autres élèves sont admis dont trois ingénieurs horticoles. Parmi les non ingénieurs, « un bachelier avec de réelles aptitudes au dessin, mais sans connaissances botaniques et horticoles » est sélectionné avec un traitement de faveur. Il s’agit de Jacques Sgard qui avait alors 18 ans. Le directeur Jean Lenfant lui propose une année comme auditeur libre pour acquérir les connaissances horticoles nécessaires après sa sortie de la Section. Faveur (non reproductible décide le conseil des enseignants du 12 juillet 1948) qu’il mettra à profit comme « cuscute2 » après sa formation en un an.

Il bénéficia, en deux ans, des enseignements d’ateliers de l’architecte de jardins et urbaniste André Riousse, de l’architecte et urbaniste Roger Puget, de l’expérience de l’ingénieur horticole (élève de Ferdinand Duprat) Albert Audias, de l’érudition botanique de Henri Thébaud en connaissance et utilisation des végétaux, des cours de l’historienne des jardins Marguerite Charageat, de la formation technique de Robert Brice et Jean-Paul Bernard, ainsi que des cours de dessin de René Enard.

Autant de disciplines (12), qui complétaient la formation de l’ingénieur horticole auquel avaient été déjà enseignées les matières scientifiques (botanique, physique, chimie, mathématiques), biotechniques (arboriculture, floriculture, pépinières, maraichage), et économiques. En développant l’histoire des jardins qui était dispensée par le professeur d’architecture des jardins, et le dessin artistique. En conservant quelques matières techniques (nivellement, levée de plans, utilisation des végétaux dans les projets). Et surtout en créant des ateliers de projets et des cours d’urbanisme, la nouvelle formation de paysagiste était fondée sur un approfondissement de la compétence de concepteur.

À la fin de l’année scolaire, les élèves sortant (dont J. Sgard et J.-B. Perrin) obtiennent brillamment le certificat d’études de la Section. Les travaux remis donnent entière satisfaction à M. Charageat : « Ils ont valeur d’une thèse ».

Néanmoins, « on n’apprenait pas grand-chose, c’était un peu léger » juge J. Sgard, soixante-dix ans après3. Cette formation nouvelle n’avait que deux années d’expériences …

À la fin de l’année 1949, il n’avait pas trouvé le stage qui était nécessaire, suivi du concours en loge, pour obtenir le titre de paysagiste diplômé par le ministère de l’Agriculture. En novembre 1950, il est néanmoins autorisé à s’inscrire aux épreuves de ce concours en loge. Ce dernier comprenait une partie éliminatoire (un projet de composition à présenter sous forme d’esquisses), un projet technique et un projet de plantation entre autres pièces techniques. Il obtient le titre en 1953 (ou 1952).

Puis, après des cours par correspondance auprès de l’Institut d’urbanisme de Paris, et ayant obtenu une bourse universitaire d’étude, il part en vélo aux Pays-Bas en 1954.

Sous la conduite du paysagiste Jan This Peter Bijouhwer (1898-1974), il découvre les projets néerlandais, notamment ceux de la reconstruction, des plans de paysage et de développement rural, et des polders comme celui de l’Isselmeer. En 1958, il soutient sous la direction de l’urbaniste Jean Royer, une « thèse » de fin d’étude, intitulée Récréation et espace vert aux Pays-Bas4 .

Puis il poursuit sa carrière avec les jeunes paysagistes Pierre Roulet et Jean-Claude Saint-Maurice, carrière qu’il avait déjà commencée seul avec le plan de paysage de la station thermale de Lamalou-les-Bains (Hérault) en 1955.

Plan du projet d’aménagement de Lamalou-les-Bains, 1955. Source: Annette Vigny, Jacques Sgard paysagiste et urbaniste, Liège, Mardaga, 1995, d’après S. Keravel, L’approche planificatrice de Jacques Sgard, références et réalisation.

C’est en 1963 qu’il revient dans la Section comme enseignant d’atelier, appelé avec J.-C. Saint-Maurice par le directeur de l’ENSH Etienne Le Guélinel (voir ci dessous le plan du cycle de cours qu’il a proposé), puis les années suivantes avec P. Roulet, G. Samel, B. Lassus et P. Dauvergne. Il démissionne de ses fonctions d’enseignant en 1968 au moment des grèves étudiantes et enseignantes qui affectent la Section. Surtout en raison du manque flagrant de moyens financiers et d’autonomie de la Section qui, de plus, ne dispose pas d’enseignants titulaires comme l’ENSH.

Plan du cycle de conférences : Protection et aménagement du paysage rural, J. Sgard, 29 juin 1966, archives ENSP

La proposition prévoit 1/ Paysage naturel et paysage rural 2/Les types de paysage 3/ La formation du paysage rural 4/ Le paysage rural français 5/La protection de la nature et du paysage 6/ L’aménagement du paysage 7/ La lecture des photos aériennes et des cartes 8/La phytosociologie et l’écologie comme base de l’aménagement 9/Urbanisme et aménagement régional 9/Sociologie des loisirs de plein air 10/Techniques forestières et aménagement

Parc du Bois des pins, Beyrouth, J. Sgard paysagiste et urbaniste, A. Vigny, 1995

De 1969 à 1974, le « schisme » naissant du « paysagisme d’aménagement » au sein de la Section se traduit par la création du GERP (groupe d’étude et de recherche sur le paysage), de l’association « Paysages » en 1972, puis du CNERP (Centre national d’étude et de recherche du paysage) en 1974 où il se réinvestit comme enseignant jusqu’à sa fermeture en 1979. Il contribue ainsi à former l’agronome Y. Luginbühl, les paysagistes A. Levavasseur, J.P. Saurin, H. Lambert et J.-P. Clarac, et l’ingénieur du Génie rural, des eaux et des forêts B. Fischesser, entre autres5.

En 1976, l’ENSP est créée après la disparition de la Section en 1974. J. Sgard revient alors enseigner dans la quatrième et dernière année de formation à partir de 1983. Presque chaque année pendant trente ans, il encadrera un atelier pédagogique régional (une étude paysagère en situation de commande publique réelle) et un ou deux mémoires de fin d’étude.

Conversation avec un paysagiste enseignant

L’architecture de paysage (landscape architecture en anglais), dite parfois paysagisme en français, ou plus simplement pour les paysagistes concepteurs, « le paysage », est à l’origine un métier (dessinateur et réalisateur de jardins) qui s’est professionnalisé à la fin du siècle dernier. À partir de 2016, il est devenu une profession réglementée par l’État, comme les architectes, les médecins ou les notaires.

Comment ses multiples compétences ont-elles été transmises ? Nous n’en avons qu’une idée assez vague, même si l’histoire de l’école de Versailles, la plus ancienne des cinq écoles actuelles de paysagistes concepteurs, commence à être connue6. Que dit un paysagiste enseignant de son enseignement d’atelier ? Nous ne le savons que par les intitulés des programmes pédagogiques des ateliers, les textes introductifs, les projets produits par les ateliers, les notes attribuées aux élèves, quelques textes fondateurs comme ceux de M. Corajoud (Lettre aux étudiants, 20007) et les souvenirs des étudiants et des enseignants. Ce qui est largement insuffisant pour rendre compte de la pratique réelle de transmission des savoirs.

Pour commencer à en parler, j’ai choisi d’imaginer un entretien fictif entre un enseignant paysagiste imaginaire (Jean), inspiré en partie par les figures de Jacques Sgard et de Pierre Dauvergne, et un journaliste curieux (Auguste).

Auguste : Vous êtes l’un des plus expérimentés parmi les paysagistes enseignants d’ateliers en France. Dans l’école de Versailles où vous avez été élève, vous avez enseigné depuis 1963. Comment enseignait-on dans les ateliers de projet avant cette date ?

Jean : Avant la création de l’École d’horticulture de Versailles en 1873, le métier d’architecte paysagiste ou plutôt de maître jardinier s’apprenait « sur le tas », c’est-à-dire en situation professionnelle réelle. C’était un apprentissage auprès de praticiens confirmés. Souvent cela se passait dans le milieu familial. Le père d’André Le Nôtre était jardinier ordinaire du roi Louis XIII chargé de l’entretien du jardin des Tuileries. Il portait le titre de dessinateur des plans et jardins. Son fils apprit le dessin pendant six ans dans l’atelier du peintre Simon Vouet, puis la perspective et l’architecture auprès de François Mansart, (Jules-Hardouin était son petit neveu).

Au XIXe siècle, le paysagiste Jean-Pierre Barillet-Deschamps était fils de jardinier. Grâce à son beau-père, il développa à Bordeaux une entreprise horticole où il multiplia de nombreuses espèces exotiques. Appelé par l’ingénieur A. Alphand, il devint le premier jardinier en chef du service des promenades et plantations de la ville de Paris.

A. : Comment apprenait-on à dessiner un jardin à cette époque ?

J. : Je n’y étais pas… Mais j’imagine que l’on imitait beaucoup des plans existants. On les recopiait en les adaptant aux situations. À l’époque de Le Nôtre, les traités de Claude Mollet et de Jacques Boyceau de la Baraudière étaient bien connus. C’était un peu des catalogues où chacun puisait son inspiration. La vogue européenne des jardins réguliers dits « à la française » au XVIIIe siècle a été facilitée par la circulation des plans, parfois même sans que le site à aménager soit connu de l’auteur. Il en a été de même pour les jardins irréguliers (anglo-chinois, paysagers ou à l’anglaise) à partir du début du XIXe siècle.

Dessiner était l’apanage des jardiniers dessinateurs ; comment apprenaient-ils à réaliser le projet ?

Là encore je n’y étais pas. Mais, comme aujourd’hui, il s’associait, j’imagine, à d’autres compétences. À l’époque de Le Nôtre, les fontainiers, géomètres et topographes savaient maitriser l’écoulement des eaux, les drainages et les terrassements. Les travaux étaient souvent herculéens. Ils se faisaient à bras d’hommes avec des brouettes et des charrettes. Les machines étaient rares. Il leur fallait beaucoup de contremaitres pour encadrer des centaines d’ouvriers et contrôler la conformité des travaux aux projets.

C’est vrai, il n’y avait pas d’école, c’était l’expérience des jardiniers dessinateurs et maitres d’œuvre, leurs succès et leurs échecs, qui leur apprenaient leur métier d’architecte de jardins avec les géomètres et les fontainiers.

En 1874, l’École d’horticulture de Versailles est créée au Potager du roi. Une chaire d’architecture des jardins et des serres est mise en place. Qu’est ce qui change dans la formation de ceux qui s’appelleront ensuite architecte paysagiste ? N’avaient-ils pas un diplôme d’ingénieur en horticulture ?

Les historiens pourraient répondre mieux que moi. Ce que je sais c’est que les premiers enseignants de cette chaire étaient, je crois, tous des ingénieurs des Ponts et Chaussées, ou des Arts et Manufactures, sauf Edouard André. Mais ils avaient une formation artistique, historique, technique et pratique acquise autant à l’école que dans les services des promenades de Paris.

À l’école de Versailles, les étudiants ont bénéficié très tôt, je pense, de toutes les connaissances de l’époque nécessaires à un projet d’architecture de jardin et à sa réalisation. Ils apprenaient la botanique, la comptabilité, les techniques horticoles, le dessin, les levées de plans, le nivellement et l’histoire de l’art et de l’art des jardins. Ils visitaient des expositions, des musées, des chantiers et des pépinières et voyageaient un peu à travers la France et l’Europe. C’était le rôle des professeurs d’architecture des jardins de les accompagner dans le dessin de projets qui se terminaient toujours par un plan masse, un plan de plantation et une évaluation des coûts des travaux (entre autres documents techniques). Le traité d’Edouard André de 1879 est resté la référence essentielle des étudiants de l’école pendant environ un siècle. Il donnait des règles d’organisation de l’espace de projet que les élèves ingénieurs devaient respecter, mais toujours adapter au site à aménager.

Ce qui a changé avec l’école, à mon avis, c’est de réunir dans un même lieu, tous les savoirs et savoir-faire nécessaires aux élèves paysagistes. L’atelier de projet, ou ce qui en tenait lieu, n’était pas cependant un lieu central pour les élèves ingénieurs horticoles. Le nombre d’heures de cours d’architecture de jardin était très réduit (25 leçons) et en fin de formation. Le modèle d’enseignement qui s’est imposé ensuite à l’ENSH, surtout après la deuxième guerre mondiale, était très lié à la culture scientifique des ingénieurs, puis à la recherche académique. Les paysagistes ingénieurs ont été alors beaucoup moins bien formés à la conception des projets, mais beaucoup mieux à la gestion des parcs et des jardins.

Vous suivez pendant deux ans la formation de la Section du paysage et de l’art des jardins de l’ENH. Vous souvenez vous de l’apprentissage des projets en ateliers ?

Un peu, mais c’est très lointain. On était six, installés dans l’actuelle salle du Potager du bâtiment de la Figuerie. Cette formation courte était faite pour les ingénieurs horticoles qui avaient suivi l’enseignement d’architecture des jardins de Ferdinand Duprat, avant et pendant la guerre. Un de ces ingénieurs venait des services municipaux de Robert Joffet à Paris.

Ceux qui enseignaient le projet, c’était des architectes qui avait pratiqué la conception et la réalisation de jardins ou l’urbanisme. André Riousse, élève de Forestier, nous apprenait à composer l’espace du projet à la lumière des modèles de l’art et de l’art des jardins qu’évoquait l’historienne Marguerite Charageat. Robert Puget apportait l’échelle du projet urbain et les principes de l’urbanisme réglementaire. Les apports techniques venaient des ingénieurs horticoles comme Albert Audias, un collaborateur de Ferdinand Duprat, et de Robert Brice.

C’était les bases élémentaires du métier. L’essentiel je l’ai appris après, par la pratique, « sur le tas », au début c’était très formel avec ensuite, après l’école, le concours en loge pour porter le titre de paysagiste.

Au début des années 1960, le directeur de l’ENSH vous appelle pour enseigner dans la Section. Quel a été votre rôle d’enseignant ?

J’ai appris ensuite que j’avais été pressenti dès 1961, mais que le conseil des enseignants m’avait trouvé trop jeune pour enseigner. La Section était en mauvaise posture depuis le milieu des années 1950. Les ingénieurs n’étaient plus candidats et le marché des paysagistes décollait à peine. Mais il décollait. Je venais d’obtenir mes premiers chantiers comme l’aménagement des espaces extérieurs d’une ZUP à La Courneuve.

La formation durait deux ans. Ils étaient une dizaine par année, puis en quelques années, l’effectif a doublé sans moyens supplémentaires. On faisait faire des projets liés surtout à la construction de logements. On essayait de faire mieux que les espaces verts habituels, de tenir compte du site, de son relief, des points de vue. Car une autre commande publique apparaissait de plus en plus : le Grand Paysage, c’est ainsi qu’on l’appelait. Je me souviens de Pierre Dauvergne qui était à mon arrivée passionné par ce sujet. Il n’était pas le seul : Francis Teste, Pierre Pillet, Paul Clerc, Philippe Treyve, Alain Levavasseur, se sont ensuite investis dans ce domaine. Certains sont passés par le CNERP. J’utilisais des types de projets que je mettais en œuvre en même temps : les carrières ou les bases de loisirs par exemple. J’accompagnais les travaux d’élèves en leur montrant les possibilités d’un site, et en leur demandant dans le temps de l’atelier d’approfondir un parti prometteur de projet original. Je leur montrais avec des photos des exemples pris en France et en Europe du Nord. Pour les noter, j’évaluais leur progrès au cours de l’atelier, pas nécessairement leurs compétences techniques.

Mais en 1968, j’ai arrêté. On commençait pourtant à avoir des assistants (P. Dauvergne, M. Viollet). Mais cela ne suffisait pas. Les moyens de la Section étaient trop dérisoires et l’ambiance générale devait beaucoup à la contestation étudiante.

Quelles relations aviez-vous avec les autres enseignants de la Section ?

On se voyait peu, sinon dans le conseil des enseignants. Chacun était dans son atelier, le temps d’un encadrement à la table à dessin ou d’un rendu collectif, puis on rejoignait nos agences. Je me souviens un peu de Leveau, il était très distant. Mais beaucoup plus de l’écologue J. Montégut qui nous a rejoint ensuite au CNERP et dans l’étude de la base de loisirs de Saint-Quentin en Yvelines (1973-75). Je passais peu de temps à l’école.

En 1972, est créée l’association Paysage dont J. Sgard est le président. Elle préfigure le CNERP. Vos élèves sont des diplômés : paysagiste, agronome, forestier, écologue, géographe ou architecte. Quel a été votre rôle d’enseignant du CNERP à Paris puis à Trappes ?

Nous avions effectivement affaire à des stagiaires déjà diplômés. On les recrutait après un entretien. Nous avions formé un groupe d’orientation scientifique et stratégique avec Lassus, Pérelman, Rossetti, Challet et Dauvergne, entre autres. On animait des séminaires réguliers. On échangeait sur des sujets nouveaux : le paysage polysensoriel, le paysage sonore, la planification écologique venue des pays anglo-saxons et reprise par les chercheurs du CNRS à Montpellier, ou l’interaction des échelles géographiques et de temps. On allait visiter les rives de l’étang de Berre où naissaient les raffineries pétrolières. Les stagiaires participaient aux études de paysage dans le jeune parc naturel régional d’Armorique (le Faou) ou à Sophia-Antipolis dans les Alpes-Maritimes. On était libéré de l’héritage horticole et jardinier.

Le CNERP fonctionnait avec des fonds publics comme une vaste agence qui était payée pour répondre à des commandes publiques. On n’était pas dépaysé. Le transfert de nos expériences d’agence vers le CNERP était naturel. Le travail était collectif chacun apportant ce qu’il savait, et apprenant des autres ce qu’il ne savait pas.

C’était au final la même idée qu’avant l’école : apprendre en marchant, capitaliser l’expérience collective, tenir compte du regard de l’autre, et s’adapter aux nouvelles situations et questions.

Comment se faisait la synthèse de ces études paysagères ? Etait-ce un projet ?

Oui, le savoir de l’étude paysagère, et donc du projet d’action, était construit comme une intention collective. Chacun devait y retrouver ses idées d’action. Ce qui nous réunissait, c’était l’idée que le site, son écologie, son histoire, ses habitants, ses formes, inspiraient les stratégies d’action. Ce n’était évident pour personne. L’architecte du mouvement moderne montrait de son côté tout l’intérêt de la tabula rasa. Le plan d’occupation du sol devait donc intégrer ces nouvelles règles de construction de paysages. Bref, les territoires devaient offrir des paysages acceptables par tous. Ce qui nous désignait des adversaires, à commencer parfois par les élus ou le monde agricole en pleine modernisation.

Y avait-il des désaccords entre vous ?

Oui bien sûr. Au début des années 1970, les écologues pensaient que l’analyse minutieuse des ressources et contraintes des sites devait fonder les projets. Les géographes de l’université de Toulouse découpaient la question paysagère en géosystème, territoire et paysage. Le paysage était alors réduit à une approche sensible, subjective. Certains architectes avaient inventé la sitologie pour conformer l’architecture aux formes du relief. C’était trop simpliste. Ceux qui étaient trop radicaux ou trop idéologues était souvent mis en minorité. Les conflits n’étaient pas rares.

C’était une pensée pragmatique ? Est-elle toujours d’actualité ?

Je le pense. La formation professionnelle se fait à l’occasion de pensées de l’action à imiter ou à inventer. Celle qui est retenue par les commanditaires l’est d’abord en tant que projet. Mais rien ne dit que ce projet sera mis en œuvre. Il faut rester très humble.

C’est pour cela que l’atelier est toujours resté le centre de la formation des paysagistes ; un centre d’apprentissage inclusif, sélectif des autres savoirs et non exclusif. Ce qui dépend beaucoup des chefs d’ateliers. Souvent la porosité des pratiques d’ateliers a été très limitée, ce qui est regrettable.

Au début des années 1980, l’ENSP met en place la formation de quatrième année. Elle créé les ateliers pédagogiques régionaux et vous sollicite comme encadrant de projets. Votre pédagogie a-t-elle changé dans ces ateliers ?

Au CNERP, j’avais à faire à des diplômés de nature très diverses. À l’ENSP, c’était le contraire dans l’année professionnalisante de préparation au diplôme, en deux temps, l’atelier pédagogique régional puis le travail personnel de fin d’étude. C’était complémentaire. Dans l’atelier, l’étudiant répondait à une vraie commande publique en général, et le plus souvent à des échelles variables de territoires, sans perspectives de maitrise d’œuvre immédiate. Puis avec le diplôme et avec plus de liberté, il devait faire la preuve qu’il savait articuler grande et petite échelle d’actions en répondant aux questions qu’il posait. L’un des critères des « bons projets », c’était leur cohérence, mais aussi leur justesse par rapport à la dynamique du site.

Leur formation générale au projet au bout de trois ans était en général suffisante pour élaborer les documents graphiques capables de communiquer des intentions d’action à un client. Et avec plus d’indépendance dans le cas du mémoire (sans client en général)

Dans les deux cas, il suffisait de les accompagner comme, dans une agence, un jeune chef de projet. Certains avaient déjà acquis des réflexes professionnels, d’autres étaient plus hésitants, moins imaginatifs, plus lents. Il fallait les aider, les stimuler, les orienter. La plupart avait des potentialités incroyables. C’était à l’enseignant de projet de les faire s’exprimer.

L’essentiel de la formation des paysagistes aujourd’hui resterait-elle « sur le tas » ?

Oui, d’une certaine façon, mais de manière très différente d’autrefois avant la création de l’école. On apprend vraiment un métier qu’en étant confronté à une situation réelle de travail. Ce que font les ateliers. Mais il faut des bases, des réflexes de pensée de projets, appris à l’école. Il faut surtout d’autres enseignants qui apportent des savoirs non paysagistes que nous n’avons pas.

De mon point de vue, aujourd’hui, avec les grandes transitions du XXIe siècle en cours, il ne peut plus y avoir de règles et de modèles tout faits de projets de paysage. Ni à la façon du traité d’Edouard André, ni à celle trop rigide des planificateurs anglo-saxons des années 1970, et encore moins en cherchant la seule synthèse des disciplines scientifiques concernées d’aujourd’hui. Je crois beaucoup à l’invention permanente des méthodes de projet en restant à l’écoute de ce que nous disent les chercheurs universitaires que nous ne sommes pas.

Nous devons aussi entendre les parties prenantes des projets qui en sont les premiers destinataires.

Il n’est pas exclu non plus de s’inspirer, en matière d’urbanisme paysagiste, des pionniers : F.L. Olmsted et J.-C.-N. Forestier par exemple.

Je me suis plu, pendant toute ma carrière, à répondre à des questions souvent mal posées et à des programmes surchargés ou imprécis qu’il fallait reformuler. C’est l’aptitude à ces réponses localisées et singulières qui est le savoir le plus précieux de notre métier.

C’est cela que nous transmettons.

Depuis que l’école existe, les paysagistes ne sont plus des autodidactes. À Versailles, depuis 1976, on a créé des départements d’enseignement autres que les ateliers. Quelles relations aviez-vous avec les enseignants non paysagistes ?

Dans les ateliers, on n’enseigne pas à dessiner, à cartographier, à réaliser des coupes ou des axonométries. On n’apprend pas l’expression graphique. C’est un métier d’enseignant en soi qui est nécessaire à la formation. On n’apprend ni la botanique et l’écologie végétale, ni le jardinage, les techniques de terrassement ou d’éclairage, et encore moins l’histoire des jardins, le droit ou la géographie, voire la philosophie.

A l’ENSH, puis à l’ENSP, nous nous connaissions, parfois très bien, on se rencontrait dans les conseils d’enseignants, mais nous avons rarement enseigné ensemble.

Est-ce que ces enseignements convenaient à ce qu’en attendaient les responsables d’ateliers ?

Je ne savais pas précisément ce qui était enseigné en dehors des ateliers. Je ne pouvais donc pas le mobiliser dans les ateliers. D’ailleurs ce n’était pas le but des projets. Je constatais seulement les niveaux de compétences des élèves en dessin, en savoirs techniques, historiques, écologiques ou géographiques. Pour moi, ce qui était important, c’était ce qui était utile au projet qu’ils travaillaient. Je me suis rendu compte qu’ils avaient appris, surtout aujourd’hui avec internet, à aller chercher ces connaissances là où il le fallait. Je leur faisais confiance.

Selon les situations de commande, en France ou à l’étranger, nous sommes des architectes de jardin, des planificateurs, des designers ou des producteurs de réseaux verts et aquatiques. Dans tous les cas c’est la forme prise par l’espace qui nous est confiée. Le reste, nous savons le sous-traiter à d’autres.

Je pense aujourd’hui que ces savoirs et savoir-faire relèvent plutôt d’une vaste culture générale adaptée à la profession de paysagiste. Certains sont plus utiles que d’autres. Ils sont sans doute nécessaires sinon nos compétences seraient trop liées à l’atelier, sans capacités à s’inscrire dans un contexte de connaissances et un cadre public très variable. En cela, les élèves ne sont pas seulement des apprentis qui apprennent leur métier avec des professionnels. Ce sont des citoyens responsables concernés par la chose publique, sinon politique.

La formation en agence ou bureau d’étude n’est plus celle du XIXe ou du début du XXe siècle. Elle bénéficie aujourd’hui des savoirs existants et de leur transmission dans l’école. Ils sont sans commune mesure avec ceux d’hier. Ce qui oblige les ateliers à se concentrer sur leurs propres compétences : transmettre l’aptitude à projeter avec le maximum d’imagination et de pertinence.

Cet entretien imaginaire a été réalisé à partir des textes publiés par P. Dauvergne et d’un véritable entretien en 2019 avec Jacques Sgard et Yves Luginbühl qui sera publié dans le prochain chapitre.

Pierre Donadieu

18 février 2020


Bibliographie

P. Donadieu, Histoire de l’ENSP de Versailles : https://topia.fr/2018/03/27/histoire-de-lensp-2/


Notes

1 Les propos cités sont extraits de la conférence organisée à l’ENSP de Versailles le 4 mai 2019 par A. Chemetoff à l’occasion de la première Biennale d’architecture et de paysage de l’Ile-de-France à Versailles.

2 Cuscute : petite plante parasite de la luzerne… surnom utilisé à l’ENH pour désigner les élèves en cours préparatoire au concours d’entrée à la Section.

3 Entretien avec Y. Luginbühl et P. Donadieu le 9 mai 2019.

4 A. Vigny, Jacques Sgard, paysagiste et urbaniste, Liège, Mardaga, 1995, p. 11. Voir également S. Keravel.

5 Voir Y. Luginbühl et P. Dauvergne, « Vers une histoire du CNERP », in Histoire et Mémoire, Topia, 2019

6 Voir Histoire et mémoire de l’ENSP, Topia, 2019

19 – Un conseil des enseignants ordinaire à l’ENSP de Versailles

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Chapitre 19

Un conseil des enseignants ordinaire à l’ENSP de Versailles

Inspiré par les conseils des enseignants du début des années 1980, ce conseil est imaginaire, mais les personnages sont réels.

Dans la petite salle en soupente du second étage de l’ancien foyer des élèves, où se tiennent les réunions régulièrement, les membres du conseil arrivent en ordre dispersé. Il fait très chaud. La fenêtre mansardée est ouverte. Nous sommes le cinq juillet à la fin de l’année scolaire. Ponctuel, le directeur Raymond Chaux a déjà pris place autour de la longue table. Portant veste claire légère et cravate, il fume, comme à son habitude, un cigarillo. À ses côtés, Roger Bellec le secrétaire général et directeur des études, un Breton de haute taille, aux yeux bleus, à la chevelure abondante et à la barbe argentée, et Paule Ristori, une jeune femme aux cheveux bruns coupés courts récemment arrivée à l’école pour s’occuper du concours d’entrée. Attachée d’administration et d’intendance, elle assure le secrétariat du conseil, la convocation des membres et la rédaction du compte-rendu.

Les trois quarts des membres convoqués (une vingtaine) ne sont pas arrivés. L’heure de la réunion est déjà dépassée d’un quart d’heure.

R. Chaux qui s’impatiente éteint son cigarillo. Il se tourne vers son voisin  :

 — Monsieur Bellec, on pourrait peut-être commencer ?

Quatre enseignants entrent à ce moment-là : trois paysagistes Michel Corajoud et son élève Jacques Coulon, et A. Provost, ancien élève de l’ENSH et paysagiste, ainsi que M. Rumelhart, lui aussi ingénieur horticole, mais enseignant de botanique et d’écologie végétale. Aucun ne s’excuse de son retard. Impassible, Roger Bellec compte les présents. Il se tourne vers le directeur.

— Nous sommes douze, le quorum ne sera pas réuni en cas de vote mais ça m’étonnerait que nous soyons beaucoup plus.

Etaient présents ce jour-là, Françoise Blin professeur de dessin, Jean Sire responsable des arts plastiques, cinq paysagistes responsables d’ateliers : M. Corajoud, A. Provost, J. Coulon, B. Lassus, P. Dauvergne, deux enseignants de botanique et d’écologie, M. Rumelhart et P. Donadieu, et un enseignant chercheur en économie de l’ENSH (P. Mainié).

Rituellement, R. Chaux demande l’approbation du dernier procès-verbal. Un silence poli plane sur le conseil. Non, P. Dauvergne réagit :

—Monsieur le directeur, notre débat sur la création d’un futur institut français du paysage a été très simplifié, les enseignants ont dit qu’ils voulaient être majoritaires avec les personnels et les étudiants dans le conseil d’administration. Ce n’est pas écrit clairement.

M. Corajoud s’indigne immédiatement en jetant l’anathème sur l’Administration, son bouc émissaire favori :

—Monsieur Chaux, vous le savez, ce n’est pas aux ministères de contrôler ce projet, c’est à nous que cela revient. Nous sommes les enseignants de ce futur institut. Ça a capoté une fois à cause du ministère de l’Agriculture, vous voulez que cela recommence !

—Monsieur Corajoud, le début de ce projet est une initiative interministérielle. Nous allons le relayer utilement et modifier bien sûr le compte-rendu. Une autre remarque ?

L’assemblée semble ailleurs. J. Sire griffonne des portraits sur la convocation au conseil. M. Rumelhart discute avec J. Coulon du projet du parc du Sausset en cours de réalisation et F. Blin avec P. Mainié qui lui montre des photos de ses aquarelles.

Très en retard, D. Mohen vient d’entrer comme une ombre et rejoint une place libre en s’excusant timidement.

La voix de stentor du directeur retentit dans le brouhaha qui s’amplifie.

— Passons à l’ordre du jour. Je tiens à vous mettre d’abord au courant du progrès du projet d’Institut français du paysage. Le ministère de l’Agriculture est d’accord pour financer à hauteur de vingt millions de francs. Paul Harvois nous demande de préciser tous les points du projet : les sites à aménager, la formation initiale, la documentation, la recherche, la formation continue. Il faudrait mettre en place des groupes de travail. Qui est volontaire ?

Allain Provost, l’un des enseignants paysagistes les plus anciens du conseil, intervient, véhément :

— Monsieur Chaux, la question aujourd’hui n’est pas là. Il faut des moyens, maintenant, des postes de permanents, des espaces d’ateliers, une bibliothèque digne de ce nom. Nous ne pouvons plus continuer avec des moyens aussi faibles et des vacations aussi indigentes.

Jusqu’ici silencieux et observateur, Bernard Lassus ajoute, ironique et souriant :

— Notre bénévolat, Monsieur le directeur, a des limites que vous devinez. Il nous faut d’abord des garanties sur des créations de postes et sur l’autonomie de l’IFP à la place de l’ENSP.

Caustique, J. Coulon, un ancien élève de la Section du paysage et de l’art des jardins, insiste :

— Vous croyez vraiment à ces promesses. On va se faire entuber une fois de plus. Ils n’ont pas un sou et veulent faire du paysage une spécialité des architectes et des ingénieurs. On se fout de nous, je vous le dis !

R. Chaux reste impassible. Il n’ignore rien des infortunes du premier projet d’Institut du paysage et du rôle qu’a joué son prédécesseur dans cet échec. Il sera le directeur qui ménera le nouveau projet jusqu’au bout sans céder au doute et aux sarcasmes.

— Si nous montrons notre ténacité, nous pouvons vaincre les sceptiques. Plusieurs ministères se sont engagés …

—Il y a dix ans, le coupe M. Corajoud, c’était pareil, et pourtant ça a échoué.

— Sans doute, rétorque le directeur, mais Le Guélinel avait pris le parti de la création de l’école d’Horticulture à Angers. Nous n’avons plus ce problème aujourd’hui.

P. Dauvergne, qui a été acteur de cette période agitée, ne peut que rappeler les faits en se tournant vers Corajoud :

—Souviens toi Michel, le problème n’était pas là. Il fallait répondre à une question politique : s’occuper de la dégradation de la qualité des paysages de la France. L’ENSH n’était pas favorable à cette orientation, pas plus que le ministère de l’Agriculture. C’est pour cela qu’on a créé le GERP, puis l’Association Paysage en 1972 et le CNERP avec S. Antoine, R. Pérelman, B. Lassus et J. Sgard.  Ça été l’une des causes de l’échec de l’IFP.

R. Chaux les écoute avec attention. Il sait tout cela par son collègue Paul Harvois. Le ministère lui a confié la mission de reprendre les objectifs du CNERP dans la nouvelle ENSP après la fin de la Section du paysage et de l’Art des jardins en 1974. Mais le terrain lui semble terriblement mouvant. Pouvait-on former à la fois des ingénieurs paysagistes à vocation de gestionnaire des espaces verts, des planificateurs et des architectes paysagistes héritiers de l’art historique des jardins. Il fallait changer de sujet.

— Monsieur Bellec, si nous passions au deuxième point de l’ordre du jour : le bilan de cette année scolaire.

Ancien animateur culturel de lycée agricole, Roger Bellec connait son auditoire depuis sept ans. Il est la cheville ouvrière principale de l’ENSP cantonnée dans l’ancien foyer des élèves et sous la tutelle administrative et financière de l’ENSH.

Pierre Donadieu et Marc Rumelhart, il les connait bien. Deux ingénieurs anciens élèves de l’ENSH, deux écologues, enseignants permanents, qui s’entendent parfaitement, mais sont de plus en plus séparés par les querelles de pouvoir entre les trois chefs d’ateliers : Corajoud, Lassus, et Provost, puis Corajoud et Lassus. Des disputes insensées, parfaitement idéologiques. Les deux écologues sont certainement manipulés afin de prendre parti pour l’un ou pour l’autre. P. Donadieu est en fait ailleurs grâce à ses missions fréquentes d’agronome en Afrique du nord. De par son statut de fonctionnaire, il aurait vocation à devenir directeur, mais il ne fera pas le poids face aux paysagistes. Il est trop lié à l’écologie scientifique, à l’agronomie et à l’ENSH.

Le secrétaire général apprécie beaucoup la personnalité ambivalente de P. Dauvergne qui a fort à faire avec l’alliance des deux paysagistes A. Provost et M. Corajoud, des professionnels maitres d’œuvre qui ne voient pas d’un très bon œil les revendications pédagogiques des « paysagistes d’aménagement ».

Et dans ce marigot de crocodiles affamés, Bernard Lassus, fort de son statut d’artiste plasticien reconnu et de professeur des écoles d’architecture, pèse par son charisme et surtout son ancienneté dans la maison.

R. Bellec revient sur terre …

— On commence par la première année. Quel est votre sentiment global ?

Le concert des plaintes est immuable depuis des années : les élèves sont immatures, scolaires, irréguliers, disent les uns. Trop d’absentéisme aux cours et peu de travail dans les ateliers, ce dilettantisme est contagieux, ajoutent les autres.

— Vous exagérez, intervient, mécontente, Françoise Blin, l’enseignante de dessin, d’accord ils ne savent pas dessiner, mais ils sont à l’école pour apprendre.

— Oui, la conforte son collègue Daniel Mohen, ils ont un bon potentiel et certains sont très prometteurs.

Puis R. Bellec consulte le tableau de synthèse des notes obtenues par les 25 étudiants. Il demande au conseil d’examiner chaque cas et la possibilité de passage en deuxième année.

Une étape fastidieuse, mais nécessaire du conseil de fin d’année.

Et comme chaque année, le problème des notes éliminatoires et des travaux non rendus est posé. Sans solution qui fasse consensus. Sans pouvoir résoudre des pratiques de notation très différentes : la même note à tous dans l’atelier Dufresny (B. Lassus et p. Aubry), des évaluations différenciées dans l’atelier Le Nôtre (M. Corajoud et J. Coulon). La trappe de la guillotine se déclenche quand le nombre d’appréciations éliminatoires devient majoritaire. Alors le redoublement, voire l’exclusion (décidée par un vote), est prononcé.

Imperturbable, R. Chaux suit les débats qui se répètent à l’identique chaque année. La litanie des passages dans l’année supérieure s’achève avec la troisième année. Il requiert alors l’attention de tous :

— Je vous rappelle que si ces travaux ne sont pas remis ou obtiennent une note éliminatoire, le diplôme de paysagiste DPLG ne pourra être attribué.

Ce qui sera rarement appliqué grâce à des recours sans limite.

R. Chaux est d’abord le garant de l’État de droit. Il défend l’application des règles convenues (le règlement intérieur) avec fermeté, mais non sans souplesse. Il joue son rôle de courroie de transmission des souhaits de son ministère de tutelle, mais parfois il reprend son autonomie de décision.

Le problème, il a fini par l’identifier clairement, n’est pas facile à résoudre : comment former des paysagistes donnant satisfaction dans les agences, et pouvant s’inscrire en même temps dans les orientations politiques du ministère de l’Environnement et de sa Mission du paysage. Il est convaincu que la véritable recherche opérationnelle à organiser se situera en quatrième année. Mais comment la financer sans recours à la dotation de l’Etat ?

Il réclame l’attention du conseil et explique :

— La Mission du paysage, en la personne de son directeur Alain Riquois, est prête à financer des actions pédagogiques ambitieuses pour former de vrais agents de développement du paysage. Que lui répond-on ?

M. Corajoud fulmine autant que Jacques Coulon :

— Les paysagistes ne seront jamais des fonctionnaires. La tradition des agences libérales et indépendantes doit être respectée.

A. Provost réenchérit :

— Riquois devrait plutôt passer la commande aux agences, c’est là que se fera la recherche sur les bonnes solutions paysagères. On n’a pas besoin des chercheurs pour cela.

Ces revendications, Roger Bellec les entend depuis plusieurs années. C’est une litanie sans fin : il faut de l’argent public pour nos agences qui souffrent d’anémie, d’un manque chronique de commandes ! On réclame mais sans succès …

Un mot a retenu son attention : la recherche ! De quelles recherches parlent-ils ? De la recherche scientifique que vante souvent B. Lassus ? N’a-t-il pas présenté ses travaux sur les « habitants paysagistes » au célèbre anthropologue Claude Levi-Strauss ? De la recherche d’une solution de projets d’aménagement dans leurs agences ? Ou tout simplement de retrouver des informations techniques connues nécessaires à ces projets.

Il voudrait en avoir le cœur net et lance dans le brouhaha enfumé :

— De quelles recherches parlez-vous ?

M. Corajoud le regarde, surpris :

— Mais de ce que nous faisons tous les jours : des réponses que nous souhaitons apporter aux questions de projet qui nous sont posées, rien de plus, rien de moins …

Il regarde ses collègues en rigolant, comme dans l’attente d’une confirmation.

B. Lassus n’en pense pas moins. Il ajoute d’un ton doctoral :

— C’est beaucoup plus complexe, Roger, que tu ne le crois. Nous avons besoin de connaissances scientifiques avérées, validées, prouvées par les scientifiques de toutes disciplines. Mais nous les concepteurs, nous n’avons pas à prouver nos projets comme les scientifiques que nous ne sommes pas. Les experts nous éclairent, pas plus. Nous, nous éclairons les commanditaires qui ensuite choisissent et souvent modifient les projets qui ont leurs préférences.

Une question s’impose alors à R. Bellec :

— Bernard, est ce qu’un projet fait par un ingénieur paysagiste, par exemple à Angers est plus crédible que celui fait par les paysagistes formés dans cette école ? Un ingénieur est un scientifique me semble-t-il ?

Il ne comprend rien à nos métiers, songe B. Lassus, en observant M. Corajoud qui, pour une fois doit penser comme lui. Alors, après avoir épongé son crâne chauve, il explique patiemment comme si ses collègues devenaient ses élèves :

— Un projet de paysage ou de jardin ne se démontre pas, il est montré et discuté ; il ne prétend à aucune vérité scientifique. Si c’est une démonstration scientifique ou technique, ce n’est pas un projet de concepteur, mais d’ingénieur ou de chercheur. L’ingénieur assemble les éléments fonctionnels d’un objet ou d’un espace, il gère des fonctions, des flux, des réseaux. Le chercheur est toujours limité par sa spécialité. Nous, nous établissons des relations entre les objets situés dans l’espace. Nous cherchons des formes, nous créons des ambiances.

Nullement impressionné, le secrétaire général revient à la charge sous l’œil narquois de R. Chaux :

— Je comprends la différence. Dans ce cas, pourquoi conserver à l’école des enseignements scientifiques hérités de l’ENSH, comme ceux de Pierre Donadieu et de Marc Rumelhart par exemple ?

— Parce que, rétorque B. Lassus avec assurance, ils sont les seuls à pouvoir nous dire si les connaissances que nous utilisons sont vraies, douteuses ou fausses. Eux seuls savent comment évoluent les savoirs et ce qui est fiable à un moment donné.

Les deux écologues se regardent amusés. Ils se voyaient plutôt comme des conseillers en écologie ou en horticulture, et non comme les garants du vrai et du faux. Une trop grosse responsabilité pour Marc R. qui enseigne la botanique :

— Nous, dit-il en regardant Pierre Donadieu, on transmet ce qu’on sait parce que l’on croit que c’est utile pour exercer le métier de paysagiste. C’est du moins ce que nous avons appris dans les agences des uns et des autres. Et personne ne nous a dit le contraire.

Pierre Donadieu observe l’angle de la pièce mansardée. Vingt ans auparavant, il dormait dans le lit à côté de la porte. Cette pièce, qu’il partageait avec le trésorier du cercle des élèves, était sa chambre d’étudiant de deuxième année, à l’époque où il était président du comité des fêtes de l’école. Une autre époque …

Il revient sur terre. Il ne souscrit guère à un rôle d’enseignant « presse bouton », dans les ateliers. D’ailleurs personne ne le lui demande. Il dit le fonds de sa pensée :

— Nous serions plus éclairés sur notre mission d’enseignant, si nous savions s’il faut leur apprendre l’horticulture et à jardiner.

—C’est quoi, la différence, l’interroge Allain Provost, j’ai du mal à suivre ces subtilités, je suis ingénieur horticole et paysagiste, ça me parait très compatible, et même plutôt complémentaire. Marc et toi, vous poursuivez la mission d’enseignement de J. Montégut, on ne vous en demande pas plus.

Le phytogéographe ne se prive pas d’un doigt de provocation :

—Ne pourrait-on pas dire qu’à l’école, il devient préférable d’apprendre à tailler les arbres que les principes de la taille, à dessiner que de s’initier à l’histoire de l’art, à bécher que de connaitre les lois de la pédologie, à observer l’écoulement des eaux plutôt que de le prévoir en appliquant les règles de l’hydraulique.

— En effet, mon cher Pierre, convient Marc, qui plus tard mettra en œuvre ces principes. On peut être spécialiste de l’halieutique sans savoir taquiner le goujon, et de la cynégétique sans avoir touché un fusil. Ce qui nous importe à l’école, c’est le savoir-faire pas la science des savants.

— C’est très juste, confirme Michel Corajoud, On pourrait d’ailleurs se dispenser de pas mal d’enseignements disciplinaires pointus que je trouve très envahissants, surtout en sciences humaines.

Il n’en faut pas plus pour déclencher la protestation de P. Dauvergne :

— Tu exagères Michel, comment veux-tu obtenir la commande publique si les jeunes paysagistes non aucune idée du droit de l’environnement et de l’urbanisme, s’ils ignorent les politiques publiques de la ville, s’ils ne connaissent pas les raisons de la spéculation immobilière. C’est tout cela, et beaucoup d’autres choses, que nous enseignons dans le département de sciences humaines. Les causes politiques et économiques de l’évolution des paysages, les paysagistes doivent les connaitre, sinon ils resteront des jardiniers dessinateurs.

Autrement dit, quel est le « champ de manœuvre » du paysagiste pour qu’il conduise positivement ses projets ? Je rappelle que je suis mis à la disposition de l’ENSP par le Ministère pour y développer un enseignement orienté vers la prise en compte du paysage dans les actions d’aménagement et d’urbanisme.

— Peut-être, admet M. Corajoud, mais nous avons à rebâtir une profession fragile et salade, nous serons toujours jugés sur notre aptitude à concevoir et à réaliser des œuvres, pas à influer sur les politiques publiques. Nous ne ferons jamais le poids par rapport aux corps d’ingénieurs de l’Etat. Tu rêves, Pierre, et le ministère de l’environnement aussi. D’ailleurs, ce qui est vraiment utile dans ton département, ils l’apprendront « sur le tas », dans les agences avec l’expérience.

A cet instant, le directeur pense qu’il est temps de mettre à nouveau les pendules à l’heure. Il rappelle à son auditoire indiscipliné les missions de l’école. Avec cette conviction et cette fermeté que les traits tendus de son visage traduisent ; il aurait pu être avocat :

— N’avez-vous pas oublié ce que souhaite notre ministère : former des paysagistes à la fois maitres d’œuvre et conseillers de la maitrise d’ouvrage publique. Ces deux missions sont complémentaires. L’une ne va pas sans l’autre. Les scientifiques et les paysagistes doivent travailler ensemble, à l’école comme dans les agences.

Issu de la cathédrale voisine, un tintement régulier et lugubre de cloche fait vibrer l’air moite. Le glas d’un enterrement.

R. Chaux s’arrête, conscient de n’avoir pas convaincu. Est-ce que la ligne d’horizon est la même pour tous ? Chacun n’a-t-il pas son idée du chemin à emprunter. P. Mainié l’économiste de l’INRA venait de rédiger un excellent cours d’économie du paysage qui s’adressait à des scientifiques, à des ingénieurs, pas à des concepteurs qui ne le liraient jamais, pas plus que les élèves paysagistes. Il en était de même de la phytogéographie et de l’écologie de deux botanistes, ou des cours des enseignants de l’école d’horticulture.

Parfois R. Chaux doutait. Non de sa mission de direction, mais d’avoir à défendre la juxtaposition hasardeuse du monde des concepteurs et de celui des scientifiques. Il était évident que le modèle des écoles d’architecture, centré sur l’atelier de projet, s’imposait aux enseignants paysagistes, loin des écoles d’ingénieurs ou des universités. Seuls les départements d’arts graphiques et de techniques étaient nécessaires aux ateliers car ils en étaient pédagogiquement très proches, et de toutes les façons indispensables. Mais ceux d’écologie et de sciences humaines et sociales étaient trop éloignés des attendus de la profession. Que pouvait-il leur arriver d’autres dans l’avenir que de devenir autonomes avec des finalités pédagogiques nouvelles (la formation de chercheurs peut-être ?), ou bien de s’adapter à la demande technique des ateliers en confiant la formation à des paysagistes ?

Les conversations bilatérales ont repris. La chaleur reste étouffante. Chacun range ses papiers. F. Blin et D. Mohen se sont déjà esquivés discrètement. La séance touche à sa fin.

— Monsieur Bellec, il se fait tard, que prévoit encore l’ordre du jour ? demande R. Chaux.

—Nous avons fait le tour de ce qui était prévu, monsieur le directeur, y a-t-il d’autres questions, s’enquiert le secrétaire général, rituellement, en comptant sur l’épuisement des participants liquéfiés.

— Oui, en cas de chaleurs comparables, requiert P. Mainié en s’épongeant le front, pourrait-on organiser la prochaine réunion dans les sous-sols de l’école ou les voutes du Potager au lieu de cette soupente surchauffée ?

— Nous y veillerons, répond R. Chaux, flegmatique, en allumant son cigarillo.

Gravement desséchée, une partie du conseil se retrouve chez Pedro, le bistro portugais sur la place de la cathédrale. R. Chaux, M. Corajoud et R. Bellec ont poursuivi leur réunion en tête à tête. L’orage est imminent et de grosses gouttes commencent à tomber sur les pavés poussiéreux de la place qui se vide en un clin d’œil. Brutale, l’averse épargne à peine les derniers arrivés qui se pressent à l’intérieur autour des tables du café.

Les nouvelles circulent rapidement. Personne n’en a soufflé mot pendant la réunion.

—Vous savez que Gilles Clément a donné sa démission, annonce Marc Rumelhart après avoir soigneusement roulé et allumé sa cigarette. Il a envoyé une lettre au directeur.

— Est ce qu’il t’avait prévenu ? demande Pierre Dauvergne, étonné.

— Pas du tout c’est Roger Bellec qui me l’a appris hier.

— Sait-on pourquoi ? interroge P. Mainié, faussement naïf. C’est pourtant quelqu’un de très compétent et apprécié par les élèves.

La fumée des cigarettes envahit la salle. Sur les tables, les verres se vident aussi vite qu’ils se remplissent.

Nul n’ignore l’inimitié qui s’est installée entre Gilles Clément et Michel Corajoud. Gilles est un pur produit de l’Ecole d’horticulture, ingénieur horticole, botaniste, entomologiste et paysagiste. Il a été appelé dès la fondation de l’ENSP pour assurer un des enseignements traditionnels de la Section : l’utilisation des végétaux dans les projets. C’est un expert du jardinage et de l’écologie végétale. Alors que Michel, ancien élève de l’École des Arts décoratifs de Paris, a acquis sa légitimité d’enseignant d’ateliers avec le paysagiste Jacques Simon au cours des deux dernières années de la Section. Un sacré couple que ces deux hommes passionnés d’urbanisme et d’arts graphiques. La concurrence est de plus en plus évidente entre Gilles et Michel dont les personnalités ne semblent guère compatibles. Sans compter la rivalité naissante du second avec le plasticien Bernard Lassus.

— Il parait que les enseignants de l’école d’horticulture vont arrêter leurs cours, intervient P. Donadieu, après avoir vidé son verre de bière. Ils ne supportent plus que les étudiants sèchent leurs enseignements.

— Crois-tu vraiment qu’ils ont besoin de tout cela, de sciences du sol, de cultures ornementales, d’hydraulique et d’économie, explique, véhément, Jacques Coulon. Notre compétence c’est la forme des choses, pas l’horticulture. On n’a pas assez d’heures d’atelier. Il faut les laisser partir ou les aider à le faire. C’est ce que font les étudiants …

— Et qui les conseille utilement ? insinue, perfide, Pierre Dauvergne.

Silence. Un ange passe. Chacun observe que la compatibilité des deux écoles se lézarde et qu’il n’y a pas de place au Potager du roi pour les deux établissements. Un projet d’Institut français du paysage est certes étudié à Guyancourt. Mais qui restera au Potager ? Qui financera la création de cet institut ? L’avenir de l’école est flou, ce qui semble inspirer la guérilla larvée entre la maison mère et « sa fille ».

Pourtant à la fin de cette année scolaire, de nombreux projets émergent. À l’initiative de Raymond Chaux, une nouvelle revue « Paysage et Aménagement » vient d’être créée ; la fédération française du Paysage, regroupant les anciennes associations professionnelles, prévoit ses premières « Assises du paysage » l’année suivante ; M. Corajoud, B. Lassus et P. Dauvergne ont publié leurs résultats de recherche dans les Cahiers de la recherche architecturale et urbaine ; l’IFLA n’a-t-elle pas l’intention d’organiser son congrès annuel à Versailles ? Ce frémissement n’est-il pas une opportunité pour les paysagistes enseignants ?

Dehors, l’averse a cessé. L’eau ruisselle sur les pavés luisants en dégageant un halo de vapeurs étranges. Nième tournée pour les derniers gosiers déshydratés. Chacun pense aux vacances qui commencent, et beaucoup moins à la prochaine rentrée.

Les deux Pierre D. sont les derniers à quitter le bistrot. Ils traversent le parvis de la cathédrale et s’arrêtent devant son imposante façade baroque derrière laquelle s’esquisse un coin de ciel bleu.

—Je me demande comment tout cela va finir, s’interroge le paysagiste, perplexe.

— Qui sait, on peut toujours invoquer Dieu et ses saints, dit l’autre Pierre. Il y a beaucoup d’ex voto dans les chapelles de la cathédrale. Qu’est-ce que tu souhaiterais ?

—Pas facile à dire ! Je voudrais surtout que l’expérience du CNERP ne sombre pas dans l’oubli. Nous avons inventé les nouvelles compétences d’analyse et de projets qui devraient s’ajouter à celle d’architecte de jardins. Je crois que Michel l’a compris en mettant en place des ateliers régionaux en troisième année avec de vraies commandes des élus.

—Pourquoi ne fait-on pas appel à ceux qui ont déjà expérimenté ces nouveaux savoir-faire, comme les paysagistes du CEMAGREF de Grenoble ? lui rappelle son interlocuteur.

Pierre Donadieu est sensible à la double dimension écologique et paysagiste des travaux de Bernard Fischesser et Hugues Lambert dans les Alpes. La planification écologique des paysages à la manière de l’architecte paysagiste américain I. McHarg lui semble également une voie sérieuse.

— Peut-être ? répond évasivement le paysagiste. Mais ce sont des ingénieurs, trop rationnels et techniques, trop analytiques, pas assez sensibles et imaginatifs. Les habitants ne s’y retrouveront pas. Je ne crois pas que la culture scientifique de l’ingénieur permette de faire des projets appropriés de plans de paysage. Pas plus que celle de l’architecte, trop tourné vers l’objet et non vers la relation entre les objets. Ou celle de l’urbaniste qui réduit la gestion de la production des paysages à des règlements simplificateurs. Il faut réhabiliter l’urbanisme de projet.

Trois pigeons se sont posés près d’eux et les interrogent d’un regard curieux. Un curé en soutane dégringole les escaliers de la cathédrale. Une petite troupe de louveteaux et de louvettes en uniforme de scouts y pénètre au même moment.

Ils se dirigent vers l’ancien foyer des élèves de l’ENSH devenu ENSP. Sur le pignon du bâtiment, à côté d’un logement de service, un petit commissariat de police veillait jadis à l’ordre public du quartier. Il a été remplacé par les services d’imprimerie des deux écoles.

Ils entrent par le 6 bis de la rue Hardy. Au-dessus de la majestueuse entrée principale, une inscription annonce « École Nationale d’Horticulture », mais une plaque noire récente, beaucoup plus petite, à gauche de la porte, précise « Ecole nationale supérieure du paysage ».

Dans le monumental hall d’entrée, les deux Pierre s’arrêtent à nouveau.

— Je ne comprends pas bien la réticence des paysagistes à mobiliser la pensée écologique, poursuit P. Donadieu qui est responsable du département d’écologie. Faut-il vraiment continuer à réduire cette formation académique à quelques bribes de botanique et de phytogéographie dont on ne parle pas dans les projets ?

— La formation en écologie végétale est, tu le sais Pierre, l’héritage de Jacques Montégut qui l’enseignait à l’ENSH aux élèves ingénieurs horticoles, explique posément P. Dauvergne. Pour les paysagistes de projet, ce n’est pas plus important que l’histoire des jardins, les techniques de travaux, l’utilisation des végétaux ou le dessin. Mais c’est beaucoup moins important que la cohérence, la pertinence et l’imagination des projets. Pour nous,

l’écologie relève des techniques ou de la théorie, pas de l’idéologie ou de l’éthique.

— Pourquoi pas, admet, résigné, l’écologue. Cela veut-il dire que l’éthique environnementale (l’énergie renouvelable, le recyclage des déchets, la protection de la nature, l’équité sociale …) ne fait pas partie de la formation des paysagistes ?

—Bien sûr, elle en fait partie, mais c’est à chacun d’en décider « en conscience » dans les ateliers, répond le paysagiste. La formation ne consiste pas à dire ce qu’il faut penser.

— Au nom de la liberté de penser et d’entreprendre ? interroge Pierre Donadieu, curieux et sceptique.

— Sans aucun doute, répond Pierre Dauvergne, avec un sourire énigmatique.

Le réfectoire de l’ancien foyer des élèves de l’ENSH (vers 1935). Archives ENSP.

Ils se retrouvent dans le vaste et lumineux atelier de première année, qui avait succédé, une dizaine d’années avant, à l’ancien réfectoire des élèves de l’ENSH. Il est désert à la veille des vacances. Des dizaines des tables à dessin encombrés, des montagnes de cartons, de maquettes, de rouleaux de papier, de poubelles pleines dans un désordre indescriptible attendent les services de ménage.

— Tu vois, dit Pierre Dauvergne, c’est dans cet atelier que s’effectue la transmission des bases du métier : voir et projeter l’espace en trois dimensions. Oublier un instant les connaissances savantes. C’est l’équivalent du laboratoire des scientifiques qui analysent et modélisent, simplifient, réduisent et quantifient. Nous, nous réduisons également le réel, mais en le singularisant à partir de ses formes perçues, en qualifiant ses caractères sensibles avec des approches polysensorielles. Chaque lieu est unique, car chaque regardeur est unique. Nous n’avons de concepts que ceux de projets, pas ceux des sciences.

— Si le projet de paysage a un sens collectif, n’est-ce pas en fonction d’une éthique du projeteur et de son commanditaire ? se demande, intrigué, l’écologue. L’espace, en soi, ne porte pas de moral propre !

— C’est vrai, ce sont les clients nous servent de boussoles. Nous pouvons faire valoir nos points de vue, mais ce sont les clients qui décident de ce qui leur convient selon leur intérêt.

— Et l’intérêt général des usagers, comment le faire valoir en priorité ? s’étonne Pierre Donadieu.

— C’est toujours compliqué car l’intérêt général est multiple dans un lieu donné. Que faut-il faire prévaloir : la liberté de créer, la sécurité et la santé publique, la propreté, les processus naturels, la solidarité, la justice, l’accessibilité, les emplois … ?

— Alors il faut consulter les parties prenantes !

—Bien sûr, ça fait partie du métier et rechercher le meilleur compromis, ou le consensus le plus satisfaisant. Il faut des années pour apprendre ça.

Dehors la chaleur lourde est revenue et les nuages d’orage commencent à assombrir l’horizon derrière la cathédrale. Les deux Pierre se séparent. Ils se reverront en septembre à la rentrée des élèves.

Pierre Donadieu avec P. Dauvergne

17 février 2020